L'inquisition ou l'invention du racisme d'état

 

 

 L'Espagne au Moyen Âge : un territoire composite

 Pour bien comprendre tous les enjeux de la portée politique de l'Inquisition, il nous a semblé nécessaire de présenter succinctement les spécificités de la péninsule ibérique, à commencer par son passé mauresque, où les trois religions monothéistes coexistent dans une certaine harmonie.

 L'Espagne des trois religions

 L'Islam, les chrétiens et la présence juive : harmonie et tolérance

La péninsule ibérique est envahie dès le début du VIIIème siècle par les Berbères. Cordoue devient la capitale de l'Occident musulman, le khalifat. L'influence de l'Islam espagnol durera de trois à huit siècles selon les régions. Cette civilisation s'épanouit en Andalousie. Elle est riche et prospère : les palais, comme l'Alhambra de Grenade, et les mosquées, comme celle de Cordoue, en témoignent aujourd'hui encore.

Malgré ces siècles de domination maure, une importante communauté chrétienne demeure tolérée et respectée dans l'Espagne musulmane.

A ces deux communautés, il faut bien entendu ajouter une forte communauté juive. Celle-ci contribue au développement du commerce et des banques.

Le fait frappant est que ces trois communautés vivent en paix et en harmonie relatives, pendant plusieurs siècles, permettant une période de très grande activité intellectuelle, avec les géographes, les astronomes, mais aussi les philosophes tel Averroès, au XIIème siècle.

 La Reconquista

Pourtant, au même moment où les Berbères pénètrent sur la péninsule ibérique, au VIIIème siècle, un solide royaume chrétien se forme dans les Asturies, au Nord de la péninsule. Comme les maures ne s'installent guère au Nord de Tolède, d'autres petits royaumes chrétiens s'affirment, tels la Castille et la Navarre. A partir de l'an mil, tous ces petits royaumes vont tenter de se tailler un territoire sur les possessions maures : la reconquête espagnole est donc une entreprise de colonisation continue, doublée d'une guerre sainte.

 Les royaumes d'Espagne

 Tradition guerrière et conquérante

La reconquista a influencé durablement la société ibérique. D'abord, la société médiévale espagnole s'est fondée sur ce besoin d'expansion et sur cet élan de foi, piliers de la reconquête. C'est également une société profondément marquée par le combat : de 711 à 1492 (prise de Cordoue) l'Espagne – et particulièrement la Castille – a été constamment en guerre. On peut certainement voir dans la soif de conquête espagnole qui commence avec les expéditions de Christophe Colomb un prolongement de ce besoin de l'expansion. Ainsi, c'est la « classe qui combat » qui tient la première place dans la société espagnole.

La reconquista a aussi engendré un clergé espagnol pénétré de sa mission militante, voir guerrière. Les membres du clergé sont conscients de l'autorité spirituelle qu'ils ont sur le peuple.

 Morcellement

Si l'on parle de l'Espagne, de la société espagnole, il faut en fait préciser que celle-ci n'a été unifiée que très tard. Pendant de nombreux siècles, les petits royaumes chrétiens, si actifs pendant la reconquête, ont bien sûr gardé leur autonomie. Il faut ainsi distinguer les plus importants : de l'Ouest à l'Est : la Portugal, qui se tourne vers l'atlantique, la Castille, coincée au centre dans la sierra nevada, l'Aragon, qui va des Asturies à la Catalogne et la Navarre, dans les contreforts pyrénéens.

Cette division a son importance pour le sujet que nous allons traité aujourd'hui, car chacun de ces royaumes est régi par des « fueros », libertés locales, spécifiques, auxquelles l'Inquisition va se heurter.

 Avec ce premier temps historique et descriptif, nous souhaitions que vous reteniez trois idées importantes pour comprendre les enjeux de l'Inquisition : d'abord que les trois religions ont longtemps vécues côte à côte dans la péninsule ibérique. Ensuite que la reconquista, du Xème au XVème siècle a profondément marqué la société espagnole par l'accent qu'elle donnait sur la nécessité d'expansion et sur la foi chrétienne en particulier. Enfin, que la péninsule est divisée en de multiples royaumes, qui se méfient les uns des autres, et régis par des libertés locales (« fueros »).

 

 L'inquisition : un tribunal national

 L'organisation de l'Inquisition : la collusion entre pouvoir inquisitorial et appareil d'Etat

 Rappelons que l'Inquisition est à l'origine un tribunal ecclésiastique du XIIIe siècle dont les juges sont nommés par le Pape pour réprimer l'hérésie. Au XVe siècle, elle s'assouplit. Puis, en 1478 a lieu un bouleversement : est introduit le trait le plus original de la nouvelle Inquisition. Cette Inquisition espagnole se révèle d'esprit assez différent de l'Inquisition médiévale.

 Ce bouleversement tient en une bulle papale, édictée par Sixte IV, qui donne aux Rois Catholiques le pouvoir de nommer les inquisiteurs dans leurs royaumes. Ainsi, l'Inquisition espagnole relève d'emblée du contrôle étroit de l'Etat et non de l'Eglise. Elle dépend en effet à la fois du Pape – les inquisiteurs sont des ecclésiastiques – et du roi – ils sont nommés par le pouvoir civil. Cela crée un lien organique entre la monarchie et l'Inquisition, Inquisition devenue institution d'Etat, au même titre que la Guerre ou les Finances.

 Comment a-t-elle pu, pratiquement, devenir un rouage si important de l'appareil d'Etat espagnol ? On peut distinguer ici deux éléments essentiels :

• le concile de Trente, tenu à partir de 1542, constitue un « tournant qualitatif » pour l'Eglise : il a permis une stricte définition de l'orthodoxie, une délimitation de la norme religieuse, et par extension de l'hérésie ; le Saint-Office gagne ainsi en puissance ;

• l'Inquisition est servie par une efficacité administrative exceptionnelle ; elle est fondée sur une structure pyramidale de pouvoir, d'un caractère très moderne ; c'est un « modèle de centralisation » (Bennassar) ; elle a à sa tête l'Inquisiteur général, nommé par le Pape mais sur proposition du roi, qui préside le Conseil de la Suprême et Générale Inquisition, dit la Suprême, créé en 1483, source de droit, dont dépendent étroitement les quatorze tribunaux provinciaux de la péninsule, et ce, de plus en plus, car l'influence de la Suprême sur l'institution est allée croissant pour devenir absolue au XVIIIe siècle.

 L'Inquisition espagnole est, en outre, une institution unique dans l'Europe de l'Ancien Régime. Nombre de ses caractéristiques institutionnelles préfigurent celles du paysage européen contemporain. La portée politique de l'Inquisition espagnole s'étend bien à notre administration. Nous pouvons en évoquer quelques unes :

• une occupation du territoire presque complète,

• une installation durable de tribunaux permanents bien répartis dans le pays – elle recouvre plusieurs districts territoriaux que ne recouvrent pas les divisions administratives traditionnelles, tant ecclésiastiques que civiles,

• un système de visites d'inquisiteurs, allant d'une ville à l'autre, ce qui assure une dépersonnalisation de la fonction et évite les accointances,

• un réseau hiérarchisé de collaborateurs et d'informateurs, partout présents, qui assurent un contrôle social sans défaut ; il s'agit là des « familiers », la véritable base sociale de l'Inquisition, qui tient lieu de milice supplétive, de groupe de pression.

 Il faut aussi mentionner le statut de fonctionnaires des inquisiteurs. Cela nous éclaire davantage encore sur l'étroite imbrication des pouvoirs religieux et politique. L'Inquisition est ainsi considérée comme un vecteur d'ascension sociale, une étape dans un cursus honorum. Qu'il soit ecclésiastique ou civil, il s'agit bien là d'exercer le pouvoir. L'inquisiteur est dans neuf cas sur dix un séculier, un érudit spécialiste de théologie et de droit civil et canonique. Dans le cas restant, il est un dominicain, membre d'un ordre de frères prêcheurs, ce qui explique la primauté de la parole et de l'aveu dans la procédure inquisitoriale.

 C'est en cela que l'on peut illustrer la collusion entre Etat et Inquisition. Mais que sert-elle ?

Une telle pénétration permet une large diffusion de la terreur sacrée de l'Inquisition… et de la politique royale.

 

 L'inquisition au service des Rois Catholiques : l'unification religieuse pour une unité politique

 Il nous faut d'emblée affirmer que l'Inquisition est un instrument de l'Etat au service de l'Etat. Pour asseoir son autorité, le monarque mène une double politique :

• l'uniformisation à l'intérieur : le Saint-Office sert ainsi, au travers d'une unification religieuse, une convergence territoriale ;

• la défense du catholicisme à l'extérieur : l'Inquisition tient lieu de rempart idéologique face aux progrès de la Réforme en Europe.

 Cette collusion des pouvoirs religieux et politique, que nous avons évoquée, permet un échange de bons procédés :

• le Saint-Office, dispose des moyens cumulés de la Couronne et de la religion pour mener ce que Carrasco appelle sa « mission de colonisation orthodoxe intérieure » ; la Réforme et les autonomies religieuses locales sont autant d'atteintes potentielles à l'unité de l'Eglise ;

• inversement, l'Inquisition renforce l'édifice politique de la monarchie :

- elle tient lieu de police politique ; le crime de foi joua longtemps en Espagne le rôle dévolu en France à la lèse-majesté : permettre au souverain de se débarrasser légalement des gêneurs, par une procédure d'exception ;

- elle permet à l'Etat d'étendre son pouvoir dans les régions mal contrôlées ;

- elle régule la société espagnole, renforce l'homogénéité de l'entité nouvellement unifiée, elle est un facteur essentiel de cohésion sociale et politique

- elle défend la pratique absolutiste du pouvoir ; elle ne consolide pas seulement la chrétienté mais tente d'affirmer la primauté du pouvoir central sur le pouvoir local fondé sur les fueros, les libertés provinciales.

 Comment se traduit concrètement cette confusion de l'Etat et de l'Inquisition ?

- Nous avons retenu pour l'illustrer l'exemple le plus célèbre d'utilisation politique d'un tribunal religieux : l'affaire Antonio Pérez. Réfugié en Aragon, l'ancien secrétaire de Philippe II se croit à l'abri de la colère royale grâce aux fueros aragonais. Cependant, l'accusation de délits relevant du Saint-Office permet de faire intervenir cette institution et d'arrêter Pérez. Dorénavant, l'Inquisition agit librement dans la péninsule comme outil de la Couronne.

- Une autre preuve de cette collusion : dans les années 1570, la répression contre les morisques s'accroît considérablement alors même que Philippe II développe sa politique méditerranéenne contre les Turcs et les Barbaresques. Il s'agit là des années de Lépante et de l'après-Lépante. Il y a action concertée entre cette politique et l'action du Saint-Office qui traque les morisques pour éviter tout danger de collusion avec les musulmans de l'extérieur.

- En 1789, la Révolution française menace l'ordre politique espagnol. Pour que la propagande révolutionnaire ne franchisse pas les frontières, un édit inquisitorial censure des écrits, tels que ceux de Voltaire ou de Necker, à la demande de la monarchie.

 

A propos de cette confusion, des historiens telle que Michèle Escamilla parlent de confessionalisation de la monarchie. De quoi s'agit-il ? Les monarques renforcent l'identité confessionnelle de l'Espagne pour asseoir leur puissance politique. Il y a intromission des autorités civiles et religieuse pour servir un projet de « disciplinement » social. Le contrôle de la population à tous les niveaux : idéologique, intellectuel, moral et donc social, voilà le but. Une monarchie autoritaire et confessionnelle ne peut exister sans structure gouvernementale solide : la Suprême, premier organe étatique en importance et en prestige, est un signe patent du caractère confessionnel de la monarchie espagnole.

 L'Eglise espagnole a donc une identité de but avec ce que recherche l'Etat dans sa sphère : en travaillant pour Dieu, l'Inquisition sert aussi le Roi.

 

 

 Perspectives historiques : construction monarchique et étouffement des Lumières

 Après vous avoir présenté de manière explicite en quoi l'Inquisition était un tribunal qui étendait son pouvoir dans toute la péninsule ibérique, sans excepter le Portugal, un tribunal au service de la Castille et des Rois Catholiques, nous voudrions approcher l'Inquisition et sa portée politique d'un point de vue plus conceptuel. Deux points nous ont semblé particulièrement importants, en raison de leur portée historique et politique.

 L'Inquisition ou l'invention du racisme d'Etat

 L'unification religieuse

Nous avons donc constaté que l'Inquisition constituait une arme absolue de la monarchie castillane, instrument implacable de l'unification religieuse de la péninsule. Arrêtons nous un instant sur la signification de cette unification.

L'unification se fait d'abord en « négatif », c'est-à-dire que les Rois Catholiques tentent de se débarrasser de tous les non-chrétiens : ils sont forcés de se convertir ou expulsés d'Espagne (Juifs en 1492, Maures en 1610). Ces conversions forcées expliquent que certains juifs et musulmans continuent de pratiquer en secret (conversos ou marranes et les moriscos). Ces nouveaux chrétiens sont donc les principales cibles de l'Inquisition : les inquisiteurs traquent tous les rites non-chrétiens et les manques de dévotion chrétienne.

C'est en fait pour le Saint-Office comme pour la monarchie espagnole un combat contre une altérité, contre l'altérité multiforme des crypto-musulmans et crypto-juifs: altérité religieuse, altérité linguistique et sociale (langue, pratiques vestimentaires et culinaires).Ils sont également perçus comme agent de l'ennemi extérieur (Turcs).

Une fois les conversos éliminés ou assimilés, le Saint-Office s'empare des Vieux-Chrétiens pour les modeler selon les idéaux définis par le concile de Trente. L'Inquisition livre donc à la monarchie espagnole un peuple homogène, aux croyances uniformes : c'est ce que Bennassar appelle dans sa conclusion le royaume de la conformité. En renforçant l'identité confessionnelle, les Princes ont assis leur puissance politique.

. La « limpieza de sangre » ou l'invention de la race espagnole

Arrêtons nous un instant sur un concept clé de cette période d'unification religieuse : celui de limpieza de sangre. En 1535, le chapitre de Cordoue fait pression sur le Pape, par l'intermédiaire de Charles Quint, pour instaurer une clause de limpieza de sangre (litt : propreté ou pureté de sang), nécessaire à l'accession à des charges rémunérés dans le royaume espagnol. Ainsi, les espagnols doivent au fur et à mesure témoigner de la pureté de leurs ancêtres, les sangs juif et maure étant considérés comme des tares incurables.

On assiste donc à une radicalisation de l'Etat espagnol, passant d'Etat sectaire à Etat raciste. C'est aussi la naissance du nationalisme dit défensif, se définissant par défaut, c'est-à-dire contre une certaine catégorie culturelle ou religieuse d'êtres humains. Inutile de préciser les prolongements que cette théorie a eu dans l'histoire moderne et contemporaine.

 L'Inquisition et les Espagnols ou les prémices d'une citoyenneté moderne

 La Légende noire a répandu l'idée d'une Inquisition aberration, voire accident de l'histoire. Il n'en est rien. Il s'agit même d'un élément clé dans l'évolution des constructions religieuses et politiques occidentales. Elle a joué un rôle majeur dans la structuration de la citoyenneté espagnole moderne. Ce que nous allons essayer de vous démontrer.

 - On peut tout d'abord souligner l'influence de l'Inquisition sur la procédure pénale européenne moderne. Le professeur Chiffoleau écrit : « l'activité des inquisiteurs de la foi est toujours, pour eux comme pour les autorités qui les mandatent, une activité coercitive et pastorale, répressive et médicinale, pénale et purgative, visant à réformer, à sauver des égarés, à les convaincre de revenir au bercail… ». Selon lui, la dualité persuasion / coercition et la prééminence de la parole et de l'aveu imprègnent toute l'histoire judiciaire de l'Occident et, par extension, le système pénal contemporain.

 - Jean-Pierre Dedieu écrit : « Au nom de la responsabilité directe du fidèle, comptable de sa foi face à son Dieu, l'Inquisition a inventé l'égalité devant la loi. » En effet, aucun privilège ne tient face à elle. Nobles et roturiers, prêtres et laïcs, bourgeois et manants, tous les Espagnols sont égaux devant elle.

 - Au XIIe siècle, les clercs médiévaux redécouvrent le droit romain. La procédure technique de l'Inquisition s'en inspire. L'un des fondements majeurs de ce système procédural « inquisitoire » est le principe suivant : si le crime est public, il menace la chose publique, la procédure peut donc être lancée d'office. Cela sous-entend qu'un intérêt public existe.

 - L'Inquisition contribue à construire l'obéissance comme une acceptation intériorisée de l'ordre légitime, puisqu'elle touche ceux qui mettent en cause la Toute-puissance divine et le rôle institutionnel de l'Eglise. Cette obéissance devient alors une valeur politique majeure.

 - L'hérésie est un péril majeur pour la chrétienté, un crime de lèse-majesté divine, une atteinte à une souveraineté absolue. En la combattant, l'Inquisition sert aussi la souveraineté étatique. Le Saint-Office est une institution qui peut en quelque sorte s'auto saisir dès lors que la grandeur qu'elle protège (Dieu, l'Eglise, l'Etat) paraît menacée. Et c'est l'un de ses traits majeurs qui contribue à sa puissance.

 

L'Inquisition n'est pas tant un tribunal ecclésiastique qu'un instrument d'unification politique au service des Rois Catholiques. Elle façonne un peuple selon des critères d'homogénéité religieuse.

 L'Inquisition a empêché la modernisation politique de l'Espagne en ceci qu'elle a violemment combattu les Lumières. Ce sont finalement les Lumières qui ont eu raison d'elle. En effet, l'Inquisition prend fin avec la remise en cause de cette souveraineté qu'est l'absolutisme à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècles. Elle se fait par la laïcisation des carrières administratives et politiques. L'Inquisition pâtit de cette prise de distance du pouvoir politique. Nous l'avons vu : les inquisiteurs étaient souvent des hommes qui faisaient carrière dans l'appareil d'Etat, ce qui justifiait leurs positions régalistes. L'Etat et la société espagnols n'ont plus besoin du Saint-Office. Il est supprimé en 1834.

 

 

Commentaires (1)

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