La Scandinavie

 

Sur l'histoire primitive de la Péninsule scandinave, on n'a d'autres renseignements que quelques textes obscurs des géographes de l'Antiquité classique et les résultats des fouilles archéologiques. Pline l'Ancien parle des « îles » de Scandia et de Nerigon (Norvège?), d'où l'on s'embarquait pour Thulé (Islande?). Tacite nomme les Suiones (Suédois) et Ptolémée les Goths (Gutaï). Il n'est pas douteux que la civilisation des pays scandinaves ait été pendant des siècles très analogue à celle que César et Tacite ont décrite, en parlant des Germains de Germanie qui se trouvèrent en contact avec les armées de Rome.

L'Europe Médiévale fera surtout connaissance avec les peuples du Nord au travers des raids et des invasions des Vikings. Alors même que les campagnes des Vikings continue, à cette première époque succède une période d'organisation politique de la péninsule Scandinave. Plusieurs royaumes se forment en Suède et en Norvège.

 

 

carte de la Scandinavie médiévale

 

La Suède, fut primitivement habitée par des Finnois, puis conquise par les Goths, qui en occupèrent surtout la partie méridionale, à laquelle leur nom est resté. Elle fut longtemps partagée en plusieurs États indépendants, qui au Xe siècle se réduisirent à deux : Suède propre et Gothie. Ces deux États n'en firent plus qu'un au commencement du XIIe siècle : c'est Olaus Skotkonung qui opéra cette réunion et qui le premier, prit le titre de roi de Suède. Le pays était alors gouverné par des rois de la dynastie de Lodbrog. En Norvège, comme en Suède, c'est à la formation de petits États que l'on assiste dans un premier temps. Harald Ier soumit ces États jusqu'alors indépendants vers la fin du IXe siècle et fonde l'unité de la Norvège. Ce fut aussi sous Harald que les Norvégiens colonisèrent l'Islande, les Orcades et les Hébrides et les Shetland (Islande et Groenland au Moyen âge), et qu'il ravagèrent les côtes de l'Angleterre et de France, pénétrant même jusque dans la Méditerranée.

En 1389, l'élection au trône de Suède de Marguerite de Waldemar, déjà reine de Danemark et de Norvège, amena la réunion de la Norvège, de la Suède et du Danemark, qui fut confirmée par le traité de Kalmar (ou Calmar), dit Union de Kalmar (1397). Plusieurs fois par la suite la Suède, impatiente du joug danois, se souleva et elle fut de fait indépendante sous des administrateurs particuliers (Charles Canutson et les Sture, 1448-1520); enfin Gustave Vasa (Wasa) chassa le roi de Danemark Christian, et délivra complètement la Suède de la domination danoise (1523). La Norvège, pour sa part, séparée administrativement de la Suède dès 1450 par la rupture de l'Union, resta rattachée politiquement au Danemark.

 

L'époque des Vikings

Les Anciens regardaient la Scandinavie comme formant, avec les îles de Danemark, un archipel de l'océan Glacial ou mare Pigrum. Cet archipel comprenait, selon Pline et Ptolémée, quatre îles principales, car la profondeur des golfes ou fjords qui découpent les côtes les faisait prendre pour, des détroits. Ces îles étaient Nérigon, la Norvège méridionale; Bergi, la Norvège septentrionale, où se trouve Bergen; Scandia, la partie de la Suède nommée Scanie, et Dumnos, où l'on croit voir le Danemark; dont l'ancien nom était Daun-Maere.

Toujours au dire des auteurs de l'Antiquité, quatre peuples principaux habitaient ces îles :

1° les Hillevions, nation nombreuse, comprenant 500 tribus et la seule connue des Romains au temps de Pline;

2° les Guthes, Jutes ou Goths, qui ont laissé leur nom à la Gothie et au Jutland. Ils couvrirent plus tard l'Europe méridionale de nombreux essaims;

3° les Svions, dont le pays a longtemps porté le nom de Suéonia (Suède);

4° les Sitons, séparés des précédents par le mont Sévo (Dophrines), et qui, étant gouvernés par des femmes au temps de Pline, furent appelés par les anciens auteurs les Amazones du Nord.

Si l'on excepte le Goths (et à supposer, qu'ils partirent bien du Sud de la Suède, plutôt que des rives méridionales de la Baltique), les Germains de la péninsule scandinave ne prirent pas part aux premières attaques des autres Germains contre l'Empire romain; mais, à partir du VIe siècle, lorsque le flot principal des populations germaniques et slaves se fût définitivement écoulé au Sud et à l'Ouest, ils s'ébranlèrent à leur tour. Ils ont ainsi, seuls, prolongé pendant quatre cents ans (de VIe au Xe siècle) la période historique de ce que l'on trouve classiquement désigné sous le nom d'invasions barbares.


 

La cathédrale de Nidaros

 

Depuis des temps immémoriaux, les habitants du Nord s'étaient livrés à des courses maritimes Tacite dit déjà que les Suiones ont de nombreux vaisseaux. C'est par la voie de mer que s'effectua l'exode des populations scandinaves, déterminé, sans doute, tant par le surpeuplement de territoires médiocrement fertiles que par les querelles intestines (qui forçaient les vaincus à s'expatrier). Le goût des aventures fut aussi, à l'origine, un mobile décisif, ainsi que, plus tard, l'influence de l'exemple. Il n'y eut jamais, du reste, d'émigration en masse. Les invasions « normandes », des « Hommes du Nord » ou Vikings (= ceux des baies ou des fjords), ont été faites par des bandes, non par des peuples. Ces bandes étaient même, pour la plupart, composées d'hommes qui appartenaient à différentes populations vivant en Scandinavie : il y avait souvent, dans les mêmes bandes, des Suédois, des Norvégiens, des Danois. Il ne faudrait pas croire, comme cela paraît imaginable a priori, que les Suédois se soient répandus exclusivement à l'Est, les Danois et les Norvégiens à l'Ouest; toutes les tentatives faites, de nos jours, pour rattacher à l'une des trois grandes familles scandinaves en particulier les invasions en Grande-Bretagne, en Neustrie, en Russie, etc., ont échoué.

L'aire géographique des invasions scandinaves du VIe au Xe siècle est immense. On a vu, dès le VIIIe siècle, les Vikings en Irlande; du IXe datent les royaumes « norois-» de Dublin, de Waterford et de Limerick. Les Shetland, les Orcades, les Féroë, l'Islande - pays déserts ou habités seulement par des ermites celtiques - furent colonisés au IXe siècle; un peu plus tard, le Groenland, les côtes du Labrador (Hälleland) et de la Nouvelle-Écosse (Vinland). Les Scandinaves ont visité toutes les côtes de l'Europe jusqu'au détroit de Gibraltar, guerroyé contre l'Empire de Charlemagne et l'Empire mauresque d'Espagne, fondé des établissements en Grande-Bretagne (royaumes «-danois » de l'Angleterre du Nord), en France (Normandie), etc. A l'Est, les Varègres ou Varègues (Varingar = soldats) scandinaves pénétrèrent par la Finlande et les plaines russes jusqu'à la mer Blanche (Biarmie) et à la Caspienne: ils fondèrent un grand État à Novgorod, et fournirent des mercenaires aux empereurs de Constantinople et aux rois de Géorgie.

Pendant ces quatre cents ans de prodigieuse expansion, la civilisation des Scandinaves se modifia. Ils cessèrent d'être en relations avec les autres Germains et furent mis en contact (sauf dans leurs colonies océaniques, où les vieux usages se conservèrent) avec des populations très diverses : Lapons, Finnois, dans leur péninsule même; Celtes, Gallo-Romains, Byzantins, Sarrasins. On a retrouvé, dans les tombes scandinaves du VIe au Xe siècle, des quantités énormes d'objets et de monnaies de provenance lointaine, apportés soit par le commerce, soit comme butin de guerre. La christianisation du pays fut aussi un effet indirect des invasions. Le premier apôtre de la Suède fut un moine de Corvey, Anskar (saint Ansgaire) au temps de l'empereur carolingien'-Louis le Pieux. Mais l'oeuvre entreprise par Anskar ne fut menée à bonne fin que près de trois siècles après sa mort.

 


 

La formation des deux royaumes du Nord

Le premier État scandinave.

Les premiers centres politiques paraissent s'être formés dans la région des lacs suédois (Mälar, Venern, Vettern), et aux environs des fjords de Trondheim et d'Oslo. A l'époque où Anskar visita la Suède, le roi de la région des lacs (ou Suède proprement dite, dont le grand sanctuaire odinique (La Religion nordique) d'Upsala était le centre religieux) était aussi le maître de la Gothie, qui, jadis, avait formé un État indépendant. Vers la fin du Xe siècle, Éric le Victorieux, de la dynastie des Ynglingaätten, fit de ce royaume suédois, déjà ancien, un grand État. Son fils fut Olaf Skotkönung, le premier roi chrétien (baptisé en 1008), le premier qui ait fait frapper des monnaies à son effigie. Il y eut ensuite des guerres atroces, politiques et religieuses, pendant deux siècles et demi : d'abord, entre les Stenkilskaätten de Vestrogothie, champions du christianisme, et les gens de l'Ostrogothie, attachés au paganisme; puis entre les Sverkerskaätten de l'Ostrogothie convertie et la « famille d'Eric » (Erikskaätten), qui s'appuyait sur le Svealand, tandis que la Vestrogothie restait fidèle aux descendants de Stenkil. Au milieu du XIIe siècle, la conversion du pays était complète, et les diverses dynasties princières rivalisaient de zèle catholique. Sverker et ses descendants s'appuyaient sur la protection de Rome; ils ont multiplié en faveur du clergé les exemptions et les immunités. Par contre, la dynastie d'Éric « paraît avoir voulu donner à l'Église une base nationale : Éric lui-même fut canonisé par le peuple, mais jamais par les papes »; c'est cet Éric qui entreprit (avant 1160) la conversion de la Finlande païenne. Finalement, les Sverkerskaätten l'emportèrent; mais ils s'éteignirent bientôt en la personne d'un roi fainéant, Erik Eriksson (1222-1250).

L'événement le plus célèbre de ces temps, dans la tradition populaire suédoise, est la bataille de Lena en Vestrogothie (1208), où une armée de chevaliers danois, appelée par un prétendant, fut détruite. En 1250, le royaume des Sverleerskaätten ne comprenait pas toutes les provinces qui font maintenant partie de la Suède : la Scanie, le Halland et le Blekinge se rattachaient au Danemark, le Bohuslän, le Jemtland et le Herjedalen à la Norvège.

L'émancipation de la Norvège.

Les tribus des Traender avaient formé de très bonne heure une confédération sur les bords du fjord de Trondheim. Plusieurs districts voisins du fjord de Christiania (Oslo) furent réunis dans la première moitié du IXe siècle sous le sceptre de la dynastie des Ynglinger, originaires du Vestfold, qui faisait remonter son origine aux anciens rois d'Upsala en Suède. Un membre de cette famille, Harald Haarfagr, soumit le pays de Trondheim, puis les régions indépendantes de l'Ouest norvégien (bataille navale du Hafrsfjord, 872). Ainsi fut constitué le premier grand État norvégien.

 

Royaume de Nordmore

 

Beaucoup d'hommes des districts annexés par Harald s'exilèrent: c'est de ces événements que datent les grandes colonisations norvégiennes dans les îles de l'Océan; mais Harald poursuivit ses ennemis jusqu'aux Orcades où il installa des comtes (jarler) en 875. Après la mort du fondateur (vers 933), son héritage fut disputé entre ses descendants et les descendants de ses descendants, soutenus soit par le Danemark, soit par la Suède, pendant un siècle. Haakon, fils d'Harald, qui avait été élevé à la cour des rois anglo-saxons d'Angleterre, détrôna son frère Erik Blodoeks (à la hache sanglante) avec l'appui des gens de Trondheim. C'est aussi chez les Traender que puisèrent successivement la force de dominer tout le pays le jarl Haakon, vainqueur des Vikings de Jom, et Olav Trigvessoen, arrière petit-fils de Haarfagr. Olav avait visité, dit-on, dans sa jeunesse, les principaux établissements norois d'outre-mer, l'Angleterre et Novgorod. Il était chrétien. Il entreprit de convertir les Norvégiens de Norvège et ceux d'Islande, des Feroë et du Groenland par la force. Il périt (9 septembre 1000) dans une bataille navale, près de Rügen, au retour d'une expédition contre les Vendes, sous les coups d'Eric, fils du jarl Haakon, aidé par les Suédois et les Danois.

Erik, qui se reconnut vassal du Danemark et de la Suède, participa à la conquête de l'Angleterre par le roi danois Knud (Canut). Mais, en 1015, Olav Haraldssoen, parent d'Olav Trigvessoen, parvint à renverser le gouvernement des jarls et la domination étrangère; il se fit couronner roi de Norvège à Trondheim, « où la force du pays était concentrée ». Son oeuvre consista à mâter les petits chefs, notamment ceux des Oplandene (au Nord d'Oslo), et à consommer la christianisation : on l'a surnommé Olav le Saint. Cette politique lui coûta cher, comme à Trigvessoen les partisans des anciens usages appelèrent, encore une fois, les Danois; Olav s'enfuit en Russie; il ne revint que pour être battu et tué par les jarls à Stiklestad en Trondheim (29 juillet 1030). Cependant, son fils en bénéficia. Les Danois ayant été expulsés par un soulèvement populaire, Magnus, fils d'Olav, inaugura le siècle qui a été appelé « le grand siècle de la Norvège ».

 

 


 

Les rois de Norvège, successeurs de Magnus, ont fait de grandes expéditions à la manière des Vikings : Harald Haardraade périt à York (1066) en essayant de conquérir l'Angleterre; Magnus Barfod (1103) dans une descende en Irlande; Sigurd Jorsalfar fit une expédition de trois ans en Galice, en Portugal (où il prit Lisbonne), en Terre Sainte (où il prit Sidon, 1110) et revint dans son pays par l'Allemagne.

Alors furent fondées les nouvelles villes d'Hamar, d'Oslo, de Bergen. La mort de Sigurd fut suivie d'une guerre de Cent ans entre les descendants des fils de Magnus Barfod, pendant laquelle l'aristocratie et surtout le clergé travaillèrent à ravir sa prépondérance à l'autorité royale. Le roi Sverre (mort en 1202) lutta très énergiquement contre les prétendants soutenus par le célèbre archevêque de Nidaros, Eystein Erlandssoen, et par Rome. Il fut le chef de l'opposition nationale au gouvernement théocratique. Il mourut au plus fort du conflit, excommunié. Son petit-fils, Haakon Haakonssoen ne vint à bout du clergé et des candidats suscités par le clergé que près de quarante plus tard. Avec le triomphe définitif de la dynastie anticléricale commence une seconde période de prospérité qui dura quatre-vingts ans. Haakon, qui fut en relations avec Louis IX de France (saint Louis), soumit l'Islande et le Groenland; il mourut aux Orcades (1263). Son fils, Magnus le Réformateur (Lagaboeter), s'occupa surtout de législation. La mort de ce prince (1280) permit à l'Église norvégienne, pendant une minorité et une régence, de reprendre l'offensive. La lignée masculine de Harald Haarfagr s'éteignit avec Haakon V, en 1319; et la décadence de l'État norvégien, désormais placé, au hasard des alliances de famille, dans la dépendance de ses voisins, commença. Trondheim, capitale de la Norvège florissante du XIIIe siècle, qui s'étendait de la Biarmie jusqu'à la Scanie danoise, fut, pendant cette période, la plus grande ville du Nord.

 

Les Folkungar

Les Folkungar étaient une famille puissante et turbulente de l'Ostrogothie, dont les chefs avaient joué le rôle de maires du palais et de faiseurs de rois sous les derniers princes fainéants de la dynastie suédoise de Sveker. Le comte Birger Brosa (Birqer jarl), des Folkungar, avait régné en Suède sous le nom d'Erik Eriksson. Après 1250, il gouverna comme tuteur de son propre fils Valdemar. Puis les querelles de succession entre frères de sang royal, qui avaient déjà paralysé la Suède pendant les siècles précédents, recommencèrent entre ses descendants. Les principales figures de la dynastie des Folkungar sont, avec Birger Jarl, Magnus Laduläs (Serrure-de-Grenier, à cause de la sécurité qu'il procura aux campagnes) et le régent Torgils Knutsson, qui achevèrent la conversion au christianisme et la conquête de la Finlande, et soutinrent contre les Karéliens et les Russes de Novgorod des guerres médiocrement heureuses. En 1328, Magnus, fils d'Erik, déjà héritier, par sa mère, de la couronne de Norvège, fut appelé au trône de Suède. Roi de Suède et de Norvège, Magnus Smek (le Débonnaire) enleva, par surcroît, aux Danois affaiblis les provinces qu'ils possédaient dans la péninsule scandinave. Mais l'union ne dura qu'an moment. Magnus le Débonnaire vécut assez longtemps pour en voir la dissolution. Après de longues guerres civiles, un de ses fils, Haakon, resta en possession de la Norvège, tandis que les seigneurs (stormännen, hommes puissants) suédois allaient chercher en Allemagne un Allemand, fils d'une princesse suédoise, Albert de Mecklembourg (1363-89), dans l'espoir, qui ne fut pas trompé, d'être les maîtres sous son autorité nominale. Le règne d'Albert est l'époque de la faiblesse la plus profonde du pouvoir royal en Suède, et de la puissance la plus grande de l'aristocratie.

 


 

L'époque des Folkungar fut marquée, en Norvège, par un affaiblissement sensible : au XIVe siècle, les Allemands de la Ligue hanséatique ont été les maîtres absolus du commerce dans ce pays et n'ont pas laissé d'y avoir, en outre, une influence politique; la population diminua d'un tiers pendant la Grande Peste; la plupart des familles nobles s'éteignirent. En Suède, au contraire, quoique l'exploitation commerciale et industrielle (mines) du pays fût aussi monopolisée par les Allemands de la Hanse, et quoique la «-grande mort » ait fait aussi des ravages épouvantables, le siècle des Folkungar est celui où s'organisèrent les ordres de la nation (ständ) . L'Église, qui formait un État dans l'État; la noblesse, avec ses diètes (herredagar) qui ont accaparé l'ancien droit de vote populaire, toute-puissante à la cour des rois (rikets räd), et dont la position fut encore consolidée, sous Magnus Ladulas, par l'introduction de certaines institutions féodales, grossièrement imitées de celles du continent. A la fin du XIIIe siècle, les Suédois affluaient à l'Université de Paris (les universités au Moyen âge); des artistes et des artisans français ont été appelés alors en Suède; sainte Brigitte eut une célébrité européenne.

 

L'Union de Kalmar

En 1363, Marguerite de Danemark épousa le roi de Norvège: Haakon. Après la mort de Haakon (1387), Marguerite, reine en Norvège, régente en Danemark, fut appelée par les Suédois hostiles à Albert de Mecklembourg; Albert fut battu à Falköping le 24 février 1389, et, quelques années après, Marguerite parut maîtresse de la Suède. L'Union dite de Kalmar fut enfin établie en 1397, lorsque le petit-neveu de Marguerite, Erik de Poméranie, roi héréditaire de Norvège, fut élu roi de Danemark et de Suède, suivant les formes usitées dans ces pays. Elle devait être « perpétuelle »; mais les conditions en étaient mal définies, et les circonstances en rendaient presque impossible la réalisation; il y avait, en effet, des haines inexpiables entre les trois branches de la famille scandinave; des jalousies étaient inévitables; de plus, en Danemark comme en Suède, la royauté était très faible, tandis que l'aristocratie, très forte, était animée de l'esprit le plus particulariste; seul, en Suède comme en Danemark, le clergé fut ordinairement pour l'Union.

Elle était si peu solide, cette Union, que le premier roi des trois royaumes unis, Erik de Poméranie, fut successivement déposé dans tous les trois. Son second successeur, Christian d'Oldenbourg, ne put jamais s'imposer à la Suède. La petite noblesse et les paysans de Suède formèrent au XVe siècle un parti national contre la domination des rois de l'Union, considérés comme Danois (ils étaient, en réalité, Allemands), et abhorrés à ce titre. Ce parti eut, naturellement, ses héros, qui sont restés légendaires; le magnanime Engelbrecht, leader des paysans de Dalécarlie en 1434, assassiné par un traître en 1436; Sten Sture l'aîné, le vainqueur de Brunkeberg en 1471; le malheureux Sten Sture le Jeune, vaincu par Christian II de Danemark, et sa femme Christina Gyllenstierna. En général, la Suède n'opposa pas de « roi suédois » aux rois de l'Union; mais tandis que l'Église suédoise et une partie de la haute noblesse travaillaient à faire accepter ceux-ci sans réserve, le parti national ne les toléra nominalement qu'à la condition que le gouvernement de la Suède fût remis en réalité à des gens dit pays, « administrateurs du royaume » (Rikslföreständare).

Des Sture ont été, le plus souvent, choisis comme « administrateurs du royaume » par le parti national, au cours du XVe siècle. Les Sture ont été, en quelque sorte, au XVe siècle, les « rois non couronnés » des paysans et des hobereaux de Suède. Ils commencèrent à émanciper la contrée de la lourde suprématie commerciale de la Hanse.

 

La conversion au christianisme

Dans un premier temps, on considérera le passage du Nord du paganisme au christianisme. Comme dans tous les autres domaines, il faudra faire la part entre la légende – tenace – et la vérité. La « conversion » officielle est tardive: vers 1000, partout – le Danemark en 960, l'Islande en 999, la Norvège en 1005 et la Suède en 1020.Les Vikings n'avaient certainement pas attendu ces moments pour découvrir la religion « nouvelle ».

Les Vikings furent avant tout des commerçants particulièrement doués et bien équipés pour cette activité, qu'un concours  de circonstances amena, progressivement, à se muer en pillards. Mais leur fonction première était le commerce : l'archéologie  le prouve suffisamment. Il était strictement interdit, quand on était chrétien, de trafiquer avec un païen, si le païen en question n'avait pas reçu une sorte de petit baptême  dit primasignatio : il s'ensuit que les Scandinaves avaient une idée assez précise du christianisme, de ses habitudes et de son fonctionnement. Leurs clients aussi bien que leurs victimes ,à l'ouest comme à l'est, étaient chrétiens, en sorte que, lorsque viendra le moment, le passage ne fera pas de difficultés.

Car la conversion de la Scandinavie se sera faite sans coup férir, sans guerres de religions, sans effusion de sang, sans martyre. Lorsque des chroniqueurs nous la dépeindront, nettement plus tard, sous des dehors tragiques et violents, ils ne le feront que par imitation des vies de saints qui étaient de rigueur en Occident à l'époque. On voit donc l'Islandais Snorri Sturluson, dans sa Heimskringla (vers 1225), notamment dans les textes qu'il consacre aux deux grands rois réputés convertisseurs de la Norvège, Olafr Tryggvason et Olafr Haraldsson – qui deviendra saint Olafr – donner dans tous les poncifs à la mode sur ce sujet . 

D'ailleurs, tout ce que l'on peut  savoir du  paganisme scandinave est  flou. Il manquons  de sources authentiques : ici aussi, la règle d'or médiévale de l'imitatio aura joué . Les  descriptions qui sont proposées dans les eddas, notamment dans celle dite en prose – due aussi à Snorri Sturluson –, ou dans certaines sagas du type dit légendaire portent réminiscences de tant de sources classiques ou bibliques que l'observateur se sent forcé de concevoir des doutes. La « religion » du Nord ancien ne connaissait pas de dogmes, pas de prière, elle n'avait pas de caste de prêtres dûment initiés et constitués, on ne lui connaît pas de temple non plus; il n'y aura guère qu'au niveau des rites et de l'éthique, ou des mœurs, que le christianisme rencontrera quelques résistances . L'Islande se convertit officiellement, en 999 donc, par consentement unanime de son parlement ou althing, sans la moindre protestation, le seul argument avancé ayant été que « si nous voulons une seule loi, il nous faut une seule foi ».

 

 



Vers la fin du Xe siècle interviennent ouvertement des missionnaires anglo-saxons: Anschaire, moine de Corbie nommé Ansgar et dont le disciple Rimbert nous a laissé une Vita, un document précieux-

Pendant deux siècles, les Vikimgs avaient été confrontés au monde occidental. Ouverts, adaptables et curieux comme ils l'étaient, ils n'avaient pas pu ne pas voir que la problématique de la modernité se trouvait là et non dans leurs pays figés sur des structures anciennes. L'exemple des souverains sous le règne desquels s'est opérée la conversion est clair, et remarquablement uniforme : Haraldr Gormsson le Danois,  Olafr Tryggvason le Norvégien ,Olof Sköttkonungr le Suédois ont tout de suite compris qu'ils avaient tout intérêt à substituer à l'ancien état des choses, qui, lui, remontait à des temps immémoriaux, les dispositions nouvelles ayant cours en Occident. La religion aura servi de moyen ou de prétexte à la modernisation des États. Ceux-ci se dotent donc d'un système monarchique pyramidal et bien hiérarchisé, à la franque – ou à la romaine ecclésiastique –, en renforçant la notion même de royauté « de droit divin ». C'est sous l'influence de l'Église que le Nord va devenir un ensemble de trois États forts, centralisés, bref, calqués sur ce qui se faisait « au sud ».  Évidement, cette mutation n'ira pas sans dommages : le phénomène viking, par exemple, y perdra sa raison d'être et l'on peut dire que le passage au christianisme marquera sa fin. Une certaine aristocratie paysanne, qui plongeait des racines dans la nuit des temps, se rebellera vainement, comme en Norvège : la religion nouvelle ou bien entraînera sa perte, ou bien la ralliera à sa cause.


Le Nord, sincère et bon chrétien

Car il ne faut pas douter de la profondeur et, que l'on sache, de la sincérité de cette religion nouvelle passée dans le Nord. En quelques décennies, l'Église du Nord sera dotée d'une administration centrale située d'abord à Brême et Hambourg pour l'ensemble du Nord, puis à Lund, dans le Danemark à l'époque, puis à Trondheim en Norvège enfin à Uppsala en Suède. On est vraiment surpris du nombre d'églises, de couvents, d'écoles cathédrales qui va couvrir toute la Scandinavie. Au niveau populaire, on remarque une adoption sans failles de la foi chrétienne, visible à la floraison de saints qui vont naître dans le Nord : pensons à Eirikr et plus tard, à Brigitte en Suède, à Knud au Danemark, à Olafr ou Magnus en Norvège, et même en Islande, à deux saints évêques, Thorlakr Thorhallsson et Jon Ögmundarson. L' étude de la vie religieuse en Islande entre l'an 1000 et la fin du XIIIe siècle, période sur laquelle nous sommes particulièrement bien documentés, réserve de solides surprises : le Nord aura été un « bon chrétien », sans conteste, à partir du moment où il se sera décidé – ou bien où on l'aura entraîné – à opérer cette manière de régularisation.

Au XVIe siècle, une Église trop riche et trop puissante…

L''Église s'était rapidement et solidement implantée dans le Nord.  Au bout d'un demi-millénairec'est elle, l'Église, qui est devenue, et de loin, la puissance majeure. Et comme toujours en pareil cas, les abus se sont instaurés partout : les évêques notamment ont fini par constituer un pouvoir redoutable, ils sont par définition membres du Conseil du Royaume, et surtout, ils détiennent, directement ou non, les finances nationales. L'Église est trop riche : sans parler de ses possessions territoriales, le fructueux commerce des indulgences et celui des images des saints est une source considérable de revenus et les prêtres simoniaques – qui se font payer leurs services – sont une plaie de l'Église. Rome n'intervient guère.

 

 



Si bien que les rois, de Danemark comme Hans, le fantasque Christian II et surtout Frederik Ier, ou, en Suède, Gustav Vasa et ses descendants – et rappelons que la Norvège, les Féroë et l'Islande dépendent du Danemark, la Finlande étant à la Suède – vont favoriser en sous-main les réformateurs lorsque ceux-ci se manifesteront. 

 


… favorise le passage à la Réforme du Danemark,

Les faits seront brièvement recensés : le véritable responsable du passage du Danemark à la Réforme est Christian II (1481-1559) qui hésitera longtemps, au prix de revirements spectaculaires, entre catholicisme et luthéranisme, et qui devra fuir son royaume avant d'avoir pu conclure : il voulait ressusciter ce qui fut toujours un vieux rêve scandinave, celui d'une union entre les divers pays du Nord telle qu'elle avait été tentée une première fois, sans succès durable, à Kalmar en 1389. C' est son successeur, Frederik Ier (1471-1533), au demeurant prince de souche allemande, qui, d'une part tente de satisfaire les revendications de la noblesse en octroyant une charte, håndfæstning, qui lui soit favorable, d'autre part favorise en sous-main les menées de Hans Tausen. En 1530, sur le modèle de la Confession d'Augsburg, est promulguée la Confession de Copenhague, la Confessio Hafnensis, qui instaure tous les articles de foi et de pratiques luthériennes en mettant l'accent sur l'étude de la Bible et sur un humanisme de bon aloi. Le fils de Frederik, Christian III (1503-1559), édictera, en 1537, la Kirkeordinans ou Ordinatio ecclesiastica, qui fonde pour des siècles le luthéranisme danois selon des principes connus : le roi est le chef de l'Église d'État, les évêques ou « surintendants » sont de simples fonctionnaires royaux, les paroisses nomment elles-mêmes leurs pasteurs, lesquels peuvent se marier, la fortune de l'Église revient au roi mais son exploitation va en partie à l'enseignement, le vernaculaire est désormais la langue de l'Église,…


…de la Suède,

En Suède, c'est à Gustav Vasa (1496-1560) que reviendra la volonté de liquider les richesses de l'Église, aidé de son ami  le suédois, Olaus Petri. À la Diète de Västerås de 1527, il pose les bases d'une véritable réforme de l'Église. Puis ses efforts tendent de plus en plus à des fins politiques, au détriment de toute véritable conviction religieuse, ce qui lui vaut l'opposition déclarée des authentiques disciples de Luther agissant en Suède. Cela justifie, d'une part la lente adoption de la religion nouvelle par le peuple, d'autre part, l'assez mince différence rituelle entre luthéranisme suédois et catholicisme qui perdure aujourd'hui encore. Mais la seconde Diète de Västerås, en 1544, liquide définitivement l'ancien état des choses. On peut laisser de côté le fils de Gustav Vasa,  Erik XIV, pour nous concentrer sur le frère de celui-ci, Johan III (1537-1592) qui promulgue, en 1571, une Kyrkoordning, une Ordonnance ecclésiastique, définitive. Si la Réforme aura été de caractère assez nettement intellectuel dans un Danemark placé sous influence allemande, le luthéranisme a été plus pragmatique et plus proche de la foi vécue dans une Suède plus populaire-



…de la Norvège et de l'Islande

La situation en Norvège, dépendance danoise, sera vite dite. La Réforme aura suscité l'énergique et pittoresque figure de l'évêque Olaf Engilbrektsson qui ne fera, somme toute, qu'entériner les décisions prises à Copenhague. Le cas de l'Islande serait plus original si l'affaire n'avait suscité ce qu'il faut bien appeler une saga entre partisans du dernier évêque catholique, Jon Arason, qui sera finalement décapité – l'un des très rares martyrs de la nouvelle religion dans le Nord – et disciples du réformateur Dadi Gudmundsson. 


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