le liban medieval

 

 

 

Au cours de l’histoire, la région a vu se succéder de nombreuses constructions politiques, dont les vestiges architecturaux et urbains signalent la richesse et la diversité. Plusieurs villes libanaises ont été fondées à l’époque phénicienne, comme Beyrouth, Tyr, Saïda (Sidon) ou Jbeil (Byblos). Les civilisations hellénistique, romaine, byzantine ont contribué à la formation de nouvelles villes : ainsi Beyrouth, devenue une cité importante de l’Empire romain avant d’être rasée par un raz-de-marée en 511. L’expansion de l’Islam transforme les allégeances religieuses, mais le christianisme conserve une place importante. La montagne devient progressivement un refuge pour des minorités religieuses chrétiennes (comme les maronites) ou musulmanes (chiites ou druzes). Les croisés occupent la région pendant deux siècles (1099-1291). L’architecture militaire témoigne de leur activité bâtisseuse et de leur influence : ainsi, les Mamelouks ont édifié plusieurs châteaux en réutilisant les principes de l’architecture croisée.

 

Progressivement christianisé à partir du iie siècle, sans que les communautés chrétiennes connurent alors un développement comparable à celles des provinces arabiques (Syrie, Jordanie, Arabie actuelles, voire Yémen), le Liban chrétien, jusque là dépendant de l'empire byzantin, alla se constituer à partir de la conquête arabe musulmane au viie siècle , notamment par le retrait dans la montagne libanaise de communautés religieuses hétérodoxes : au Nord, ce furent les chrétiens monothélites chassés de Syrie, les maronites. (A savoir que la montagne a été christianisée au Vème siècle par le disciple de St. Maron Ibrahim l'ascète). La montagne libanaise servit également de refuge à partir du xie siècle, au Sud, à la communauté musulmane dissidente druze. L'islam arriva au viiie siècle en provenance de la péninsule Arabique : il fut véhiculé par les bédouins qui entreprirent de multiples successions de missions religieuses et devint la religion prédominante de toute la péninsule depuis le désert d'Arabie. Le Liban devint dès lors un pays très diversifié sur le plan religieux — ce qui explique qu'il soit devenu un État multiconfessionnel aujourd'hui.

 

Période du viie jusqu'au xixe siècle

L'islam gagna ainsi le Liban (à l'époque Jabal Loubnan) au viiie siècle. Ce furent alors surtout des chiites qui allerent dominer après plusieurs guerres religieuses à cette époque, alors que les sunnites arriverent avec la conquête ottomane au xvie siècle, s'installant dans certaines villes de la côte Libanaise et ramenant avec eux les habitudes Ottomanes comme la Shisha, les douceurs et le café turc. À noter qu'il n'y avait jamais eu de changement au sein de la religion chrétienne au Liban, les chrétiens gardant leurs prérogatives jusqu'à nos jours. Au viie siècle s'installent les Mardaïtes qui seront probablement les ancêtres des maronites libanais. Les Mardaïtes sont le fer de lance d'une reconquête chrétienne de la Terre Sainte, que les empereurs byzantins feront avorter en signant la paix avec le califat. Les Mardaïtes se détachent alors de l'autorité de Byzance et fondent un état catholique autonome allant d'abord de la Galilée à la vallée de l'Oronte (soit un peu plus grand que le Liban actuel). Mais les terres reconquises sur les musulmans seront peu à peu abandonnées et le Liban maronite se réduira à la chaîne occidentale du Mont-Liban, entre le Akkar au Nord et Beyrouth au Sud. Les arabes rassemblent d'immenses troupes pour conquérir le nouvel état libanais (plus de 60.000 hommes d'après certains historiens) tandis qu'en face les Mardaïtes rassemblent 30 000 guerriers. C'est un choc titanesque pour l'époque : les forces en présence sont plus nombreuses qu'à la bataille de Poitiers. Mais très robustes et très habiles, les Mardaïtes se fondent dans leur montagnes et remportent la victoire sur un ennemi deux fois plus nombreux, après plusieurs années de guerre. C'est bien probablement l'évènement principal qui a contribué à arrêter l'expansion de l'islam. Les arabes feront d'autres tentatives pour conquérir le Liban mardaïte mais toutes échoueront: le Liban ne tombera sous domination islamique qu'après les Croisades. Même les historiens arabes comme Al Baladhuri reconnaissent cette défaite de leurs troupes.

 

 

                                                                   le Krack des chevaliers

 

L'islam fut ainsi adopté par différents peuples tout autant en quête de philosophies existentielles que désireux de repousser la domination par l'Empire byzantin de cette région de la péninsule arabique. Toutefois, tant en Irak qu'en Syrie, certains villages chrétiens gardèrent la langue araméenne et leurs habitudes jusqu'à très récemment. Durant cette première période musulmane, l'islam n'etait pas imposé. Respectueux des autres croyances religieuses, ainsi que du droit de chacun de disposer comme il l'entendait de sa liberté de religion et de son opinion, c'etait l'islam tolérant de la période omeyyade. Cette période s'acheva par le bouleversement provoqué par les Croisades.

Au xiie siècle, pendant la période des Croisades, le Liban etait englobé dans les États latins du Levant : le nord appartenait au Comté de Tripoli et le Sud (avec Tyr, Beyrouth et Sidon) relevait du Royaume de Jérusalem jusqu'en 1291. À cette époque, les maronites apportèrent une aide active aux croisés. Aussi, lors du retour des musulmans à la fin du xiie siècle, avec la reconquête par l'Islam des États latins d'Orient, la communauté chrétienne dut subir des persécutions, notamment de la part des mamelouks égyptiens, les nouveaux maîtres du pays jusqu'au début du xvie siècle.

Cette histoire complexe expliqua la diversité linguistique actuelle du Liban. C'etait la langue italienne qui s’implanta d’abord dans les ports libanais, l'influence commerciale des républiques de Venise et de Gênes étant déterminante entre les xiiie siècle et xviie siècles. Cependant, les capitulations signées entre François Ier puis ses successeurs et la Sublime Porte firent du roi de France le protecteur officiel des chrétiens d'Orient et permettent aux missions religieuses de se développer. Les congrégations (Jésuites, Capucins, Lazaristes, la Sainte Famille, les frères des Écoles chrétiennes, les Maristes, les Filles de la Charité) fondèrent des écoles qui permettraient l'implantation du français au Liban, pendant la période ottomane.

 

Une Terre delitable

De la période franque en la Sainte Terre d 'outremer en général et au Liban en particulier, on retient surtout le souvenir des Croisades lancées au cri de Dieu le veult, car il est habituel de penser qu'on allait oultremer pour vangier Jhesu. A cette question de foi s'ajoute rapidement l'attrait de l'Orient fabuleux, merveilleux et un véritable désir de découvrir et d'admirer ces terres delitables [délicieuses].

En effet, bien vite les hommes du Moyen Age croient avoir découvert le Paradis terrestre. Tout ce qui peut les émerveiller se trouve là :

- un bon air,

- des pastures de blez,

- des fontaines delitables,

- des ortans et jardins : d'orangers, de mûriers, de citronniers, de figuiers, d'abricotiers, de bananiers (qui donnent ces fameuses pommes allongées ou pommes de paradis décrites par le voyageur),

- des paradis de pins,

- des noyers superbes,

- des oliviers à perte de vue (dont l'huile si savoureuse entre dans la composition des savons de Tripoli),

- des vignes (adonisiennes qui fournissaient un vin très prisé, à Ehden notamment)

- des amandiers,

- des caroubiers (au fruit à la pulpe sucrée et au bois rouge et dur employé en marqueterie)

et autres pistachiers...

Sans compter les épices diverses et variées : poivre, gingembre, cumin, clous de girofle...et les graines : riz ou encore sésame...

Les produits locaux font de plus en plus la conquête des pays de la chrétienté occidentale car "la Méditerranée orientale rentre alors, grâce au commerce en pleine prospérité, dans le circuit économique européen".

 En se penchant sur les chroniques des croisades, on remarque bien vite que le pèlerinage provoque l'étonnement. La dévotion du pèlerin s'accompagne de la curiosité du voyageur pour ces nouveaux horizons et une admiration non dissimulée pour ces riches civilisations et ce, même si les rares épisodes de la vie quotidienne en ceste terre de Fenice [Phénicie] sont souvent masqués par le récit des hauts faits.

 

                                                                          le château de Mseilha

 

 

Richesse du Passé

Orient, Levant, Phénicie, Liban... Autant de mots magiques qui évoquent des contrées merveilleuses. Civilisations antiques, Contes des Mille et une Nuits, parfums de la forêt biblique des Cèdres (ces gigantesques arbres sacrés), Terre à la beauté à nulle autre pareille, indescriptible-

Le pays tout entier conserve son aspect biblique, ce que les chroniqueurs rappellent avec d'emphase :

" A destre lessierent celle ancienne cité qui a non Sarepte, où Elyes li profetes fu... Tant alerent que il vindrent a cele noble cité de Sur ; là se logierent devant la tresnoble fontaine qui est si renomée, qui est "fontaine des courtilz et puiz des eaues vivans" [ puits de Salomon ], si com dit l'escripture."(Guillaume de Tyr, Livre 7, chp. XII).

"La forest de Belinas où il troverent assez pastures [ ... ] Cele forest seult avoir non ancienement, si com l'en trueve ès Escriptures, la Lande de Libane."

"Les escriptures dient quele fut fondée mout anciennement, car Noe qui fut en larche ot trois filz : li uns ot non Cham cil ot un filz qui ot non Chanaam ; de celui vint uns qui ot non Aracheus : icil fonda ceste cite et por celui ot ele non Archis." [Arca, voisine de la mer au-dessus de Tripoli].

"...Saiete cele cite siet sur la mer entre Baruth et Sur en la province de Fenice ; mout i a biau siege de ville ancienne citez est mout. Sydon li fils Canaam la fonda dont ele tient encore le non selon le latin. Elle est desouz larceveschie de Sur. De ceste cite parlent maintes anciennes escriptures. Didon en fu nee la royne qui fonda Cartage..."

(Guillaume de Tyr, Livre XI, chp. XIV)

"...la cite de Baruth : cest une cite qui siet sur la mer entre Saiete et Gibelet en la terre de Fenice : ele est obeissanz a larceveschie de Sur. Quant li Romain tenoient la seigneurie du monde il lavoient mout chiere et li donnerent grans rentes et grant franchise si com len trueve lisant eu livre de la loi qui a non Digeste. Anciennement fu apelee Geris por ce que Gerseus la fist qui fu fils Chanaan le neveu Noe."

(Guillaume de Tyr, chp. XIII. Coment li rois Baudoins prist la cite de Baruth.)

 

Si nombre de souvenirs de l'Ancien et du Nouveau Testament y ont laissé leur empreinte, le Moyen Age est encore bien présent... Et si certaines forteresses ont en partie disparu après de bien tristes années de guerre civile, leurs ruines sont autant de témoignages vivants !

 Il faut toutefois préciser qu'au Moyen Age le Liban était avant tout une chaîne montagneuse, du même nom, qui faisait partie du roiaume de Surie [Syrie].

Les Francs découvrent alors une bande côtière étroite, sinueuse et accidentée qui déroule sous leurs yeux des paysages enchanteurs avec une série de ports que les flottes de Gênes, Venise et Pise ne cesseront d'animer (et ce, longtemps après les Croisades) : Baruth [Beyrouth], Triple [Tripoli], Gibelet [Byblos], Sajette [Saïda] ou encore Sur [Tyr]...

Une première chaîne de montagnes, de hautes cimes que le chroniqueur nomme le Mont Libane qui mout est renomez en Escripture [le Mont Liban], s'élève des flots jusqu'aux Neiges éternelles [avec toute la "blancheur" contenue dans le mot Liban] à plus de 3.000 mètres d'altitude.

Ce massif formait un rempart infranchissable et pratiquement inexpugnable depuis Beaufort au Sud jusqu'à Akkar au Nord. On ne trouvera donc pas de grande forteresse tout au long de ces 150 km ; quant à la position stratégique du Moinestre

Mouneitira] utilisée par les Francs pour contrôler le passage entre la côte et Maubec [Baalbeck], semble une construction antérieure aux Croisades.

Précisons également que ces crêtes escarpées étaient essentiellement habitées par des populations chrétiennes, apele Maronique [Maronites] :

"...avoit bien .xl m. [ 40 000 ] que homes que femmes qui abitoient es esveschiez de Gibelet [Jbail] de Bostre [Batroun] et de Triple [Tripoli] ; il estoient genz mout hardies et preuz en armes et mainz granz secors avoient fet a noz crestiens quant il se combatoient a leur anemis."

(Guillaume de Tyr, L. XXII, chp.7)

"...Lors vindrent en l'ost surien qui abitoient sur le mont de Libane, qui est près de ces citez envers Orient mout haut. Icil estoient de nostre foi, preudome et loial gent."

(Guillaume de Tyr, livre 7,ch. XXI Comment li baillis de Triple se censa [se soumit à un tribut] aux crestiens.)

La plaine fertile du val de Baccar, en Yturé [la Vallée de la Bekaa], l'antique Coelésyrie, dont le centre est Maubec [Baalbeck], une autre cité qui a non Elyope, mès l'en claime Maubec, l'antique Héliopolis aux ruines fameuses, se situe au point même du partage de deux fleuves : le Nahr el Asi qui file en direction du nord et le Nahr el Litani, qui coule vers le Sud.

Et enfin une seconde chaîne, cele renomée Montaigne de Libane, cet Anti-Liban, moins étendue que la précédente, avec cependant un superbe massif à la forme pyramidale, le Mont Hermon, qui domine de ses 2.760 m.

 

 

                                                    le château de la mer qui commande le port de Saïda    

                                         

 

Commerce maritime florissant

Les échanges maritimes, alors en pleine activité, permirent à l'Occident de découvrir l'art local oriental comme la poterie, la céramique émaillée, la verrerie de Sur [Tyr] (l'art du verre était connu en Phénicie depuis la fin du VIIe siècle... mais déjà Strabon, Ier siècle de notre ère, évoquait à ce propos Sayette [Sidon] ).

L'industrie textile fit un bond grâce aux importations de soie, de lin, de coton, d'indigo et autres matières colorantes.

Le commerce des épices se développa considérablement : on notera à ce propos l'importance du droit sur le poivre à Baruth [Beyrouth].

La droguerie, la parfumerie mais également le commerce du sucre de canne connurent également un essor considérable.

Cette activité commerciale florissante étaient principalement aux mains des Italiens, mais les Hollandais le disaient eux-mêmes "Vivere non est necesse, Navigare necesse est". On observera que les Echelles d'Acre, de Sur [Tyr] et de Triple [Tripoli] parviendront à cette époque à un étonnant degré de prospérité. Tous les Etats du bassin méditerranéen y possédaient leurs factoreries et venaient y échanger leurs produitscontre ceux de l'Orient-

 

                                                palais de Anjaar(période omeyyade)

 

 

Sombre Moyen Age ?

Il faut le répéter, ce sombre Moyen Age, ce cliché encore trop répandu, fut même en Orient une époque de magnificence, d'allégresse et de courtoisie (où les échanges humains furent légions). Car la guerre (bien sûr, les Francs étaient venus pour combattre l'Infidèle ! ) n'était pas permanente et princes et chevaliers alors inactifs en profitaient pour conclure avec leurs ennemis de véritables trêves voire des alliances. Plus que de simples rapprochements, les Francs nouèrent de solides liens avec leurs ennemis jurés. Ils parvinrent donc à s'accommoder du climat, des moeurs, des coutumes, à comprendre les différentes religions (accepter les maronites) et à surmonter enfin l'obstacle majeur de la langue (beaucoup de seigneurs sans compter les poulains).

Sur l'implantation des Francs en terre Sainte, les propos, jugés excessifs, de Foulcher de Chartres dans son Historia Hierosolymitana, ne le sont peut-être pas tant que cela :

"...Dieu a transformé l'Occident en Orient...celui qui habitait Reims ou Chartres se voit citoyen de Tyr ou d'Antioche. Nous avons déjà oublié les lieux de notre naissance, déjà ils sont inconnus à plusieurs d'entre nous, ou du moins ils n'en entendent plus parler ; tels d'entre nous possèdent déjà en ce pays des maisons et des serviteurs qui lui appartiennent comme par droit héréditaire ; tel autre a épousé une femme qui n'est pas sa compatriote...l'un cultive les vignes, l'autre des champs..."

Pourquoi ne pas penser non plus que ces châteaux d'Orient, ces places fortes à l'aspect extérieur tout de rudesse il est vrai, renfermèrent des palais (sur le littoral plus qu'à l'intérieur des terres), "où toutes les recherches de l'art et du luxe empruntaient aux deux civilisations" (le Poème sur la chute de Tripoli, traduit par R. Roëricht, Archives de l'Orient latin, T.II, B, pp. 462 à 466, en donne un vibrant exemple), que dans les salles s'organisaient nombres de festins, fêtes et "beaucoup d'autres beaux jeux délectables et plaisants" ?

Comme le souligne le baron Emmanuel Guillaume Rey :

"La cour d'un prince établi en Orient se devait de présenter alors un subtil mélange entre les moeurs libanaises et occidentales".

 

Le luxe à l'intérieur des châteaux d'Orient

Même si certains historiens combattent cette idée, on ne peut exclure totalement un certain luxe d'ornementation qui devait régner à l'intérieur de certains châteaux.

Sur place, les Francs profitèrent des artisans locaux pour se faire confectionner des meubles en bois si noble de cèdre.

Dans son ouvrage sur les Colonies franques, Guillaume Rey restitue la description, laissée par Vilbrand d'Oldenbourg, du château des Ibelin, sires de Baruth, qui relate avec grande admiration les pavages en mosaïque exécutés audit palais par des ouvriers orientaux et la salle lambrissée de marbre au milieu de laquelle se voyait un dragon :

"Cette salle s'ouvre d'un côté de la mer et l'on voit voguer les navires, de l'autre côté sur les prairies et des vergers. Son pavage de mosaïque représente une eau ridée par la brise et on est tout étonné en marchant de ne pas voir ses pieds empreints sur le sable représenté au fond. Les murs revêtus de placage de marbre, simulent des tentures. La voûte est peinte à l'image du ciel et l'on y voit des nuages courir, le vent souffler et le soleil distribuer l'année, les mois, les jours et les semaines, les heures et les minutes suivant leur mouvement dans le zodiaque. En ces arts décoratifs, les Syriens, les Sarrasins et les Grecs excellent et rivalisent. Au milieu de cette salle se trouve un bassin en marbres de couleurs diverses formant un ensemble admirable où l'on voit une variété infinie de fleurs qui éblouissent le regard. Au centre de cette vasque on voit un dragon qui semble prêt à dévorer d'autres animaux figurés en mosaïque et lançant en l'air une gerbe d'eau cristalline et abondante qui, grâce à l'air circulant librement par de larges et nombreuses fenêtres, répand en cette salle une fraîcheur délicieuse. Cette eau jaillissante retombant en gouttelettes fait un doux murmure berçant le sommeil de ceux qui viennent là se reposer."

Le voyageur Ludolphe de Suchem vante, quant à lui, le luxe des maisons d'Acre : demeures toutes merveilleusement ornées de fresques, de fenêtres sculptées et garnies de verre.

Habitués à tant de luxe, les Francs conserveront en Occident ce goût fort prononcé pour l'ostentation.

 

                                                           le monastère de Mar Moussa

 

 

Les Fêtes

Il n'était pas rare que les places côtières fassent montre d'une certaine opulence, outrancière parfois, comme cela se produisit  le monastèreà Sur [Tyr], lors d'un somptueux mariage. Ibn Djobair, témoin oculaire, rapporte que :

"La mariée était splendidement parée et portait une robe de soie magnifique tissée d'or, dont la traîne balayait le sol ; sur son front brillait un diadème d'or recouvert par un filet tissé d'or, et sa poitrine était ornée de même. Ainsi parée, elle s'avançait en se balançant à petits pas comptés, semblable à la tourterelle... Elle était précédée des principaux d'entre les chrétiens, vêtus d'habits somptueux à queux traînantes, et suivie de chrétiennes, ses paires et ses égales, qui, également couvertes de leur plus belles robes, s'avançaient en se dandinant et traînant après elles leurs plus beaux ornements. On se mit en marche, l'orchestre en tête, tandis que les spectateurs musulmans et chrétiens assistaient au défilé."

(Cité par P.-H. Eydoux, d'après Paul Deschamps)

Ou encore à l'occasion du mariage de la très célèbre Melissent :

"...il preissent por femme a leur seigneur Melissent la sereur le conte de Triple qui mout estoit sage pucele et de grant biaute."

"...Lors fu li cuens de Triple mout liez et sa femme; granz ators et riches aornemenz apareillerent a cele pucele; li Rois meismes et tuit cil du lignage i mistrent du leur efforcieement si neis que len leur tenoit a outrage. Robes de riches dras de soie de maintes manieres i ot mout; escarlates pers verz et brunetes quistrent a trop grant plante; coronnes dor et de pierres ceintures nouches fermauz et aneaus apareillerent mout richement. Une autre maniere de joiaus i ot que les dames pendent a leur oreilles cil i furent riche et de grant coust; poz dor et dargent escueles granz et riches apareillerent mout; chaudieres paeles et touz outilz de cuisine firent granz et larges de fin argent; des lorains [harnachements] des selles et des riches sambues [housses de selles de femme en général] nestuet mie a parler; car trop i ot outraige grant et cousteus. Plus atornerent ces choses richement que il navoient onques mes oies ne veues faire por nules roines; mes cestoit por ce quele devoit aler en si noble pais com estoit li pais de Costantinoble."

(Guillaume de Tyr, LI DISSETIEMES LIVRES, XXXI. Du grant atirement que li cuens de Triple fist por sa sereur)

On voit par ailleurs les Francs fortement séduits par le luxe qui régnait alors en terre phénicienne, luxe qu'ils ne manqueront pas de réintégrer en Occident (cf. article prochain " Ce qui nous vient des Croisades ").

 

De beaux jeux délectables et plaisants

Les jeux tout d'abord sont, comme le souligne Usâma ibn Munqidh, la distraction favorite en Orient. On jouoit alors :

- aux échecs

- aux jeux de dés

- et aus tables ou tric-trac avec dés et pions(cf. Vie de saint Louis, Joinville, § 405, édition J; Monfrin, Classiques Garnier). On a retrouvé des damiers tracés très grossièrement sur le sol de certains châteaux qui témoignent du passe-temps des soldats.

La fauconnerie ensuite fut à l'honneur, les Arabes en ayant fait un art véritable l'enseignèrent aux Francs. Les évocations d'expériences vécues en matière de chasse, de traque et d'oiseaux de proie sont légions dans la littérature arabe de l'époque. Les termes techniques de la volerie traduisent cette passion, comme par exemple bâzdâr qui signifie "autoursier" (sur bâz "autour"), kûhî "élanion blanc", chawâhîn "faucons pèlerins des montagnes", ou autres zurraq "mâles tiercelets... Véritable science sur laquelle nous reviendrons dans un prochain article.

La chasse également et les animaux sauvages étaient suivant la région : perdrix, bartavelles (oiseau plus grand qu'une perdrix sîsî ou t'ayhûj), francolins (proche de la perdrix), sauvagines (oiseaux de mer, d'étang ou de marais), écureuils, renards, lièvres, hyènes, chacals, loups, lynx caracal (wachaq plus précisément), onagres ( yah'mûr, ou hémippes de Syrie, sorte d'âne sauvage ou un animal rappelant la chèvre, disparus au début du XXe siècle), chevreuils, lions et même ours.

Le contact d'avec les Arabes ne cessa d'influer sur le comportement des Francs, qui adoptèrent en partie leurs moeurs.

Et Emmanuel Mâle de souligner que Croisades et pèlerinages :

"répandirent dans le monde les créations nouvelles de la littérature et de l'art".

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