L'art médiéval au Japon

 

Issu, comme tous les arts de l' Extrême-Orient, de la Chine qui lui a fourni techniques et modèles, l'art japonais se distingue, cependant, par l'originalité de ses créations.

Son développement est scandé de périodes d'absorption, où se manifeste un intérêt avide pour les formules étrangères, et de périodes d'adaptation au cours desquelles se dégagent les tendances autochtones. Aux époques mêmes où la curiosité de l'exotisme est la plus intense subsiste une fidélité aux traditions locales qui resteront sous-jacentes dans les œuvres inspirées de l'étranger.

Lorsque, aux VIe et VIIe siècles, le Japon s'ouvre aux influences continentales sous le couvert du bouddhisme, il se met avec application à l'école des artisans venus de Corée pour l'initier. Dès la fin du VIIe  siècle, les modèles Tang, apportés directement de Chine, sont si fidèlement copiés qu'il est parfois difficile de distinguer les œuvres importées de celles qui sont exécutées sur place.

 

                                                                  morceau du Genji Monogatori emaki

Le message religieux exprimé par l'œuvre d'art semble avoir été assez tôt assimilé, mais les principes esthétiques qui ont présidé à sa création échappent aux artisans chargés de la reproduire.

L'élaboration d'un art national s'est effectuée dans le cadre étroit et raffiné d'une cour où hommes et femmes rivalisent d'élégance et de talents divers. Leur sensibilité très vive s'exprime dans leurs poésies comme dans leurs romans et devient pour eux le moteur primordial de la création artistique. Cette sensibilité se traduit dans l'écriture simplifiée, issue de caractères chinois, par la rapidité nerveuse du trait et par sa douceur harmonieuse. Dans l'art de peindre, cette recherche d'une ligne tout à la fois souple et douce reste jusqu'à nos jours un critère fort apprécié.

L'intimité avec une nature amie fait du paysage un cadre évocateur d'images poétiques et d'émotions, et non, comme en Chine, la traduction d'une conception de l'univers.

À la cour, tout était prétexte à divertissements et à joutes : joutes poétiques, musicales, concours de parfums, de danses et de peinture. L'art devint ainsi, par excellence, l'expression suprême d'un jeu. Cette conception subsistera dans la « cérémonie du thé », divertissement de haut goût où tout – qu'il s'agisse du cadre, de la peinture ornant le tokonoma, de l'arrangement de fleurs et des ustensiles utilisés – doit contribuer par sa perfection et sa sobriété à faciliter l'évasion hors de la vie quotidienne et du temps. Dans le pavillon de thé, s'ouvrant sur un jardin, s'observe une organisation ingénieuse de l'espace, dominée par l'asymétrie, ainsi que l'usage fort heureux de matériaux très frustes (bois à peine équarri, toiture en chaume ou en écorce d'arbre). Dans la céramique, les maîtres du thé ont préféré aux formes parfaites de la porcelaine, qui satisfait les exigences tactiles les plus raffinées, les créations plus spontanées – où jouent les hasards du feu – de la poterie et son contact plus rude.

 

. Évolution générale

L'archipel nippon, qui s'étend en arc de cercle du 31e au 46e parallèle le long du littoral asiatique, était, jusqu'il y a environ dix mille ans, rattaché au continent par ses extrémités méridionale et septentrionale. Il a donc, contrairement aux thèses longtemps admises, partagé dans les temps anciens l'évolution des premières cultures continentales. Ce fait et, même après l'effondrement qui transforma la configuration géographique de cette région du globe, la proximité du Nord-Kyūshū des côtes de la Corée, comme celle de Hokkaidō des côtes sibériennes, expliquent les nombreux apports reçus du continent, apports qui furent assimilés avec originalité grâce à l'insularité du pays. À l'intérieur de l'archipel, des communications maritimes aisées ont facilité les échanges. Dans la grande île de Honshū, des barrières montagneuses descendant du nord au sud rendirent difficile le passage du littoral de la mer du Japon vers celui du Pacifique. Ce dernier, favorisé par le climat, a été et est encore le centre du développement de la civilisation japonaise.

• Époque Asuka et Hakuhō (593-710)

Chez Shōtoku (régence 593-621), la ferveur bouddhique se conjugue avec le désir de consolider la prééminence du Yamato sur les clans voisins et de former un État centralisé à la mode chinoise. Des ambassades sont envoyées à la cour des Sui en 607, puis à celle des Tang qui succèdent aux Sui en 618. Shōtoku préside à la fondation des premiers sanctuaires bouddhiques, édifiés par des artisans coréens selon les procédés de l'architecture chinoise. Des praticiens d'origine continentale sculpteront ou peindront les images bouddhiques, tel Tori, descendant de Chinois, qui fondra les premiers Buddha en bronze : triade de Shakamuni (Çākyamuni) du Hōryū-ji, de 622. L'influence du style chinois des Wei du Nord se manifeste dans ces effigies, mais on y décèle aussi des traits empruntés au style des Qi du Nord, introduit dans la seconde moitié du vie siècle en Corée du Sud : Miroku (Maitreya) du Kōryū-ji et du Chūgū-ji. À partir de 645, la rondeur des formes et le sourire enfantin de la plastique Sui font leur apparition, tandis que les palais impériaux adoptent plan symétrique et structures à la chinoise. À la fin du viie siècle, les ambassades rentrant de Chine, accompagnées d'un personnel nombreux de moines et d'étudiants qui se sont perfectionnés sur le continent, apportent au Japon l'art des Tang. Les peintures murales du Kondō (temple d'Or) du Hor̄yū-ji furent, jusqu'à leur disparition dans les flammes en 1949, les témoins prestigieux de la peinture bouddhique des Tang. Le Japon a alors rattrapé son retard, et la grande triade en bronze du Yakushi-ji, dont les plicatures laissent apparaître le modelé des corps, reste le symbole de cette maîtrise nouvelle.

Époque de Nara (710-794)

La première invasion significative de la culture asiatique continentale qui arriva au Japon se produisit durant les périodes Asuka et Nara, appelées ainsi en rapport avec le nom de l'endroit où siégeait le gouvernement japonais : dans la vallée d'Asuka de 552 à 710 et dans la cité de Nara jusqu'en 784.

Bouddha assis, préfecture de Nara, ère Asuka,VIIe siècle

La propagation du bouddhisme provoque l'impulsion initiale des contacts entre la Corée, la Chine et le Japon, et les Japonais ont reconnu des facettes de la culture chinoise qui ont pu être profitablement intégrées dans la leur : un système permettant de mettre les idées et les sons par écrit ; l'historiographie ; des théories complexes de gouvernement telles qu'une bureaucratie efficace ; mais surtout, concernant les arts, des technologies avancées, de nouvelles techniques de construction, des méthodes encore plus évoluées pour couler le bronze et de nouveaux moyens et techniques de peinture.

Pendant tout le VIIe et le VIIIe siècle, cependant, le principal sujet de contacts entre le Japon et le continent asiatique fut le développement du bouddhisme. Tous les spécialistes ne sont pas du même avis sur les dates significatives et les noms appropriés à attribuer aux diverses périodes entre 552, date officielle de l'introduction du bouddhisme au Japon, et 784, quand la capitale fut transférée de Nara . Les désignations les plus fréquentes sont ceci dit la période Suiko (552-645), l'ère Hakuhō ( 645-710) et l'ère Tenpyō ( 710-784).
 

En 710, une capitale fixe (Heijō-kyō, aujourd'hui Nara) est établie sur le plan en damier de Chang'an, la métropole des Tang. Le rayonnement de l'Empire chinois atteint alors son apogée. Les plus anciennes Annales japonaises, rédigées en chinois, datent de cette époque. Le bouddhisme, facteur de culture et protecteur de l'État, est florissant, mais la religion japonaise (shintō, « voie des dieux ») subsiste, et ses sanctuaires (Izumo et Ise) conservent le souvenir de l'architecture primitive : plancher surélevé, toiture en écorce de hinoki reposant directement sur des poteaux en bois.

                                                                                  Repose-pieds

Les ateliers de la cour réunissent de nombreux artisans – sculpteursTête de Deva, peintres et calligraphes – qui décorent les palais et les monastères ou copient des sūtra. Tout un peuple de sculpteurs – en bronze, laque sec (kanshitsu) ou plâtre – orne les différents sanctuaires et conserve le souvenir de l'art chinois du viie siècle : élégance des proportions, réalisme des visages, rehauts peints. Au Nord-Kyūshū, où abordent les navires japonais, chinois et coréens, parviennent des objets d'art qui sont ensuite dirigés vers la cour. Les motifs ornementaux japonais se constituent à partir de leur décor. Un grand nombre de ces trésors sont aujourd'hui encore conservés au Shōsō-in, où furent entreposées en 756 les collections de l'empereur Shōmu, offertes au Tōdai-ji par sa veuve -

Plus ancien bouddha connu du Japon, Asuka (609 ap. J.-C.)

Les premières structures bouddhiques ayant perduré au Japon et les anciennes constructions en bois de l'extrême Orient se trouvent au Hōryū-ji  au sud-ouest de Nara. Les premiers travaux de construction commencèrent au début du VIIe siècle en tant que temple privé du prince Shōtoku  constitué de 41 bâtiments indépendants. Les plus importants d'entre eux sont la salle de culte principale appelée Kondô ( salle d'or) et le Gojū-no-Tō (, pagode à cinq étages) situés au centre d'un espace ouvert entouré d'un cloître couvert. Le Kondō, dans le style des salles de culte chinoises, est une structure à deux étages couverte d'un irimoya (toit à pignons de tuiles en céramique).

À l'intérieur du kondô, sur une large plate-forme rectangulaire, se trouvent certaines des plus importantes sculptures de la période. La représentation centrale est un Bouddha Shaka  flanqué de deux bodhisattvas, une sculpture en bronze coulée en 623 par le sculpteur Kuratsukuribe no Tori en hommage au prince Shotoku récemment décédé. Les Shi Tennô ( "quatre rois célestes", gardiens des horizons et de la loi bouddhique), gravés dans le bois aux environs de 650 par Yamaguchi no Atai Oguchi sont postés aux quatre coins de la plate-forme. Conservé dans un musée érigé en 1941 à côté de l'ensemble de Hôryû-ji, le « temple » Tamamushi no Zushi  réplique en bois du kondô, est placé sur une haute base en bois décorée par des peintures figuratives sur laque de style centre-asiatique, et d'élytres de coléoptères (appelés tamamushi en japonais). Ces représentations comptent parmi les peintures les plus anciennes retrouvées au Japon.

Le Tôdai-ji 

Pagode à Yakushi-ji, Nara

Les temples réalisés pendant le VIIIe siècle se concentrent autour du Tôdai-ji  de Nara. Construit tel un "quartier général" d'un réseau de temples à travers les diverses provinces, le Tôdai-ji est le plus ambitieux complexe religieux érigé pendant les premiers siècles de culte bouddhiste au Japon. En conséquence, le Bouddha d'un mètre vingt (achevé en 752), ou Daibutsu  est un Bouddha Rushana , figure représentant la bouddhéité, au même titre que le Tôdai-ji qui représentait le centre du bouddhisme impérialement soutenu et sa propagation à travers le Japon. Seuls quelques fragments de la statue originale ont survécu et les actuels Bouddha central et bâtiment sont des reconstitutions de l'ère Edo.

De nombreux bâtiments secondaires ont été groupés tout autour du Daibutsuden sur un flanc de coteau légèrement incliné. Parmi eux, le hokke-dô  avec sa représentation principale : le Fukûkensaku Kannon ( le bodhisattva le plus populaire), fabriqué en laque sèche ( kanshitsu) dont la technique consiste à recouvrir une forme (en l'occurrence une armature de bois) de bandes de tissu de chanvre imprégnées de laque ; le kaidanin (salle d'ordination), avec ses belles statues des Shi Tennô du VIIIe siècle en terre non cuite ; et le grenier  appelé shôsô-in . Cette dernière structure rectangulaire en trois parties, juchée sur 40 piliers hauts de 2,4 mètres et construite aux environs de 760 en bois de cyprès, qui servit tout d'abord à engranger le riz, fut utilisée dès le VIIIe siècle pour entreposer plus de 3000 objets divers provenant principalement des collections d'objets japonais et centre-asiatiques réunies par l'empereur Shômu  et l'impératrice Kôken  ainsi que pour cacher des documents gouvernementaux… Cet ensemble constitue ainsi le plus ancien « musée » du monde et représente une source inestimable de connaissances. C'est pour cela que les objets ont été transférés en 1953 puis en 1962 dans deux nouvelles structures en ciment armé pour les protéger d'éventuels incendies. Le shôsô-in, quant à lui, a été restauré en 1883

 • Époque Heian (794-1185)

En 794, la capitale du Japon est officiellement transférée à Heian-kyō , l'actuelle Kyōto  et ce jusqu'en 1868. La période Heian  désigne une période allant de 794 à 1185, date de la fin de la guerre de Gempei . Cette période est, en outre, divisée en Heian ancien et Heian récent, ou époque Fujiwara , la date pivot étant 894, année où les échanges entre l'ambassade impériale et la Chine cessèrent officiellement. La seconde période est donc nommée en rapport avec la famille Fujiwara , alors la plus puissante du pays, qui agissait comme un régent de l'empereur mais qui devint en fait un véritable dictateur civil.

 

Art de l'Heian ancien Tō-ji, ancien temple bouddhique près de Kyōto longtemps sous la direction de Kūkai

En réaction à la prospérité et au pouvoir grandissant du Bouddhisme organisé à Nara, le prêtre Kūkai (plus connu sous son titre posthume : Kôbô Daishi, , 774 - 835) voyagea jusqu'en Chine pour étudier le Shingon , une forme de bouddhisme Vajrayana qu'il introduisit au Japon en 806. Au centre du culte Shingon, se trouvent divers mandalas , diagrammes de l'univers spirituel qui influença le style de temple. L'architecture bouddhique japonaise adopta dont le stupa dans sa forme chinoise de pagode. Les temples érigés pour cette nouvelle secte ont été construits dans les montagnes, loin de la cour et des profanes de la capitale. La topographie irrégulière de ces sites obligea les architectes japonais à repenser les problèmes de construction des temples et donc à choisir plus d'éléments de décor autochtones.

Des toits en écorce de cyprès remplacèrent ceux en tuiles de céramique, des planches de bois furent utilisées à la place des sols en terre et un lieu de culte séparé fut ajouté en face du sanctuaire principal pour les laïcs. Le temple qui illustre le mieux l'esprit des temples Shingon du début du Heian est le Murô-ji  , situé en plein milieu d'une forêt de cyprès sur une montagne au sud-ouest de Nara. La représentation en bois du Shaka ( début du IXe siècle), le Bouddha « historique », pieusement conservé dans un bâtiment secondaire au Murô-ji, est typique des sculptures du début du Heian, avec son corps imposant, recouvert de drapés prononcés sculptés dans le style hompa-shiki  (vêtements en vague) et son expression austère et renfermée. La pagode à cinq étages datant de la fin du VIIIe siècle est, avec ses 16,2 mètres de hauteur, la plus petite du Japon. L'art sous les Fujiwara Pendant l'ère Fujiwara, le bouddhisme Jôdo ( bouddhisme de la "Terre pure"), qui offrait un salut facile grâce à la croyance en Amida (, le Bouddha du Paradis de l'ouest), devint populaire.

En opposition, la noblesse de Kyôto  développa une société dévouée à la recherche de l'élégance esthétique. Leur monde était si beau et rassurant qu'ils ne pouvaient pas concevoir que le Paradis en fusse bien différent. La salle d'Amida, mêlant le religieux et le profane, abrite une image ou plus de Bouddha à l'intérieur d'une structure ressemblant aux "manoirs" de la noblesse. Le hôôdô du Byôdô-in près de Kyôto Le hôôdô ( salle du phénix, achevée en 1053) du Byôdô-in , un temple dans l'Uji  au sud-est de Kyôto, est le type même des "salles Amida" de l'époque Fujiwara. Il se constitue d'une structure principale rectangulaire flanquée de deux ailes de couloirs en forme de L et d'un corridor de queue, situé à la lisière d'un large étang artificiel. À l'intérieur, une unique représentation dorée d'Amida (environ 1053) est placée sur une haute plate-forme. Cette sculpture a été réalisée par Jôchô (mort en 1057) qui utilisa de nouveaux canons de proportion ainsi qu'une nouvelle technique (yosegi,) qui consiste à tailler une statue dans plusieurs morceaux de bois et de les assembler par l'intérieur.

Sur les murs sont gravés les reliefs en bois coloré de 52 effigies des Bosatsu (Bodhisattva) qui accompagnent Amida dans sa descente du Paradis de l'ouest pour accueillir l'âme des fidèles à leur mort et les ramener dans des pétales de lotus. Cette descente, appelée raigô , peinte sur les portes en bois du hôôdô, est un exemple précurseur du Yamato-e  (style de peinture japonais) car elle contient des représentations des paysages autour de Kyôto. Le hôôdô est actuellement devenu un musée. Morceau du Genji monogatari emaki Lors du dernier siècle de l'ère Heian, l'emaki ( rouleau horizontal illustrant des textes littéraires ou religieux) prend de l'importance. Daté des environs de 1130, les Rouleaux illustrés du Dit du Genji ( Dit de Genji) représente une œuvre majeure de la peinture japonaise. Rédigé au début du xie siècle par Murasaki Shikibu , une dame d'honneur de l'impératrice Akiko  cette célèbre nouvelle traite de la vie et des aventures galantes du prince Genji  (vers la fin du xe siècle) et du monde de la cour de Heian après sa mort. Les artistes de l' emaki du xiie siècle élaborèrent un système de conventions picturales qui transmettent visuellement le contenu émotionnel de chaque scène. Dans la seconde moitié du siècle, un style différent, plus vivant, d'illustration narrative devint populaire. Le Ban Dainagon Ekotoba (fin du XIIe  siècle, collection Sakai Tadahiro), rouleaux qui racontent une intrigue à la cour, dépeint des personnages en mouvement avec de rapides coups de pinceau et des couleurs vives.

Bodhisattva, époque Heian

 

Au palais impérial

Architecture seigneuriale à l'époque Heian, les paravents (byōbu) s'inspirent du style et des légendes de la Chine. Mais, à la fin du IXe siècle, la décadence des Tang entraîne l'interruption des relations officielles avec l'Empire chinois. Désormais, seuls des navires chinois et coréens assureront les échanges. Le Japon se replie sur lui-même et élabore rapidement une culture et un art proprement nationaux. L'adoption d'un syllabaire ou kana favorise l'éclosion de la littérature : poèmes et romans font leur apparition dans les milieux aristocratiques. On voit alors se développer un art de cour dans lequel s'exprime une sensibilité teintée de mélancolie (mono no aware), due au sentiment de la fugacité des choses de ce monde, en même temps qu'une vive curiosité pour toute nouveauté. Avant la fin du ixe siècle, un atelier de peinture (e-dokoro) avait été établi au palais. Les artistes collaborent avec les poètes et les calligraphes de l'aristocratie pour l'élaboration des paravents impériaux, où sont illustrées les quatre saisons par l'évocation de la campagne et des sites célèbres du pays. C'est ainsi qu'aux paysages féeriques à la manière Tang, aux montagnes étagées, succèdent des compositions plus décoratives dont les deux plans évoquent les contours arrondis des collines environnant la capitale.

Les Fujiwara sont les arbitres d'une élégance qui se manifeste jusque dans les peintures bouddhiques aux vives couleurs rehaussées de fils d'or (kirikane), dans les sculptures aux formes graciles, dans les laques rehaussés d'or et d'argent. Ils vénèrent Amida, maître du paradis de l'Ouest où sont accueillies les âmes de ceux qui l'invoquent à leur dernière heure. Le symbole de cette époque brillante reste le Hōōdō (pavillon du Phénix) du Byōdō-in, établi au bord de la rivière d'Uji en 1053 par Fujiwara Yorimichi, désireux d'évoquer sur cette terre les délices de la Terre pureLe Hoodo. Le pavillon se reflète dans un étang. Somptueusement décoré, le sanctuaire abrite une statue d'Amida en bois laqué et doré, œuvre du maître Jōchō et exemple classique d'une technique nouvelle de sculpture par pièces assemblées (yosegi) qui permit à l'artiste de se faire aider par ses élèves et favorisa la constitution de nombreux ateliers. Sur les parois et les vantaux des portes, des peintures représentent le cortège d'Amida et des Bodhisattva traversant la campagne pour se rendre à l'appel d'un mourant. Ainsi, même dans la peinture religieuse, le style nouveau du yamato-e (« peinture du Yamato », peinture nationale), s'opposant au kara-e à la mode chinoise, fait son apparition. Dès ce moment, des rouleaux enluminés (e-maki) illustrent poèmes et romans de l'époque. L'exemple classique est le Genji monogatari e-kotoka, dont il subsiste des fragments alliant le texte magnifiquement calligraphié à quelques représentations d'épisodes caractéristiques. Quoique inspirés des modèles Tang, le style et la composition sont typiquement japonais, les personnages très statiques sont traités en couleurs opaques ou tsukuri-e. On date généralement cette œuvre des environs de 1130. Dans la seconde moitié du siècle, le Shigisan engi révèle un style différent, qui porte l'accent sur la ligne tracée à l'encre de Chine et rehaussée de couleurs transparentes. Une grande place est faite au paysage, et les personnages saisis en mouvement sont très individualisés. Le Ban Dainagon e-kotoba allie ce style masculin (otoko-e) à celui du Genji (onna-e) destiné aux dames de la cour. Ces compositions plus mouvementées semblent le reflet des troubles qui marquent la fin du xiie siècle. Les Fujiwara ont perdu leur autorité. Pour assurer leur pouvoir, les souverains ont fait appel aux guerriers, établis dans les provinces et possesseurs de vastes domaines. Leurs groupes rivaux ne tardent pas à s'affronter et, en 1185, Minamoto no Yoritomo triomphe.

Le Hoodo 

 

 Le Hoodo (pavillon du Phénix) du Byodo-in à Uji, près de Kyoto, au Japon, par Fujiwara Yorimichi, en 1053.

 

• Époque Kamakura (1185-1333)

 

                                     Un des deux Ni-ô de la nandaimon du Tôdai-ji à Nara. Il a été fait par Unkei (1203). 

 


En 1180, une guerre civile éclate entre deux clans militaires : les Taira  et les Minamoto ; cinq ans après, les Minamoto sortent victorieux et établissent un siège gouvernemental de fait sur le rivage du village de Kamakura qui resta ainsi jusqu'en 1333. Avec le déplacement de pouvoir de la noblesse à la classe guerrière, les arts doivent combler une nouvelle audience : les soldats, des hommes dévoués aux arts de la guerre ; les prêtres engagés à rendre le Bouddhisme accessible aux communs illettrés ; et les conservateurs, la noblesse et quelques membres du clergé qui regrettent le déclin du pouvoir de la cour. Par conséquent, le réalisme, une tendance populaire, et un renouveau de classicisme caractérisent l'art du Kamakura ( Kamakura jidai).

La sculpture 

 

Les sculpteurs de l'école dite des Kei, et particulièrement Unkei (v. 1148-1228), créèrent un nouveau style, plus réaliste, de sculpture. Les deux représentations des Ni-ô (1203) du nandaimon (, grande porte du sud) du Tôdai-ji à Nara illustrent le style dynamique particulièrement réaliste d'Unkei. Les statues, d'environ 8 mètres de haut, ont été sculptées dans de nombreux blocs pendant une période de 3 mois, une prouesse indiquant le développement d'un système d'atelier d'artisans travaillant sous la direction d'un maître sculpteur. Les sculptures polychromées en bois, réalisées par Unkei en 1208, conservées au Kôfuku-ji  à Nara et représentant deux sages indiens, Muchaku et Seshin, les légendaires fondateurs de la secte Hossô-shû , constituent les travaux les plus réalistes créés pendant cette période. Ce sont des représentations remarquablement réalistes et individualisées. 


La calligraphie et la peinture



                                                                   Murasaki Shikibu à Hyakunin Isshu 

 

 

Le Kegon Engi Emaki, emaki décrivant la fondation de la secte Kegon-shû , est un excellent exemple de la tendance populaire de la peinture de la période Kamakura. La secte Kegon, l'une des principales de l'ère Nara, connut des jours difficiles avec l'ascendance des sectes Jôdo (Terre Pure). Après la guerre de Gempei  (1180-1185), le prêtre Myôe du temple Kôzan-ji chercha à redonner de l'élan à la secte et fournit un refuge aux femmes rendues veuves par cette guerre. Les veuves de samouraïs, même parmi les nobles, n'avaient plus envie d'étudier autre chose qu'un système de transcription syllabique  des sons et des idées et la plupart d'entre elles étaient incapables de lire des textes employant des idéogrammes chinois. Ainsi, le Kegon Engi Emaki combine des passages de texte rédigés avec un maximum de syllabes faciles à lire et des illustrations qui contiennent des dialogues entre les personnages écrits près de ceux qui parlent, à la façon des bandes dessinées contemporaines. L'intrigue de cet emaki, racontant les vies de deux religieux coréens, appelés Gishô et Gengyô en japonais, qui auraient fondé la secte Kegon-shû, est menée avec entrain et est remplie de scènes fantastiques telles qu'un voyage dans le palais du Roi de l'Océan, et une histoire d'amour poignante. Dans un style plus conventionnel est aussi réalisée une version illustrée du journal intime de Murasaki Shikibu ( Murasaki Shikibu Nikki). Des versions emaki de sa nouvelle continuent d'être produites mais la noblesse, habituée à ce nouvel intérêt pour le réalisme mais cependant nostalgiques des anciens jours de prospérité et de pouvoir, reprennent et illustrent le journal dans le but de faire revivre la splendeur du temps de son auteur. L'un des plus beaux passages illustre l'épisode dans lequel Murasaki Shikibu est espièglement retenue prisonnière dans sa chambre par deux jeunes courtisans pendant que, au-dehors, le clair de lune miroite sur un banc de mousse d'un ru du jardin impérial.

Yoritomo prend le titre de shōgun (général en chef) et crée, loin de la capitale, à Kamakura dans le Kantō, un gouvernement militaire (bakufu). Les buke (guerriers) succèdent aux kuge (aristocrates). Désireux de reconstruire les grands monastères de Nara, détruits au cours des luttes récentes, Yoritomo envoie en Chine Shunjōbō Chōgen, qui ramène du continent de nouvelles formules architecturales et des sculpteurs pour réparer le Grand Buddha du Tōdai-ji. Dans l'art plastique, le réalisme assez pictural de la Chine des Song se conjugue avec un retour aux styles de l'époque de Nara, dans une lignée de grands sculpteurs réunis autour d'Unkei. Ce réalisme s'affirme aussi dans les peintures bouddhiques.

Dans le même temps, les moines de la secte Chan – en japonais Zen – venus de Chine répandent leur doctrine de méditation et connaissent bientôt la faveur des guerriers. Ils introduisent un nouveau mode d'architecture, plus simple et plus dépouillé. Le style kara-yō s'opposera désormais à l'architecture de Heian ou wa-yō. Les e- makimono, où s'exprime le goût narratif des Japonais, traitent des sujets les plus divers. Certains restent fidèles aux formules de l'époque antérieure, d'autres subissent l'influence du réalisme chinois.

En dépit de la résistance opposée aux envahisseurs mongols qui ont tenté d'aborder au Japon en 1285 et en 1291, l'autorité du bakufu est diminuée. Ashikaga Takauji met fin au pouvoir de Kamakura mais, dès son entrée à Kyōto, se proclame à son tour shōgun.

 

• Époque Muromachi (1333-1573)

Pendant la période Muromachi , également appelée période Ashikaga, un changement profond se produisit dans la culture japonaise. Le clan militaire des Ashikaga prit le contrôle du shôgunat et renvoya ses quartiers généraux à Kyôto, dans le district Muromachi de la ville. Avec le retour du gouvernement à la capitale, les tendances populaires de l'ère Kamakura prirent fin et l'expression culturelle prit un caractère plus aristocratique et élitiste. Le bouddhisme Zen , la secte Ch'an, traditionnellement supposé avoir été fondé en Chine lors du vie siècle, fut introduit pour la seconde fois au Japon et prit racine. 

La peinture

Grâce aux aventures des profanes et aux échanges avec la Chine organisés par les temples Zen, de nombreuses peintures et beaucoup d'objets d'art sont importés au Japon et influencent profondément les artistes japonais qui travaillent pour les temples Zen et le shôgunat. Non seulement ces imports apportent des changements dans les sujets picturaux choisis, mais il modifient en plus l'utilisation de la couleur : les tons vifs du Yamato-e  cèdent la place aux monochromes  de la peinture à la façon chinoise. 


Typique de la peinture du début du Muromachi, la représentation du moine légendaire Kensu (Hsien-tzu en chinois) au moment où il atteint l'Éveil a été réalisée par le prêtre-peintre Kaô (actif au début du xve siècle). Ce type d'illustration a été exécuté avec de rapides coups de pinceau et un minimum de détails.

"Comment attraper un poisson-chat avec une calebasse" , Hyônen zu, environ 1415, Taizô-in , Myôshin-ji ( Kyôto), par le moine-peintre Josetsu , marque un tournant dans la peinture du Muromachi, caractérisé par une reconnaissance de l'importance du paysage. Originellement collée sur un paravent de bois (tsuitate) au dos duquel étaient inscrits 30 poèmes sur un apologue zen, cette peinture à l'encre a été "remontée" par la suite en panneau mural. Elle comprend maintenant, dans sa partie supérieure, les poèmes composés et calligraphiés par trente moines érudits contemporains accompagnés, en haut à droite, d'une préface de Bonpô  qui fait une référence à l'œuvre comme étant du "nouveau style pictural". Dans la partie inférieure, au premier plan, un homme est représenté près d'un ruisseau, maniant une calebasse et regardant un énorme poisson-chat frétillant. Un brouillard occupe le centre de la scène et, en arrière-plan, apparaissent de lointaines montagnes. L'ensemble se distingue par une forte asymétrie. Il est généralement reconnu que le "nouveau style" se rapporte plus à un sens chinois de la profondeur du point de vue du plan pictural.


 

 

 

 

Lecture dans un bosquet de bambou, Shûbun (1446, Musée National de Tôkyô)

 

Les principaux artistes de l'ère Muromachi sont les prêtres-peintres Shûbun  et Sesshû . 


Shûbun, un moine du temple Shôkoku-ji  de Kyôto, a réalisé Lecture dans un bosquet de bambou (Chikusaidokushozu 1446, Musée National de Tôkyô), un paysage réaliste avec un profond recul dans l'espace.

Sesshû, contrairement à la majorité des artistes de la période, put se rendre en Chine et étudier ainsi la peinture chinoise à sa source. Le Sansui Chokan ( Long rouleau de paysage, v. 1486, Collection Mori, Yamaguchi), l'une de ses œuvres les plus accomplies, dépeint un paysage continu à travers les quatre saisons.

Architecture

Un autre développement majeur de cette période fut l'apparition de la cérémonie du thé (, chanoyu) et de la maison dans laquelle elle a lieu. Le but de la cérémonie est de partager un moment avec des amis qui apprécient les arts et de purifier son esprit des tracas de la vie quotidienne tout en recevant un bol de thé avec grâce et raffinement. Le style rustique de la maison de campagne fut adopté pour les pavillons de thé, mettant l'accent sur les matériaux naturels tels que des rondins de bois couverts d'écorce ou de la paille tressée.

 

Autour de Takauji, établi à Kyōto, dans le quartier Muromachi, et autour de ses successeurs se crée une cour nouvelle où les moines zen font régner la culture des Song. Ils ont le privilège du commerce avec la Chine, et leurs navires en rapportent de nombreuses œuvres d'art. Peintures, laques, soieries, céramiques ornent les demeures somptueuses des abbés, entourées de jardins où s'allient les pierres et les eaux. À l'école des moines zen, les shōgun se font collectionneurs. Dans leurs résidences où le style wa-yō (japonais) se conjugue au kara-yō d'inspiration chinoise, Yoshimitsu (1358-1408) et Yoshimasa (1435-1490) réunissent leurs familiers pour montrer leurs trésors. Au Higashiyama, Yoshimasa mène une vie d'esthète, et sa demeure annonce une architecture nouvelle : tokonoma (sorte de niche), tana (étagères) et tablette écritoire (shoin) ménagée sous une fenêtre ronde, ainsi naît le style shoin. Les fusuma (portes à glissière) s'ornent de peintures à l'encre où jouent traits et taches de lavis (suiboku). Ces œuvres des Ami ou des Shūbun s'inspirent des rouleaux Song et Yuan introduits en grand nombre depuis le XIIIe siècle et imités par les moines zen. Adaptés aux formats en largeur des fusuma, les paysages chinois montrent une tendance décorative.

C'est dans ce cadre raffiné que sont célébrées les premières cérémonies du thé et représentés les premiers nō.

À la fin du xve siècle, Sesshū Tōyō, initié au suiboku dans un monastère, fait un court séjour en Chine, où il approfondit cette nouvelle technique qui lui permet de rendre l'essence même du paysage japonais. Mais la guerre civile se rallume. Les artistes se réfugient en province. Dans le port de Sakai (près d'Ōsaka), les marchands enrichis par le commerce avec la Chine et l'Asie du Sud-Est élaborent le chanoyu, faisant choix de céramiques japonaises. Vers 1545, les Portugais abordent au Japon. Des hommes nouveaux vont désormais présider aux destinées du pays. Trois dictateurs s'efforcent successivement de l'unifier.

 

Source


L'Art de l'ancien Japon, Danielle et Vadime Elisseeff, Éditions Mazenod

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