Rites et pratiques funéraires au Moyen Âge

 

 

 

L’histoire des pratiques funéraires au haut Moyen Age est liée à un processus de christianisation. En effet, à l’époque carolingienne les rites, les funérailles, l’accompagnement du défunt, et autres pratiques funéraires sont de plus en plus pris en charge par l’Eglise. Cependant, certains usages ancestraux persistent et s’opposent à la doctrine chrétienne. En tout cas ces deux aspects sont indissociables dans le haut Moyen Age. Dans quelle mesure les rites et les pratiques funéraires tendent-ils à devenir un culte chrétien des morts ? Il s’agit donc ici de parler des aspects « matériels » de la mort, des gestes concrets et non des croyances et des conceptions relatives à l’au-delà. Nous verrons donc dans un premier temps la part de l’Eglise dans les rituels funéraires, puis les pratiques qui restent du domaine familial et enfin nous étudierons plus particulièrement l’inhumation et les cimetières.

 

L’institution ecclésiale joua un rôle important dans l’histoire du culte des morts dans l’Occident médiéval. Au IVe et Ve siècle, l’Eglise chrétienne définit la nature des liens que les vivants devaient entretenir avec les morts, rompant ainsi avec la tradition antique. En effet, le traité « des soins dus aux morts » (421-422) d’Augustin est en quelque sorte la charte funéraire de l’Occident. Celle-ci s’oppose aux usages qui se sont sans cesse développés au fil des siècles. Selon la doctrine de l’Eglise il n’y a que 3 manières de sauver l’âme : prier, célébrer l’eucharistie et faire l’aumône à l’intention du défunt. Les pratiques coutumières ne servent, selon les chrétiens, qu’à soulager les vivants et non à effacer les pêchés de la personne décédée. Cependant l’Eglise a fait preuve, dans un premier temps, de tolérance vis-à-vis de ces coutumes c’est pourquoi on constate la présence tardive de dépôts d’objets dans les sépultures chrétiennes.

Du VIIIe au IXe siècle les synodes et les capitulaires commencèrent à dénoncer avec plus de fermeté certaines pratiques jugées « superstitieuses » et à exiger des clercs une meilleure connaissance des rites de préparation à la mort. En effet, on constate à l’époque carolingienne une volonté de donner aux clercs une place prépondérante dans l’accompagnement du mourrant. Le rôle essentiel du prêtre est avant tout de donner l’onction et la communion avant la mort. L’onction des infirmes est une tradition ancienne mais sa fonction évolue tout au long du Moyen Age entre guérison du corps et salvation de l’âme. L’onction des malades pouvait être valide bien qu’octroyée par un laïc du moment que l’huile avait été consacrée par l’évêque. La réforme carolingienne institutionnalise cette étape importante de l’onction des infirmes, puis dans la seconde moitié du VIIIe siècle vient s’ajouter la pénitence, très vite abandonnée, puis la communion en viatique. Le rituel devient donc complexe, ce qui contribue à en faire dans l’esprit des clercs carolingiens, une « extrême onction ». Après la confession et la réconciliation du pêcheur, le prêtre procède aux différentes onctions. La réception de l’eucharistie clôt la cérémonie. La présence du viatique n’est assurée qu’à partir du Ve siècle. Le concile de Bavière (740-750) précise que tout le monde avant de mourir doit recevoir la communion et s’être confessé. Seuls les ecclésiastiques peuvent administrer le viatique. Ce geste à l’heure du trépas apparaît comme le symbole d’une communion avec le Christ mais va aussi aider l’âme du mourrant à migrer.

Les rites chrétiens sont présents aussi après l’inhumation. Tout d’abord, plusieurs messes sont dites. Lors des funérailles, la messe de recommandation pour le défunt remplace celle du jour ; cette messe prend un caractère grave. Puis celle-ci est réitérée le troisième, septième et trentième jour qui suit l’enterrement, et aux anniversaires du défunt. Au début du IXe siècle, Benoît d’Aniane ajoute la récitation du nom des morts à la célébration de l’eucharistie : le Memento des morts. Cet usage se diffuse assez rapidement tout d’abord en France septentrionale puis dans tout l’empire carolingien. Parallèlement à la récitation du memento lors de la messe, se développe dans les monastères, des pratiques liées à la mémoire du défunt sous forme de messes privées ou d’offices réguliers.

En effet, à l’époque carolingienne se sont les abbayes qui furent par excellence les endroits où se constituait la memoria funéraire. Les maisons religieuses les plus importantes s’échangeaient des listes de noms (bienfaiteur et sa famille) qu’elles inséraient dans leur liber memorialis. Les moines développèrent, à la fin du VIIIe siècle, une forme commémorative spécifique : l’office des défunts. La réforme de Benoît d’Aniane joua un rôle dans la diffusion de cet office. Souvent il avait lieu durant l’office de vêpres et aux matines, dans d’autres monastères une messe pour les morts était célébrée tous les jours. De plus, la pratique des messes privées pour assurer le salut de défunts particuliers s’imposa partout. Et vers 1030, Odilon de Cluny instaura la fête universelle des morts le 2 novembre, lendemain de la Toussaint.

 

En dépit de l’emprise croissante de l’Eglise, les sociétés médiévales sont longtemps demeurées en profondeur des sociétés coutumières, les réformes carolingiennes masquent en réalité des pratiques non écrites, fondées sur l’usage. En effet, il semble que le soin du corps reste longtemps du domaine de la coutume et de la famille. Pour le haut Moyen Age, les soins du corps ne sont pas réservés aux femmes contrairement à la fin de la période. C’est la famille du défunt qui lave son corps et le met en linceul. La veillée funèbre reste aussi dans le milieu familial, les proches du défunt veillent son corps dans sa maison, en chantant et en dansant. Cette pratique est assez mal vue par l’Eglise car son sens convivial semble en contradiction avec la gravité de l’évènement. Seuls les anniversaires des saints peuvent être l’occasion de fête. Et seule la prière peut aider la mort du simple fidèle.

Des pratiques jugées superstitieuses sont encore d’usage, comme répandre de l’eau sous le brancard transportant le cadavre pour empêcher une contagion de la mort. Mais en réalité toutes les pratiques autour du cadavre avant son inhumation n’intéressent pas l’Eglise. La liturgie proposée aux laïcs pour accompagner le mort est faite surtout pour éradiquer ces traditions qui vont à l’encontre des conceptions chrétiennes.

De même, l’Eglise s’est désintéressée de la construction de la tombe, il n’y a aucune législation particulière concernant la tombe au haut Moyen Age. C’est pourquoi on trouve encore de très riches tombes pour le VIIe siècle car l’aristocratie mérovingienne se faisait enterrer avec de riches vêtements et de somptueux objets ; jusqu’à ce qu’une partie de cette classe tente de diffuser parmi les fidèles un idéal de simplicité. De même les sarcophages de pierre ou de plâtre sont remplacés par des sépultures plus sobres en pleine terre ou en caisson de bois.

 

Plus que la sépulture elle-même, c’est d’être inhumé à l’intérieur ou à proximité d’une église qui compte, c’est la sépulture ecclésiastique qui importe pour le salut du chrétien. C’est pourquoi à l’époque médiévale apparaît des cimetières autour des églises, alors qu’à l’époque romaine, les morts étaient enterrés dans les nécropoles à l’extérieur de la cité. La pénétration des morts dans la ville est assez précoce, le processus d’abord lent s’accentue à l’époque carolingienne. Entre le VIe et le Xe siècle, les espaces d’inhumation ont subi une réorganisation complète, due en grande partie à la christianisation de la société et à l’implantation d’un réseau paroissial strict. Dès le VIe siècle, la tradition antique de séparer le monde des morts du monde des vivants se perd, ce qui favorise une évolution liée au développement du dogme de la communion des saints. Celui-ci justifie le regroupement des corps des défunts autour de l’église, lieu de célébration de la liturgie commémorative alors en pleine expansion, comme nous l’avons vu. Au VIe siècle, les chrétiens étaient enterrés, s’ils le souhaitent, ad sanctos, auprès des reliques des saints ; à partir de l’époque carolingienne, ils sont contraint à reposer dans le cimetière consacré de l’église paroissiale, située au cœur de l’habitat des vivants. Cette évolution aura contribué à garantir aux morts une place privilégiée dans la société médiévale. Cependant, on a retrouvé des cas de sépultures isolées de tout contexte funéraire communautaire ; peut être parce que l’Eglise s’approprie progressivement le droit de décider si un défunt peut ou non reposer dans le cimetière.

Le cimetière n’est pas un espace homogène, l’organisation des tombes est complexe : espace pour les enfants de moins de sept ans, espace pour les enfants morts sans baptême, regroupements familiaux, zone pour les malades, pour les étrangers,…Le cimetière est aussi, un territoire soumis à un législation particulière, celle du droit d’asile. C’est un espace sacré dont sont en principe exclus ceux qui n’appartiennent pas à la communauté ; cet espace est donc clos mais la limite n’est pas forcément matérialisée par une clôture : chacun doit savoir où est la limite. Mais nous avons la preuve archéologique de l’utilisation profane des cimetières. En effet, pendant très longtemps, ces lieux ont été utilisés comme place publique, lieu de marché, de foires ; on a retrouvé des silos, des foyers, des décharges, des fours et des habitations dans l’enceinte du cimetière.

 

En conclusion, nous pouvons dire que le haut Moyen Age est une période de « christianisation de la mort ». Les pratiques funéraires sont complexes puisqu’elles varient tout au long de la période et qu’elles sont partagées entre la religion et la tradition, entre l’Eglise et la famille. Les réformes carolingiennes jouent un rôle très important dans ce processus puisqu’elles définissent le lien entre les vivants et les morts, la liturgie funéraire ; systématisent la pratique de l’onction des infirmes et de la communion en viatique qui acquièrent une fonction nouvelle d’aide au salut du mourrant, instaurent la commémoration nominale du défunt à rythme régulier,…L’Eglise devient l’intermédiaire privilégié entre les vivants et les morts, c’est elle qui garantit aux laïcs la continuité de la mémoire du défunt. Les habitudes funéraires se modifient : disparition du sarcophage en pierre et des dépôts ; et les manifestations laïcs du deuil (chants et danses) sont combattus par l’Eglise. Les clercs tentent de modifier le sens des funérailles en une action de grâces et une profession de foi collective, d’où le développement de l’office monastique des défunts. On assiste aussi pendant la période à la création d’un cimetière chrétien réservé à la communauté dont sont exclus les païens, les hérétiques et les excommuniés. C’est un lieu d’asile et de paix qui bénéficie d’un statut juridique particulier, puis il devient un lieu saint et sacré à l’époque carolingienne.

 

 

Sources

 · P. ARIES, L’homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977

 · C. TREFFORT, L’Eglise carolingienne et la mort, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1996

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