Saumur

 

 

                                                                   Le château de Saumur (façade sud)

                                                                   septembre du livres d heures du duc 

                                                                                       de Berry

 

La région est christianisée dès le IVe siècle par saint Martin de Tours, puis par saint Maur et saint Maurille. Les biographes de ces premiers évangélisateurs ( Grégoire de Tours, Fortunat ) citent les lieuxdits de Pocé, Gennes, Candes, toujours actifs, ou Carnona ( Chênehutte ), la capitale de la région, ou encore les villages, aujourd'hui bien déchus, de Cru et de Chavais. Mais Saumur n'appararaît toujours pas, du moins dans des documents clairs et indiscutables.

La trop longue préhistoire s'achève enfin avec les années 845-866, qui nous apportent sur la région cinq textes donnant un premier éclairage, encore bien vacillant. Ils permettent de constater la réalité locale de la " renaissance carolingienne ".

Grâce aux liens entretenus par une navigation plus active, la rive gauche de la Loire, largement défrichée, est bordée par un réseau de grands domaines, que les textes désignent encore sous le nom de « villas ». Cependant, l'unité économique de l'époque romaine est progressivement abandonnée. Le propriétaire garde une réserve domaniale en faire-valoir direct ; le gros des terres est divisé en petites exploitations, les manses, tenus par des familles de serfs. A côté, des « manses libres » sont cultivés par d'anciens propriétaires indépendants passés sous la « protection » du maître de la villa voisine, un puissant étroitement lié au souverain ou à ses comtes et parfois descendant des dignitaires de l'empire romain.

Les seigneurs laïcs ou les évêques sont mal connus. A l'inverse, les abbayes ont soigneusement sauvegardé leurs chartes, qui prouvent la forte implantation monastique dans notre région.

Le 21 octobre 845, la plus ancienne abbaye de l'Anjou, Saint-Maur de Glanfeuil, obtient du roi Charles le Chauve un ensemble de biens qui appartenaient jusqu'alors à l'un de ses fidèles. Dans le Saumurois, Saint-Maur reçoit dix manses dans la villa de la Mimerolle, avec une église, puis cinq manses à Anezon, un lieudit disparu situé vers l'embouchure du Thouet, également un manse dans la villa de Fenet et un autre à Pocé.

Plus en amont, les abbayes Saint-Serge et Saint-Aubin d'Angers sont dotées de terres à Champigny.

Surtout, les disciples de saint Florent , installés sur la colline du Mont-Glonne ( aujourd'hui Saint-Florent-le-Vieil ), s'implantent eux-aussi dans la région, à Pocé, à Saint-Hilaire des Grottes et peut-être aussi sur le site même de Saumur, mais ce point est toujours en discussion -

En tout cas, ces installations monastiques sont sans lendemain ; l'arrivée des Normands, qui attaquent le Mont-Glonne en 853, met fin à la renaissance carolingienne-

Le peuplement du Grand Saumur est d'abord périphérique et marqué par un fort contraste entre les deux rives de la Loire. La population, anciennement installée sur le plateau dominant le Thouet, se rapproche de la Loire à l'époque gallo-romaine, où la route des crêtes constitue un axe structurant.

 

La prise de Saumur par Foulques Nerra est suivie par un demi-siècle de conflits brutaux. La ville et ses environs constituent un précieux butin pour les vainqueurs, qui procèdent à la distribution des dépouilles. Le petit-fils de Foulques Nerra le reconnaît :
« A l'époque où le comte Foulques prit Saumur, un vaste transfert de biens toucha les habitants de ce lieu. Le comte, et, en fait, son fils Geoffroy «qui reçut la ville par don de son père, dépouillèrent les uns au profit des autres, selon leur bon plaisir »


Les seigneurs dévoués à Eudes de Blois sont dépossédés. L'abbaye de Saint-Florent, le plus grand propriétaire de la région, est spoliée d'une bonne part de ses terres et de ses droits. A leur place font irruption une poignée de fidèles des comtes d'Anjou, les Bourreau x, les Mange-Breton x, la famille Roinard x qui domine Saumur pendant plus d'un siècle, ou bien les Marcouard x, seigneurs éponymes du Coudray.


Le rattachement définitif de Saumur à l'Anjou ne ramène pas durablement la paix. Par exemple, en 1035, au cours d'obscurs combats, Othon, comte de Vermandois, enlève les ossements de saint Florent « et les transfère, presque au complet, à Roye ( aujourd'hui dans le département de la Somme ).


Saumur n'est plus menacé par les Tourangeaux, mais désormais par les Poitevins, avec lesquels les Angevins entretiennent des relations orageuses. Geoffroy Martel ayant répudié son épouse Agnès de Bourgogne, le fils d'un précédent mariage de cette dernière, Guillaume VII Aigret, comte de Poitiers, veut reprendre Saumur, que sa mère avait reçu en douaire. Il attaque le comte d'Anjou en 1058 ; il l'enferme dans Saumur et l'y assiège, en entourant la place de retranchements. Mais, frappé par la dysenterie, il décède au cours des opérations «-


Outre ces guerres locales, d'autres indices révèlent la dureté des temps. Des famines, signalées en 1042-1044, puis en 1085, sont suivies par une pénurie de sel en 1109. La population tremble de peur quand passe la comète de Halley en 1066 -


Pour les humbles, cette période d'insécurité se traduit par une aggravation de leur condition. Alors que l'esclavage était en train de disparaître, des paysans libres deviennent serfs volontaires : au prix de leur liberté ( d'ailleurs fort relative ), ils sont assurés de recevoir une terre, ils sont dispensés de service militaire et ils se sentent mieux protégés. Ainsi, Renoul le pêcheur, réduit à la misère, offre deux de ses enfants à saint Florent . Ces enfants deviennent des serfs du saint patron de l'abbaye ; ils appartiennent à une catégorie particulière, et restent au monastère ; ils y deviennent souvent des ministériaux, des serviteurs chargés d'une fonction précise, parfois importante. L'opposition liberté/servitude est donc un peu simpliste
Dans ces périodes difficiles, les liens familiaux se resserrent : les actes sont garantis par tous les membres de la famille, renforcés souvent par des parents collatéraux


En 1062 meurt Adélaïde la Teutonne, qui, veuve du comte Geoffroy Martel, tenait Saumur en douaire ; son neveu, Geoffroy le Barbu, qui guettait ce moment, met aussitôt la main sur la cité et, grâce à des donations se fait accepter par l'abbaye de Saint-Florent.


Un violent conflit, dont l'enjeu est le titre comtal, l'oppose à son frère cadet, Foulques le Réchin. Dans les premiers mois de l'année 1067, ce dernier se rend maître de Saumur avec la complicité de seigneurs locaux ; il y installe sa capitale provisoire ( alors qu'Angers semble fidèle à Geoffroy le Barbu ) ; il y rend la justice et surtout il y reçoit des appuis de poids : Robert le Bourguignon, un cousin germain du roi de France ; l'abbaye de Saint-Florent ( à condition de restituer les biens confisqués par son grand-père en 1026, en particulier l'ancienne abbaye, qui devient le prieuré du Château ) ; enfin, le cardinal Etienne, légat du Pape, qui, venu à Saint-Florent en compagnie de nombreux évêques, lui décerne le titre de comte dans une notice établie le 11 mars 1067.
Cette guerre cruelle entre deux frères ennemis ( qu'on a pu comparer aux Atrides ) met en évidence la place désormais importante que tient Saumur, devenu la deuxième capitale de l'Anjou.


Elle manifeste surtout l'omnipotence du clergé, qui fait et défait les comtes, qui impose la paix de Dieu. Cependant, la trêve de Dieu, interdiction de combattre les jours de fêtes religieuses n'est jamais citée dans le Saumurois.
Seule grande abbaye de la région Saint-Florent est le lieu des délibérations et des décisions essentielles. L'Eglise s'est affranchie de la tutelle des laïcs.

 

Geoffroy ( 1128-1151 ) et Henri II (1151-1189 ) Plantagenêt, bâtisseurs du vaste ensemble anglo-angevin  et personnages d'envergure ont beaucoup fait pour le Saumurois. Pendant un demi-siècle, la région connaît une période de paix relative et des conditions propices à sa croissance. Des services comtaux plus cohérents, et toujours issus de la fonction judiciaire, se mettent en place.


En conséquence, les pouvoirs des petits seigneurs locaux sont bridés. Ces derniers s'agitent, et, entraînés par les Berlay x de Montreuil, ils se révoltent, en 1124, puis en 1149-1151, où la région est quadrillée par de nouvelles forteresses comtales et où le château de Montreuil est rasé, à l'exception de quelques pans de murs qui rappelleront son châtiment.


Une autre cause de l'essor de la région pourrait être l'attachement particulier que lui porte Henri II. Le roi séjourne à Saumur et y tient sa cour à maintes reprises ; il y prend des décisions capitales pour l'avenir : au moins dix chartes promulguées à Saumur ou à proximité, dans la prée de Saint-Florent
Enfin, la reine Aliénor d'Aquitaine, devenue veuve, séjourne souvent dans l'abbaye de Fontevraud et y organise le cimetière des rois.

De nombreuses routes convergent vers les gués et les bacs de Saumur, quatre grandes routes au sud de la Loire et quatre au nord. Cela suffit à expliquer le succès du marché du samedi et l'essor des deux foires annuelles. Les faits sont bien établis, mais des problèmes de localisation méritent des développements.

Les foires ne peuvent s'imposer que si la traversée du fleuve est durablement améliorée. Traversée d'un fleuve ou de deux fleuves ? Un vieux problème d'historiographie locale doit être, une fois encore, abordé...
En 1162, le roi Henri II Plantagenêt constate l'achèvement d'un nouveau pont. Même s'il s'agit d'un ouvrage léger et tout en bois, le fait est d'importance, car c'est la seconde traversée de la Loire en Anjou. L'affluence commerciale qui en résulte a sûrement dynamisé la ville et a fixé la forme étirée de son plan.
En outre, une reconstruction complète dans les années 1265-1278 met en place de nouveaux ponts de pierre, qui sont encore en assez bon état à la fin du Moyen-Age.

L'ouverture de la ligne de ponts n'a pas fait naître la fonction commerciale de Saumur, qui lui est antérieure, mais qui a tiré profit d'un passage plus aisé et de péages fort bas. Les marchandises qui traversaient sur les bacs voisins se sont vraisemblablement détournées vers Saumur. Il est sûr en tout cas que la cité de Montsoreau est désormais stagnante et que le bac des Tuffeaux ne fait pas naître d'agglomération.
A l'inverse, une multitude d'indices permettent d'affirmer que la ville de Saumur connaît une extension spectaculaire au cours du XIIe siècle, et cela selon deux axes opposés.


Désormais, une longue façade bâtie domine la rive sud du fleuve. Au centre, le quartier Saint Pierre est le type même du faubourg castral, né à l'entrée de l'enceinte du Boile et rejoignant la Loire : la construction du pont est venue renforcer son rôle de liaison. L'église Saint-Pierre est citée en 1122- A deux reprises également à cette époque sont évoqués des chanoines de Saint-Pierre, ce qui atteste de l'importance de cette église.
A descendre le fleuve, entre les deux centres d'affaires, la Bilange et les halles du Chardonnet, pousse un quartier consacré au négoce et placé sous la tutelle de saint Nicolas, le patron des mariniers et des commerçants. En 1146, l'apparition de l'église Saint-Nicolas de la Rive ) est probante, et sa localisation prouve que le " faubourg des Bilanges " est déjà constitué autour de ses trois rues anciennes.


A remonter la Loire, des habitants de Fenet apparaissent à plusieurs reprises, sans qu'on puisse apprécier la densité de ce quartier, réduit à une rue unique et construite souvent sur un seul côté. Mais elle est surplombée par des habitations troglodytiques citées sous le nom de "roches".
Dans le sens contraire et s'étirant suivant l'axe de la traversée, l'habitat se densifie dans l'île d'Offard, déjà baptisée " quartier des Ponts ", et peut-être dans l'île Neuve.
A l'autre extrémité, des maisons bordent les trois voies reliant Nantilly au nouveau centre, les rues des Hautes et Basses Perrières et la rue de la Chouetterie.


Ces indices sont, à vrai dire, ténus, mais ils sont confirmés par des implantations ecclésiastiques, qui caractérisent une importante cité. Depuis le début du XIIe siècle, existe pour les malades un Hôtel-Dieu situé à l'emplacement de l'hôpital de la rue Seigneur, mais s'ouvrant sur l'actuelle rue Pascal ; il est tenu par des frères de Saint Augustin -A l'écart de la ville, près du pont Fouchard, un lazaret accueille les lépreux, sa chapelle Saint-Lazare est citée dans la bulle d'Urbain III de 1186.


Des ordres militaires installent des commanderies à la fin de notre période : les Templiers qui disparaissent très vite ê(14) et les Frères de l'Hôpital Saint-Jean de Jérusalem ( plus tard, ordre de Malte ), qui aiment s'implanter à l'entrée des ponts et qui construisent la chapelle Saint-Jean.
Enfin la meilleure preuve de l'expansion de la ville est la construction ou la reconstruction d'églises aux vastes proportions.

En permanence, un important chantier religieux est en cours dans la région. Pendant ce même siècle est reconstruite en entier l'abbaye de Saint-Florent. Sans oublier quelques réalisations plus modestes et trop souvent oubliées : la première église de Bagneux, le choeur de Saint-Lambert ou la chapelle du prieuré d'Offard.
Cependant, nous ne savons rien de précis, ni sur les organisateurs de ces nombreux travaux ( l'abbé de Saint-Florent, curé primitif de Saumur, a forcément joué un rôle ), ni sur les architectes et leurs compagnons, ni sur les dates précises des réalisations. Le tuffeau, matériau désormais unique, à l'exception des soubassements en grès et en silex, provient du sous-sol de la ville, surtout des carrières s'ouvrant sur les deux rues des Perrières. La maison de Dieu est désormais toujours en pierre : les habitants vivent sans doute en grand nombre dans des demeures en bois et en torchis, mais le tuffeau est d'emploi si aisé qu'on constate l'existence d'une architecture civile en pierre plutôt fournie.
L'histoire comparative permet seule d'évoquer les grandes étapes artistiques de ces constructions religieuses, pour l'essentiel achevées en 1220 ( voir dossier ). Au cours des trois siècles suivants, les grands travaux seront désormais consacrés aux bâtiments civils ou aux fortifications.


Ce même XIIe siècle marque une étape décisive dans la conquête de l'immense marécage qui s'étale entre la Loire et l'Authion. Depuis la préhistoire, quelques groupes humains se sont installés sur les montils, les buttes s'élevant au-dessus des crues ordinaires.
A partir de l'an mil, des habitants en nombre croissant défrichent et cultivent le Val d'Anjou, tout en protégeant leurs villages par des turcies -
Vers 1166-1168, le roi Henri II vient sur place constater « les maux et les dommages causés par la Loire ». Sans le dire explicitement, il ordonne d'édifier une levée continue le long de la Loire angevine et tourangelle.
Les résultats sont spectaculaires : à la fin du Moyen Age, la Vallée saumuroise est devenue un immense jardin entretenu par une population exceptionnellement nombreuse.


Même si la transformation est moins impressionnante, de l'autre côté de la Loire, les coteaux entourant la ville présentent des signes incontestables de prospérité à partir du XIIe siècle.
Le fait majeur est le développement d'un vignoble spécialisé, sous l'impulsion des moines de Saint-Florent et des bourgeois de la ville. Les premières exportations lointaines apparaissent. Cette nouveauté grosse de promesses appelle d'amples développements.
D'autres cultures apparaissent aussi : l'avoine, citée en Anjou à partir de 1129 ; le lin et le chanvre, souvent présents. Les grandes forêts ont disparu des environs immédiats de la ville.
Les terres sont désormais mises en valeur par des petits tenanciers libres. Des colliberts sont évoqués pour la dernière fois en 1148 ; le servage disparaît peu après, rapidement sur les terres des seigneurs laïques, plus lentement dans les domaines des abbayes, qui traitaient mieux leurs serfs, mais ne se pressent guère de les libérer. En tout cas, les terres saumuroises sont en avance. En Touraine, un serf apparaît encore en 1294  Et la Franche-Comté en comptait toujours à la veille de la Révolution.


Le réseau actuel de nos villages et de nos hameaux est alors en place- Dampierre est déjà une paroisse , qui passe sous le patronat de l'abbaye d'Airvault vers 1102-1104. Non loin, deux moines habitent le prieuré de Saint-Vincent.
Curieusement, la région de Bagneux, la plus anciennement peuplée, semble stagner. Le nom apparaît seulement en 1087, l'église paroissiale en 1123 . Le village se réduit à quelques maisons dépendant de la seigneurie de Brézé.
L'ancien village de Pocé vivote ; son seigneur, qui possède également la Mimerolle, est un vavasseur qui dépend de l'abbé de Saint-Florent. Non loin, Verrie n'est cité qu'à cause de son prieuré. Les rives du Thouet ne semblent plus guère recherchées.



Dans quelle mesure ce décollage, d'ailleurs inégal, est-il freiné par les taxes multiples qui frappent les vignes et les vins, les marchés et les foires ou les marchandises circulant sur les voies conduisant à la ville ?
Effectivement, les péages sont partout. Si l'on s'en tient à l'axe fluvial, vers l'amont, des tonlieux sur la circulation par terre et par eau sont perçus à Montsoreau, puis à Candes. Vers l'aval, à Saint-Maur, la taxe prélevée sur la voie d'eau revient à l'abbaye, alors que le comte d'Anjou met à contribution le trafic routier. A Saumur même, un double péage pèse sur le pont : sur le tablier, Saint-Florent prend des droits sur les marchands étrangers à la ville ; sur l'eau, des agents du comte taxent les bateaux ( les moines de Marmoutier ont obtenu l'exemption du quart de ce tonlieu ).


Les sommes réclamées sont toutefois minimes. Des historiens, comme Robert Fossier, estiment que ces péages, sûrement exaspérants et souvent injustifiés - car ne correspondant à aucun service -, n'ont guère paralysé le commerce.
Plus sclérosante est la pression progressive exercée par les deux grandes abbayes qui encadrent la ville. Nous avons déjà présenté l'importance de " Saint-Florent de Saumur " «
Vers 1099 apparaît l'abbaye de Fontevraud : abandonnant l'esprit de renoncement prôné par Robert d'Arbrissel, elle devient une puissance montante dans la région et opère d'importantes ponctions financières sur la ville de Saumur.


Si la noblesse terrienne décline, étouffée sous la masse des deux grandes abbayes, une bourgeoisie ´ urbaine s'affirme et obtient un statut particulier. Voici quelques étapes significatives :


- En 1062, Geoffroy le Barbu proclame que tous, bourgeois et paysans ( burgenses et ruricolas ), lui doivent le service d'ost et de chevauchée, que nul rachat n'en sera permis, mais il ajoute : « sauf pour ceux qui pourront par de l'argent fournir les vivres à l'armée » ; cette exemption a sûrement été obtenue par des marchands influents de Saumur.


- En 1038, les " hommes de Saumur " rachètent le droit de banvin.


- "Bourgeois et chevaliers" s'associent pour construire le premier pont de bois, un peu avant 1162.


- Puis, à partir de 1264, "les bourgeois " choisiront un délégué qui contrôlera la construction des arches de pierre.


Il existe donc bien des organisations locales de notables qui collectent des fonds. Prennent-elles la forme de confréries pieuses, à l'imitation de celles qui pourvoient à l'entretien de l'Hôtel-Dieu et du lazaret ?
Quelle est leur marge d'autonomie ? Les historiens libéraux du XIXe siècle, comme Coulon, ont cru que dès cette époque, les Saumurois, ou plutôt les couches dirigeantes de la ville, avaient conquis une autonomie municipale, à l'instar des communes du Nord. Il n'en est rien. Le prévôt et ses agents, le commandant du château et ses chevaliers, l'abbesse et l'abbé maintiennent les Saumurois sous une stricte tutelle ; dans l'Anjou, le Maine et la Touraine, les communes jurées ont toutes été brisées, au Mans par exemple.


Même étroitement contrôlées par les autorités seigneuriales, ces organisations locales apportent le sentiment d'appartenir à une communauté urbaine. Saumur n'est plus un agrégat de quartiers aux coutumes diverses, mais « bourgeois et habitants, tant riches que pauvres ») ont des porte-parole auprès des autorités.
Les villages périphériques sont encore moins structurés. Un procès tranché en 1246 en apporte la preuve : les habitants de Saint-Lambert, Saint-Martin et Villebernier avaient demandé à être exemptés des péages sur les ponts de Saumur ; le bailli du roi en Anjou et au Maine, considérant que la multitude des paroissiens ne pouvait comparaître aux audiences, charge un de ses lieutenants de convoquer la communauté des habitants, qui éliront quelques mandataires ayant pouvoir pour les représenter au procès . Il n'existe donc pas encore de structure de paroisse, ce sont les agents royaux qui provoquent l'élection de délégués, et cela pour un objet bien circonscrit.

 

Les conflits permanents qui marquent le XIe siècle ) expliquent le renforcement de la place de Saumur.
Le mur du Boile entoure la colline du château. Les pans de murs subsistant et des plans anciens m'ont permis de le cartographier avec précision, tout en demeurant plus évasif sur son histoire.
Curieusement, alors que c'est le coeur du pouvoir local, nos renseignements sur le sommet de la colline se ramènent à quelques éléments, dont voici le résumé provisoire :


 Un prieuré regroupant quatre moines a succédé à l'abbaye de Saint-Florent du Château et aux chanoines installés par Geoffroy Martel, qui sont accusés par l'Historia d'avoir bouleversé les lieux. L'espace du prieuré est progressivement réduit. Les comtes d'Anjou ont d'abord accaparé son jardin. Au terme de cette évolution, quand le prieur ne réside plus, l'établissement se réduit à l'église, à un petit cloître sur la façade de cette dernière et à un logement jouxtant la porte de la Barre.


Cet espace forme une cour particulière protégée par l'ancienne enceinte des comtes de Blois. La porte de la Barre en garde l'accès


3) La grande salle d'apparat, l'aula, dans laquelle les hauts seigneurs rendent la justice, président leur cour ou donnent des fêtes, est le seul témoin local du pouvoir ( qui est nomade ) et l'orgueil des résidences comtales. L'aula de Saumur est citée après 1082 : Foulques le Réchin y préside un plaid, siégeant sur des degrés de pierre-
Par comparaison avec les aulas des châteaux comtaux de Tours et d'Angers, d'après un premier repérage archéologique qui a révélé d'élégantes arcatures, je situe cette grande salle le long du mur sud de la caserne Feuquières- Elle est souvent dénommée " la salle du baile " et Macé Darne l'évoque à plusieurs reprises, en la localisant hors du donjon.


4) Surplombant le site, apparaît un puissant donjon aux murs épais de 2,90 m et très élevé ( peut-être 25 mètres - le mot " donjon ", dérivant de " dominium ", est bien plus expressif que la formule " tour maîtresse ", actuellement imposée aux archéologues ) . La nouvelle tour est flanquée de trois contreforts au nord-est et au sud-ouest, de quatre sur ses flancs nord-ouest et sud-est ; ceux qui sont situés face à la Loire atteignant une épaisseur d'un mètre trente. Les textes sont muets sur cette construction. Emmanuel Litoux la fait plutôt remonter vers le milieu du XIe siècle et en attribuerait la paternité à Geoffroy Martel, qui, selon les chroniqueurs, a renforcé son domaine du Saumurois. Si l'on veut examiner des dates plus tardives, il faut recourir à des analogies. Par sa forme, la tour est proche du donjon de Moncontour, dont l'histoire est mal connue. A l'inverse, le destin du château de Montrichard, dépendant aussi des comtes d'Anjou, peut donner des pistes ; une tour de bois y a longtemps fait office de donjon ; entre 1110 et 1128, Foulques le Jeune la remplace par la tour actuelle. Or, ce même Foulques le Jeune guerroie souvent dans le Saumurois contre ses vassaux révoltés, notamment en 1109 et en 1124.

Connaissant les soudaines rébellions des seigneurs de Montreuil et de Doué, il doit disposer d'un appui solide, qu'une minuscule garnison peut tenir en permanence. Il doit aussi faire mieux que ses vassaux : les châteaux du Moyen Age ont un rôle psychologique tout aussi important que leurs capacités défensives.
Bâti au plus tard dans le premier quart du XIIe siècle, le donjon existe sûrement en 1151, lorsque Geoffroy le Bel mate Giraud II Berlay et, selon une chronique, le fait jeter dans la prison du bas de l'oppidum de Saumur ( il s'agit probablement de l'actuelle salle souterraine, qui était sans ouvertures, les seigneurs habitant au premier étage ). Cette tour maîtresse avait été emmottée ; dans les fouilles des années 2004-2007, Emmanuel Litoux a constaté l'existence de remblais de terre sur son côté sud.


 Quand une armée est réunie ou une fête donnée, une cuisine géante permet de sustenter les participants. Cette cuisine de type monastique, carrée à sa base, apparaît avec cinq cheminées visibles sur la miniature des " Très Riches Heures " ; elle est aussi connue par la redevance d'un muid de vin due au prieur du château Il est tentant d'associer cette cuisine à celles, très comparables, de Fontevraud et de Saint-Florent, qui sont édifiées vers 1160-1200
Avec ces nouveaux aménagements, la place de Saumur est revigorée et peut tenir un siège, ce qui ne va pas tarder.


Henri II doit sans cesse faire face aux révoltes de ses fils et aux intrigues de son épouse, Aliénor. En 1175, il « renforça ses châteaux d'Anjou par des gardes et des vivres », nous dit Benoît de Peterborough. Depuis l'hiver de 1188, le vieux roi, malade, séjourne dans la région, aux prises avec Richard Coeur de Lion ; le 2 juillet 1189, à Saumur, il entame une négociation, mais il meurt peu après à Chinon.
Dans les luttes confuses qui suivent, Saumur est une place recherchée. Le sénéchal d'Anjou, Robert de Turneham, tient la ville et est fidèle à Richard Coeur de Lion. Après la mort de ce dernier (1199), le sénéchal, désemparé et conseillé par la reine Aliénor, remet Saumur à Jean sans Terre, qui aussitôt la donne en douaire à sa nouvelle épouse, Isabelle d'Angoulême.
Le domaine des Plantagenêts se décompose et va tomber comme un fruit mûr.




Les violents conflits familiaux qui déchirent les Plantagenêts et ensuite, les forfaits de Jean sans Terre donnent la part belle au roi Philippe Auguste, qui s'empare de Saumur, apparemment sans coup férir, en avril 1203. Ce passage définitif dans la mouvance directe des Capétiens constitue une étape essentielle.


Les limites du comté d'Anjou sont devenues incertaines depuis les conquêtes fulgurantes des siècles précédents« Les terres annexées par les rois de France seront-elles restructurées selon les limites traditionnelles des pagus gallo-romains ? Diverses décisions donnent à penser que Philippe Auguste, Louis VIII, puis Louis IX ont projeté de faire naître une nouvelle entité regroupant la prévôté de Saumur avec la sénéchaussée de Loudun, l'ensemble dépendant de Tours et non plus d'Angers, qui ne conserverait que la partie occidentale de l'ancien comté. Cette période aux structures fluctuantes dure jusqu'en 1246.


Pendant cette période, les guerres se poursuivent, et sans cesse sur deux fronts. De même qu'aux siècles précédents, Angers est la place anti-bretonne et Saumur un verrou contrôlant la route du Poitou et de l'Aquitaine.
Après avoir repris Angers sur les Bretons de Pierre Mauclerc, la reine Blanche de Castille transforme la ville en une place impressionnante : un château pouvant accueillir une armée entière et renforcé par dix-sept tours, une enceinte urbaine longue de 3,8 km, gardée par sept portes fortifiées. L'ensemble de ces travaux est terminé dès 1242.
Le renforcement de Saumur est moins spectaculaire. Toutefois, dans le premier tiers du siècle, l'ancien donjon roman est entouré par une courte enceinte flanquée de quatre tours rondes.


Ces premières années du siècle correspondent à l'entrée définitive de Saumur dans l'orbite capétienne. En suivant le goût actuel pour l'histoire des mentalités, nous allons chercher à savoir comment les Saumurois ont accueilli leurs nouveaux maîtres.
Sûrement sans enthousiasme pour les deux grandes abbayes, très liées aux Plantagenêts ; beaucoup mieux par les seigneurs de la région. Mais au cours du siècle, l'habileté des rois ( tous intelligents, à l'exception de Philippe le Hardi ) et la loyauté de leurs représentants locaux ont entraîné l'adhésion des populations locales : une série d'indices ténus permet d'avancer que les Saumurois se sont sentis français à partir du XIIIe siècle, ce qui explique leur attitude pendant la guerre de Cent Ans.

Jusqu'ici, parmi la classe dominante, nous n'avons guère rencontré de ces seigneurs vivant selon l'idéal du chevalier chrétien, ne combattant que pour des causes justes et défenseurs de la veuve et de l'orphelin, tels que nous les présentent l'Eglise médiévale ou les historiens légitimistes du XIXe siècle. Ils apparaissent enfin avec la nouvelle dynastie, avec ses croisés, avec ses agents apparemment équitables, ou en tout cas mieux contrôlés.
Une des plus célèbres manifestations de cette société chevaleresque est la fête donnée par Louis IX en l'honneur de son frère Alphonse de Poitiers, adoubé à Saumur en juin 1241. A la condition toutefois de bien saisir la signification de cette imposante cérémonie, baptisée " la Nompareille "´
Parler de chevalerie amène à évoquer les troubadours, sans pour autant surévaluer l'importance de cette civilisation qui reste marginale. Le Saumurois a son troubadour, Thibaud de Blaison, seigneur de ce dernier lieu et de Mirebeau, et aussi sénéchal du Poitou. En relations avec Thibaud de Champagne, il nous a laissé treize chansons célébrant la nature et l'amour courtois, et jamais la guerre ( † 1229 ).



En mai 1246, Louis IX accorde à son plus jeune frère, Charles, l'apanage de l'Anjou et du Maine ´(3), selon les dispositions du testament de son père. La province est donc clairement réunifiée et réorientée vers le nord, tout en reprenant une certaine marge d'autonomie. Cette pratique des apanages a trouvé des défenseurs affirmant qu'elle aurait adouci l'intégration de provinces nouvellement conquises. Ce n'est guère convaincant pour l'Anjou. Dans la réalité, instruits par les révoltes des siècles précédents, les rois ont avant tout cherché à calmer les impatiences des frères puinés, à une époque où le principe d'indivision du royaume était encore contesté.
Cela d'autant plus que Charles 1er d'Anjou est un personnage remuant, débordant d'ambition et d'audace . Il se lance, lui et ses successeurs, dans de grandes aventures italiennes et orientales, grands rêves qui vont aussi hanter la seconde Maison d'Anjou.


Parmi ces princes toujours absents, certains suivent attentivement la vie de leur comté, comme Charles 1er, qui échange une correspondance quasi quotidienne sur les affaires d'Anjou . L'apanage connaît alors une période de réelle autonomie, autant en raison de la forte personnalité de Charles que de la médiocrité du nouveau roi de France, Philippe III le Hardi. Une administration commune gère alors l'Anjou et le Maine, pratiquement unifiés.
Les choses changent avec les princes suivants qui se désintéressent des affaires françaises, s'en tenant à quelques nominations essentielles. Le roi Philippe le Bel, ses légistes et ses officiers font alors la loi dans les deux comtés et continuent de les intégrer dans le domaine capétien.


Vu de Saumur, le bilan des comtes apanagistes s'avère bien décevant : les terres angevines envoient de fortes sommes pour financer leurs expéditions lointaines : ainsi, pour les années 1271-1275, 95 000 livres tournois au bas mot sont fournis par l'Anjou et le Maine ; également, en 1290, Charles II le Boiteux reconnaît une dette de 1410 livres contractée par son père et ses gens auprès des religieux de Saint-Florent.
Dépenses sans résultats durables : la dureté des Angevins entraîne, en 1282, le massacre des Vêpres Siciliennes, qui sonne le glas de leur domination sur le sud de l'Italie. Les autres conquêtes sont sans lendemain. De ces aventures méditerranéennes, il ne survit que des titres ronflants, comme le titre, acheté, de roi de Jérusalem.

L'Anjou n'envoie pas seulement des capitaux : des hommes, surtout des cadets de famille, partent en nombre tenter leur chance en Italie méridionale. Parmi eux, deux membres de la famille d'Avoir et Jean Payen ( probablement saumurois ) font partie des chevaliers de Charles 1er. Thibaud de Saumur x atteint une certaine renommée en qualité d'architecte et maître d'oeuvre des rois de Sicile.
Dans les longues listes de croisés n'apparaît aucun combattant saumurois, mais seulement un archevêque, diplomate et administrateur, Gilles de Saumur, dit Gilles de Tyr x, qui devient le garde des sceaux de Saint Louis.
Moins aventureux, les pèlerins de l'Ouest se rendant à Saint-Jacques de Compostelle peuvent passer par Saumur. Selon d'anciennes cartes, une route secondaire partant de Caen rejoint la ville, via Le Mans. L'entrée nord serait jalonnée par la chapelle Saint-Jacques, construite à la Croix-Verte ( mais qui n'apparaît qu'au XVe siècle ) ; ensuite, un hébergement serait offert au lazaret, près du Pont-Fouchard «et, en cas de maladie, dans l'hôpital des Passants installé dans l'ancienne maison de Gilles de Tyr. Le trajet se poursuit vers Loudun pour rejoindre le grand camino francés à Poitiers. Tel est l'itinéraire théorique.



Les foires demeurent très fréquentées, au point que leur gardien, Pierre Dorée, juge les halles d'Henri II trop petites : il projette de reconstruire à neuf des halles voisines et en espère un revenu supplémentaire de 60 livres par an -
Saumur est aussi une place financière, ce qui nécessite la présence d'une active communauté juive, à une époque où les chrétiens ne peuvent pratiquer le prêt à intérêt. Une liste établie vers 1233 énumère 30 prêteurs juifs, dont quelques femmes, installés à Saumur
Ces usuriers, Charles 1er tente de les mettre en concurrence avec des marchands italiens qu'il autorise à ouvrir une maison de change et à prêter de l'argent. Les suites immédiates de cette initiative sont inconnues ; les suites lointaines sont catastrophiques : en 1289, Charles II brise toute activité financière en expulsant hors d'Anjou les Juifs, et aussi les Lombards, les Cahorsins et tous ceux qu'on peut qualifier d'usuriers.
Le dynamisme de la ville a sûrement souffert de cette mesure d'intolérance. Désormais, seul l'abbé de Saint-Florent peut prêter ses capitaux, bien sûr sans intérêt apparent, mais contre remise d'un gage.

Les comptabilités du temps, même fragmentaires, montrent l'alourdissement des prélèvements publics &(10). Outre le revenu des terres et des péages comtaux, la justice est d'un bon rapport. Elle est rendue au pénal par un sous-bailli, qui représente à Saumur le sénéchal d'Anjou. Au moins quatre fois par an, les assises jugent en appel les causes tranchées par un officier seigneurial ou par un juge comtal de rang inférieur ; elles infligent surtout des amendes, qui finalement donnent un produit élevé : pour la seule journée du lundi 7 octobre 1325, leur total s'élève à 237 livres, 17 sous, 6 deniers -


La châtellenie de Saumur, c'est-à-dire, l'ensemble des revenus liés au pouvoir et à la justice, représente un montant élevé : quand Philippe de Valois la constitue en douaire pour son épouse en 1313, il lui garantit une rente d'au moins 5 000 livres tournois
Du côté des dépenses, les principaux débits n'ont rien de commun avec les charges de service public d'un Etat moderne. La prévôté ( une justice inférieure ) verse d'importantes rentes annuelles à quelques grands barons du voisinage qui ont prêté hommage-lige au roi de France «-En outre, des sommes importantes, nous l'avons vu plus haut, partent financer les entreprises italiennes des princes apanagés.


Le circuit des richesses ne correspond plus au schéma classique du premier âge féodal, les paysans alimentant directement leurs seigneurs et leurs clercs. Désormais, pour Saumur et ses environs, les campagnes, en général prospères - à part un hiver rigoureux en 1235 et une famine l'année suivante - sont ponctionnées par les bourgeois de la ville, par les agents du comte résidant à Saumur et par les deux grandes abbayes. C'est ensuite la ville, qui, à partir de taxes multiples, entretient le monde princier et aristocratique. Egalement, les clercs ne gardent plus l'intégralité des revenus de leurs terres et de leurs dîmes, ils sont obligés de consentir des décimes au trésor royal.


Saumur a connu un" beau XIIe " débordant d'initiatives et de réalisations riches d'avenir. Le XIIIe assimile et consolide tout au plus ces nouveautés. Dans les années 1265-1278, le grand pont de bois est entièrement reconstruit en pierre par l'abbaye de Saint-Florent. Mais c'est le seul grand chantier du siècle. Pas d'églises nouvelles passé 1220, pas d'éclosion de nouveaux faubourgs, pas de nouvelle enceinte urbaine comme en construisent alors les grandes villes«
Tout au plus peut-on discerner un renforcement de la densité urbaine. Jusqu'alors, les actes localisaient les maisons en référence à de grands ensembles, comme " les Bilanges " ou " le bourg de Nantilly ". Au XIIIe siècle apparaissent les noms d'îlots minuscules qui résultent d'un découpage des quartiers précédents : la Cendrerie, les Hautes et les Basses Perrières, le Bourdigal, l'île de la Poissonnerie, la Bretonnerie ( actuellement, avenue Courtiller ). Une maison située " sur les ponts " est dans l'île d'Offard «
Ces minuscules quartiers se limitent à une rue principale et à quelques ruelles adjacentes. C'est déjà une terminologie de grande ville et des noms individualisés de grandes rues peuvent apparaître «
Autres indices : quelques loyers nous sont sont parvenus et ils semblent lourds : ainsi, six livres et demie pour un ensemble de deux hôtelleries. Un registre de censives parle à plusieurs reprises de maisons neuves au faubourg de Nantilly-


Enfin, les vestiges archéologiques de constructions civiles des XIIIe et XIVe siècles fournissent d'autres indices. Une conférence novatrice de Pierre Garrigou Grandchamp apporte des éclairages inédits sur les édifices civils locaux avant la Guerre de Cent Ans. Elle dresse un corpus de 30 bâtiments existants ou scientifiquement analysés. Ils sont construits en tuffeau, preuve que le bois n'est pas aussi omniprésent qu'on l'affirmait jadis. « Le type des maisons saumuroises des XIIe, XIIIe et XIVe siècles était donc un édifice bâti en pierre de taille, à un seul corps de logis barlong, comportant un étage et une cave ; il dispose un pignon en front de rue, aligné avec ceux des maisons contiguës et plutôt large ( la majorité mesure plus de 6 m de front ). » La présence de caves voûtées constitue une caractéristique notable ; dans trois cas, ces caves sont en liaison directe avec la rue, elles ne seraient donc pas à seul usage domestique, mais joueraient un rôle économique extérieur.


Le secteur le plus densément bâti couvre l'actuelle place Saint-Pierre et ses abords et s'étend vers le sud jusqu'à la rue Lecoy ( figure 5a ). Cependant, des vestiges sont observés sur les deux grands axes de développement de la ville, depuis Nantilly jusqu'à la rue Juive, depuis les Halles, situées auprès du Chardonnet, jusqu'à la rue Raspail. Dans la plupart des cas, les altérations profondes subies par les édifices laissent ouverte la question de leur destination : des résidences familiales, plutôt de familles de notables, ou bien, bâtiment à destination publique, comme je le crois pour l'aumônerie, le grenier à sel ou les écuries ducales.


La Guerre de Cent Ans débute en théorie en 1337, mais les troupes anglaises n'entrent en Anjou qu'en 1342. Il s'ensuit un bon siècle de combats, d'insécurité et d'épidémies . Reconnaissons toutefois que sont d'abord visés les Ponts-de-Cé et Angers ; Saumur et ses environs immédiats demeurent longtemps en marge de la guerre et semblent peu touchés par la grande épidémie de peste noire de 1348-1349.
La guerre se rapproche à partir de 1360 et Saumur passe au coeur des combats dans les années 1369-1372. Les événements militaires s'espacent ensuite, mais le climat d'insécurité demeure permanent-


Au cours des crises, Saumur s'est avérée une place solide, parfois entourée d'ennemis, mais jamais méthodiquement assiégée. D'abord parce qu'elle a reçu d'importants renforts de troupes, mais surtout parce que ses fortifications viennent d'être sérieusement consolidées. L'ancien mur du Boile, qui n'encerclait que l'espace non habitable entourant le château, est désormais doublé par une nouvelle enceinte entourant le coeur de la ville ancienne et contrôlant l'entrée des ponts.
Ces ponts eux-mêmes sont renforcés, ainsi que toute la périphérie de la ville...
Au total, c'est un ensemble fortifié impressionnant  tout neuf et parfois inachevé, qui fait face aux Anglais et à leurs amis -Les sources sont rares sur les circonstances de ces travaux, mais le résultat est incontestable.


Outre l'effort financier, qui sera étudié au chapitre suivant, les habitants doivent aussi payer de leur personne. En 1368, Pierre d'Avoir, sire de Château-Fromont, chambellan du duc Louis 1er et son lieutenant à Saumur, réorganise le service de la milice urbaine. Ce devoir est dû par tous les "chefs d'ostels" de 16 à 60 ans. Les notables, qui sont les mieux armés, sont commis à la surveillance des portes, les autres bourgeois assurent des tours de garde sur les remparts, effectuent des rondes nocturnes ou se tiennent dans un poste de réserve, formant l'arrière-guet.
La petite troupe est commandée par un soldat de métier, le capitaine de la ville. Cet office a été généralisé en 1317 par Philippe V le Long et offre une charge honorable à des fils cadets de grande famille ; à Saumur, en 1364, il est tenu par Hues ( ou Hugues VI ) du Bellay.
Les habitants de la ville close et de chacun des faubourgs prennent le service à tour de rôle, sous la direction d'un capitaine de quartier. On peut évidemment sourire en pensant à La Ronde de nuit ou à La Kermesse héroïque ; c'est se tromper d'époque : en cette période d'insécurité, le service est strictement exigé, chaque bon bourgeois doit passer une nuit par semaine à monter des gardes et le texte de 1368 ajoute que les gens de la ville doivent en outre participer, jour et nuit, à la protection des forts situés à l'extérieur, c'est-à-dire sur les ponts.


Au cours de ces années tournantes se produit un autre événement : en octobre 1360, Louis, deuxième fils de Jean le Bon et frère du futur Charles V, reçoit le droit d'hérédité sur son apanage d'Anjou, ainsi que le titre de duc et pair, son budget propre, sa Chambre des Comptes et le droit de nommer les hauts officiers royaux. Ainsi naît la Deuxième Maison d'Anjou ( jadis qualifiée de "troisième", car on comptait alors la dynastie des comtes ingelgériens ).
Dans quelle mesure la renaissance de l'apanage est-elle un fait important dans l'histoire de Saumur ? Jusqu'en 1380, tant que Charles V est le roi, c'est manifestement lui et ses hommes qui commandent dans la ville. Ensuite, la longue éclipse de l'autorité royale ( sous Charles VI et Charles VII ) va redonner de l'autonomie au pouvoir ducal, et avant tout aux régentes, puisque Louis 1er, Louis II et Louis III s'intéressent surtout aux affaires d'Italie.
Mais en même temps, ces princes fastueux sont de grands bâtisseurs. Sur les bases des anciens remparts du siècle précédent, ils édifient un nouveau château, qui est d'abord une forteresse - on l'oublie un peu trop - mais qui devient en même temps la résidence princière, qui, pour l'essentiel, constitue le château actuel.


Pendant la longue et confuse période du règne de Charles VI, le roi fou, et des débuts de Charles VII, le roi de Bourges, Saumur demeure une place solide et constamment attachée aux souverains légitimes-
Avec la reprise des combats, le danger a changé de côté : le Poitou est rentré dans la mouvance française, mais la Loire trace la limite sud de la domination anglaise. A plusieurs reprises, des bandes ennemies rôdent dans la Vallée et mettent le pays en alarme, ce qui explique les importants travaux menés sur la Bastille et sur les ponts dans les années 1410-1418. Malgré tout, la région continue de vivre dans l'insécurité, parfois du fait même des troupes royales ; ainsi, en 1427, arrivent 3 000 Béarnais, qui vivent sur le pays, mais qui « oncques ne passèrent la Croix-Verte à Saumur », selon Guillaume Gruel. La place est plutôt considérée comme sûre : toujours en 1427, quand Charles d'Orléans veut mettre à l'abri ses trésors artistiques, livres et tapisseries, installés à Blois, c'est à Saumur qu'il les transfère provisoirement, vraisemblablement au château-


Cette constante fidélité peut aussi s'expliquer par la présence de Yolande d'Aragon, une maîtresse femme, belle-mère de Charles VII et propriétaire de Saumur et de son ressort. Jouant le rôle de régente, cette dernière convoque des Etats Généraux à Saumur, en mai 1426.
Elle devient la protectrice de Jeanne d'Arc et s'avère omniprésente dans la préparation de la chevauchée de l'héroïne ( hébergement chez ses obligés, équipement, examen organisé à Poitiers, financement de son armée ). Elle joue un rôle de premier plan dans ce que les esprits rationnels doivent appeler " l'opération Jeanne d'Arc ", même si personne n'a pu prouver qu'elle soit à son origine ( les liens entre Yolande d'Aragon et le sire de Baudricourt ne sont pas établis ). Le dynamisme insufflé par la venue de la Pucelle lui permet de réaliser ses objectifs immédiats, libérer Orléans et faire sacrer le dauphin ( deux seigneurs saumurois, Hardouin de Maillé et Guy de Laval assistent à la cérémonie de Reims ). Ensuite, quand Jeanne ne lui est plus utile, elle l'abandonne.


Le Roi René ne réside guère au château de Saumur, car il préfère les gentilhommières entourées de grands jardins, en particulier son château de Launay, avec son parc peuplé de bêtes fauves. Sa marque sur Saumur n'est en rien politique, car les décisions essentielles sont restées aux mains de Charles VII, puis de Louis XI. Mais son goût pour les fêtes, ses réalisations monumentales, sa familiarité avec les gens simples ont laissé un souvenir durable chez les Saumurois et les Angevins.


Soucieux d'unifier les provinces qu'il récupère, le roi Louis XI intervient en permanence en Anjou, en particulier à Saumur, et empiète allègrement sur les pouvoirs de son oncle, le roi René -
Finalement, ce dernier, après avoir passé à Launay l'été 1471, quitte l'Anjou définitivement pour finir ses jours sur ses terres de Provence. Louis XI affiche alors ses convoitises : en 1474, s'estimant lésé par un nouveau testament du roi René favorisant son autre neveu, Charles V du Maine, il saisit le duché d'Anjou - qui lui revient définitivement en 1480, ainsi que le Maine et la Provence, l'année suivante. En 1482, il fait annuler le douaire de Jeanne de Laval et entre en possession du comté de Beaufort.



Sur l'ordre de Louis XI et disposant de nouvelles taxes, les bourgeois de Saumur renforcent les murailles de la ville close. Les travaux se situent dans le dernier tiers du XVe siècle, sans qu'on puisse être plus précis «. La courtine et les tours du siècle précédent sont surhaussées et désormais couronnées par des mâchicoulis et un chemin de ronde. Aux trois angles sont ajoutées trois solides tours capables de porter du canon.
Un peu plus tard, entre 1508 et 1527 , est construit le premier hôtel de ville, qui a pour fonction première d'être un fortin renforçant la surveillance des ponts, mais qui cherche aussi à affirmer la puissance de la municipalité-


Cette longue période des XIVe et XVe siècles est dépeinte en couleurs sombres par les historiens : marquée par les guerres, les pandémies, les famines et les fléaux climatiques, elle est aussi l'époque des bandes de gueux menaçants, des pestiférés emmurés, des maladies mentales, des danses macabres et des terreurs eschatologiques 

Il est sûr également que la Loire commet de gros dégâts. En 1403, les ponts de Saumur sont menacés par les glaces. En décembre 1456, se produit une crue dévastatrice. En février 1458, une inondation catastrophique recouvre la Vallée . Le fleuve récidive en 1476, 1490 et 1496. Les contemporains énumèrent treize grandes crues pour l'ensemble du XVe siècle &  En raison de ces menaces, apparaît sous Louis XI un " capitaine des levées " qui dirige la lutte contre les excès du fleuve. Mais la sauvagerie de la Loire n'est-elle pas un fait permanent ?
A l'évidence, les périodes de combats engendrent des tensions, un sentiment d'insécurité et parfois des pillages ; mais elles sont entrecoupées par des trêves, où la prospérité et la sérénité semblent revenir.
Toutefois, un point noir, souvent méconnu, est alors à signaler : les contrastes sociaux sont exacerbés ; la noblesse se referme en caste, elle vit dans un luxe voyant ( alors qu'elle est souvent ruinée ! ) ; elle affiche la certitude d'appartenir à une humanité supérieure, convaincue qu'un sang bleu coule dans ses artères. Ce racisme naïf est sous-jacent dans les écrits du Roi René et de Louis de Beauvau...

. Le grand affrontement militaire des années 1369-1371 a entraîné une forte crise économique. Dans la comptabilité de l'hôpital Saint-Jean d'Angers, les revenus fonciers en argent provenant de la ville de Saumur chutent de 43% entre 1363 et 1373 ; les revenus en nature, provenant surtout des récoltes s'effondrent de 55% &
En 1449 encore, dans une supplique adressée au Pape, le prieur de Bagneux déclare que son village est en ruines et inhabité . Il faut faire la part de l'exagération rhétorique dans ce témoignage. Il n'empêche que les troupes, même amies, font de gros ravages. En 1441-1442, Charles VII, séjournant à Saumur, reçoit les ambassadeurs du duc de Bretagne, « lesquelz estoient venuz pour traicter de chasser plusieurs pillardz et volleurs qui, soubz tiltre de gens de guerre, ribloient ( volaient ) et faisoient plusieurs maux ès pays » (J. de Bourdigné ).


De fortes concentrations sont à nouveau opérées dans le Sud-Saumurois à l'époque de la Ligue du Bien Public en 1465, et encore sous Charles VIII dans ses guerres contre les Bretons, à partir de 1486.
Des compagnies s'incrustent et se transforment en bandes de pillards. C'est pourquoi, le 21

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