Les mythes de l'an mil

 

 

Une période de difficultés alimentaires

 Dans l'esprit du grand public, l'Europe de l'an mille est un âge obscur, une période anarchique et ultra violente, au cours de laquelle la plus grande partie de la population européenne mourait de faim et vivait dans la crainte imminente de la fin du monde. Bien sûr, il y a une part de vérité là dedans. En 1033, une famine générale, admirablement racontée par le moine bourguignon Raoul Glabert, ce texte tout à fait remarquable, qui fait partie de ses histoires, est tout à fait traditionnel de l'image que l'on se fait de l'an mille.

« A l'époque suivante, dit Raoul Glabert, la famine commença à se développer sur toute la surface de la terre et on en vint à craindre la disparition du genre humain presque tout entier. Les conditions atmosphériques allaient à ce point contre le cours normal des saisons que le temps n'était jamais propice aux semailles et que surtout à cause des inondations, il n'était jamais favorable aux moissons. On croyait voir les éléments vider entre eux leurs querelles, mais il était hors de doute qu'il s'agissait pour eux de punir l'orgueil de l'humanité. Des pluies incessantes avaient en effet si complètement imbibé le sol qu'en l'espace de trois ans, pas un sillon ne s'offrit qu'on put ensemencer. A l'époque de la moisson, l'ivret stérile et autres herbes folles avaient complètement recouvert la surface des champs. Là où les rendements étaient les meilleurs, le muis de semence à la moisson rendait un setier, quant au setier, c'est à peine s'il rendait une poignée. Cette stérilité vengeresse commença en Orient. Elle dépeupla la Grèce, passa en Italie, de là, par les Gaules où elle pénétra, elle gagna toute la nation anglaise. Alors, l'étreinte de la disette se resserra sur la population toute entière. Riches et gens aisés pâlissaient de faim tout comme les pauvres. Les procédés malhonnêtes des puissants disparurent dans la détresse universelle. Quand on arrivait à découvrir quelques victuailles mises en vente, le vendeur, selon sa fantaisie avait toute liberté pour dépasser le prix ou pour s'en contenter. Dans bien des lieux en effet, le muis coûta 60 sous et ailleurs le setier 15 sous. Cependant, quand on eut mangé bêtes et oiseaux, poussé par une faim terrible, les gens en arrivèrent à se disputer des charognes et autres choses innommables. Certains, contre la mort, cherchèrent recours dans les racines des bois, dans les plantes aquatiques, en vain. Il n'est, à la colère vengeresse de Dieu que le refuge en soi-même. Raconter maintenant à quelle corruption en arriva le genre humain fait horreur. Hélas, la douleur, chose autrefois presque inouïe, enragés par cette privation les hommes furent à cette occasion acculés à recourir à la chaire humaine. »

Mais il faut savoir que cette famine générale est précisément la dernière en Europe avant très longtemps, avant la grande famine de 1316, qui touche une bonne partie de l'Europe du nord et notamment la Flandre.

Entre 1033 et 1316, par conséquent pendant presque trois siècles, ces trois siècles qui correspondent précisément au Moyen Age classique, il n'y a en Europe que des disettes et non pas des famines (la différence entre une famine et une disette étant que lors d'une disette, l'individu n'est pas assez nourri mais il ne meurt pas de faim, alors que la famine, il meurt véritablement de faim).Il n'y a donc entre 1033 et 1316 en Europe que des disettes et éventuellement des famines locales, mais pas de famine générale touchant l'Occident voire une région entière de l'Occident.

Cette amélioration de la situation alimentaire des européens au Moyen Age classique est l'un des résultats essentiels des progrès économiques dont nous reparlerons plus tard. Et par conséquent, sur le plan alimentaire, l'an mille est bien une période difficile, mais représente précisément la fin de cette période difficile.

 

Une période de violence

Autre mythe bien connu concernant l'an mille, celui des fameuses terreurs de l'an mille, selon lequel toute la population occidentale ou presque aurait attendu avec angoisse cette année fatidique parce qu'elle y voyait la date probable de la fin des temps, en fonction d'une idée millénariste tirée des écrits bibliques. En fait, ce mythe des terreurs de l'an mille résulte d'une sur interprétation de quelques rares textes contemporains par les historiens de l'époque romantique, Jules Michelet en tête, et il est hautement probable que la grande majorité de la population européenne se fichait comme d'une guigne de l'an mille, si d'ailleurs elle était consciente de vivre en l'an mille, ce qui est fort peu évident.

En revanche, nul doute que la période de l'an mille ait été une période sinon ultra violente, du moins violente. Mais il faut dire tout de suite que cette violence se différencie de la violence de la période antérieure parce que cette violence n'est plus un phénomène exogène, un phénomène apporté de l'extérieur, la période de la seconde vague des invasions barbares, hongroises, normandes et sarrasines étant en gros, en l'an mille passées, mais il s'agit d'une violence endogène, interne à l'Occident chrétien et encore faut-il nuancer cette affirmation dans la mesure où il ne s'agit pas de guerres générales, mais de guerres au niveau local et régional. Les nobles se livrent vers l'an mille et au 11ème siècle à des guerres privées, sans merci, des guerres privées que l'Eglise à bien du mal à limiter et à canaliser grâce à des mouvements collectifs organisés par les évêques et par l'ordre de Cluny fondé au début du 10ème siècle, mouvement collectif appelé La Paix de Dieu et la Trêve de Dieu, mouvement dont nous reparlerons également.

Cette violence résulte en partie, il faut le dire, de la dissolution de l'autorité publique qui marque le passage du Haut Moyen Age au Moyen Age classique.


Le passage du Haut Moyen Age au Moyen Age classique et les problèmes de transition que pose ce passage

Qu'est-ce qui différencie, d'une façon fondamentale, le Moyen Age classique des 11ème ,12ème,13ème siècles, du Haut Moyen Age et en particulier de l'époque carolingienne ?

On peut dire pour résumer que la première caractéristique du Moyen Age classique, la première différence entre le Moyen Âge C et la période carolingienne, c'est que le Moyen Âge Classique est un monde terrien morcelé, à tout point de vue.

Trois aspects fondamentaux peuvent être distingués de cette mutation entre le Haut Moyen Age et le Moyen Age classique qui se produit précisément autour de l'an mille.

La naissance des pouvoirs locaux et la disparition de l'empire carolingien

Disparition de l'empire carolingien qui avait déjà été préparée, en quelque sorte, par le partage de l’empire carolingien en trois parties à Verdun en 843. La naissance des pouvoirs locaux et la disparition de l'empire carolingien ont été accélérées par la seconde vague d'invasions, en particulier les invasions normandes qui affectent l'Europe du nord. En 888, c'est la mort de Charles le Gros, dernier empereur Carolingien, dans un couvent ; à ce moment là Eudes, fils de Robert le Fort, ancêtre des Capétiens, comte de Paris et de Troyes, défenseur victorieux de Paris contre les Normands lors du siège de 885/887, Eude est donc élu roi des Francs par les grands seigneurs du royaume. Et partout ailleurs, l'élection par les grands triomphe. On assiste ainsi à la naissance du royaume de Provence, du royaume de Bourgogne et du royaume d'Arles en 933.

 Dans la pratique, très vite, ces rois dont l'apparition résulte de la dislocation de l'empire carolingien à la fin du 9ème siècle, ne sont pas obéis, et on peut dure qu'au 10ème siècle, la véritable unité politique c'est la principauté territoriale, c'est à dire, un territoire dans lequel le roi carolingien ou autre, n'intervient plus que par l'intermédiaire du prince. Cette principauté territoriale, elle naît de l'accord de quelques ambitieux et la plupart du temps de l'apparition ou de la réapparition de vieilles aspirations régionales. Elle naît également de la décapitation par le sommet de la pyramide vassalique renforcée par les carolingiens et pyramide vassalique qui reposait sur la société politique carolingienne. On se souvient en effet que Charlemagne lui-même et ses successeurs ont renforcé les liens de recommandations vassaliques de manière à créer une solidarité plus forte au sein de la société politique carolingienne entre le roi ou l'empereur, ses comtes et les vassaux des comtes.

Or, on assiste au 10ème siècle à la décapitation par le sommet de cette pyramide vassalique et qui aboutit donc à la création d'un certain nombre de principautés territoriales de grande importance : par exemple le duché d'Aquitaine qui apparaît en 909, les comtés de Poitou et de Toulouse, le duché de Gascogne qui apparaît en 977, le comté de Flandre…

Donc, le 10ème siècle est le temps des principautés territoriales, mais dès la fin du 10ème siècle, toutes ces principautés territoriales sont à leur tour vidées petit à petit de tout contenu politique, précisément par l'extension de la féodalité et on peut prendre là encore l'exemple du royaume des Francs. Hugues le Grand, le père de Hugues Capet, comte de Paris et duc de France, vers le milieu du 10ème siècle, que fait-il pour accroître la puissance de sa famille ? Et bien il est contraint d'inféoder, c'est à dire de donner en fiefs, de donner en terres, concédées de manière viagère, toute une série de régions qui appartenaient au royaume des Francs : la Touraine, l'Anjou, le Blaisois (la région de Blois) et par conséquent son autorité, même si elle est renforcée en Ile de France, n'est plus reconnue sur ces territoires que sont la Touraine, l'Anjou et le Blaisois. Et par conséquent, après que dans la première moitié du 10ème siècle, c'est l'étape suivante, les comtes et les seigneurs châtelains dépouillent à leur tour les princes de leurs pouvoirs politiques.

Le pouvoir réel, désormais, vers l'an mille, s'exerce donc au niveau de ce qu'on appelle la châtellenie, c'est à dire au niveau de la structure politique dominée par un seigneur châtelain, et dont la puissance vient justement de la possession et du contrôle de ce château et de ses environs. Par conséquent, la puissance appartient de plus en plus, à cette époque, à celui qui a des terres et des paysans qu'il protège par un château. On assiste en effet, dans la deuxième moitié du 10ème siècle, entre 950 et l'an mille, à l'apparition du château en bois, construits sur une motte, dominant un village. Cette motte est d'ailleurs la plupart du temps une motte de terre artificielle qui renforce la dominance du château sur le village. Les châteaux de pierre, d'une manière générale, apparaissent plus tard, à quelques exceptions près.

Ces seigneurs châtelains accaparent pour eux ce que l'on appelle le ban, qui était auparavant réservé au roi ou au comte, mais surtout au roi à l'époque carolingienne. Qu'est-ce que le ban ? C'est le droit et le pouvoir de commander, de contraindre et de punir. On assiste ainsi vers l'an mille à ce que l'on peut appeler la seigneurie banale qui domine la société politique française pendant l'ensemble du moyen âge classique au moins jusqu'au XIIème siècle.

Ceci est le cas français, mais l'évolution se fait de façon différente ailleurs en Occident. En Italie, la péninsule est surtout dominée par des principautés ecclésiastiques et en particulier par des seigneurs évêques qui dirigent leur cité épiscopale en toute indépendance, qui perçoivent des droits régaliens, des droits possédés auparavant par les rois seuls et qui construisent des châteaux pour leur propre sécurité et pour la sécurité de la cité qu'ils dominent.

En Allemagne, la situation est toute différente également : les principautés ecclésiastiques ont une certaine importance, mais au milieu du Xème siècle se produit un phénomène capital, c'est la renaissance d'un empire, un empire qui se limite à la Germanie et cette renaissance de l'empire qui a lieu précisément en 962, est l'œuvre de la dynastie ottonienne, de la dynastie des empereurs appelés Otton. Cette renaissance d'un empire germanique au milieu du X ème siècle en Allemagne, se fait grâce à l'alliance entre la dynastie ottonienne et les évêques, les membres du haut clergé allemand, se fait grâce aussi à la soumission de l'aristocratie laïque, se fait également du fait de la très forte puissance du souvenir carolingien, du mythe de Charlemagne, du fait que en Allemagne plus qu'ailleurs, on est conscient que c'est l'empire qui est le régime politique idéal parce que c'est l'époque de Charlemagne qui était l'époque idéale, et tous ces facteurs favorables ont été renforcé par le fait que en 955, Otton 1er a battu les Hongrois à la bataille de Lechfeld, et est apparu face à la menace des invasions, comme une sorte de sauveur de l'Occident chrétien. Ceci dit, cette renaissance de l'empire germanique (que l'on appellera plus tard le Saint Empire Romain Germanique, mais seulement au XIV ème siècle), cette renaissance de l'empire germanique n'implique pas sa toute puissance, y compris dans le domaine de sa domination théorique. En effet, cet empire est théoriquement étendu à toute une série de régions, non seulement l'Allemagne bien sûre, mais aussi la Suisse, une partie de la Flandre et l'Italie, tout au moins l'Italie du nord. En fait, en Italie, les prétentions ottoniennes à un pouvoir universel sont assez rapidement mises en échec, précisément autour de l'an mille, et cela malgré l'accord éphémère entre Otton III et le pape Sylvestre II (alias Gerbert d'Aurillac, le plus grand intellectuel de son temps).

Donc le premier aspect de ce passage du Haut Moyen Age au Moyen Age classique est la naissance des pouvoirs locaux et la disparition de l'empire.

 La naissance de la féodalité et la dissolution de l'autorité publique

Entre Rhin et Loire, essentiellement, la vassalité devient à cette époque, vers l'an mille, la féodalité. On passe d'un système sociaux- politique fondé sur des rapports vassaliques entre seigneurs et vassaux à des rapports féodaux vassaliques. Alors, qu'est-ce que c'est que la féodalité ? On peut donner la définition de Georges Duby : « la féodalité c'est le fractionnement de l'autorité en multiples cellules autonomes. » Et ces multiples cellules autonomes, ce sont des seigneuries concédées en fief par un seigneur à un vassal.

On assiste en effet à l'apparition du mot « fief » au début du Xème siècle. Qu'est-ce que c'est qu'un fief ? C'est pour la plupart du temps un ensemble de terres et aussi de droits qui vont avec ces terres, donnés en usufruit viager, pour la durée donc de la vie de l'individu, par un seigneur à un vassal. Et ce fief devient la cause de la recommandation par lequel on devient l'homme d'un autre homme par une cérémonie qui s'appelle « l'hommage », cérémonie par laquelle on devient le vassal d'un seigneur.

Le processus que l'on aperçoit très vite dès le XIème siècle, c'est que pour accroître ses revenus, le vassal essaie d'accroître le nombre des fiefs pour lesquels il prête hommage, qu'il prête donc plusieurs hommages à différents seigneurs qui par ailleurs, naturellement, peuvent être ennemis entre eux. Par conséquent, ces hommages peuvent être contradictoires, d'où l'apparition dès le XIIème siècle et même avant de ce que l'on appelle « l'hommage lige », c'est à dire l'hommage préférentiel donné par un vassal à un seigneur d'une façon en quelque sorte prioritaire, mais cet hommage lige lui-même apparaît bien vite comme inefficace puisque très rapidement dès le XIIème siècle, voire même avant, des vassaux prêtent plusieurs hommages-lige à des seigneurs différents. Donc, on voit que ce système est extrêmement complexe et il est d'autant plus complexe qu'il est relativement fixe, d'une certaine façon aussi du fait de l'hérédité du fief qui devient peu à peu la règle au Xème et surtout au Xième siècle.

On aboutit donc à une féodalité qui en fait correspond à une mosaïque de pouvoirs enchevêtrés, de droits éparpillés et de devoirs plus ou moins acquittés. Tout cela est d'une extrême complexité et explique l'importance des guerres de l'époque féodale, des conflits de toutes sortes que ces droits, ces pouvoirs et ces devoirs génèrent.

Cela est la situation qui prévaut au Nord de la France et essentiellement entre le Rhin et la Loire. Ailleurs, en Europe, l'évolution vers la féodalité s'est faite d ‘une façon beaucoup plus incomplète, et d'une façon beaucoup plus partielle.

En Angleterre, la situation est assez différente car les nobles saxons étaient dès l'an mille liés par un serment de fidélité au roi, et donc la situation était beaucoup plus simple dans la mesure où il y avait une pyramide des pouvoirs beaucoup plus unie. Mais à partir de 1066, c'est à dire à partir de la conquête de l'Angleterre par les Normands de Guillaume le Conquérant, la conquête normande introduit la féodalité en Angleterre. Ces liens féodaux vassaliques se superposent aux anciens liens qui unissaient les nobles saxons au roi et ce n'est qu'au XIIème siècle qu'on assiste à une centralisation progressive du pouvoir en Angleterre de nouveau grâce aux Plantagenêt, en particulier à Henry II Plantagenêt qui est le roi d'Angleterre pendant la seconde moitié du XIIème siècle. A cette époque, le roi d'Angleterre est nettement plus puissant que le roi de France qui est pourtant son suzerain dans la mesure où le roi d'Angleterre possède un certain nombre de fiefs qu'il tient du roi de France dans tout l'Ouest de la France.

En Italie, la situation est là encore tout à fait différente de la situation française parce que l'investiture du fief et la cérémonie de l'hommage, qui sont liées en France, sont séparées en deux cérémonies distinctes. Cependant, dans le sud de l'Italie, on assiste également comme en France et comme en Angleterre, à un processus de féodalisation, processus de féodalisation de l'Italie du sud qui a pour cause évidente la conquête normande de l'Italie du sud et de la Sicile avec les troupes en particulier de Robert Guiscard dans la deuxième moitié du XIIème siècle.

En Germanie, la situation est là aussi différente. La féodalité n'est pas absente mais on note surtout un très grand écart entre l'empereur, la noblesse et l'Eglise d'un coté et les paysans de l'autre.

 Donc, naissance de la féodalité, dissolution de l'autorité publique, voilà la deuxième caractéristique fondamentale de la transition entre le haut moyen âge et le moyen âge classique.

L'apparition au 11ème siècle de l'ordre seigneurial

En effet, il ne faudrait pas confondre féodalité et anarchie. La féodalité est un régime sociaux politique extrêmement complexe, elle n'implique pas forcément un désordre aussi absolu que l'on a pu le croire encore dans la première moitié du 20ème siècle, lorsqu'on parlait d'une façon plus ou moins complaisante de l'anarchie féodale.

Pourquoi Dominique Barthélemy parle-t-il d'ordre seigneurial ? Parce qu'il constate dans bien des régions et en particulier dans le Vendomois qu'il a étudié de près dans sa thèse, parce qu'il constate une sécurité relative que le châtelain crée à l'ombre du château, sécurité relative qui facilite un renouveau des échanges et un essor du commerce ; il est évident que la sécurité relative des seigneurs est une des bases de l'essor du commerce et en particulier de l'essor des fameuses foires de Champagne qui apparaissent à la fin du 11ème siècle et qui prospèrent au 12ème et surtout au 13ème siècle ; cette sécurité relative apportée par l'ordre seigneurial facilite également la croissance démographique, la croissance démographique de l'Occident qui est manifeste entre le 11ème et le 13ème siècle, croissance démographique qui, elle-même, est rendue possible par l'amélioration des techniques agraires et qui a pour conséquence le grand essor des défrichements. C'est dans le cadre seigneurial, en bonne partie, que les fameux défrichements qui ont abouti à la mise en valeur d'une très grande partie des terres qui étaient auparavant en friche en Occident s'est produite.

L'affirmation de la féodalité s'accompagne donc non pas d'une régression économique comme on l'a souvent cru, mais d'un renouveau économique, surtout visible au 12ème siècle, certes, mais déjà amorcé au 11ème siècle. Et ce renouveau économique s'organise dans une structure en bonne partie nouvelle : la seigneurie. Et donc, l'un des éléments essentiel du passage du haut moyen âge au moyen âge classique, et qui s'effectue précisément entre le 10ème et le 11ème siècle, c'est le passage du grand domaine carolingien à la seigneurie rurale du moyen âge classique.

Qu'était, rappelons le brièvement, que le grand domaine carolingien ? C'était une grande propriété foncière dominée par un seigneur ecclésiastique ou laïc, sous la dépendance fiscale de l'empereur, une grande cellule économique qui était fondée sur le système lots, corvées, et ce grand domaine carolingien, il se disloque pendant la période du moyen âge central et il se transforme en seigneurie. Comment s'effectue cette transformation ? Evidemment pas en un jour. Deux groupes de causes à la formation de cette seigneurie peuvent être dégagées :

 les causes qui tiennent à la réduction de la réserve du seigneur

Qu'est-ce que la réserve ? C'est dans le domaine carolingien comme dans la seigneurie foncière du moyen âge classique, la tenure possédée et contrôlée et exploitée directement par le seigneur. Cette réserve était extrêmement importante dans le grand domaine carolingien. Elle constituait la part dominante en surface de l'ensemble du domaine, alors que les tenures paysannes que l'on appelait les manses, qui étaient à la fois des unités fiscales et des unités d'exploitation économique, étaient minoritaires en surface. On assiste à partir de l'an mille, à une réduction de la réserve seigneuriale. Cette réduction de la réserve, elle est liée à la croissance démographique qui contraint le seigneur à lotir sa réserve et par-là même à gagner de nouvelles terres sur les friches en donnant aux paysans de nouvelles tenures gagnées sur les friches. Cette réduction de la réserve, elle est liée également à l'épanouissement des systèmes commerciaux qui rompent peu à peu avec l'autarcie qui était en bonne partie la raison d'être du régime domanial carolingien. Cette réduction de la réserve, elle est liée également aux partages successoraux entre les seigneurs, elle est liée également par l'usurpation des domaines par les avoués (il faut rappeler qu'un avoué, cela apparaît déjà à l'époque carolingienne, mais cela apparaît surtout à l'époque du moyen âge classique, est un laïc à qui on confiait le droit de ban dans une seigneurie ecclésiastique), ses avoués usurpent une bonne partie des droits possédés par les seigneurs, usurpent une partie des domaines dans les domaines ecclésiastiques et donc contribuent à la réduction de la réserve, de la tenure propre du seigneur.

Cette réduction de la réserve, elle est également liée à la résistance des tenanciers qui préfèrent travailler sur leurs tenures, sur leurs propres terres, et bien sûr, elle est également favorisée par la croissance démographique abouti au partage des manses, c'est à dire au partage des tenures paysannes qui rendent l'action des seigneurs plus difficile.

Donc, ce passage du grand domaine foncier carolingien à la seigneurie rurale se manifeste d'abord par la réduction de la réserve du seigneur. Mais ce passage du grand domaine foncier à la seigneurie rurale se manifeste également par la multiplication des pouvoirs de commandement.

 Les causes qui se manifestent par la multiplication des pouvoirs de commandement

D'un coté, on assiste au passage du grand domaine carolingien à ce que l'on appelle la seigneurie foncière, la seigneurie détenue par un propriétaire foncier, et d'un autre coté, on assiste au passage d'un grand domaine carolingien à la seigneurie banale, c'est à dire la seigneurie détenue par un seigneur qui a le pouvoir de ban.

Donc, cette multiplication des pouvoirs de commandement est liée elle-même à l'affaissement de la monarchie carolingienne et en France à la faiblesse de la monarchie capétienne, faiblesse qui se perpétue jusqu'au 12ème siècle. Le seigneur du 11ème siècle a en effet un certain nombres de pouvoirs que n'avait pas le maître du domaine carolingien : le maître du domaine carolingien est essentiellement le maître d'une unité foncière et économique. Le seigneur du 11ème et du 12ème siècle est un personnage qui a également un pouvoir politique. Il a un pouvoir politique parce qu'il a le droit de ban, le droit de contraindre, de punir, il a donc le droit de justice, il prétend du fait de la sécurité relative qu'il amène dans sa seigneur, avoir des compensations financières et c'est comme cela qu'il prélève une exaction qu'on appelle la taille qui est donc une sorte de taxe, une sorte d'impôt, portant sur une somme d'argent au montant arbitraire, qui est donc levée par le seigneur en tant que seigneur banal. Non seulement il a le droit de ban, non seulement il prélève la taille, mais il prélève aussi des banalités qui sont des monopoles économiques du seigneur banal exercés sur le four, sur le moulin, sur le pressoir ; les tenanciers paysans sont obligés d'aller au four du seigneur pour moudre leur grain, d'aller au pressoir pour presser leur vin… et à chaque fois, ils sont obligés de payer une taxe qui résulte de ces monopoles économiques du seigneur.

Donc, le seigneur a un droit de ban, en vertu du droit de ban, il prélève la taille et il bénéficie d'un certain nombre de banalités. Les paysans, en outre, doivent participer à la construction et à l'entretien du château du seigneur, ont un devoir de charroie, c'est à dire de transport des marchandises du seigneur, ont un devoir de logement des chevaliers et des militaires qui sont au service du seigneur.

Le seigneur du 11ème siècle a également au contraire du dominus, au maître du domaine carolingien, des pouvoirs militaires. Ceux-ci étaient à l'origine réservés aux comtes carolingiens, ils ont été confiés par la suite par le comte à ses fidèles, dès l'an mille et cette délégation des pouvoirs militaires du comte à ses fidèles est devenue héréditaire, ce qui fait que les pouvoirs militaires sont exercés en fait au niveau du seigneur châtelain à partir de la grande promotion, la grande explosion de la seigneurie châtelaine dans les années 1030/1050.

Enfin, et c'est la conséquence du droit de ban, le seigneur du 11ème siècle, contrairement au maître du domaine carolingien du 8ème/9ème siècle, a des pouvoirs de justice qui sont liés à son droit de ban et à ses pouvoirs militaires.

Il y a donc, pour nous résumer, une différence de nature entre le domaine carolingien qui est essentiellement une unité rurale économique et la seigneurie du 11ème siècle qui n'est pas qu'une unité économique mais qui est une unité sociale et politique où le maître juge, taille, réquisitionne, autant qu'il participe à l'exploitation de ses biens. Le problème, c'est que les choses ne sont pas aussi simples que cela et qu'il y a, c'est l'un des problèmes les plus complexes et les plus important du moyen âge classique, une superposition de ces deux types de seigneuries que nous venons d'évoquer qui sont d'un coté la seigneurie foncière qui est la descendante directe du grand domaine carolingien, et de l'autre, la seigneurie banale. Cette superposition de la seigneurie banale à la seigneurie foncière complique la typologie simpliste que nous venons de faire. Il arrive en effet très fréquemment que le seigneur foncier et le seigneur banal soient, au moins en partie, le même personnage, en particulier s'il s'agit d'un laïc qui peut exercer lui-même la justice, à ce moment là, le seigneur foncier peut être en même temps le seigneur banal. Mais il peut arriver également que le seigneur foncier et le seigneur banal ne soient pas les mêmes personnages et qu'il y ait même plusieurs seigneurs banaux avec un seigneur foncier, en particulier quand le seigneur foncier est un ecclésiastique, il y a forcément un seigneur banal qui lui est, en quelque sorte complémentaire et qui exerce un pouvoir de ban sur le territoire même de cette seigneurie foncière. Les clercs, en effet, selon les préceptes de l'Eglise, ne doivent pas répandre le sang et par conséquent ne peuvent pas exercer pleinement les droits de justice pour punir les crimes réputés les plus graves et par conséquent, ils sont obligés, de par les préceptes de l'Eglise, de déléguer une partie au moins de leur droit de ban exercé sur leur seigneurie à un laïc rendant la justice en leur nom et ce laïc, c'est l'avoué ou le prévost à un niveau inférieur ; l'avoué ayant en général des pouvoirs de haute justice et le prévost des pouvoirs de basse justice.

Cette superposition de la seigneurie banale à la seigneurie foncière est donc l'un des problèmes les plus complexe du moyen âge central, mais c'est une complexité qui est justement spécifique de la période du moyen âge central dont on n'avait absolument pas l'équivalent dans le monde carolingien qui, de ce point de vue là, était beaucoup plus simple et beaucoup plus facile à comprendre.

 

Source : Sylvain Gouguenheim, Les fausses terreurs de l'an mil, Picard, 1999. 


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