L'inquisition espagnole

 

 

                                                            Auto da fé

 

 

 

 

 

 

 

 

symbole de l'inquisition

 

L'Inquisition espagnole ou Tribunal du Saint-Office de l'Inquisition est une juridiction ecclésiastique instaurée en Espagne en 1478, avant la fin de la Reconquista, par une bulle de Sixte IV à la demande des Rois catholiques. Conçue à l'origine pour maintenir l'orthodoxie catholique dans leurs royaumes, elle avait des précédents dans d'autres institutions similaires en Europe depuis le XIIIe siècle (voir Inquisition). Elle a élargi le champ de ses justiciables (mulsulmans, protestants, sectes...), réprimé les actes qui s'écartaient d'une stricte orthodoxie (blasphème, fornication, bigamie, pédérastie, ...) et combattu l'hérésie des judaïsants. Dépendant de la couronne, qui nomma les premiers inquisiteurs dès 1480, son pouvoir juridique fut absolu pour juger et condamner. Elle fut définitivement abolie en 1834.

 

 

Institution de l'Inquisition

En Espagne, dans le contexte de la reconquête des territoires musulmans par les chrétiens espagnols et la construction d'une identité nationale basée sur la foi catholique, les nouveaux chrétiens faisaient l'objet, depuis le début du XIVe siècle, de persécutions soutenues par les autorités, comme, en particulier, la révolte de Pedro Sarmiento à Tolède en 1449, qui avait abouti à la proclamation des premiers statuts de pureté de sang (« limpieza de sangre », en espagnol) refusant l'accès à diverses fonctions publiques aux nouveaux chrétiens. Ce sont au premier chef les Marranes (« porcs » en espagnol), c'est-à-dire les juifs convertis au christianisme, dont le nombre fut particulièrement élevé après les répressions anti-juives (pogroms) de 1391, qui furent suspectés de ne pas être sincères dans leur nouvelle foi chrétienne - souvent à juste titre, leur conversion étant le résultat des menaces à leur encontre - et de poursuivre la pratique du judaïsme en secret.

 

Comme les évêques demandaient aux souverains de pouvoir prouver la vigueur de leur engagement en pourchassant les « nouveaux chrétiens » dont la conversion n'était pas jugée sincère, et comme les Rois catholiques refusaient l'intervention directe d'un légat du Pape dans les affaires intérieures du pays, les ambassadeurs espagnols à Rome firent pression pour obtenir l'Inquisition. Le Pape accéda à leur requête à contrecœur, ne pouvant contrôler cette institution.

 

Le 17 septembre 1480, les premiers inquisiteurs dominicains, Miguel de Morillo et Juan de St Martin, sont nommés par l'État. Ils prennent leurs fonctions à Séville où la communauté marrane menacée échoue dans une tentative d'insurrection. Six personnes sont brûlées vives. L'Inquisition débute ainsi sa longue carrière. Les humiliations et persécutions incessantes menées contre les hérétiques par les inquisiteurs sont loin d'être toujours désintéressées. En effet, lors des confiscations de biens, qui frappent non seulement ceux qui sont jugés coupables mais aussi toute leur famille, le Saint-Office perçoit une part de plus en plus élevée, pouvant atteindre 80 % du produit des biens saisis. Ainsi, il leur arrive de déterrer des morts pour un procès au terme duquel les os sont brûlés et les biens du défunt transférés. Certains Juifs accusés de ne pas avoir dénoncé des conversos sont tués par l'Inquisition. Certains membres du clergé tombent eux aussi sous les accusations.

 

Sous la direction de Torquemada

 Le changement dans le mode de nomination des inquisiteurs, institué par la bulle du 31 janvier 1482, entraina la création de nouveaux postes, dans le nombre desquels figura Torquemada, de l'ordre des Dominicains. En 1483, le Conseil de l'Inquisition Suprême et Générale (abrégé la Suprema) fut institué. L'Inquisiteur Général ou Grand Inquisiteur (Inquisidor General) en était le président de droit - nouvelle fonction à laquelle Torquemada fut nommé pour la Castille puis, après quelques réticences de Sixte IV, pour l'Aragon, la même année.Cette charge fut étendue à la Catalogne en 1486.

 

Bien que sous l'autorité théorique des monarques espagnols, le Grand Inquisiteur, en tant que représentant du Pape, avait la haute main sur l'ensemble des tribunaux inquisitoriaux et pouvait déléguer ses pouvoirs à des inquisiteurs de son choix, qui étaient responsables devant lui. La fonction d'Inquisiteur Général était la seule fonction publique dont l'autorité s'étendait à tous les royaumes composant l'Espagne, constituant ainsi un relais utile pour le pouvoir des souverains.

 

De 1483 à 1498, l'Inquisiteur Général Torquemada donna à l'Inquisition espagnole une importance et une puissance sans précédent.

 

Particulièrement dirigée, à cette époque, contre les juifs et musulmans convertis (marranes et morisques), elle laissa un souvenir terrifiant (d'une source à l'autre les chiffres sont très variables, les plus conservatrices estiment à environ 2 000 le nombre de personnes qui furent brûlées sous le gouvernement de Torquemada). À tel point que le caractère souvent expéditif de la procédure provoqua les protestations du Saint-Siège (voir interventions de Sixte IV dès 1483)

 

Les successeurs de Torquemada

 La répression qui eut lieu entre 1480 et 1500, sous l'impulsion de Torquemada, fut si efficace que la traque aux judaïsants devint par la suite moins fructueuse et plus difficile, ce qui conduisit parfois à de terribles excès[4]. À tel point que le mouvement d'opposition à l'Inquisition grandit. L'inquisiteur Diego Deza (en) qui avait pris la suite de Torquemada fut démis de ses fonctions en 1507. Les successeurs de Torquemada et de Deza furent, pour la plupart, plus modérés. Certains ont même fait preuve d'ouverture d'esprit, comme le cardinal Cisneros, inquisiteur général de 1507 à 1517, qui projeta d'inviter Érasme en Espagne ou encore Alonso Manrique de Lara (en), inquisiteur général et archevêque de Séville de 1523 à 1538, protecteur des humanistes -

 

Est mise en place, en Espagne puis au Portugal, une structure de surveillance systématique et de délation généralisée, non seulement à l'encontre des convertis, mais aussi de leurs descendants, et de tous les chrétiens d'ascendance même très partiellement juive, baptisés « nouveaux chrétiens ».

 

À partir de 1525, les tribunaux se tournent vers les Morisques, c'est-à-dire les Maures qui pratiquent en secret l'Islam. Puis ils s'intéressent aux Protestants, et à partir de 1530, aux délits divers tels que la bigamie, la fornication ou le blasphème. La sorcellerie, contrairement aux autres pays du XVIIe et XVIIIe siècles, mobilise peu l'Inquisition. Mais l'attention principale est toujours concentrée sur les personnes accusées de judaïser. Joseph Perez souligne dans son Histoire de l'Espagne que la raison qui avait motivé la multiplication de ces nouvelles cibles de l'inquisition était l'obtention de nouvelles ressources pour les tribunaux. En effet, autant les grandes persécutions des premières années de l'Inquisition avaient permis le financement aisé de ses structures et de son développement - grâce à l'abondance des biens confisqués aux judaïsants -, autant il a fallu réduire le nombre des tribunaux et augmenter les ressources dès le début du XVIe siècle-

 

Un tour de vis est donné par le carriériste Fernando de Valdés y Salas (en), inquisiteur général de 1547 à 1566 et archevêque de Séville, avec l'intensification de la persécution contre les foyers luthériens et le terrible autodafé de 1559- La même année, il publie le premier index espagnol des livres interdits, où figurent plusieurs centaines de titres. C'est aussi durant son mandat que l'Inquisition commence à délivrer des « certificats de propreté du sang » (« limpieza de sangre ») aux personnes ne possédant pas d'ancêtre juif ou musulman. Ces certificats sont non seulement exigés pour l'accès à l'armée, aux charges du Saint Office, pour l'entrée des universités, mais aussi demandés par les familles à la veille des mariages.

 

L'Inquisition devient alors si puissante et brave parfois si impunément la justice civile qu'elle s'attire l'aide de tous ceux qui la craignent. C'est ainsi qu'elle développe autour d'elle l'institution des « Amis de l'Inquisition ». Ceux-ci, loin de se cacher, se flattent avec arrogance de cette appartenance et défilent annuellement à des parades, notamment à l'occasion des autodafés.

 

A ce propos, l'historien Bennassar explique que la machine politique de l'Inquisition fonctionnait, dans les premières décennies, sur la base d'une « pédagogie de la peur ». L'imagerie de la peur était portée par la torture et les bûchers et renforcée par le côté secret et impénétrable de la procédure.

 

Dispersion des Marranes

Les Marranes s'établissent aux Amériques. Mais l'Inquisition a le bras long, et s'y étant également implantée, les pourchasse comme en Europe. Pourtant, certains Marranes portugais réfugiés dans la région de Bordeaux finissent par obtenir des souverains français le droit d'y demeurer et reviennent finalement à la religion de leurs ancêtres.

 

Les lieux de refuge les plus sûrs sont les pays protestants, notamment la Hollande et l'Angleterre. Dans les premiers temps, les « nouveaux chrétiens », redevenus juifs ou non, sont laissés en paix, dans la limite de certains interdits, tandis qu'en pays musulman, ils peuvent s'installer, bénéficiant du statut de Dhimmi. En Turquie, ils jouent un rôle important auprès de Soliman dans sa lutte contre les royaumes chrétiens. L'un d'eux, le Duc de Naxos est le conseiller personnel de Sélim fils de Soliman. Lorsqu'ils adoptent l'islam, ils obtiennent, ainsi que leurs descendants, le même statut que les autres Musulmans.

 

Fin de l'Inquisition espagnole

 L'Inquisition prend fin en Espagne officiellement sous Napoléon Ier en 1808, puis est rétablie en 1814. La dernière victime est un instituteur déiste pendu à Valence le 26 juillet 1826. L'Inquisition espagnole est abolie définitivement par la reine Marie-Christine en 1834, et la « limpieza de sangre » le 13 mai 1865.

 

Le décret de l'Alhambra ordonnant l'expulsion des juifs fut officiellement abrogé en 1967 par le gouvernement franquiste. Cependant, il était devenu lettre morte depuis longtemps : des dizaines de milliers de descendants des expulsés, persécutés dans le reste de l'Europe pendant la seconde guerre mondiale, ont pu se réfugier en Espagne et y être accueillis en tant qu'anciens Espagnols.

 

L'Inquisition portugaise

L'Inquisition au Portugal est, par erreur, souvent présentée comme plus débonnaire que celle d'Espagne.

 Manuel, roi du Portugal, épousa l'infante d'Espagne Isabelle le 30 novembre 1496. Le 5 décembre un décret royal donne 10 mois aux juifs et aux Musulmans pour quitter le pays. Le roi se ravise et, le vendredi 19 mars 1497, il ordonne le baptême de tous les enfants du royaume pour le dimanche suivant, ce qui va donner lieu à de terribles scènes. En 1499, Manuel publie un décret interdisant aux « nouveaux chrétiens » de quitter le pays.

 

L'Inquisition devient officielle avec la nomination de Diogo da Silva, confesseur de Manuel, comme Inquisiteur général en décembre 1531. Mais des « nouveaux chrétiens » influents réussissent à la faire suspendre. Charles Quint pèse de tout son poids pour qu'une Inquisition à l'espagnole soit rétablie. La décision est prise le 23 mai 1536 sous le pontificat de Paul III. Mais les Marranes réussissent encore par de multiples rebondissements et tractations avec le Pape à restreindre les pouvoirs du Saint-Office et même à le suspendre en 1544. Malgré tout, en 1547, l'Inquisition est formellement établie. Les Marranes se battent une dernière fois sur la question du pouvoir de confiscation. Cette arme est finalement concédée aux tribunaux et le Portugal se dote ainsi d'une Inquisition indépendante plus terrible encore que son modèle espagnol. En effet, la conversion y est imposée à tous les juifs et n'y est pas assortie, contrairement à l'Espagne, de la possibilité d'émigrer. Par conséquent, tous les « nouveaux chrétiens » y sont les descendants d'une conversion forcée, et les tentatives de fuite de Marranes vers l'extérieur y sont proportionnellement plus importantes qu'en Espagne.

 

L'Inquisition est si dure au Portugal qu'un certain nombre de « nouveaux chrétiens » portugais vont même jusqu'à tenter de se réfugier… en Espagne.

 

Fin de l'Inquisition portugaise

 La dernière victime sera un prêtre jésuite, Gabriel Malagrida, brûlé à Lisbonne en septembre 1761. En 1771, les autodafés publics sont interdits. En 1773, toute différence entre anciens et « nouveaux chrétiens » est abolie. L'Inquisition s'arrête définitivement en 1778. Elle est abolie par la constitution libérale de 1822.

 

L'Inquisition au Portugal a instruit 40 000 procès depuis sa fondation. Plus de 30 000 se sont conclus par des condamnations. Les sentences ont été exécutées au cours de près de 750 autodafés ; 1 808 jugés coupables ont été brûlés sur le bûcher (633 en effigie et 1 175 en personne) et 29 590 ont été réconciliés.

Source

Bartolomé Bennassar (dir.), L'Inquisition espagnole, XVe–XIXe siècle, Paris, Hachette, coll. « Pluriel / Histoire », 2001 (ISBN 978-2-01-279021-6).

Commentaires (1)

1. Carlos 12/01/2012

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