Le Pérou au temps des Incas

 

 

Dernière venue sur la scène des cultures andines, la civilisation inca est l'une des mieux connues, en raison des nombreuses réalisations architecturales qu'elle a laissées, et qui suscitèrent souvent l'admiration des conquérants espagnols. Ainsi, lorsque Francisco Pizarro (1475-1549) débarqua au Pérou, en 1532, les territoires conquis par les Incas, à la suite de guerres incessantes, couvraient une superficie de 950 000 kilomètres carrés et formaient le Tawantinsuyu (ou Tahuantinsuyu), l'empire des Quatre Directions. Celui-ci s'étendait, selon l'axe de la cordillère des Andes, sur quelque 4 000 kilomètres, du nord de l'Équateur au centre du Chili actuels et recouvrait des régions disparates : la bande désertique du littoral pacifique (à l'ouest), les hauts plateaux andins, le siège de Cuzco la capitale de l'Empire (au centre) et la lisière de la forêt amazonienne (à l'est).

1. Des origines mythiques

 Peuple sans écriture, les Incas, leur histoire, leurs rites et leurs origines sont surtout connus grâce à des légendes, des odes et autres traditions orales, compilées sur des tablettes de bois ou codifiées sur des cordelettes à nœuds, appelées khipus, recueillies par les chroniqueurs peu après la conquête et aujourd'hui perdues. L'une de ces traditions, le mythe des frères Ayar, relate l'histoire d'un groupe d'agriculteurs désireux d'atteindre des terres fertiles où ils pourraient s'établir. Ces quatre frères sortirent un jour d'une caverne à Pacaritambo, non loin du Cuzco, accompagnés de leurs sœurs-épouses, ils entamèrent un long voyage au cours duquel Ayar Manco, ayant éliminé ses frères, resta seul avec Mama Occlo, son épouse et sœur. Le couple primordial était parvenu dans la vallée du Cuzco, lorsque le bâton d'or que Manco plantait de temps en temps dans le sol s'enfonça et disparut. Ils s'arrêtèrent alors et édifièrent une hutte à l'endroit qui deviendrait, plus tard, la capitale de l'Empire inca. Une autre version de ce mythe, d'origine sans doute plus tardive, raconte que Manco Capac aurait surgi des eaux du lac Titicaca, d'où son père, Inti, le Soleil, lui aurait ordonné de partir, afin d'aller civiliser les hommes. Le couple s'établit à Huanacauri, près de Cuzco, où Manco se serait consacré au développement de l'agriculture, tandis que Mama Occlo aurait enseigné les travaux féminins aux femmes. Commença alors, pour les habitants des lieux, un règne d'ordre et de civilisation.

 La véracité de ces mythes est difficile à conforter, en raison de témoignages souvent contradictoires, mais certains traits, notamment la langue, laissent penser que les Incas seraient originaires de la forêt amazonienne, et que le groupe conduit par Manco Capac aurait été composé de plusieurs lignages, unis par des liens de parenté.

 Quel qu'ait pu être leur cheminement, lorsque les Incas s'installèrent à Cuzco, vers 1200 après J.-C., les différents groupes qui occupaient cette région furent rapidement supplantés, soit par la guerre, soit au travers d'alliances matrimoniales. Ce n'est qu'après leur installation que les Incas en adoptèrent la langue, le quechua. Il est probable qu'avant d'assurer leur hégémonie les Incas n'eurent qu'un rang subalterne au sein de la nouvelle fédération, comme semble l'indiquer le titre de Sinchi, ou « chef de guerre », porté par les premiers souverains.

2. Une histoire mouvementée

 Treize souverains, ou Incas, succédèrent au fondateur légendaire, Manco Capac, dont le règne commencerait au début du xiiie siècle, les origines de l'histoire des Incas étant difficilement dissociable du mythe et de la réalité. Quatre chefs s'affranchirent ensuite de la tutelle des tribus voisines qui, à cette époque, occupaient la vallée du Cuzco : Sinchi Roca, fils de Manco Capac (il règne vers 1230), Lloque Yupanqui (1260), Mayta Capac (vers 1290) et Capac Yupanqui (vers 1320) qui mena diverses expéditions victorieuses contre les tribus voisines. Vers 1350, Inca Roca réussit, grâce à ses succès, à s'emparer du pouvoir et fonda un second lignage. Il rajouta à son nom celui d'Inca, un titre honorifique d'un plus grand prestige que celui de Sinchi. Ses successeurs, Yahuar Huacac (1380) puis Viracocha (1410), affermirent leur domination sur la vallée de Cuzco.

 

L'histoire officielle des Incas commence réellement avec le règne de Pachacutec (1438-1471). Ce fils de Viracocha, tout d'abord connu sous le nom de Cusi Yupanqui, se rendit célèbre en défendant victorieusement Cuzco contre les peuples Chancas. À cette occasion, il s'empara du mascapaicha, le bandeau royal, symbole du pouvoir de l'Inca et prit le nom de Pachacutec Inca Yupanqui, le « Réformateur du Monde ». Il poursuivit ensuite ses guerres de conquête, notamment au sud, dans les territoires des peuples collas, autour du lac Titicaca, puis vers le nord, à Cajamarca, dans une région peuplée de tribus hostiles. En 1463, les Incas occupèrent Chan Chan, la capitale de la civilisation Chimú (1100 à 1470) et parvinrent jusqu'à Quito. Pachacutec mena également une politique de grands travaux, et mit en place une importante organisation législative et administrative. Son successeur, Tupac Inca Yupanqui (1471-1493) conquit les régions côtières et poussa les frontières de l'Empire jusqu'aux limites de l'actuelle Bolivie, puis de l'Argentine, et toujours plus au sud, vers le rio Maule, au Chili, face aux redoutables guerriers Araucans. On lui doit également la construction de la forteresse de Sacsawaman qui protège Cuzco, la capitale. Entre 1493 et 1525, son descendant, Huayna-Capac, assura la conquête du royaume de Quito, et porta la frontière septentrionale de l'Empire jusqu'au rio Ancasmayo, dans l'actuelle Colombie, mais dû aussi réprimer des révoltes. Sous son règne, un fléau inconnu – vraisemblablement la variole, transmise par les Espagnols, récemment arrivés dans le Darién, l'actuel Panamá – décima la population. En 1525, Huascar, fils héritier désigné, lui succéda à Cuzco, tandis que son demi-frère, Atahualpa, se rendait maître du nord du pays. À partir de 1527, les deux derniers héritiers de l'Empire inca, Huascar et Atahualpa, s'affrontèrent dans une guerre de succession qui s'acheva par la mort de Huascar. Peu de temps après, Pizarro et ses hommes débarquèrent au Pérou, et, le 16 novembre 1532, ils capturèrent Atahualpa lors d'une embuscade, puis le tuèrent. Soucieux d'apaiser les mouvements de révoltes consécutifs à l'exécution d'Atahualpa, en 1534, les Espagnols placèrent sur le trône un nouvel Inca soumis, Manco Capac. Refusant ensuite ce pouvoir fictif, celui-ci se réfugia dans la région montagneuse de Vilcabamba, où il assura la résistance jusqu'en 1570. Capturé, il fut finalement décapité à Cuzco en 1572, mettant fin au pouvoir inca.

3. Une société très hiérarchisée

 L'étude comparative des documents administratifs du xvie siècle, des témoignages historiques et des données archéologiques permet d'avoir une vision plus précise de l'organisation économique et sociale de la société inca. Ainsi se dessine l'image d'une mosaïque de peuples qui se différencient les uns des autres par leur langue et leur culture, d'une société hétérogène à l'unité politique précaire, au lieu de celle, qui prévalut longtemps, d'un empire monolithique et unifié.

 Très centralisée, la société inca reposait sur un système de pouvoir dual, directement hérité des civilisations antérieures aux Incas. La population était répartie en un grand nombre de petites collectivités agro-pastorales, disséminées sur les hauts plateaux, entre 3 500 et 4 000 mètres d'altitude, dans les vallées inter-andines et sur la côte. Chaque village était habité par un ensemble de familles, à tendance endogame, unies par des liens de parenté ou d'alliance, qui représentaient un ayllu, et possédait et exploitait collectivement un territoire. Dans l'ayllu, la filiation s'effectuait en ligne masculine directe pour les hommes et en ligne féminine directe pour les femmes. Les membres de l'ayllu entretenaient aussi des rapports de réciprocité : partage et distribution de la terre ou des troupeaux, entraide pour les divers travaux.

 La famille, considérée comme l'unité de production et de consommation minimale, se réduisait au ménage et à ses enfants célibataires, soit cinq à six personnes. La femme s'occupait des tâches quotidiennes et de l'entretien de la maison, l'homme des travaux agricoles et de certaines activités artisanales : confection de la poterie, tissage. Dans chaque ayllu, les individus étaient également répartis en dix groupes, conformément à leur âge, leur sexe et leurs capacités physiques, mais l'essentiel des activités reposait sur les personnes âgées de vingt-cinq à quatre-vingts ans. Des rites divers ponctuaient chaque moment de la vie et à chaque âge correspondait une activité particulière. Le passage de l'adolescence à l'age adulte était, par exemple, marqué par le warachikuy, un rite au cours duquel les jeunes hommes recevaient le vêtement des hommes, les femmes celui de leur sexe, et les jeunes nobles, les armes des guerriers. On leur perforait également les oreilles avec une aiguille d'or qui restait dans l'orifice et que l'on changeait ensuite par des plots beaucoup plus imposants qui déformaient le lobe de l'oreille, et valut aux Incas, de la part des Espagnols, le terme « oreillards ».

 Chaque ayllu était lui-même organisé en deux moitiés : celle d'« En-Haut », ou Hanan, qui était topographiquement parlant en hauteur, et celle d'« En-Bas », ou Hurin. Dans certaines régions, ces « moitiés » pouvaient également s'appeler « Gauche » et « Droite ». Chaque moitié était représentée par un chef ou curaca, mais l'un des deux avait souvent la suprématie sur l'autre, et l'on comptait parfois un troisième chef, de rang inférieur, considéré comme subalterne du chef principal. Ce curaca était généralement le descendant du fondateur du groupe, à qui incombait la répartition des travaux collectifs et le règlement des litiges.

 L'ayllu disposait également d'une divinité tutélaire, huaca ou waka, qui assurait la protection des hommes et des animaux. Manifestation du sacré, la waka pouvait s'incarner dans toutes sortes d'éléments naturels : sources, pierres, lacs, montagnes, cavernes, édifices et tombeaux. Il s'agissait généralement de la momie de l'ancêtre du curaca ou du fondateur de l'ayllu. Les morts, disposés dans des anfractuosités rocheuses, étaient censés rejoindre l'ancêtre divinisé. Chaque foyer possédait également des divinités familières, souvent pastorales, comme les conopas.

4. La gestion des terres

 Chaque ayllu possédait également un terroir ou marka, dont les terres agricoles étaient exploitées collectivement, alors que les pâturages demeuraient individuels. La garde des troupeaux était confiée aux enfants ou aux adolescents. L'économie pastorale se fondait sur l'élevage, notamment celui des camélidés, lama et alpaga, qui fournissaient la viande, parfois sous forme de charqui (séchée et salée), ou la laine. La peau servait à la confection de sandales ou de sacs, les os à la fabrication d'outils divers : aiguilles ou flûtes, et les excréments, taquia, constituaient un excellent combustible. Le lama, seul animal de bât connu dans les Andes, servait au transport des marchandises et au ravitaillement des villes.

 Les terres de culture étaient distribuées par lots, entre les différentes familles de l'ayllu. Chaque famille disposait de parcelles situées dans divers étages écologiques, contrôlées par l'ayllu, leur permettant d'obtenir une grande variété de produits. Sur les hauts plateaux étaient cultivées des céréales, comme le quinua ou la cañagua, et d'innombrables espèces de pomme de terre. Déshydratées, sous la forme de chuño, elles étaient faciles à transporter et à conserver. Le maïs, bouilli, grillé ou réduit en farine, entrait dans l'alimentation quotidienne. Celle-ci se composait généralement de soupes et de brouets, de tubercules, agrémentées de viande de lama, de cochon d'Inde ou de chien. Le maïs servait également à l'élaboration de la bière ou chicha, consommée à l'occasion des fêtes, et la farine qui en été extraite entrait dans la composition des offrandes et des sacrifices. Les oasis côtières offraient un large éventail de denrées : courge, haricot, piment, avocat, patate douce, manioc, arachide, poissons séchés, algues. On y prélevait aussi des matières premières comme le coton pour le tissage, le bois pour la construction et la confection de divers objets, ou le guano pour servir d'engrais. Certains coquillages, tel le spondyle, étaient utilisés pour le culte. D'autres produits, plus rares, comme le miel, le bois dur de palme, chonta, et les plumes de certains oiseaux tropicaux provenaient de la forêt amazonienne. La coca était réservée à l'élite dominante qui la redistribuait aux membres de son ayllu comme un bien de prestige ; elle servait alors de stimulant, pour tromper la faim ou la fatigue, mais aussi d'offrande aux divinités ou d'instrument de divination.

 D'innombrables terrasses,Cultures en terrasses, Pérou disposées à flanc de montagne, et irriguées à l'aide d'un vaste réseau de canaux, permettaient de cultiver la moindre parcelle de terre arable, tout en minimisant l'érosion. Les zones inondables ou marécageuses, propices à l'agriculture, étaient également exploitées à l'aide d'ados, où alternaient des terrains creusés (sillons ou canaux) avec d'autres surélevés au-dessus du niveau de l'eau, grâce à la terre retirée des premières.

La superficie des parcelles cultivées : le tupu, variait en fonction de la qualité du sol et de la durée des jachères, mais elle devait suffire à nourrir une personne. Sur ces terrains accidentés, les travaux agricoles s'effectuaient généralement à l'aide de houe, lakwash, ou d'un bâton à fouir recourbé, le chaquitaclla, muni d'un repose-pied et terminé par une pointe en bois, en pierre ou en bronze. Les familles s'aidaient mutuellement par des prestations de travail appelées ayni ou minka. D'autres formes d'assistance intervenaient au bénéfice des veuves, des malades ou des vieillards qui ne pouvaient pas cultiver leurs terres.

5. Les chefferies et leur organisation

 À une échelle régionale, les différents ayllus étaient organisés en chefferies d'inégale importance, dirigées par un groupe dominant auquel les chefs des ayllus dépendants étaient soumis. De même, les wakas des ayllus dépendants étaient subordonnées à la waka de l'ayllu dominant qui représentait la divinité tutélaire de l'ensemble de la chefferie. À leur tour, diverses chefferies pouvaient être unies dans la dépendance de l'une d'entre elles, pour former une chefferie plus grande. Ces structures de chefferies recouvraient des territoires plus ou moins vastes, et rassemblaient des populations plus ou moins denses.

 Dans chaque ayllu, la population était soumise à une série de prestation de travail pour le compte du curaca de la chefferie, comme le défrichage ou la culture de ses terres. Tous les hommes adultes de chaque ayllu devaient également effectuer, à tour de rôle, un service connu sous le nom de mita, qui pouvait durer de trois mois à un an. En échange, le curaca de la chefferie était responsable de tous ceux qui le servaient et gardaient son bétail ; il devait les nourrir, les vêtir, les loger et les protéger.

 

Selon le modèle d'organisation sociale fondé sur une logique économique, l'« archipel écologique » défini par John Murra en 1975, la puissance d'une chefferie se manifestait également par le nombre et l'importance des colonies qu'elle possédait au-delà des limites de son territoire nucléaire. En effet, chaque chefferie détenait des zones enclavées à l'intérieur du territoire d'autres ethnies, politiquement indépendantes, situées parfois à plusieurs jours de marche. L'exploitation de ces véritables « îlots » de terres, isolés de tout, s'effectuait par l'intermédiaire de colons temporaires. Les mines de sel ou les plantations de coca représentaient parfois des îlots pluriethniques, où venaient aussi s'approvisionner les populations locales, entraînant quelquefois des conflits.

6. L'organisation de l'État inca

 L'émergence de l'État inca contribua à restructurer l'organisation traditionnelle de la société andine. Cet État s'organisait depuis sa capitale, Cuzco, en un système territorial et administratif quadripartite, appelé Tawantinsuyu, l'empire des Quatre Directions, qui comprenait le Chinchasuyu au nord, le Continsuyu à l'ouest, le Collasuyu au sud et l'Antisuyu à l'est. Chacune de ces sections était divisée, à son tour, en unités de 10 000 familles qui étaient subdivisées en unités de 1 000, de 100 et de 10 familles.

 D'une certaine façon, l'Empire inca se présentait donc comme l'intégrateur de l'ordre social traditionnel, qui opérait la synthèse de l'organisation pyramidale et segmentaire des ethnies sur lesquelles il reposait. Il prolongeait et coiffait les structures de chefferies, qui fonctionnaient de même avec les ayllus. Le curaca de chaque chefferie devait allégeance à l'Inca et au culte solaire qu'il représentait.

 Les terres de chaque communauté et certains de leurs animaux étaient également répartis en trois parts : une pour l'ayllu, exploitées selon le système traditionnel, une pour l'État et l'Inca qui le représentait – les derniers Incas possédaient d'immenses domaines, tels Machu PicchuMachu Picchu, 2, Pérou ou Choqek'iraw – et une pour le culte du Soleil. Les revenus de ces terres étaient alloués à la célébration des fêtes.

 Versés à l'État sous forme de tributs, les excédents agricoles ou pastoraux servaient à l'entretien des fonctionnaires ou des armées, mais pouvaient aussi être redistribués à la population en cas de famine, ou de toute autre calamité, dans le cadre de la réciprocité liant l'Inca aux individus de chaque communauté. En échange, les individus étaient requis par l'État pour la réalisation de travaux d'intérêt collectif, comme l'entretien des routes, des ponts, des canaux d'irrigation et le travail des mines.

 L'Inca pratiquait également, de façon systématique, une politique de migration forcée, celle du mitimae. Il transférait un groupe de population, parfois une tribu entière, de son pays d'origine à une région éloignée. Ce moyen permettait souvent de pacifier certaines régions insoumises en les vidant de leur population ou en y introduisant des colons. Cette politique était donc un facteur particulièrement efficace d'amalgame de populations, dans une mosaïque complexe de cultures et d'ethnies. L'État encouragea également l'expansion de groupes serviles, ou yana, qui relevaient exclusivement de l'empereur ou des personnes de rang élevé, tels que de hauts fonctionnaires ou des chefs de guerre. Ces personnages serviles, et dégagés de tout lien ethnique, conservaient néanmoins le droit de détenir des terres et de posséder des biens et du bétail. Leur condition était héréditaire, mais ne se transmettait qu'à un seul de leur enfant, sélectionné par leur maître, pour les remplacer à leur mort.

 Le pouvoir prélevait également de très jeunes filles. Ces « femmes choisies », ou aqlla, étaient enfermées dans les monastères du Soleil où elles faisaient leur éducation sous la tutelle de femmes plus âgées. Après leur puberté, les unes étaient prises pour épouses subsidiaires par l'empereur, les autres étaient données en mariage aux fidèles serviteurs de l'Inca. Celles qui restaient dans le monastère passaient leur vie au service du culte solaire, en filant et en tissant la laine des troupeaux du Soleil. Ces monastères, qui pouvaient réunir jusqu'à 2 000 aqlla, étaient de véritables ateliers textiles produisant toutes sortes d'étoffes et de vêtements.

 Un vaste réseau de routes, le Qhapaq Nan, élément essentiel de la stratégie expansionniste inca, quadrillait le pays, sur quelques 30 000 kilomètres, reliant les populations les plus éloignées à la capitale. Ce réseau s'organisait autour de deux grandes voies : la première longeait la côte, depuis Tumbes jusqu'à Arequipa, dans le Pérou actuel, où elle se prolongeait vers le Chili ; la seconde, qui lui était parallèle, unissait Quito, en Équateur, à Tucumán, en Argentine, en passant par Vilcaswaman et Cuzco, à travers les hauts plateaux andins. Ces chemins, soigneusement empierrés, avaient parfois plusieurs mètres de largeur. Rien n'altérait la rectitude : ni les montagnes, qu'ils escaladaient par des escaliers, ni les torrents, qu'ils franchissaient au moyen de ponts de corde surplombant d'imposants précipices ou de pontons flottants. Ils étaient jalonnés de forteresses et de tambos, sortes de caravansérails, gardés par les populations locales, qui étaient à la fois des dépôts et des cantonnements, où pouvaient être stockés les produits et logées les garnisons, et des relais de poste. En effet, des courriers, les chasqui, formaient un service de messagerie particulièrement efficace. Un message expédié de la frontière septentrionale de l'Empire était acheminé de tambo en tambo jusqu'à Cuzco, à près de 2 000 kilomètres de distance, en moins d'une semaine.

7. L'Inca et le pouvoir

 Les sources sont contradictoires quant à l'organisation du pouvoir. On admet généralement que le pouvoir du Tawantinsuyu était exercé par le Sapa Inca, l'« Unique Inca », que l'on traduit généralement par empereur, qui régnait en souverain absolu depuis Cuzco, sa capitale. Le pouvoir, amorcé par Manca Capac, l'ancêtre fondateur du lignage inca, s'était transmis tout d'abord aux Incas de la moitié d'« En-Bas », pour ensuite passer aux Incas de la moitié d'« En-Haut », à partir du règne d'Inca Roca (1348-1378).

 Certains auteurs suggèrent néanmoins que, en raison de son organisation duale, la société inca aurait pu être dirigée simultanément par deux, voire trois, grands chefs, qui formaient un pouvoir unique. Le plus respecté, le Sapa Inca, régnait sur la moitié d'« En-Haut », mais devait également diriger la vie sociale, politique et économique de l'Empire. Le second, qui était parfois associé au frère de l'Inca, régissait la moitié d'« En-Bas », et était chargé des affaires religieuses, dont il occupait le rang le plus élevé, en dirigeant le culte solaire, mais en exerçant aussi une énorme influence sur les affaires de l'État. Chacun d'eux se reconnaissait aux ornements, symboles de son pouvoir, qui étaient divinisés. Le Sapa Inca arborait fièrement le mascaipacha, bandeau royal en plumes, et le púyllu, sorte de couvre-chef en plumes, symboles du gouvernement en qualité de « fils du Soleil », ainsi que le sceptre yauri, et le trône d'or, ushnu, utilisé lors des actes publics. Le second Inca portait, quant à lui, un disque différent et une tunique blanche qui le recouvrait complètement.

 L'investiture que le Sapa Inca recevait du grand prêtre en faisait le fils du Soleil, et le médiateur privilégié dans les relations entre l'au-delà et le monde. Un tel culte solaire, propre aux Incas, avait vraisemblablement été imposé par l'Inca Roca, avant de devenir la religion de l'État. Se considérant comme le fils du Soleil, descendant de son ancêtre légendaire, Manco Capac, fondateur de la lignée, l'empereur ne reconnaissait pas ses parents ; il épousait une sœur, censée être la fille de la Lune qui devenait sa femme principale ou Coya. En théorie, il n'avait donc pas de prédécesseurs, et s'il avait des descendants, ces derniers ne pouvaient pas officiellement lui succéder. La fin de chaque règne ouvrait donc une période d'anarchie, où les fils de l'empereur défunt et les différents membres de la famille entraient en lutte acharnée pour remporter le pouvoir.

 Résidant à Cuzco, le Sapa Inca exerçait une autorité absolue, et ses sujets ne pouvaient l'approcher que les yeux baissés ou en portant une charge sur la tête en signe d'humilité. Face à ses interlocuteurs, l'Inca affectait de ne pas les regarder, et ne s'adressait à eux qu'au moyen d'intermédiaires. Lorsqu'il se déplaçait, c'est dans une somptueuse litière, portée à dos d'homme et précédée d'une importante escorte armée.

8. Une administration très centralisée

 Pour mener à bien ses tâches gouvernementales, l'Inca était assisté par un conseil de quatre membres, dont il prenait l'avis, avant d'arrêter toute décision importante. Ces membres, qui portaient le titre d'Apu, représentaient les quatre sections du Tawantinsuyu, et étaient responsables de leur administration.

 Au-dessous des apu venaient les Tukriquq ou gouverneurs de province. Ils résidaient dans la cité qui constituait le chef-lieu de la circonscription dont ils avaient la charge, et qui correspondait souvent à une ou plusieurs chefferies. Représentant le souverain auprès de la population, ils rendaient la justice en son nom. Leur incombaient également l'entretien des routes, des ponts et des édifices publics et l'organisation des corvées.

 Une multitude de fonctionnaires, répartis en dix catégories, et des chefs locaux se chargeaient de transmettre les instructions de l'Inca vers le bas de la pyramide. Ces différentes charges administratives n'étaient pas héréditaires, et leurs titulaires pouvaient être mutés ou révoqués par le souverain qui les avait nommés. Toutefois, elles étaient généralement confiées à des membres influents des lignages impériaux et des ayllus du Cuzco.

 Des fonctionnaires spécialisés, les khipukamayocs, se chargeaient du recensement de la population ou des richesses régionales, selon un système numérique décimal, au moyen de cordelettes à nœuds, les khipus, où la couleur des cordes et la forme des nœuds avaient une signification précise. D'autres fonctionnaires, les amawtas, à la fois griots et bardes, étaient les dépositaires des récits mi-historiques, mi-légendaires compilés dans certains khipus.

 Tous ces notables avaient accès aux entrepôts, pour y puiser leur nourriture ou les vêtements nécessaires à leur entretien. Ils recevaient, pour tout salaire, la reconnaissance de l'empereur, qui se manifestait par l'octroi de serviteurs, yanas, ou d'épouses, ainsi que de terres dans leur village d'origine.

9. Le pouvoir provincial

 Dans les provinces, le pouvoir était assuré par des chefs traditionnels, les curacas, qui prolongeaient et contenaient la bureaucratie impériale. Ces curacas appartenaient généralement à des lignées de chefs locaux. Répartis en diverses catégories selon une hiérarchie bien établie, ils exécutaient les ordres de l'Inca transmis par les tukriquq, mais représentaient également leur ethnie vis-à-vis du souverain et de son administration. Ainsi, lorsqu'un nouveau curaca accédait à la tête d'une chefferie, il devait faire acte d'allégeance envers le souverain. Le maintien de cette allégeance était garanti par le fils ou le parent du curaca. Forcé de résider à la cour impériale, il assimilait la langue officielle et la culture dominante, devenant ainsi l'otage de l'État. La waka principale de la chefferie était elle aussi retenue en otage. Son effigie était déposée dans l'un des sanctuaires du Cuzco, où un culte lui était rendu. Les curacas offraient souvent à l'empereur une fille ou une sœur comme épouse subsidiaire, et obtenaient en retour des femmes et des serviteurs.

 Pour maintenir une meilleure cohésion sociale dans une société multiethnique et fragmentée, les Incas imposèrent également une langue commune, le Runasimi ou Quechua, empruntée aux premières tribus installées dans le bassin du Cuzco, qui était enseignée par des fonctionnaires royaux.

 Les travaux d'intérêt public (aménagement agraire, construction, service militaire) étaient attribués à la fraction de la population recensée comme corvéable. C'est ainsi que les Incas purent édifier les villes et chefs-lieux de province qui devaient être habités par les fonctionnaires impériaux et construire l'énorme réseau routier qui sillonnait le territoire.

10. Le siège du pouvoir : Cuzco

 Au cœur de l'Empire, se trouvait Cuzco, la capitale, une cité prospère et cosmopolite qui, à son apogée, comptait quelque 60 000 à 100 000 habitants, et de nombreux temples et palais regroupés autour du Coricancha, le temple du Soleil. La cité était surmontée par l'imposante citadelle de Sacsawaman, construite par Tupac Inca Yupanqui, qui comprenait divers arsenaux et casernes, ainsi qu'une tour monumentale de quatre à cinq niveaux. La forteresse était défendue du côté opposé de la ville par une triple enceinte en dents de scie, faite d'énormes blocs mégalithiques en appareil cyclopéen, certains pouvant mesurer quatre mètres de hauteur et peser plusieurs tonnes. Selon certains chercheurs, le plan de Cuzco affectait grossièrement l'aspect d'un puma, dont la citadelle de Sacsawaman aurait été la tête et la confluence des deux rivières qui traversaient la ville aurait formé la queue.

 Plusieurs lignes imaginaires divisaient la cité. La première la partageait en deux moitiés territoriales et sociales, Hanan et Hurin. Quatre autres lignes rayonnaient de l'emplacement de sa place principale – bien que le cœur de la cité ait été le Coricancha – vers les quatre directions de l'Empire. Considéré comme le lieu le plus sacré de Cuzco, le Coricancha abritait une représentation du Soleil en or et une image de la Lune en argent, ainsi que des effigies de Vénus, des étoiles et d'autres wacas locales. Les Incas y avaient aussi placé les corps momifiés et divinisés de leurs anciens empereurs, auxquels ils rendaient hommage par des cultes et processions divers, car, chez les Incas, la pérennité du corps était une condition indispensable pour accéder au monde de l'au-delà.

 Quarante et une autres lignes imaginaires, appelées ceques, rayonnaient également de ce point névralgique vers certains sites privilégiés de l'horizon : montagnes, fleuves, temples, considérés comme sacrés. Ces ceques fractionnaient le territoire en autant de parcelles qui appartenaient aux différents ayllus du Cuzco ainsi qu'aux panacas, les lignages royaux. Certains ceques servaient également d'observatoire, afin de suivre le déplacement du soleil au cours de la journée et tout au long de l'année. L'ensemble des ceques jouait donc le rôle d'un grand calendrier qui permettait d'organiser les activités socio-économiques (semailles, récoltes, distribution de l'eau) et les rituels liés au cycle des saisons.

 En périphérie de Cuzco s'étendait une zone habitée par les provinciaux et les étrangers qui n'appartenaient pas à l'ethnie dominante, elle-même répartie en quatre sections, reproduisant l'image du Tawantinsuyu. Cuzco était donc une sorte de microcosme à partir duquel l'empereur ordonnait le monde.

11. Les arts et le savoir

 Les Incas innovèrent peu dans le domaine des arts, recueillant plutôt l'héritage des civilisations passées. Ils se sont toutefois montrés d'excellents astronomes, pour établir notamment un calendrier précis des activités agropastorales. L'année était divisée en douze mois lunaires, ponctués par diverses activités rituelles. La littérature, la poésie, la musique et la danse, taki, étaient intimement mêlées pour exprimer les épopées, les hymnes religieux ou les odes, profondément enracinés dans la culture inca.

 L'apport des Incas est surtout marqué par la construction d'agglomérations (Cuzco, Pisac, Chincheros) et d'innombrables ouvrages de génie civil : routes, ponts, barrages, canaux, terrasses agricoles, destinés à imposer et à maintenir l'ordre dans les provinces conquises. Ces agglomérations, parfaitement planifiées, étaient à la fois des centres administratifs (Huanuco Pampa), militaires (Sacsawaman, Paramonga) et cérémoniels (Vilcaswaman), rarement occupés par une population nombreuse et stable.

 Les Incas développèrent également l'art de la maçonnerie, préférant la pierre à tout autre matériau, assurant ainsi à leurs édifices une grande pérennité. Temples et palais étaient généralement construits sur un seul niveau, à partir d'une base rectangulaire. Ils étaient faits d'assemblages dits cyclopéens, où la jonction de certains blocs avec d'autres ne laisse pas le moindre interstice. Leur décoration se caractérisait surtout par la forme trapézoïdale donnée aux ouvertures : portes à simple ou double montants, fenêtres et niches décorant l'intérieur des murs. Paradoxalement, tous ces ouvrages de maçonnerie ne recevaient que des couvertures de paille, reposant sur une charpente de bois rudimentaire, bien que la fausse voûte soit connue et utilisée. L'habitat rural était en brique de torchis.

 La sculpture a été peu pratiquée par les Incas, à l'exception de certaines roches gravées à caractère sacré (Sawite, Quenco, Pisac, Machu Picchu ou Samaipata en Bolivie), éparpillées à travers le territoire, et qui représentent des figures en escaliers, des cavités : perrons, trônes, sièges ou des animaux (pumas et serpents stylisés).

 La poterie inca était extrêmement simple, tant dans ses formes que dans sa décoration, mais toujours réalisée en grande quantité. La forme la plus caractéristique est l'aryballe, avec de nombreuses variantes. On trouve également des cruches, des marmites, avec ou sans couvercle, des jarres à long col, des plats ou des coupes, kerus. Leur décoration, très variée, représente des aspects de la nature, stylisés au moyen d'une palette allant du rouge au noir et aux nombreux motifs géométriques : losanges, damiers, zigzags, dentelures, croix. Les dessins les plus figuratifs sont caractérisés par la stylisation de la fougère et les représentations animales : lamas, poissons, insectes, oiseaux.

 Les Incas se sont aussi montrés très habiles dans le travail du bois, et notamment dans la fabrication de coupes, ou kerus, richement peintes. Ils ont également utilisé les métaux (cuivre et bronze) de façon presque industrielle pour confectionner des instruments d'usage courant : haches, couteaux, tupos (épingles) ou masses d'armes étoilées. L'orfèvrerie se caractérise par le travail de l'argentFigurine de lama et de l'or, martelé et estompé à partir de feuilles de métal, pour l'obtention de bijoux destinés à la classe supérieure, et souvent à des fins sacrées. Elle est fortement influencée par les maîtres artisans Chimu, ramenés au Cuzco par les Incas après la conquête de leur territoire.Statuette d'une concubine de l'Inca

Le tissage revêtait une importance économique et sociale considérable, car il entrait, comme d'autres activités, dans un cadre étroitement réglementé qui visait à une production massive. Tout événement de quelque importance (sacrifice, funérailles ou alliance politique) s'accompagnait d'offrandes ou d'échanges de tissus. Les textiles étaient presque toujours élaborés à partir de fibres d'alpaga, voire de vigognes, avec parfois des ornements de plumes multicolores. Les vêtements les plus fins, combis, étaient destinés à l'élite (nobles, chefs et prêtres) ou servaient à habiller les momies des ancêtres ou les idoles.

 D'une façon générale, l'art des Incas est un art hiératique, froid, inexpressif, géométrisant, et d'une extrême rigidité qui reflète bien l'organisation de la société inca. En effet, les Incas concevaient le monde comme un univers dominé par leurs divinités solaires, représentées ou personnifiées par l'Inca, et en tant que peuple, à qui avait été confiée la tache de dominer et d'organiser cet univers conformément aux principes hérités de la tradition andine.

Commentaires (1)

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