Sur cette période, les sources sont peu sures et indigentes. Autour de l'An Mil, une féodalité se structure dans l'île qui connaît, comme dans le reste de l'Europe, un mode de production féodal (justice seigneuriale, banalités, ). La féodalité corse s'insère indéniablement dans le mouvement féodal qui traverse tout l'Occident, mais avec des caractéristiques propres.
Le premier grand fe
udataire que l'histoire retient est le comte Arrigo, surnommé Bel Messere (Beau Sire) qui se proclame descendant d'Ugo Colonna. Il se rend maître de la Corse et assoit son autorité par des unions matrimoniales (ainsi celle de sa fille avec un puissant feudataire du Sud, le comte de Cinarca), par des mesures propres à lui rallier les seigneurs (distribution de terres) ou à s'attacher le peuple (exemption de la dîme due à Rome, nomination de magistrats chargés d'assurer la tranquillité, ). La Corse connaît alors une société à structure pyramidale, reposant sur des liens vassaliques forts. Il meurt assassiné, selon la légende, pour une querelle de limites territoriales entre barons du sud et du nord. Sa mort a laissé une locution proverbiale « E morte Arrigo Bel Messere, e Corsica sarà di male in peggio » (Il est mort Arrigo le Beau Sire et la Corse ira de mal en pis), avec une variante « E morte Arrigo Bel Messere, Corsica non avrià mai bene » ( tu ne connaîtras jamais le bonheur).
Au lendemain de sa disparition, on assiste à un émiettement du pouvoir entre les lignées de familles seigneuriales du nord et du sud. C'est à cette époque qu'apparaissent « I Castelli » (les châteaux; on en aurait dénombré deux cent cinquante), bien modestes en vérité.
Il s'agit la plupart du temps de maisons fortifiées, sommairement aménagées, quelquefois entourées de murailles ou alors bâties sur une éminence ou un promontoire rocheux à l'accès difficile à tout assaillant éventuel.
Cette noblesse est d'origine variée. D'abord romaine, toscane, franque ou ligure, on trouvera des descendants de grands propriétaires, des officiers au service des barons qui progressivement s'émancipent de la tutelle de leur suzerain pour, à leur tour, s'ériger en seigneur. Ce sont également les communautés vivant « a popolo e a commune » qui se donnent leurs propres chefs qui finissent par s'appeler comte ou gentilhomme par imprégnation avec le milieu.
Cette noblesse est fortement marquée par la structure de clans de la société insulaire. Les seigneurs rivalisent entre eux, entraînant dans leurs querelles les familles, parentèles et clients (parenti, amici e aderenti). Les vassaux sont ici plutôt des « clients ».
Le mode de production féodal repose plus sur l'exploitation des terres, bien que la Corse n'ait pas à proprement parler connu le servage, avec une distinction entre réserve et mouvance. Dans le Sud de l'île, ce sont les propriétaires du bétail qui dominent en se rendant maîtres des voies de transhumance.
La rivalité entre Pise et la Gênes.
Les républiques maritimes tirent leur puissance du commerce et la position de la Corse en fait une plate-forme très convoitée. Après avoir s'être alliés pour conjurer le péril musulman, des rivalités et des antagonismes profonds divisent Pise et Gênes. Le conflit va être arbitré par la papauté.
Au XIe siècle, Pise exerce une influence dominante auprès de la papauté. Cette position fait pencher la balance en sa faveur. Tout en réaffirmant les droits du Saint-Siège sur la Corse, Grégoire VII confie en 1007 l'administration d
e l'île à l'évêque de Pise, Landolphe, dont il fait son légat. En 1091, l'institution des évêques est reconnue à l'archevêque de Pise. Cette cité devient archevêché en 1119. Cependant en 1133, Innocent II partage les six évêchés corses entre Pise (Ajaccio, Aléria et Sagone) et Gênes (Accia, Mariana et Nebbio).
En 1195, Gênes s'installe durablement à Bonifacio qui, devenant une colonie de peuplement ligure, affirme sa triple vocation : militaire, commerciale et agricole. Elle occupera et renforcera un peu plus tard Calvi (1268). Progressivement Gênes va imposer sa présence dans l'île, malgré la lutte que lui livre un puissant allié de Pise, Sinucello della Rocca. En 1284, les prétentions pisanes sont définitivement ruinées lors de sa défaite navale de la Meloria contre Gênes.
Sinucello della Rocca (1219-1307).
Appelé « Giudice » (Juge ou Gouverneur, mais il semble s'agir d'un terme d'origine toscane attribuée notamment à certains magistrats en Sardaigne), il appartient à une puissante famille de feudataires du sud, les seigneurs de Cinarca, alliés de Pise auprès de laquelle ils avaient trouvé refuge. Dès son jeune âge, il se fait remarquer les armes à la main et acquiert le titre de « comte ». Il fait acte d'allégeance à Gênes, mais plus comme un allié que comme un vassal. Ayant subjugué la Corse, il y fait régner l'ordre soit par les armes, soit en contractant des alliances matrimoniales. Gênes, complaisante aux doléances de seigneurs évincés, s'émeut de la puissance de Giudice et entame une campagne pour le réduire. Le conflit dégénère en une guerre entre Gênes et Pise qui, l'une et l'autre, considèrent Giudice comme leur vassal. Le conflit est marqué, de part et d'autre, par des actes de cruauté, par des renversements d'alliances et par des trahisons. Vainqueur dans un premier temps, Giudice est traqué et doit se réfugier à Pise (1280). De retour en Corse, on le retrouve vainqueur mais bien vite abandonné par Pise, défaite à la Meloria par sa rivale. Giudice engage seul la lutte contre Gênes et contre ses rivaux locaux. La République décide d'en finir et finance deux expéditions (1289-1290). Agé et aveugle, finalement trahi (les chroniques disent par l'un de ses bâtards), il est emprisonné dans les prisons de Gênes où il succombe en 1307.
Si la défaite de Pise est consommée en 1299, son empreinte est de nos jours encore bien visible en Corse, en particulier dans le domaine religieux avec la construction d'églises romanes modestes et sobres (à nef unique et demi-abside circulaire), quelquefois polychromes comme à Saint-Michel de Murato ou à la Trinité d'Aregno. En tout une vingtaine d'édifices religieux, principalement dans l'En-Decà-des-Monts (avec parmi les plus remarquables Mariana et Saint-Florent).
La production économique de cette période est à dominante agropastorale de subsistance. Plus agricole dans le nord (cultures temporaires), mais avec une spécialisation spéculative sur la vigne, l'olivier ainsi que les productions de cire, de peaux et de cuirs. Le pastoralisme (élevage extensif) domine la production dans l'Au-Delà-des-Monts. La Balagne, le Cap Corse et le sud de la Corse connaissent un certain dynamisme économique faisant contraste avec le reste de l'île (tissus, quincaillerie, bimbeloteries, ). Les produits plus élaborés sont massivement importés de la « Terre Ferme ». En effet, les échanges entre Pise et la Corse sont de type colonial. La Corse exporte essentiellement des matières premières tirées des ressources de la production agricole ou pastorale (peaux, cuirs, vins, cire, fromages). Les produits de luxe sont importés de Pise ce qui contribue à l'endettement croissant de la société.
Bien qu'elle ait évincé Pise de la Corse, Gênes n'y exerce dans un premier temps qu'une autorité lointaine. A cette époque, la République ligure est déchirée par des luttes intestines entre grandes familles et soutient aussi une guerre éprouvante contre Venise. L'Aragon s'intéresse à la Corse et davantage à la Sardaigne. Le pape Boniface VIII saisit cette occasion pour conférer l'investiture de la Corse et de la Sardaigne à Jaime II d'Aragon en 1297, dans l'espoir de détourner ses prétentions sur la Sicile. L'investiture est renouvelée en 1305 et a pour effet de créer un parti aragonais dans l'île à côté des partisans de Gênes et de Pise.
La Corse est livrée aux appétits de factions rivales tandis que pirates et corsaires écument la mer alentour. L'anarchie féodale s'installe de nouveau dans l'île. L'alourdissement des impôts entraîne une remise en question de l'ordre établi et suscite réactions et soulèvements populaires. Ce mouvement s'inscrit dans celui des révoltes qui traversent toute l'Europe au XIIIe siècle. Pratiquement à la même époque, se produit en France la Grande Jacquerie de 1368.
La Terra di Comune.
Une première vague insurrectionnelle pousse les paysans à assiéger et à démanteler les « Castelli », seuls six en réchapperont : deux parce qu'ils sont tenus par Gênes, deux comme sièges de justice et deux autres, dans le Cap, pour des raisons de sécurité des liaisons maritimes commerciales. Le mouvement prend surtout naissance dans l'En-Decà-des-Monts, sous la conduite de Sambucuccio d'Alando. Ce chef populaire va contribuer, en 1358, à abaisser le régime féodal, à l'exception du Cap Corse.
A partir de cette insurrection s'établit en Corse la distinction entre la « Terra di Comune » et la « Terra di Signori ».
La « Terra di Comune » est un mouvement d'émancipation communale qui débouche sur l'organisation autonome de communautés rurales. Ce gouvernement « a popolo e a comune » est attesté en Italie comme en Corse bien avant cette période. Le règlement des affaires locales est décidé par une assemblée des chefs de famille, qui en général se réunissent dans l'église du village, pour désigner des « magistrats » chargés de l'exercice de fonctions exécutives : un podestat assisté de deux « pères du commun ». Au même moment, Gênes qui vient de triompher de la noblesse, connaît le régime dit des « populaires » avec le doge Simone Boccanegra. Boccanegra apportera son soutien à ce mouvement à la suite de la démarche effectuée en 1347 par des nobles corses. Libérées de la tutelle des seigneurs, les populations se placent d'elles-mêmes sous la protection de la « commune de Gênes ». Un accord est conclu en octobre 1358 entre Gênes et la Corse. Il s'agit d'un véritable contrat par lequel Gênes nomme un gouverneur chargé de l'administration de la justice, secondé par deux vicaires et assisté par un conseil de six Corses.
En contrepartie, les Corses versent à la commune de Gênes un impôt annuel, modeste (l'accato), acquitté par chaque chef de famille. Ce contrat servira, en définitive, à accentuer et à justifier l'emprise de Gênes sur la Corse.
Une réaction seigneuriale ne tarde pas à se manifester en 1375, en raison notamment de la tutelle lointaine de Gênes. Les seigneurs aidés des « caporali » (= caporaux). Les caporali (term
e toscan) sont à l'origine des chefs populaires désignés pour défendre les intérêts des communautés rurales auprès de la république ligure et contre les excès et les abus des seigneurs. Ils ne tardent cependant pas à s'ériger, à leur tour, en véritables seigneurs, par la voie de chefferies locales et par détenir la réalité du pouvoir, entourés de leurs « clients ». Pour montrer leur puissance, ils édifient des maisons forteresses.
En 1378, Gênes financièrement affaiblie et militairement impuissante, afferme la Corse à une compagnie marchande, la Maona (mot d'origine arabe). La Maona est une délégation écrite de fonctions étatiques à une association privée d'armateurs et de commerçants. La Maona est chargée de « pacifier » la Corse en trois ans, moyennant le paiement d'une redevance annuelle symbolique. Gênes lui abandonne tous ses droits sur le sel, le fer et, d'une manière générale, sur tout le commerce. Elle doit également lui donner les moyens militaires de cette « pacification ». Les « Maone » les plus connues sont celles de l'île de Chio (1347), de l'île de Chypre (1373) et de la Corse donc en 1378.
La fronde des seigneurs, conjuguée aux très fortes réticences des communautés, entraînent l'échec de cette tentative. Un seul acte « positif » est à mettre à l'actif de la Maona : la construction, en 1383, de la citadelle de Bastia par le gouverneur Lomellini. Bastia sera désormais le siège du gouverneur génois dans l'île.
I Giovanalli.
A la même époque, vers le milieu du XIVe siècle, une flambée religieuse balaie la Corse avec l'affaire dite des « Giovanalli ». Ce mouvement est le fait de tertiaires franciscains qui se rassemblent aux prêches du frère Giovanni Martini, d'où peut-être leur nom ou dérivé de l 'église dans laquelle ils se réunissent à leurs débuts : San-Giovani-di-Carbini. Ce mouvement se rattache à celui des « Fraticelli » qui, au même moment, se répand en Italie continentale. Les Giovanalli prônent la pauvreté primitive de l'église, la fraternité et la solidarité.
Ils contestent l'autorité de l'évêque d'Aléria duquel ils dépendent. Ils dominent rapidement tout l'est de la Corse, sont déclarés hérétiques et excommuniés par leur évêque. Innocent VI leur enjoint, sans succès, de se soumettre. Urbain V dépêche un légat dans l'île qui, avec le concours des seigneurs locaux, organise une expédition militaire pour les réduire. Au cours de cette campagne, les Giovanalli seront aussi sauvagement et aussi consciencieusement exterminés que les Albigeois.
La parenthèse aragonaise.
A la suite de l'échec de la Maona, le royaume d'Aragon, alors en pleine ascension, va au XVe siècle, intervenir plus directement dans les affaires de Corse et en particulier à l'appel des seigneurs insulaires dont le plus connu est Vincentello d'Istria.
Vincentello d'Istria.
Vincentello est le descendant direct de Giudice. Dépossédé de ses biens par un de ses cousins vicaire général de Gênes en Corse, il s'adonne à la piraterie contre les Bonifaciens et le commerce génois. Il se fait ainsi remarquer par les rois d'Aragon auxquels il rend hommage. Les rois d'Aragon lui offrent galère et soldats pour donner la chasse aux Génois. Vincentello débarque en Cinarca et devient rapidement maître de tout l'Au-Delà-des-Monts en 1405.
Débute alors une guerre de trente ans. En deux années à peine, Vincentello réalise la conquête quasi totale de la Corse. Il se fait proclamer comte de Corse par une Veduta (assemblée générale) puis s'empare de Bastia, mais Bonifacio et Calvi lui échappent. Gênes et ses alliés insulaires réagissent promptement. Vincentello en perdant toutes ses conquêtes, plus rapidement qu'il ne les avait acquises, est forcé de quitter la Corse en 1407. En 1408, il revient dans l'île à la tête de troupes siciliennes et essaie de s'attirer les feudataires par la promesse d'un partage des revenus. Cependant la campagne militaire qu'il entreprend est laborieuse. Il lui faut plusieurs années pour mettre au pas les seigneurs de l'Au-Delà-des-Monts, tandis que le Cap Corse et le nord de l'île lui échappent. La réaction génoise est vigoureuse. En 1415, il est battu dans son propre fief de Cinarca. Son protecteur aragonais, dont les intérêts politiques sont accaparés par la situation en Sardaigne, lui octroie quelques secours. Vincentello obtient des succès probants contre les troupes de Gênes, notamment à Biguglia en 1420 (c'est à cette date qu'il fonde la citadelle de Corte). Une nouvelle fois, Bonifacio et Calvi échappent à son emprise. Pour asseoir cette domination, Alphonse V, roi d'Aragon, se rend en personne dans l'île. Il s'empare de Calvi (1420) et y reçoit l'hommage des féodaux. Il va mettre le siège devant Bonifacio qu'il lève en décembre 1420 pour répondre à l'appel de la reine de Naples, sans héritier et dont il espère recueillir l'héritage. Resté seul en Corse, avec le titre de vice-roi, Vincentello règne en souverain de 1421 à 1434.
Sa chute est rapide et soudaine. Avec l'appui des caporali, il double le montant de l'impôt. Cette mesure lui aliène le peuple. Les caporali s'émancipent peu à peu de sa tutelle, créent des structures claniques, s'entre-déchirent ce qui finit par provoquer une réaction anticaporalice et antiféodale. Odieux et détesté, Vincentello perd tout en un mois à la suite d'un soulèvement général. En tentant de chercher des secours à l'extérieur, et sans doute trahi, il tombe aux mains des Génois. Conduit à Gênes, il est décapité en 1434.
Le bilan de ce « règne » est mitigé : la justice semble avoir été rendue avec équité, les exigences fiscales modérées. Toutefois, il est l'inventeur d'une mesure dont les effets pernicieux se feront sentir durant plusieurs siècles. En effet, pour s'attacher la fidélité des « caporali » il leur verse une véritable solde.
Désormais et par ce précédent, les caporali se « loueront » au plus offrant. Le personnage du « caporale », avec plus tard celui du « principale » devient l'un des paradigmes essentiels pour comprendre les évolutions la société insulaire.
La disparition de Vincentello favorise anarchie, chaos et turbulences de toutes sortes. Les communautés se tournent une fois de plus vers Gênes et plus précisément vers l'Office de Saint-Georges, qu'elles pensent plus capable de juguler l'insécurité et de réduire une nouvelle flambée mystique avec la confrérie des « Battuti ».
L'Office de Saint-Georges.
Les communautés négocient les « capitula corsorum » avec la Casa (ou Officio ou Banco) di San Giorgo. Contre l'engagement de respecter leurs privilèges et usages, de garantir l'ordre et la sécurité ainsi que l'égalité devant l'impôt, les Corses ratifient en juin 1453, lors de la Veduta de Mariana, les « capitula corsorum » en jurant fidélité à Gênes et à l'Office.
L'Office de Saint-Georges ' « Officio di Procuratori di San Giorgo » - est apparue au XIIe siècle. Il s'agit d'une association (appelée Compera) entre un groupe de capitalistes privés qui négocient un véritable contrat financier avec l'État. Contre des avances qui lui sont consenties, l'État abandonne, pour une durée en principe limitée, une partie de la perception des taxes sur les importations. En 1407, la Casa est profondément réorganisée. Progressivement, l'Officio absorbe les autres compere et maone et est détenu par les grandes familles génoises (Doria, Spinola, Lomellini, Grimaldi, Adorno, Fieschi, ). Symbole de la puissance capitaliste bancaire, l'Office contrôle et domine toute l'activité économique de Gênes. C'est assez dire son omnipotence dans un État qui tire sa puissance et sa richesse du commerce.
L'établissement de l'Office en Corse est d'abord freiné par les rivalités qui opposent les grandes familles génoises qui veulent faire prévaloir leurs prétentions sur l'île. Progressivement et sur près d'un siècle, son emprise va s'affermir.
L'Office va, pour ce faire, déployer d'importants moyens et en particulier au plan militaire. Pour mettre au pas les seigneurs, les caporali et parfois le peuple, il monte un véritable corps expéditionnaire qui sème la désolation en pratiquant la politique de la « terre brûlée » : destruction de villages (le Niolo est durement éprouvé), des récoltes, exécutions sommaires, justice expéditive ... Il doit mater parfois dans des conditions particulièrement atroces une série de révoltes seigneuriales, notamment celle de Raffè de Leca (1454-1456). Gênes passe sous la coupe des ducs de Milan, et l'Office lui abandonne la Corse en 1464. Entre 1464 et 1478, un soulèvement conduit par Giocante de Leca, soutenus par les seigneurs de Cinarca et les caporali, ravive les querelles avec les communautés rurales. L'Office se réimplante en 1483, année où Gênes se libère de la tutelle des Milanais. Il doit d'abord abattre les seigneurs, de plus en plus remuants. Entre 1511 et 1516, les derniers seigneurs sont pratiquement éliminés, soit par exécution, assassinat, bannissement ou rentrés dans le rang.
Seules survivront quelques grandes familles (Les Da Mare, Gentile, Bozzi, Istria, Ornano), mais sans réels pouvoirs, ni capacité de
nuisance.
L'Office s'emploie également à domestiquer la classe dirigeante par le rabaissement de la puissance des familles caporalices : suppression des avances financières, du prélèvement de l'accato, réglementation des pratiques matrimoniales (limitation du nombre de personnes réunies pour les noces), interdiction de défendre leurs « clients », suspension de la charge des Nobles Douze qui est leur apanage depuis 1468.
Gênes lui ayant transféré la quasi-totalité de ses fonctions et de ses biens, l'Office met en place une nouvelle organisation institutionnelle. Le pouvoir exécutif et judiciaire est exercé par un gouverneur, nommé pour un ou deux ans et siégeant à Bastia, assisté d'un vicaire ayant en charge les affaires de justice.
L'institution des « Nobili Dodeci » ou Nobles Douze est un modèle emprunté à certaines communes italiennes. Les Nobles Douze sont issus des familles caporalices et des « popolani » (chefs désignés par le peuple et dont la vocation initiale est de tempérer la puissance des caporali). La Terra di Comune est divisée en trois « terzieri » : circonscription administrative regroupant plusieurs pievi. Chaque terziere élit quatre Nobles Douze. La piève est l'organisation de base du pouvoir civil et religieux. Les assemblées populaires réunissent des chefs de famille chargés d'élire des procuratori (délégués ayant reçu procuration) qui, réunis en Veduta, désignent quatre Nobles Douze parmi les notables âgés de plus de trente ans. Les fonctions des Nobles Douze sont purement honorifiques : ils sont chargés de présenter les doléances du peuple devant le gouverneur. Un Noble Douze, désigné tous les mois, exerce les fonctions, rétribuées, de conseiller du gouverneur. Le sénat génois estimant trop indocile cette classe de notables locaux, modifia, en 1715, en les amoindrissant plus encore, les fonctions des Nobles Douze.
Les Noble Douze ont également la possibilité de désigner deux « oratori », chargés de présenter des requêtes devant le sénat de Gênes. Cette charge sera finalement supprimée en 1601, car faisant la part trop belle aux insulaires.
Un collège (le Sindicato) de « Sindicatori » ala charge de contrôler la gestion des tous les officiers publics y compris la charge du gouverneur et fonctionne, en principe, comme une instance d'appel. Chaque terziere élit en Arenga (assemblée publique) deux sindicatori, soit un total de six. L'Office est représenté par le gouverneur, président du collège et par deux citoyens génois. La majorité que les Corses semblent détenir dans ce collège n'est qu'apparente. Les voix du gouverneur et des deux génois comptent double. En outre, les compétences et le pouvoir du Sindicato furent rapidement limitées : il n'aura en charge que l'examen des affaires mineures et délivrera des certificats d'honnêteté et d'innocence.
Les podestats sont, dans les premiers temps de son installation, désignés par l'Office. L'office reviendra, un peu plus tard, à la désignation par les assemblées villageoises.
L'ensemble de ce système est progressivement étendu à la Terra di Signori qui, après l'élimination des seigneurs de Cinarca, désignera les « Nobili Sei », six « Nobles Douze ».
Dès la fin du Moyen Age, la division de la Corse en provinces s'esquisse autour des présides maritimes : Bonifacio, Calvi, Saint-Florent, Algajola, Ajaccio (créée en 1492). Ces villes possèdent leurs propres statuts et privilèges : podestats, conseils des Anciens, commissions et magistrats divers.
L'Office s'efforce à la suite de récolter les dividendes de son investissement en lançant des opérations de mise en valeur, surtout dans les zones littorales : travaux d'assainissement, colonisation et distribution des terres par inféodation au patriarcat et aux familles génoises (cette mesure était justifiée pour enrayer la désertification du littoral et le repli dans les montagnes des populations), mises en cultures, etc.
L'Office veut faire de la plaine orientale de la Corse le grenier à blés de la capitale ligure en assurant la régularité de ses approvisionnements. L'arboriculture est encouragée dans l'intérieur. Les terres les plus fertiles des plaines sont inféodées par emphytéoses héréditaires à des familles génoises ou à des notables.
Cette oeuvre, si elle n'était pas tout à fait négative, obtint un succès inégal en raison d'un manque de moyens matériels suffisants pour un pro
gramme aussi ambitieux et du désintérêt de l'administration génoise. Surtout l'absence d'appui de la part des insulaires, de plus en plus mécontents des spoliations dont ils étaient victimes, était un ferment de rébellion. Dans le Fium'orbo et dans l'Alta Rocca où la constitution par inféodation (emphytéoses héréditaires) de grands domaines et de parcelles closes (les " confine "), en interdisant des usages immémoriaux (semailles temporaires ou la transhumance et le libre pacage des troupeaux), accumulent les rancoeurs contre l'Office et, d'une manière plus générale, contre Gênes.
C'est également à cette époque qu'est entreprise l'édification des tours littorales pour protéger la Corse contre les incursions barbaresques nombreuses tout au long du Xvie siècle. La construction, l'entretien et la garde de ces tours sont à la charge, la plupart du temps, des populations locales.
Sources
Giovanni della Grossa, Chronique médiévale corse, Éditions La Marge,
Ajaccio Silio Scalfati, La Corse médiévale, Éditions Alain Piazzola,
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