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La féodalité est une période de la monarchie qui débute avec l’assemblée de Quierzy (877), qui enregistrait une évolution vers la patrimonialité des honores, et prenait fin à la bataille de Bouvines (1214), qui symbolisait la victoire de la royauté sur les forces centrifuges. Entre ces deux dates, tout n’est qu’anarchie, à peine sauvée par le mince mais brillant éclat de la réforme grégorienne, qui aurait tenté de ramener l’Occident au christianisme et à la civilisation.Vers l'an Mil,une mutation s'opère.
La mutation de l’An Mil
La dégradation des institutions carolingiennes
Les institutions carolingiennes survivent jusqu’au milieu du Xème siècle, moment où elles se dégradent rapidement. Les Grands s’emparent alors non seulement des châteaux, mais aussi de l’intégralité des pouvoirs régaliens, notamment en matière d’exercice de la justice. Sur les terres ainsi arrachées à l’autorité royale, ils fondent un nouveau cadre de domination locale : la seigneurie banale.
La transformation sociale
L’explosion de l’équilibre carolingien a des conséquences sociales à retardement. Autour des nouveaux seigneurs, un ensemble relativement peu structuré de cavaliers apparaît à peu près ex nihilo.
A partir de l’An Mil, le groupe progressivement gagne en cohérence et revendique une proximité avec la noblesse. Parallèlement, le fief se brusquement multiplie. A l’autre extrémité de la société, les paysans subissent un double mouvement. D’une part, avec la rupture des cadres juridiques les plus contraignants, l’esclavage antique cesse brutalement d’exister. D’un autre côté, les paysans libres sont privés de leurs alleux par les féodaux et sont obligés de rejoindre le groupe des dépendants.
Le mouvement de piété comme réponse à la crise féodale
Dans le cadre d’une société conçue comme à la fois perturbée et très violente, la quête spirituelle est une réponse aux malheurs du temps. Jusqu’au début des années 1990, l’existence d’une « grande terreur de l’An Mil » était encore retenue par certains historiens ; elle contribuait à expliquer la coïncidence de la mutation féodale avec l’émergence d’une vague de ferveur populaire. Les hérésies du début du XIème siècle sont interprétées comme les indices d’un élan de piété massif et d’interrogations de fond parmi les fidèles chrétiens. La « paix de Dieu » se trouve également analysée comme une initiative du petit peuple, qui se raccroche au sacré pour tenter de trouver une solution aux exactions dont il est victime. La poussée érémitique des années 1070 serait également une conséquence indirecte de la perturbation du modèle de la propriété alleutière induite par la construction des seigneuries banales.
Une transformation introuvable.
Un changement social limité
Un certain nombre de transformations « féodales » s’opère sur une longue durée. Le passage brutal de l’esclavage antique au servage peut ainsi être largement remis en cause. Dès le IVème siècle, les hommes de statut servile avaient connu de nombreuses améliorations de leur condition. Inversement, dès l’époque carolingienne, la documentation domaniale montre que des hommes libres tenanciers se trouvaient astreints à des corvées. De même, la raréfaction des alleutiers est extrêmement variable selon les régions. Dans le Bassin parisien, elle est probablement antérieure au Xème siècle. Par contre, en Auvergne et à l’est de l’Empire, les paysans propriétaires semblent encore extrêmement nombreux au IXème siècle. Quant à l’ascension rapide d’un groupe de combattants non-nobles au rang de chevaliers, rien ne permet de la prouver. Au contraire, différents éléments plaident en faveur d’une continuité entre la noblesse du temps de Charlemagne et la chevalerie du XIème siècle.
Le maintien de l’ordre
L'ampleur des violences féodales issues de la disparition de l’Etat sert de facteur explicatif principal à l’apparition de nouvelles institutions. L’Empire ottonien puis salien maintient largement les structures carolingiennes. Même en France, comtes et vicomtes continuent à administrer la justice. Dans beaucoup de régions, la preuve écrite semble moins utilisée, alors que l’on observe des négociations, des conventions, des ordalies ou des recours au serment. Mais la justice carolingienne n’a jamais fonctionné autrement. Les pratiques réelles se trouvaient simplement dissimulées par les formulaires ou par les belles instructions aux missi dominici contenues dans les capitulaires. Par ailleurs, le XIème siècle n’ignore pas totalement le droit écrit. La célébrité d’un homme comme Fulbert de Chartres tient à sa compétence à proposer les solutions d’une justice « savante » pour trancher les litiges courants de la société féodale.
Plutôt que de supposer une césure forte en l’An Mil, mieux vaut sans doute envisager une série d’évolutions marquées, mais non synchrones, dans différents domaines.
888 : La mutation politique
La disparition de l’Empire de Charles le Gros, même s’il ne proposait qu’une unité minimale, constitue certainement un moment fort dans la transformation. Tout d’abord, il entraîne une rupture entre l’est et l’ouest du monde franc. Certes, celle-ci avait commencé à voir le jour dans les années 830/840, et elle n’a encore rien de totalement définitif dans les esprits avant la fin du Xème siècle. Il n’empêche que le mode de gouvernement germanique prend son indépendance par rapport à celui que connaît le monde capétien. La crise de 888 constitue également l’acte de naissance des grandes principautés territoriales, notamment en Bourgogne et en Aquitaine. La transformation des honores en bénéfices vassaliques héréditaires devient alors inexorable, malgré les tentatives de reprise en main du pouvoir central.
La fin du XIème siècle
Le tournant grégorien :
Si la paix de Dieu peut aisément être comprise comme un mécanisme de régulation interne à la société féodale, le renouveau grégorien provoque par contre une modification des logiques de vie, en France comme en Germanie. En luttant contre l’investiture laïque et en défendant la primauté du spirituel sur le temporel, le pape achève de miner ce qu’il restait de théologie politique carolingienne : aucun roi ne peut prétendre diriger au nom de Dieu l’ensemble des affaires terrestres. La sphère ecclésiastique prend une indépendance qu’elle n’avait jamais connue. L’Empire, dépositaire du legs carolingien, ne parvient pas pour l’heure à surmonter cette épreuve, alors que la monarchie capétienne réussit à s’adapter. En outre, au prix de certains compromis, l’Eglise de la fin du XIème siècle impose aux laïcs son éthique, sa vision de la société et sa puissance disciplinaire. L’excommunication, qui se résumait à une sanction essentiellement symbolique et eschatologique vers l’An Mil, devient une arme efficace. Ni Robert le Pieux, ni Henri IV ne parviennent à l’emporter dans leur affrontement contre le pape.
Une grande continuité de la civilisation
Depuis le VIIIème siècle, les rapports d’homme à homme avaient pris l’avantage sur le lien institutionnel. Tous les fonctionnaires de Charlemagne étaient également ses vassaux. Le rapport féodo-vassalique, même s’il devient plus fréquent (ou plus voyant) au XIème siècle, ne constitue pas une rupture. Il en est de même du rituel de l’investiture : si le geste gagne en importance, il constitue la forme normale de dévolution des fonctions ou des propriétés dès la fin de l’époque mérovingienne. L’idée que l’apparition du monde féodal s’accompagne d’une modification du rapport de l’homme à la terre est tout aussi discutable. C’est un pur mythe historiographique que de penser que le droit romain imposait comme unique modèle de référence la pleine propriété. Au contraire, ce « droit savant » par excellence envisageait déjà de multiples formes de possession emboîtées séparant la propriété, l’exploitation et les revenus d’une terre. La seigneurie, fût-elle une innovation féodale, n’a certainement pas traumatisé des paysans habitués à n’avoir qu’un droit partiel sur le lopin qu’ils mettaient en culture. En conséquence, que penser des « mauvaises coutumes » du XIème siècle, que les moines dénoncent comme des scandaleuses innovations chez les laïcs qui les invoquent pour demander des taxes ? Lorsqu’ils réclament leur dû, les monastères disposent d’actes écrits pour soutenir l’antiquité de leurs droits. Les seigneurs laïcs disposaient peut-être, eux aussi, d’éléments juridiquement recevables pour réclamer une part des productions agricoles. L’arbitraire des puissants, qui serait la cause de l’exploitation des faibles, est affaire d’appréciation.
Source : La mutation féodale : Xe-XIIe siècles Poly, Jean-Pierre / Presses universitaires de France / 1980
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