Chypre

 

Pierre-Yves PÉCHOUX

 

Du haut Moyen Âge à la conquête ottomane

Au Moyen Âge, comme durant la période antique, Chypre n'échappe pas aux contraintes économiques et politiques qui insèrent l'île à l'histoire du continent auquel elle appartient : soumise, ou non, aux pouvoirs dominant le Proche-Orient, Chypre vit des relations étroites qu'elle entretient avec les côtes syro-palestiniennes, micrasiatiques ou égyptiennes, demeurant, par ailleurs, un carrefour majeur des routes maritimes en Méditerranée.

 

Chypre, province byzantine

De manière symbolique, le IVe siècle est passé dans la mémoire des chroniqueurs comme une période de profonds bouleversements, au moment où l'Empire romain d'Orient prend forme. Une série de catastrophes naturelles secoue l'île, tels les violents séismes de 332, 342 et 365, qui détruisent les anciennes cités de Salamine, Paphos et Kourion, provoquant l'intervention directe du pouvoir impérial dans les programmes de reconstruction des édifices ; grâce aux initiatives de Constance (337-361), fils de l'empereur Constantin, Salamine est relevée de ses ruines et promue capitale de la province, sous le nom de Constantia. Progressivement, les conditions économiques générales sont rétablies et rendent une certaine prospérité à l'île, essentiellement perceptible à travers l'activité des échanges, sur le littoral, en milieu urbain.

 


 

 

L'assistance directe des empereurs se traduit aussi par la protection accordée à l'Église de Chypre. Si le passage de sainte Hélène, mère de Constantin, dans l'île relève de légendes tardives, l'épisode annonce l'action décisive des empereurs dans la vie des institutions ecclésiastiques insulaires ; au terme de plusieurs crises et conciles (431, 485-489), l'Église est détachée du ressort du patriarcat d'Antioche et élevée au rang d'archevêché indépendant (autocéphale). Dès lors, la foi chrétienne, introduite dès la fin des années 40 par l'évangélisation des apôtres Paul et Barnabé, se diffuse sans entraves à travers l'île ; elle se manifeste par l'édification de basiliques paléochrétiennes – une trentaine datée des IVe-VIe siècles –, par la participation de prélats aux grandes controverses théologiques – saint Spyridon de Trémithonte, saint Épiphane de Salamine au IVe siècle –, par l'essor de l'érémitisme et du monachisme : autant de facteurs conférant à Chypre le caractère d'une « île sainte », terre de refuge pour les chrétiens du Proche-Orient menacés par les guerres perses, puis par l'expansion arabe, ce dont témoigne saint Jean l'Aumônier, patriarche d'Alexandrie, qui regagne son pays natal, dans les années 610.

 

L'apparition de la puissance militaire arabe en Méditerranée, au VIIe siècle, constitue le principal facteur de déstabilisation del'autorité byzantine sur Chypre, amplifiant les effets de crises économiques qui réduisent le dynamisme des activités urbaines au profit des zones rurales. Placée sous la menace directe de la flotte arabe, dont la première violente expédition (648-649) conduit à la destruction de cités littorales, l'île fait l'objet de traités entre pouvoirs califal et impérial, régulièrement renouvelés et rompus. Ces renversements de situation malmènent la population insulaire : du milieu du VIIe siècle au début du Xe, les Chypriotes sont emmenés, par milliers, en captivité en Syrie-Palestine, alors que l'empereur Justinien II ordonne leur déportation sur la côte de la mer de Marmara, entre 691 et 698. Cette longue période de rivalité voit les insulaires verser tribut tantôt aux Arabes, tantôt aux Byzantins, parfois en vertu d'accords officiels entre les deux pouvoirs rivaux. Durant ces trois siècles de troubles, Chypre demeure province byzantine et, du fait de sa position frontalière, échappe aux persécutions lancées par les empereurs iconoclastes (725-843), accueillant prélats et moines hostiles à la politique impériale.

 

Le rétablissement complet de la domination byzantine sur l'île intervient au terme d'une expédition navale lancée vers 965 ; Chypre est alors pleinement réintégrée à la structure administrative et militaire de l'Empire, placée sous le gouvernement d'un stratège, puis, à partir du milieu du XIe siècle, d'un dux, nommé, le plus souvent, parmi les membres de familles éminentes liées au palais de Constantinople. C'est également depuis la capitale impériale que sont choisis plusieurs archevêques de l'Église de Chypre, signe de l'importance croissante que tient la province dans la vie de l'Empire. Protégée des expéditions arabes, l'île connaît une prospérité économique fondée sur l'exploitation des ressources agraires et sur des échanges qui gagnent en intensité au XIIe siècle, lorsque l'île sert de relais aux flottes croisées, notamment sous l'impulsion des marchands vénitiens, installés dans les ports de la côte méridionale après 1147.

 

La période de renforcement des institutions byzantines se traduit également par l'élévation de Nicosie au rang de capitale, la mise en place d'un système défensif et la multiplication des fondations monastiques, souvent à l'initiative d'ermites chassés de Syrie-Palestine par l'avancée des Seldjoukides et qui obtiennent le patronage de grands dignitaires impériaux. Ces circonstances particulières favorisent la création de monastères dont le patrimoine s'enrichira aux siècles suivants (Notre-Dame de Kykkos, Notre-Dame de Machairas, Saint-Néophyte), alors que d'autres institutions, moins richement dotées, seront néanmoins décorées par des artistes formés à Constantinople ou en Syrie ; ainsi, certains monuments reflètent-ils le brillant éclat de l'art à l'époque des Comnène (Panagia Phorviotissa à Asinou, Panagia Arakiotissa à Lagoudera).

 


 

 

La splendeur des décors d'églises ne masque pas pour autant une situation sociale qui semble particulièrement désavantageuse pour la paysannerie. Les divisions internes de la société insulaire, mal connues, participent de la sporadique remise en question de l'autorité impériale ; plusieurs révoltes menées par des gouverneurs (1040, 1092) révèlent des phases d'instabilité politique et c'est durant la sécession menée, entre 1184 et 1191, par Isaac Comnène – parent de la famille impériale, autoproclamé empereur de Chypre – que l'île passe sous domination franque.

 

Chypre, royaume franc

Conquête fortuite de la troisième croisade, Chypre se trouve détachée de l'Empire byzantin et associée à l'espace politique de l'Orient latin. Rapidement soumise par Richard Cœur de Lion, en juin 1191, le roi d'Angleterre la cède aux Templiers puis, en mai 1192, la vend à Guy de Lusignan, chevalier poitevin vassal de Richard et roi déchu de Jérusalem. Le gouvernement de Guy, non officialisé par le titre de roi, jette les fondements de l'État des Lusignan, assurant le maintien de la dynastie sur le trône jusqu'en 1473.

 

Il appartiendra à Aimery de Lusignan, qui succède à son frère Guy († 1194), de solliciter l'établissement de l'Église latine, en décembre 1196, pour que l'île soit élevée au rang de royaume ; à l'automne de 1197, Aimery est couronné au nom de l'empereur germanique Henri VI, qui avait obtenu la suzeraineté sur l'île au terme du traité passé avec Richard Cœur de Lion, le 26 juin 1193 ; ce transfert d'autorité plaçait la couronne de Chypre dans la dépendance du Saint Empire romain germanique, mais la dégageait des affaires tumultueuses du royaume de Jérusalem et d'une éventuelle reconquête byzantine. La tutelle impériale exercée avec force par Frédéric II, fils d'Henri VI, souleva cependant l'hostilité d'une faction des seigneurs francs emmenés par la famille Ibelin, qui l'emporta au terme de la guerre civile appelée guerre des Lombards (1229-1232). Aussi, lorsque le pape Innocent IV libère le roi de Chypre de son serment de fidélité à l'empereur, en 1247, le royaume de Chypre acquiert sa pleine indépendance politique et la conserve officiellement jusqu'à l'expédition mamelouke de l'été 1426, qui place le royaume franc sous la suzeraineté du sultan du Caire. En réalité, les Lusignan tiennent les rênes du pouvoir jusqu'à la mort de Jacques II, le 6 juillet 1473, la dynastie ayant associé au cours des XIIIe et XIVe siècles les couronnes des royaumes de Jérusalem et d'Arménie à celle de Chypre.

 

 

 


 

 

Le régime féodal appliqué dans le royaume de Chypre appartient aux féodalités dites d'importation, puisque des institutions nées et élaborées en Occident sont transplantées dans les territoires conquis. À Chypre, cette greffe féodale, adaptée du modèle en vigueur dans le royaume de Jérusalem, est ajustée au système byzantin, ce qui mène à de subtiles associations qui ne bouleversent pas les divisions sociales antérieures à 1191. Ainsi s'établit un modus vivendi qui, d'une part, octroie aux Francs l'exclusivité des pouvoirs politiques et militaires, d'autre part, abandonne aux Grecs la moitié de leurs domaines et le droit de vivre sous la loi byzantine ; dès la conquête, l'île est placée sous un régime de coexistence juridique, chaque communauté suivant ses traditions, rites et coutumes. En conséquence, la monarchie chypriote conserve des monopoles autrefois détenus par l'empereur de Byzance (justice, monnaie, douanes, routes), associant les chevaliers francs au gouvernement lorsque la matière féodale entre en jeu, notamment pour les affaires touchant les fiefs ou lors de problèmes de succession au trône. Parallèlement, le roi prend le conseil de grands officiers, dont titulatures et charges sont calquées sur celles du royaume de Jérusalem ; quant à l'administration, elle est aux mains de secrétaires grecs et syriens qui conservent les divisions foncières et les techniques fiscales de l'époque byzantine.

 

La coexistence entre Francs et Grecs se maintient en dépit de crises, dont la plus sérieuse, entre 1222 et 1260, met en cause le statut de l'Église grecque, aboutissant à la réduction du nombre d'évêchés de treize à quatre, à une soumission formelle des hiérarques orthodoxes aux autorités latines. La date la plus déterminante demeure cependant 1291, lorsque la chute de Saint-Jean d'Acre transforme Chypre en avant-poste de la chrétienté au Levant. L'afflux de réfugiés francs, syriens et chrétiens orientaux, allié à une conjoncture économique et commerciale exceptionnelle, permet au royaume de connaître une période d'essor qui se traduit par la construction des grandes églises gothiques de Famagouste et Nicosie, par le développement des fondations monastiques latines. À maints égards, le règne d'Hugues IV de Lusignan (1324-1359) marque une période où les échanges culturels s'intensifient entre les communautés, soudées dans leur crainte de la menace musulmane, sous l'autorité d'un monarque soucieux de promouvoir une politique de prestige en direction de lettrés renommés (Boccace).

 

Avec le renversement des conditions démographiques et économiques, consécutif aux épidémies de peste qui laminent le peuplement insulaire après 1347, le royaume entre dans une période d'affaiblissement qui le contraint à chercher des appuis en Occident, en multipliant les alliances matrimoniales avec des familles princières ou en empruntant auprès des banquiers – italiens en particulier. Les expéditions militaires de Pierre Ier (1359-1369), les guerres perdues contre les Génois (qui occupent Famagouste de 1374 à 1464) et les Mamelouks (1426) entraînent la couronne dans un endettement permanent ; contraints d'emprunter aux bourgeois grecs ou syriens, les Lusignan font surtout appel aux banquiers vénitiens (Cornaro), leur affermant des revenus publics, leur concédant des villages. Par sa fragilité militaire et financière, le royaume glisse lentement dans la sphère d'influence vénitienne ; cette évolution est officialisée par le mariage de Jacques II avec Catherine Cornaro (1472).

 

Chypre, colonie vénitienne

L'installation du pouvoir vénitien sur Chypre s'articule à la fois sur la force, avec l'envoi immédiat de troupes au lendemain de la mort de Jacques II, et sur l'habileté politique, le Sénat de Venise s'engageant, dès 1474, à respecter les lois et traditions du royaume franc. La transition se réalise donc sans rupture pour la population insulaire, la société restant structurée sur le modèle féodal antérieur, bien qu'incorporée et soumise au Stato da mar (domaine vénitien d'outre-mer).

 

La domination vénitienne sur l'île, qui ne sera jamais sérieusement inquiétée avant l'été 1570, accompagne un retour de conjoncture favorable à l'essor des activités, phénomène observé dans toute la Méditerranée au XVIe siècle. Entre 1474 et 1570, la population insulaire double – environ 180 000 habitants en 1570 – et l'économie rurale prospère, les investissements se réalisant principalement dans les plantations de coton, dont les récoltes sont écoulées en Italie par les marchands vénitiens qui contrôlent le commerce de l'île. L'enrichissement qui découle de la mise en exploitation des domaines ruraux profite à l'aristocratie chypriote, dont les intérêts deviennent étroitement liés à ceux des Vénitiens ; les alliances matrimoniales aidant, des familles chypriotes s'implantent en terre ferme, envoient leurs fils étudier à Padoue, fréquentent les milieux humanistes italiens ; très vite, les leçons de la Renaissance se diffusent à Chypre, favorisant l'éclosion d'une littérature de langue italienne, ou de langue grecque (dialectale), et d'une peinture gréco-vénitienne dans les décors d'églises, qu'elles soient de rite latin ou grec.

 


 

 

Considérées dans leur ensemble, les mesures prises par l'administration vénitienne restaurent effectivement la prospérité, mais toutes les classes sociales ne bénéficient pas de l'essor. La condition de la petite paysannerie dépendante semble empirer, du fait de l'accroissement démographique et de la paralysie des structures sociales, mais aussi parce que les crises de subsistance se multiplient. En privilégiant l'agriculture spéculative, Venise renforce des déséquilibres sociaux qui provoquent de subits accès de tensions, sans jamais ouvrir sur de véritables révoltes. De fait, si les officiers vénitiens doutent souvent de la fidélité des couches populaires, lorsque les troupes ottomanes débarquent à Larnaca, en juillet 1570, toutes les classes sociales insulaires s'engagent pour défendre l'étendard de saint Marc.

 

source : Clio

Commentaires (2)

1. kobckers 23/04/2012

I agree with many of these points CROSSING JORDAN DVD, but many marketers make incorrect assumptions about the strategy it takes a thief dvd , messaging and emotional connections that will resonate with their target audience the fugitive dvd.

2. Air conditioner outdoor 27/04/2012

Do you know the fashion now? What is it, want to be a trend personage? Hurry up to learn about LCD right, for example:all weather tv,outdoor lcd television,waterproof lcd screen,open frame lcd,led video panel

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau

 


 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite.com - Signaler un contenu illicite