Etats européens en gestation

 

 Autour de l'An Mil (Xe-XIe siècles de notre ère), l'Europe occidentale entre dans une longue phase de progrès d'où va sortir notre civilisation.


Un lourd passif

 Les empires hellénistique, romain, byzantin ou arabe reposaient sur la domination d'un vaste territoire par une élite militaire. Ils permettaient à celle-ci de développer de puissantes et luxueuses métropoles au détriment du bien-être des paysans. Ceux-ci étaient généralement asservis à de grandes exploitations gérées par un propriétaire lointain.

 La ruine de l'empire romain d'Occident entraîne la quasi-disparition des villes et des grandes exploitations agricoles (les villae romaines). Les guerriers à cheval des époques mérovingiennes et carolingiennes se partagent les territoires et pressurent les paysans.

Mais dans le même temps, sous l'impulsion de prédicateurs comme Saint Martin, on voit apparaître des villages avec leurs maisons groupées autour de leur clocher et de leur enclos paroissial (église, presbytère et cimetière). Ce réseau de communautés paysannes, liées par le voisinage, les liens parentaux, les habitudes et les coutumes, a fait jusqu'à nos jours la particularité de l'Europe occidentale. Il va devenir la clé du renouveau économique de l'Europe.

À l'orée de l'An Mil, les guerriers et seigneurs apprennent à composer avec les communautés paysannes. Ils dépendent de celles-ci pour leur approvisionnement et ne peuvent les piller sans risque pour eux-mêmes. Les us et coutumes acquièrent force de loi et tempèrent l'arbitraire des guerriers et des souverains.

 

Innovations techniques et développement rural

 À partir de l'An Mil, les seigneurs participent eux-mêmes au développement économique des campagnes en investissant dans les fours et les moulins qui introduisent dans les campagnes une première révolution industrielle. L'Église y participe également par le biais de ses moines. Ces derniers procèdent à de très nombreux défrichements et n'hésitent pas à implanter des abbayes et des monastères dans les lieux les plus ingrats (par exemple la Grande Chartreuse, dans les Alpes, au-dessus de Grenoble).

  «Les moines réhabilitent le travail manuel que les derniers Romains avaient abandonné et pour lequel ils n'avaient pas hésité à organiser l'immigration de travailleurs barbares», écrit l'historienne Régine Pernoud (*). «En réhabilitant le travail manuel, les moines développent aussi l'outillage. Ils ont en effet le souci d'alléger leur peine afin de consacrer plus de temps à la prière» !

 

La paix favorise l'investissement

 Les innovations techniques se diffusent rapidement d'un village à l'autre grâce à une plus grande sécurité des campagnes, à une plus grande stabilité des communautés paysannes ainsi qu'à l'esprit d'initiative des abbés, grâce également à une forte croissance de la population qui stimule les besoins et les initiatives.

 La charrue à roues facilite le labour des sols lourds du nord de l'Europe. L'assolement triennal permet de tirer un plus grand profit des terres en les laissant seulement un an sur trois au repos (jachère). Les deux autres années, on alterne les cultures en fonction de la profondeur des racines de façon à laisser chaque fois une partie du sol au repos.

 Dans l'industrie, de nombreuses innovations sont entrées en application dès la fin de l'empire romain et les premiers siècles du Moyen Âge, comme l'arbre à came qui permet d'utiliser les moulins à eau ou à vent pour actionner des marteaux (mouvement linéaire alternatif) et non plus seulement des meules (mouvement rotatif).

 Après l'An Mil, les moulins se multiplient de pair avec le développement des activités textiles et métallurgiques-

 L'historien Jean Gimpel a pu calculer que ces moulins médiévaux d'Europe occidentale représentaient une énergie totale de la valeur d'une ou deux tranches nucléaires !

 

Villes et commerce

 Au XIIe siècle, l'amélioration (très relative) de la sécurité et l'accroissement (très sensible) de la production agricole et de la population s'accompagnent de la naissance de nouveaux «bourgs», à l'origine de nos villes actuelles. Ils naissent du regroupement d'artisans et de marchands à l'emplacement des anciennes cités antiques ou sous l'ombre protectrice d'un château ou d'un monastère.

C'est le début d'une urbanisation radicalement nouvelle : ces villes n'ont plus pour raison d'être, comme sous l'Antiquité, le service d'un souverain (administration, cour,...) ; elles répondent aux besoins de la population environnante : seigneurs et clercs aussi bien que paysans.

 

La foire du Lendit, un succès fou

 La foire du Lendit (déformation de : au jour dit !) naît au XIe siècle près de l'abbaye de Saint-Denis, au nord de Paris. Les marchands profitent du rassemblement populaire occasionné par l'exposition des reliques de la Passion, à la mi-juin.

 Au XIIIe siècle, sous le règne de Saint Louis, elle connaît un développement important et se spécialise dans le commerce des parchemins, à l'usage des étudiants et des copistes... La guerre de Cent Ans, au siècle suivant, va entraîner sa disparition progressive.

On a souvent considéré la naissance et le développement de ces «bourgs» comme des phénomènes spontanés. Dans les faits, l'archéologie et l'analyse des textes révèlent généralement une volonté seigneuriale à l'origine de ces bourgs. C'est pour s'assurer des revenus réguliers sous forme de taxes diverses que les puissants agrègent des gens de métier au pied de leurs murailles, au besoin en procédant à des transferts forcés de population.

 Très vite, les «bourgeois» (habitants libres des bourgs) négocient avec leur seigneur des franchises à l'image de celle octroyée par Louis VI le Gros aux habitants de Lorris-en-Gâtinais en 1134. En échange d'une taxe régulière, ils obtiennent le droit de gérer eux-mêmes leur communauté. C'est le début des libertés communales. Les artisans organisent les métiers de façon à promouvoir les plus compétents dans des organisations pyramidales, jurandes, gildes, hanses,... que l'on appellera «corporations» à partir du XVIIIe siècle.

Les marchands peaufinent leurs techniques de gestion grâce à la comptabilité en partie double, inventée en Italie en 1292 et longtemps tenue secrète. Le capitalisme lui-même apparaît vers 1200 avec les premières sociétés par actions, constituées par des minotiers toulousains qui mettent en commun leurs économies pour investir dans des moulins flottants. Il tire parti des progrès en matière de transport, surtout dans le domaine maritime : la navigation au long cours profite en effet du gouvernail d'étambot, des boussoles et des premières cartes marines (portulans).

Les apports politiques du Moyen Âge sont encore très vifs, qu'il s'agisse du parlementarisme né avec la Grande Charte, du suffrage universel, à l'image des moines élisant leur abbé selon le principe : un homme, une voix, ou de la démocratie de proximité comme en Suisse.

 Épargnée par les invasions, plus sûre et plus stable, l'Europe occidentale ressent très vite les bienfaits du nouvel Âge. Entre l'An Mil et la Grande Peste de 1348, la population va dans l'ensemble doubler ou même tripler. L'Angleterre passe ainsi d'un million d'habitants à près de trois millions, la France de 8 à 15 ou 16.

 

Première expansion de l'Europe

 Forte de ses acquis politiques, spirituels et économiques, l'Europe médiévale passe d'une attitude de repli à une attitude offensive. La première manifestation de ce renouveau est la croisade.

 Par-delà ses excès, la croisade ouvre l'Europe sur l'Orient et le reste du monde. Elle révèle aux guerriers, aux commerçants et aux clercs des réserves illimitées d'aventures, de richesses et de connaissances et cette révélation ne restera pas lettre morte : à la différence des autres cultures qu'elle aura l'occasion de côtoyer, Chine, Japon, Islam... jamais l'Europe ne se repliera sur elle-même pendant le millénaire qui suivra.

 Relativement surpeuplée par rapport aux techniques agricoles du moment, l'Europe occidentale est très durement affectée par la Grande Peste. L'épidémie, conjuguée aux troubles politiques liés à la guerre de Cent Ans et à l'irruption des Turcs dans les Balkans, tue dans certaines régions jusqu'à 40% de la population.

 Confrontés au manque de main-d'oeuvre, les seigneurs accordent des droits de propriété et de meilleurs revenus à leurs paysans, ce qui met fin au servage dans la plus grande partie de l'Europe. Pour se procurer de l'argent à bon compte, ils vendent aussi des franchises communales aux bourgeois qui pratiquent le commerce et l'artisanat dans les villes en gestation. De la sorte, les malheurs du XIVe siècle aboutissent à la mutation de la société féodale en une société d'un type nouveau, respectueuse des droits de l'individu.

  L'ascension économique et démographique de l'Europe, entamée de façon imperceptible aux abords de l'An Mil, se fait de plus en plus rapide... L'historien économiste Angus Maddison estime que le revenu par habitant en Europe occidentale aurait triplé entre le XIe siècle et le début du XIXe siècle. «Il s'ensuit que, dès le XIVe siècle, en termes de revenu par habitant, l'Europe a rattrappé la Chine, à l'époque la première économie de l'Asie», écrit Philippe Simonnot 

 

Les héritiers de l'An Mil

Au fil du deuxième millénaire, l'Europe n'a jamais cessé de progresser tout en surmontant avec bonheur les menaces successives. C'est ainsi que l'irruption des Mongols, au XIIIe siècle, a ruiné les peuples slaves et l'empire arabe de Bagdad mais elle a heureusement épargné l'extrémité du vieux continent.

 Un peu plus tard, les Turcs se sont installés en Anatolie et ont détruit ce qui restait de l'empire byzantin, mais, paradoxalement, ce drame a revigoré l'Occident. Les ultimes dépositaires de la culture antique (moines et lettrés) se sont en effet repliés en Italie et, bénéficiant des libertés communales, ont engendré une culture nouvelle qu'un historien du XIXe siècle appellera «Renaissance».

Au sud et à l'est, plus rien ou presque ne menace l'Europe quand celle-ci lance ses caravelles sur tous les océans à la poursuite des épices et de l'or. Tandis que les Espagnols, suivis des Français et des Anglais, se tournent vers le Nouveau Monde occidental, les Portugais et les Hollandais préfèrent contourner l'Afrique pour prendre pied dans les Indes orientales et jusqu'au Cipango mystérieux qu'avait entrevu Marco Polo (le Japon actuel).

 Par l'effet cumulatif des découvertes et des inventions s'ajoutant les unes aux autres, plus rien ne semble pouvoir freiner l'expansion des Européens après le XVe siècle. L'Europe atteint le sommet de sa puissance au milieu du XIXe siècle, quand le monde entier se soumet aux exigences de ses marchands et à la pression de ses colons.

L'effondrement va venir de la crise morale et politique qui frappe les classes dirigeantes européennes à partir des années 1880. Dans la bourgeoisie intellectuelle surgissent des idéologies totalitaires, scientistes, socialistes ou racistes, prônant la création d'une humanité nouvelle grâce à l'instauration d'États autoritaires et tout-puissants et à l'abolition des libertés formelles et des traditions politiques.

 D'aucuns appellent la Guerre de leurs voeux, considérant l'extermination de millions d'êtres humains comme le prix à payer pour la régénération de la société et la création d'un Homme nouveau... Il ne faudra pas moins de deux guerres mondiales, plusieurs révolutions totalitaires et un génocide pour ramener un semblant de raison en Europe.


États européens en gestation

Après l'extinction de l'empire romain et de la culture hellénistique, le monde méditerranéen s'était divisé entre trois empires très différents et opposés les uns aux autres :

– l'empire byzantin, resté très proche du modèle antique,

– l'empire arabo-musulman, en rupture avec le passé chrétien de l'Occident,

– l'empire de Charlemagne, vague réminiscence de l'empire romain, marqué par ses racines germaniques et coupé de l'Orient antique du fait de l'invasion arabe.

Àprès la mort de Charlemagne, l'empire carolingien sombre très vite dans le chaos. Ses héritiers, divisés et dénués de pouvoir, se montrent inaptes à unir les forces de l'empire pour faire face à une deuxième vague d'invasions barbares.

Les Normands (ou Vikings) sèment la terreur le long des grands fleuves.

Les Sarrasins s'établissent en Sicile et en Provence. Ils poussent des razzias jusqu'à Rome, détruite en 946, et dans... les Vosges. Les Magyars venus de l'Est chevauchent jusqu'à Nîmes.

Les rois et les empereurs, faute de pouvoir être partout à la fois, délèguent à leurs compagnons (en latin comitis, dont nous avons fait comtes) la surveillance d'une portion du territoire. En échange de ce service, les nobles peuvent jouir des revenus des terres qu'ils ont reçues en dépôt.

Pour les convaincre de les accompagner à la guerre en cas de besoin, les rois et empereurs carolingiens leur donnent l'assurance que les droits de leurs fils sur leurs terres seraient préservés au cas où ils viendraient à mourir à la guerre. En particulier, le roi Charles le Chauve garantit à ses seigneurs la faculté de léguer leurs terres à leur héritier par le capitulaire de Quierzy-sur-Oise du 16 juin 877.

C'est ainsi qu'émerge une noblesse héréditaire dont la puissance est liée à la richesse terrienne et dont la légitimité repose sur les liens de confiance (feudus en latin, dont nous avons fait féodal) entre supérieur (suzerain) et inférieur (vassal). C'est le triomphe de la féodalité, c'est-à-dire d'un ordre social fondé sur les liens d'homme à homme (et non pas comme dans l'Antiquité ou dans d'autres régions du monde sur l'obéissance à un chef tout-puissant). Énergique et bien armée, protégée derrière de robustes châteaux forts, la noblesse féodale a finalement raison des envahisseurs. Les Vikings s'installent dans l'estuaire de la Seine en 911 et s'assagissent. Les Hongrois sont arrêtés au Lechfeld en 955 et se stabilisent en Pannonie, dans la plaine du Danube. Les Sarrasins, enfin, sont expulsés de leur repaire de Fraxinetum (La Garde-Freinet), près de Saint-Tropez, en 972.

La lutte contre les envahisseurs et l'arrêt définitif des invasions débouchent sur des coalitions de grands féodaux. De celles-ci vont sortir des embryons d'États qui vont faire la grandeur de la civilisation européenne.

La naissance de l'Allemagne peut être datée de 911 avec l'élection du roi Conrad 1er de Franconie ; celle de la France, de 987 avec l'élection, ici aussi, d'un souverain national, Hugues Capet. L'Angleterre forge son identité définitive après la conquête normande et l'accession au trône de Guillaume le Bâtard, en 1066.

Plus à l'est, le premier roi de Hongrie, Étienne, est couronné par le pape le 15 août 1001 ; un premier État russe émerge timidement autour de Kiev avec l'avènement du grand-prince Iaroslav le Sage, en 1019 ; Boleslav le Grand devient roi de Pologne en 1024... Le christianisme pénètre jusqu'au Danemark, avec la conversion du roi Harald-à-la-Dent-Bleue en 966.



La chrétienté s'affirme

Dans les dernières décennies de l'époque carolingienne, la papauté et le clergé séculier (curés et évêques) sont des objets de scandale.

Un observateur superficiel aurait pu y voir le signe d'un déclin irréversible. Pourtant, après l'An Mil, en l'espace d'un siècle - le XIe -, l'Église catholique va se réformer hardiment sous l'impulsion des abbés de Cluny et des papes, de Grégoire VII à Innocent III.

Des moines avides de culture redécouvrent la science antique à travers des traductions de l'arabe, à l'image de l'illustre Gerbert d'Aurillac, qui devient pape sous le nom de Sylvestre II.

Aux XIIe et XIIIe siècles naissent les premières Universités, vouées avant toute chose à l'étude de la théologie et des textes anciens.

L'Église intervient dans le droit civil en sacralisant le mariage (c'est aux alentours de l'An Mil qu'il est classé parmi les sept sacrements chrétiens) et surtout en interdisant les unions forcées.

Les femmes ne peuvent plus être mariées sans leur accord explicite et public. C'est un changement d'une profonde signification : il consacre la primauté de l'individu sur le groupe ou le clan.

À partir du moment où chacun, homme ou femme, devient libre de choisir son conjoint, il apprend à raisonner, décider et agir par lui-même.

On peut dire que c'est à partir de là que la chrétienté occidentale commence à se démarquer des autres cultures et à prendre son essor.

D'autre part, à l'opposé de la plupart des autres cultures où les pères reçoivent une «dot» lorsqu'ils livrent leur fille en mariage, le Moyen Âge développe l'usage d'une dot ou d'un trousseau que la future mariée, à l'inverse, apporte avec elle. Cette dot assure à la femme un certain ascendant sur son conjoint.

L'Église s'immisce aussi dans les liens de vassalité. Elle introduit dans les hommages de vassal à suzerain un serment sur la Bible et des obligations morales. La féodalité devient partie prenante de la chrétienté occidentale.



Émergence de la chevalerie

Au temps de Charlemagne et des Carolingiens, les nobles et leurs vassaux pratiquaient la guerre à cheval. Ils bénéficiaient d'une innovation technique : l'étrier emprunté aux barbares Avars vers le VIIe siècle. Cet équipement nouveau donne aux guerriers à cheval une plus grande stabilité et leur permet de frapper leur adversaire avec la lance à l'horizontale. Désormais, grâce à l'étrier, c'est à ces guerriers à cheval, ou «chevaliers», que revient la prépondérance dans les combats. D'origine paysanne aussi bien que noble, les chevaliers sont des hommes avant tout assez aisés pour s'offrir le luxe d'un cheval et d'une armure. Ils vivent dans les villes comme dans les campagnes. Ils partagent leur temps entre la guerre, la chasse et les tournois, ces derniers étant parfois plus meurtriers que la guerre elle-même.

Dès l'An Mil, en France puis dans le reste de l'Europe occidentale, noblesse et chevalerie en viennent rapidement à se confondre. Les nobles adoptent les pratiques guerrières des chevaliers et bon nombre de chevaliers se hissent dans la noblesse. Celle-ci devient héréditaire et prend la forme d'un groupe social fermé. Les seigneurs, par leurs exactions continuelles, empêchent tout fils de paysan d'y accéder et la solidarité familiale préserve tout fils de chevalier d'en être exclu.

L'entrée dans la chevalerie se fait dans la quatorzième année au cours d'une cérémonie appelée «adoubement». Le postulant se voit remettre par son père ou son oncle l'épée et le baudrier (protection de la poitrine en cuir ou en métal), symboles de sa vocation. Puis il reçoit un coup au visage, la «paumée», souvenir d'un ancien rituel de passage. Enfin, il se livre à quelques exercices par lesquels il démontre son aptitude au combat.

L'Église ne tarde pas à s'immiscer dans ce rituel profane en introduisant bénédiction et nuit de prières. Par cette christianisation de l'adoubement, elle met au pas les chevaliers et leur transmet ses idéaux de paix et un certain code de l'honneur. Ainsi les chevaliers s'engagent-ils dans la défense de «la veuve et de l'orphelin».

L'Église encourage aussi les «trêves de Dieu», c'est-à-dire les pauses dans les guerres privées qui mettent régulièrement à feu et à sang les campagnes. Non sans succès, elle atténue ainsi la violence des guerres féodales. L'appel à la croisade, pour secourir les chrétiens d'Orient menacés par l'offensive turque et délivrer le tombeau du Christ, achève de transformer la soldatesque en une milice plus ou moins dévouée à l'Église.

Voici quelques passages d'un serment de paix établi par l'évêque de Beauvais, Guérin, en 1023-1025, à l'usage des chevaliers :

Je n'envahirai une église d'aucune façon...

Je n'attaquerai pas le clerc ou le moine s'ils ne portent pas les armes du monde, ni celui qui marche avec eux sans lance ni bouclier...

Je ne prendrai pas le boeuf, la vache, le porc, le mouton, l'agneau, la chèvre, l'âne, le fagot qu'il porte, la jument et son poulain non dressé. Je ne saisirai pas le paysan ni la paysanne, les sergents ou les marchands; je ne leur prendrai pas leurs deniers, je ne les contraindrai pas à la rançon; je ne les ruinerai pas, en leur prenant leur avoir sous le prétexte de la guerre de leur seigneur, et je ne les fouetterai pas pour leur enlever leur subsistance...

Je n'incendierai ni n'abattrai les maisons, à moins que je n'y trouve un chevalier, mon ennemi, ou un voleur; à moins aussi qu'elles ne soient jointes à un château qui soit bien un château...

Je n'attaquerai pas les femmes nobles, ni ceux qui circuleront avec elles, en l'absence de leur mari, à moins que je ne les trouve commettant quelque méfait contre moi de leur propre mouvement; j'observerai la même attitude envers les veuves et les moniales...(*).

Le roi de France Saint Louis apparaît au XIIIe siècle, le siècle chrétien par excellence, comme un chevalier modèle, courageux à la guerre, conciliant avec ses ennemis, compatissant envers les humbles, loyal envers ses vassaux... Les codes moraux de la chevalerie, notamment le code de l'honneur et le respect de la parole donnée, ont imprégné les sociétés occidentales jusqu'au XXe siècle, inspirant à la plupart des Européens un respect quasi-inné pour les institutions sociales et les lois.

L'intériorisation de ces codes moraux a favorisé le développement d'une économie marchande fondée sur la confiance. Elle a contribué à l'épanouissement de la civilisation occidentale, européenne et chrétienne. Sans cette intériorisation, l'ordre social n'aurait pu être maintenu que sous la menace et la contrainte, à un coût très élevé et avec peu de résultats (comme c'est le cas aujourd'hui dans beaucoup de territoires d'Amérique latine, du Moyen-Orient et d'Afrique).



Avènement de la laïcité

Malgré son appétit de réformes, la papauté doit très vite reconnaître des limites à ses interventions politiques. L'empereur et le pape s'opposent au cours de la Querelle des Investitures sur la question de savoir à qui revient le droit de nommer les évêques, voire de désigner le pape. Avec, à la clé, les ressources financières colossales dont dispose le clergé (donations des fidèles, dîme,...).

La querelle se solde par un partage des responsabilités entre le pouvoir séculier (l'empereur) et le pouvoir spirituel (l'Église). C'est l'origine de la laïcité, une invention médiévale qui permettra aux Européens de développer leurs talents sans rendre de comptes aux censeurs de l'Église.



La chrétienté occidentale au XIIIe siècle

L'Europe actuelle et une bonne partie de nos moeurs et de nos institutions ont été forgées au coeur du Moyen Âge, dans une époque assombrie par les disettes, les maladies et l'insécurité mais éclairée par la foi et la confiance en l'avenir...



Élection et hérédité

L'élection est la règle dans la plupart des communautés médiévales, que ce soit dans les corporations marchandes, dans les villages ou encore chez les guerriers. Les souverains eux-mêmes sont souvent cooptés ou élus par leurs pairs en fonction de leur aptitude au commandement (c'est en particulier le cas des premiers Capétiens, des Carolingiens et des empereurs d'Allemagne).

L'élection est également la règle dans l'Église, qu'il s'agisse du pape, des évêques ou des abbés. C'est aux monastères qu'il revient en particulier d'avoir inventé la règle démocratique : «Un homme, une voix». Autant dire que le suffrage universel n'a pas jailli du néant au XIXe siècle mais puise ses racines dans les temps les plus «obscurs» du Moyen Âge.


Source : Georges Duby : l'an Mil   -   Galimard   -   1993

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