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L'histoire de Venise repose sur un paradoxe : comment quelques îlots du nord-ouest de l'Adriatique, cernés par la vase, ont donné naissance à la capitale d'un empire maritime et commercial et au plus grand port du Moyen Âge ? À partir du XVIe siècle, la ville entre dans un déclin politique et économique mais connaît un très fort rayonnement culturel. En 1797, Bonaparte met fin à son indépendance. La cité rejoint ensuite le royaume d'Italie en 1866. L'attraction de Venise continue encore aujourd'hui : nombreux sont les touristes charmés par l'originalité du site et par la richesse de ses monuments, produits d'une histoire prestigieuse.
Formation progressive de la ville (Ve siècle-IXe siècle)
L'historiographie vénitienne tourne au mythe quand on aborde les premiers siècles de son histoire- Traditionnellement, on raconte que la ville fut précisément fondée le 25 mars 421 dans les îlots du rivus altus (devenu le Rialto) par trois consuls venus de Padoue. L'invasion de l'Italie par les Huns d'Attila aurait provoqué l'installation de réfugiés sur les îlots de la lagune, en particulier sur le Rialto. Au VIIe siècle, les Vénitiens auraient confié le pouvoir à un doge. Il s'avère que ces quelques jalons historiques sont faux ou caricaturaux. Il n'en reste pas moins que Venise est « un fait d'urbanisation exceptionnelle »
Une occupation romaine
Les fouilles archéologiques ont révélé que les îles et le cordon littoral de la lagune étaient déjà occupée par les hommes au temps de l'empire romain. Il s'agissait surtout de pêcheurs exploitant les salines et vivant dans des hameaux. Depuis 1995-2000, les découvertes sur des sites aujourd'hui immergés révèlent la forte densité de peuplement dans certaines zones-Les vestiges de l'époque romaine sont sous un ou deux mètres d'eau. Des bouleversements hydrographiques, ainsi que la transgression marine, provoquèrent des inondations, et obligèrent la population à évacuer la plupart des îlots aux Ve et VIe siècle : de sorte que lorsque Cassiodore, fonctionnaire du royaume ostrogoth, décrivit la lagune en 537-538 , elle offrait un paysage de roseaux et de vase, où quelques pêcheurs menaient une vie chiche et étriquée.
L'exode massif vers la lagune
Couplée à une stabilisation, puis à une baisse, du niveau de la mer, l'invasion des Huns puis des Ostrogoths en Italie amena les premiers réfugiés sur la lagune. Mais ce fut surtout l'arrivée des Lombards dans la région de Vicence, Vérone, Trévise et Padoue, vers 568, qui déclencha une migration massive vers le littoral et ses îlots. La population romaine fuyait devant l'envahisseur, parfois en désordre, parfois derrière son clergé et ses chefs.
* Les habitants d'Oderzo, ville prise par Rotaric en 639, fondèrent sur le cordon littoral Civitas Novas
* L'îlot de Torcello fut peuplé de réfugiés d'Altino, guidés par leur évêque.
* Malamocco reçut des Padouans
* À Grado, s'installèrent des habitants d'Aquilée.
Bref, « l'établissement fut d'abord diffus, éparpillé en un grand nombre de petites agglomérations, chaque communauté se fixant à part, isolée des autres »-certains habitats furent précaires ; d'autres apparaissaient mieux ancrés, comme à Torcello. Cette population, issue de la terre ferme, trouva dans la lagune une double protection : celle du milieu marécageux - que les chevaux des Barbares ne pouvaient atteindre - et celle des Byzantins, qui essayaient de s'accrocher sur le littoral italien.
L'insécurité ambiante empêchant le retour des réfugiés, ces derniers furent contraints de constituer une nouvelle ville sur la lagune. Des travaux d'aménagement furent entrepris : on consolida les rives, on draina les sols, on construisit des maisons en bois et des monuments en brique ou en pierre. Les matériaux furent cherchés sur la terre ferme. Rapidement, s'élevèrent de petites cités et des églises comme la basilique de la Vierge à Torcello, en 639. D'agricole (pêche, vignes, arboriculture, sel), l'économie se diversifia dès le VIIe siècle vers l'artisanat (travail du verre, de la corne, puis du bronze) et le commerce.
La ville naissante se posa en intermédiaire commerciale entre l'Occident et l'Empire byzantin. Par elle, plus exactement par Torcello, transitaient les produits d'Orient (soieries de luxe, épices, métaux précieux) et ceux d'Europe de l'Ouest (sel, bois, esclaves)
Émergence d'un centre : Rialto
Au VIIIe siècle, Venise formait une agglomération multipolaire. Chacun sur leurs îlots ou leur bande de sable, Torcello, le grand comptoir commercial, Cittanova et Malamocco, où résidait le pouvoir politique, Rialto constituaient les principaux centres de la lagune. Peu à peu, les hommes, les richesses, les activités tendirent à se concentrer à Rialto, l'île au cœur de l'enclave aquatique. Parmi ses avantages, elle proposait un accostage facile pour les embarcations de grand tirant d'eau (Rialto vient de « Rivo Altus », la rive haute). Le commerce maritime s'en trouvait facilité. Au contraire, à cause d'une modification du cours des rivières qui se jettent au nord de la lagune, le Dese, le Sile, les autres îles connaissaient une sédimentation qui obstruait la navigation. La prééminence de Rialto fut renforcée en 810 par l'installation du chef de Venise, le doge Angelo Participazio. Ce fut donc progressivement que Rialto devint le centre de Venise.
Émancipation de Byzance
La chronique de Giacomo Diacono, chroniqueur du XIe siècle, raconte qu'au VIIe siècle, les Vénitiens élirent un doge pour les gouverner. L'historien Donald M. Nicol a montré que ce fait relève du mythe- En fait, le doge n'était pas un Vénitien élu par ses compatriotes mais un magistrat byzantin, l'exarque de Ravenne, dont le pouvoir s'étendait jusqu'à Venise.
Après la disparition de l'Empire romain d'Occident en 476, les Byzantins assuraient la défense de l'Italie contre les Barbares. Mais au cours du haut Moyen Âge, ils tenaient de plus en plus difficilement leurs points d'ancrage. Les Lombards les chassèrent de Ravenne. Menacée par d'autres ennemis, Byzance s'appuya de plus en plus sur la richesse et la puissance navale croissante de Venise. D'un statut de sujétion par rapport aux Byzantins, la cité lagunaire glissa vers une position d'alliée. Au XIe siècle, elle finit par organiser des expéditions navales pour le compte des Byzantins. En récompense des victoires militaires, les marchands vénitiens obtinrent des privilèges commerciaux. La soumission à Byzance s'avérait théorique.
En 810, la ville résista à Charlemagne, empereur mais aussi roi des Lombards.
Un fait marqua l'émancipation de Venise à l'égard de Byzance : en 828, saint Marc, dont les prétendues reliques venaient d'être ramenées d'Alexandrie par deux marins, remplaça Théodore comme patron de la ville. Autrement dit, un saint qu'on pourrait qualifier de latin remplaçait un saint portant un nom grec.
La ville médiévale (IXe siècle-1500)
Organisation politique
Le gouvernement est entre les mains d'une oligarchie qui domine le grand conseil (Maggior Consiglio institué en 1172), un organisme de forme républicaine, fut constitué qui élit le doge à vie. Son nom vient du mot Duce -
Le conseil des Dix créé en 1310 était un comité exécutif et un tribunal spécial doté de pouvoirs exceptionnels, il assura la protection du pouvoir, ce fut un instrument de lutte politique et il fut même utilisé pour envoyer à l'échafaud le doge (Marino Faliero en 1355). Ce conseil associé au trois inquisiteurs d'État (institué en 1454 d'après Pierre Daru) avait institué un état policier où chaque personne suspectée de comploter contre l'État indépendamment de son rang social, était éliminée physiquement sans procès-
Une ville en chantier
Le grand commerce dynamisait l'agglomération qui connut par conséquent une forte expansion démographique. Il fallait donc conquérir sur la lagune. Les Vénitiens apportèrent de la terre, ils asséchèrent le sol, enfoncèrent des milliers de pieux pour servir de fondations aux bâtiments. Un réseau de canaux se dessina autour du principal d'entre eux : le Canal Grande. Jean-Claude Hocquet évalue que 80 % ou 90 % de l'actuelle Venise est peut-être gagné sur l'eau. On comprend donc l'expression de Pétrarque au XIVe siècle : une « cité très miraculeuse ».
Jusqu'à la fin du XIe siècle, Venise était une ville de bois hormis le palais du duc et quelques églises, mais des incendies ravageurs obligèrent à revoir les matériaux de construction. La brique l'emporta ensuite tandis que la pierre d'Istrie qui résiste à l'eau salée, occupaient les parties basses. La cité se composait d'une soixantaine de paroisses rassemblée depuis 1169 en six quartiers ou sestieri symbolisés par les six dents que porte la proue des gondoles ( San Marco, Cannaregio, Castello, Dorsoduro, San Polo, San Croce)
La municipalité intervint par des règlements pour encadrer l'évolution urbaine, jusque-là anarchique. Les alignements de façade devaient être respectés. En 1224, un organisme chargé d'entretenir les canaux fut créé. On entreprit également de bonifier l'îlot de Giudecca nuova.
La capitale d'un empire maritime
Venise est considérée depuis le XIe siècle comme la plus grande puissance économique de Méditerranée. Conduite par son doge et ses grandes familles marchandes, Venise s'est peu à peu imposée comme le principal intermédiaire commercial entre l'Orient, dominé par les cultures musulmane et byzantine, et le monde chrétien.
Cette place de quasi monopole fut acquise suite à l'aide apportée à l'Empire byzantin dans ses guerres contre les peuplades slaves telles que les Bulgares. Cette situation changea en 1171 lorsque l'empereur byzantin Manuel Ier fit saisir toutes les possessions des vénitiens sur son territoire afin de redresser les finances de l'empire. Pour se venger et pour rétablir son hégémonie commerciale sur l'est méditerranéen, Venise détourna la quatrième croisade qui, au lieu de se diriger sur l'Égypte (but affiché de l'expédition), se dirigea sur Constantinople, la capitale byzantine, qui fut prise par les croisés en 1204. Cette victoire vénitienne changea profondément les rapports de forces dans cette partie de la Méditerranée, les vénitiens en profitant pour se constituer un empire insulaire avec des possessions telles que la Crète, le duché de Naxos (les Cyclades) ou encore les îles Ioniennes.
Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, Venise, avec environ 100 000 habitants, figurait avec Paris, Pise, Milan, Florence, Gênes et Gand parmi les plus grandes villes d'Europe occidentale. Elle se trouvait à la tête d'un État, certes de petite taille mais indépendant : la République de Venise.
Au XIVe siècle, elle et Gênes régnaient sur le commerce de la Méditerranée. Une position que la première avait notamment acquise en prenant une part active à la quatrième croisade (1202-1204). Elle avait assuré le transport par mer des Croisés, avait conquis grâce à leur aide militaire de multiples comptoirs sur la route de l'Orient (Zara, Corfou...) et enfin avait participé au pillage de Byzance. Les quatre chevaux dorés qui ornent aujourd'hui la basilique Saint-Marc proviennent du butin ramené de l'ancienne Constantinople.
La puissance navale des Vénitiens s'appuyait notamment sur ses galères. En 1325, débutèrent les travaux d'agrandissement de l'Arsenal d'où sortaient ces bateaux-
A partir du XIIIe siècle, les rives du Canal Grande se peuplèrent de belles demeures, les casa des notables. Commines, le conseiller du roi de France Louis XI resta admiratif devant ce spectacle. Pour lui, Venise est « la plus triomphante cité que j'ai jamais vue » et le Canal Grande « la plus belle rue que je croy qui soit en tout le monde et la mieux raisonnée ».
La montée en puissance des Turcs en Orient et la découverte de l'Amérique en 1492 signifiaient la fin de Venise en tant que grande puissance commerciale, l'Europe atlantique étant alors le centre des échanges avec le reste du monde.
La guerre avec Gênes
La rivalité historique avec Gênes avait pour origine la concurrence entre les républiques maritimes pour le contrôle des routes commerciales avec l'Orient, et en Méditerranée. Si, avec Pise, la République de Venise réussit, à plusieurs reprises, à trouver des accords de partition de zones d'influence, avec Gênes, les rapports étaient moins cordiaux.
Au XIIIe siècle, les hostilités se limitaient à la guerre de course. Vers 1218, les républiques de Venise et de Gênes s'accordèrent pour mettre fin à cette situation, Gênes obtenant la garantie de la liberté de trafic vers les terres de l'empire oriental.
Le deux républiques s'affrontèrent violemment au cours de la seconde moitié du XIVe siècle pour la possession du monastère de San Saba, dans la ville syrienne de Saint-Jean-d’Acre.
Venise poursuivit la lutte pour la maîtrise des routes commerciales ; après une défaite à Portolungo (1354), les hostilités reprirent en 1376 pour la conquête de l'île de Ténédos, important nœud commercial à l’entrée du détroit des Dardanelles. Après des victoires alternées, la paix de Turin (1381) conclut, en apparence, la guerre de Chioggia : Ténédos ne fut remise à aucun des belligérants. En réalité, Gênes - qui n'avait pas réussi à chasser sa rivale du commerce avec l'Orient - se trouva engagée dans une période de luttes intestines qui compromit son indépendance. Venise, au contraire, réussit à maintenir un état de cohésion ; si elle ne gagnait pas la guerre, elle gagnait la paix. La chute de Byzance aux mains des Ottomans de Mehmed II (1453) révéla qui était la vraie puissance navale de la Méditerranée orientale, et contraignit les deux républiques maritimes à chercher d'autres voies de développement. Gênes la trouva dans la finance internationale, Venise dans l'expansion terrestre.
L'époque des villas vénitiennes
Au cours des dernières décennies du XIVe siècle et au début du XVe siècle, Venise, administrée par une petite caste militaire et des commerçants, réussit à conquérir l'entre terre italien, déplaçant ainsi son barycentre un peu plus vers l'occident.
À la suite de cette conquête, afin d'assurer un meilleur contrôle du territoire, de nombreux membres de la noblesse en prirent possession. L'épisode de Catherine Cornaro, veuve du roi de Chypre, est exemplaire : elle cédait à Venise, à perpétuité, l'île méditerranéenne et ses droits dynastiques ; en échange, la Sérenissime lui concédait le duché d'Asolo, afin qu'elle pût finir ses jours d'une façon digne de son rang de reine. Sous les collines asolones, la noble dame fit construire une fastueuse villa avec un parc, composé de plusieurs bâtiments et richement décoré suivant le goût de l'époque. La reine de Chypre y accueillit de nombreux écrivains et artistes.
Beaucoup d'autres familles patriciennes, à la fin du XVe siècle et pendant tout le XVIe siècle, s'installèrent dans les nouveaux territoires, menant une activité agraire, à la façon de véritables colons. C'est ainsi que naquit la villa veneta, formé d'un corps central - en général haut, mais de proportion raisonnable - destinée à accueillir le propriétaire et sa famille. Le noyau de l'habitation patronale disposait à proximité de dépendances pour les paysans, d'entrepôts pour les récoltes et de remises pour les outils.
Source
Amable de Fournoux, La Venise des Doges : Mille ans d'Histoire, Pygmalion, Paris, 2009
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