La mort apprivoisée

 

 

I – La « mort apprivoisée »

 Comment mourait-on au Moyen Age ? « Que nous apprennent les récits des chevaliers de la chanson de geste, ou les anciens romans médiévaux ? » La première chose essentielle à retenir est que l’on mourait averti, conscient du grand passage. Le mourant sentait venir les signes précurseurs, naturels, ceux qui ne trompent pas et qu’on ne peut fuir sans paraître lâche. Combien de fois lisons-nous dans les écrits de l’époque : « Il sentait que sa mort était proche », « Il savait que sa fin était arrivée »… La mort prochaine est donc consciente. Les cas de morts subites, dues à un accident, une défaillance du corps, ou encore un suicide sont vécus comme des situations terribles, dans lesquels le mourant n’a pu se préparer à vivre les instants les plus cruciaux de son existence, ceux de sa mort. C’est alors le signe d’une malédiction, d’une mort laide et honteuse.

 Face à l’avertissement que reçoit communément le mourant, l’agonisant peut prendre ses dispositions, tant physiques que spirituelles.

 - Physiques tout d’abord : il existe une certaine théâtralisation de la mort. Un chevalier ôtera ses armes, se couchera à terre ; un membre du peuple restera au lit, couché sur le dos, face au Ciel. De fait, il est établi que le mourant du Moyen-Age est croyant : il se tourne vers Jérusalem, dans l’attitude des gisants, là où les Juifs de l’Ancien Testament, eux, se tournaient vers le mur.

 - Spirituellement, le cérémonial de la mort – car il s’agit véritablement d’une cérémonie, avec juste ce qu’il faut de solennité – comprend plusieurs étapes. Le mourant regrette la vie passée, les êtres et les choses aimés, demande pardon à ceux qui l’entourent, recommande ceux qui survivent à Dieu, et reçoit parfois l’absolution après une prière de pénitence (Confiteor). Tout cela se déroulait en public, en présence des enfants, sans dramatisation excessive, mais sans indifférence non plus. La mort est, selon le mot de Philippe Ariès, apprivoisée. Non pas qu’elle fût barbare avant le Moyen-Age, mais qu’elle est aujourd’hui devenue « sauvage » à bien des égards.

 Le Moyen-Age connaît en effet une coexistence entre vivants et morts qui nous surprendrait aujourd’hui. Rappelons-nous que pendant l’Antiquité, les morts sont enterrés à l’extérieur des villes, afin que les défunts ne puissent revenir troubler les vivants de leurs âmes. Au Moyen-Age, et grâce au culte des martyrs qui se répand peu à peu, l’usage d’enterrer les morts près d’une enceinte sacrée se développe. On construit tout d’abord des abbayes sur les lieux de sépultures des martyrs (en dehors des villes), puis on enterre les corps dans les églises (au sein des villes) ou près de l’enceinte sacrée. Peu importait la destination exacte du corps, pourvu qu’il fût proche des saints et du Saint Sacrement. Jusqu’aux XVIè et XVIIè siècle, on enterrait ainsi ad sanctos. Le peuple s’imaginait que leurs âmes auraient plus de part aux prières et aux sacrifices lorsque leurs corps seraient plus près des autels.

 Cette familiarité traditionnelle avec la mort implique une « conception collective de la destinée » : l’homme est pleinement socialisé, il « accepte l’ordre de la nature, ne se dérobe pas », pas plus qu’il n’exalte la mort. Cette conception du grand passage commence à être infléchie dès les XIè et XIIè siècles.

 II – La « mort de soi » : individualisation de la mort

 La fin du Moyen-Age ne connaît pas, en soi, de grand changement en ce qui concerne l’évolution des mentalités face à la mort. Mais le souci de la particularité de l’individu altère cette vision collective de la mort.

 Cette personnalisation progressive se manifeste notamment dans les arts, et plus spécialement dans la représentation du Jugement dernier.

 Jusqu’au XIè siècle globalement, la notion de responsabilité individuelle n’est pas mise au premier plan dans les représentations du Jugement dernier. On n’y voit pas de balance – signe du bilan de la vie et de la pesée des actions commises dans cette vie – mais plutôt un Christ en gloire avec les quatre Evangélistes. C’est là l’idée de la résurrection des corps à la fin des temps et l’ « idée surtout que les morts appartiennent à l’Eglise, qu’ils se sont endormis comme les sept dormants d’Ephèse ». Le XIè siècle, lui, voit fleurir les représentations de jugement et de condamnation sur les tympans des églises, où les justes sont séparés des méchants. La balance est extrêmement présente et marque bien l’accent donné sur l’idée de justice, plus que sur celle d’immortalité bienheureuse.

 Les artes moriendi sont l’occasion d’une nouvelle représentation des thèmes macabres. L’iconographie nous montre que la mort devient davantage une épreuve où la tentation est forte, plutôt qu’un passage douloureux certes, mais non terrifiant. On y voit craindre le « désespoir des fautes commises, la vaine gloire des bonnes actions », l’amour désordonné des choses de ce monde. Même si le rite collectif est toujours présent, la mort devient une interrogation personnelle.

 La personnalisation des sépultures atteste ces modifications progressives.

 Certes, dans la Rome antique, les inscriptions funéraires étaient innombrables, nous objectera-t-on. Mais à partir du Vè siècle, elles ont disparu progressivement dans un anonymat indifférent. Lorsqu’elles resurgissent à partir du XIIè siècle, c’est bien pour signifier l’importance de sa propre existence, pour perpétuer le souvenir du défunt, pour individualiser la mort.

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