La gabelle

 

 

Le principe général est le suivant : le sel fait l'objet d'un monopole royal. Il est entreposé dans des greniers à sel, où la population l'achète taxé et en toute petite quantité. La gabelle représente, à l'époque moderne, environ 6 % des revenus royaux.

Le sel fut longtemps le seul moyen de conserver les aliments et était donc un élément stratégique. Avec le sel, on fabriquait des salaisons et l'on séchait poissons et viandes douces. Il était également un composant nutritif indispensable pour le bétail. Enfin, il fut sous l'Ancien Régime utilisé comme monnaie d'échange et il possédait même une fonction de salaire, dont on retrouve le sens étymologique dans salarium en latin qui signifiait « ration de sel » puis, par extension, la pratique du traitement, du salaire à l'époque romaine.

D’origine romaine, il avait été repris dès le xiie siècle ou le xiiie siècle par la royauté, qui s’était empressée d’accaparer à son profit le monopole et la vente de cette denrée. Déjà instituée comme une taxe temporaire par saint Louis en 1246, puis reprise par Philippe IV le Bel en 1286, la gabelle devient une taxe permanente sous Philippe VI de Valois qui la généralise dans tout le royaume.

Au xive siècle les plaintes commencent, elles ne cesseront plus. « En ce mois de mars 1343, dit le continuateur de Nangis, notre roy Philippe mit sur le sel une exaction dite gabelle, d’où il acquit la male grâce du peuple ». À la même époque (1342), sont créés les Greniers à sel, tribunaux chargés de juger toutes les contraventions relatives à la Gabelle et dont les appels, plus tard, durent être portés devant la cour des Aides. En 1343, par ordonnance du roi, le sel devient un monopole d'État. Taxe modeste d'abord, de 2 deniers par minot ; sous Charles V, elle est déjà de 8 sous et l’impôt, malgré de solennelles promesses, devient permanent.

La gabelle est abolie par l'Assemblée nationale constituante le 1er décembre 17901, c'est Prieur de la Marne qui présente le rapport de suppression. Mais l’impôt sur le sel réapparut néanmoins en 1806, sous Napoléon Ier. Supprimé à nouveau sous la Seconde République, il ne fut supprimé définitivement que par la loi de finances de 1945. (Jean Chazelas, "La suppression de la gabelle du sel en 1945" Le rôle du sel dans l'histoire: travaux préparés sous la direction de Michel Mollat )

Comme pour beaucoup de taxes et impôts royaux, la gabelle est souvent « affermée », c'est-à-dire confiée à des intermédiaires (les fermiers) qui avancent son produit au roi, à charge pour eux de recouvrer les sommes dues par la population.

Affermé depuis 1578, Colbert confie le recouvrement de l'impôt sur le sel à une compagnie de traitants : La Ferme ou Gabelle, souvent aussi intitulée Ferme du Roi. Il crée un seul et unique établissement financier en remplaçant les greniers à sel. Dans chaque province, des fermiers généraux, dirigeant des employés contrôleurs : les gabelous administrent leur circonscription. La Ferme paie au Roi une somme fixe et se rembourse ensuite sur les sujets comme bon lui semble. Pour tirer le maximum de profit, la ferme multiplie les visites domiciliaires et utilise tous les moyens pour parvenir à ses fins. Dans les pays de « grande gabelle », le contribuable n'est pas libre d'acheter la quantité de sel qui lui convient : la Ferme fixe ce qui doit lui être acheté.

Cette quantité minimale s'appelle le « Sel de devoir pour le pot et la salière ». Les officiers et les établissements charitables jouissent du droit de « franc salé » et achètent le sel sans taxe. Ils peuvent même recevoir la valeur en argent du sel qu'ils ne veulent pas utiliser.

La Croixille, actuellement dans le département de la Mayenne, paroisse du Maine, province de grande gabelle, est limitrophe de la Bretagne, province de franc salé. L'énorme disproportion entre le prix du sel dans les deux provinces entraînait, sur la frontière constituée par la rivière de la Vilaine, une contrebande et une guérilla perpétuelle entre les gabelous et les faux-sauniers et ce, malgré les rigueurs de la loi. Lorsque la Bretagne fut rattachée au royaume de France, ce fut sous la condition que ses privilèges, droits et coutumes seraient inchangés. L'impôt sur le sel ne lui a donc pas été appliqué. C'est ainsi que, quand le sel valait 11 à 13 sols la livre à La Croixille, il ne valait, dans la paroisse limitrophe qu'un sol. En d'autres termes, le sel se payait, à La Croixille, 55 à 60 livres le minot (environ 50 kg) alors que sur l'autre rive de la Vilaine, en Bretagne, pays franc, il ne valait que 2 à 3 livres.

Cet impôt instaure une séparation radicale entre la Bretagne et l'Anjou et le Maine et amène une contrebande effrénée à chaque frontière de pays franc et de pays de grande gabelle. C'est la création, selon Françoise de Person, d'« un pays en marge, celui où la fraude est reine ».

 

Elle figure parmi les taxes les plus impopulaires et a engendré une contrebande spécifique, celle des « faux-sauniers ». Un des faux-sauniers les plus connus par le nombre de ses arrestations (ainsi que les autres membres de sa famille) est Jean Chouan.

Le faux-saunier était un contrebandier qui allait acheter, par exemple en Bretagne, sur l'autre rive de la Vilaine, du sel qu'il revendait dans le Maine, après l'avoir fait passer en fraude sans payer la gabelle. Il encourait la condamnation aux galères s'il travaillait sans armes, la peine de mort s'il avait des armes. Entre 1730 et 1743, 585 faux sauniers furent déportés en Nouvelle-France pour aider au peuplement de la colonie-

De même, au fil de la Loire, la grande route du sel depuis les marais de l'Atlantique jusqu'au cœur de la France amène une contrebande effrénée sur terre comme sur eau.

Les chemins de la contrebande pouvaient mener à la misère, la prison, voire les galères. Faux-saunier, à l'imitation d'une population en quête de sa survie, Jean Chouan est le représentant d'un combat contre un régime fiscal inique. À l'époque, le trafic de sel faisait l'objet d'une intense contrebande aux frontières intérieures. On estimait qu'il y avait près de la moitié de la population riveraine des marches de Bretagne qui vivait plus ou moins de ce faux-saunage, soit comme transporteur, soit comme receleur, soit comme revendeur.

 Elle est également à l'origine de soulèvements populaires. Le plus important d'entre eux est probablement celui de 1542 à 1548, suite à la tentative d'unification par François Ier des régimes de la gabelle : le Bordelais, l'Angoumois et la Saintonge se révoltent. Des notables et le gouverneur général de Guyenne sont massacrés. Le connétable Anne de Montmorency rétablit l'ordre dans le sang, mais Henri II doit fléchir et laisser les provinces revenir à leur statut antérieur. Elles seront ensuite qualifiées de « rédimées ».

En 1639, la tentative de suppression du « quart-bouillon » provoqua la révolte des Nus-Pieds en Normandie.

En 1675, pendant la révolte des Bonnets Rouges survenue en Bretagne et déclenchée par des mesures fiscales sur le papier timbré, le tabac et la vaisselle d'étain, la simple évocation de la gabelle peut mettre le feu aux poudres comme fin juillet 1675 au cours du pardon de Saint-Urlo.

 

Le terme de gabelle s’applique au Moyen-Age à toute espèce d’impôt. I Il en vient progressivement à désigner l’impôt perçu sur le sel, après sa généralisation par le roi Philippe VI. Celui-ci n’en est pas le promoteur. Ce rôle revient au comte de Provence, Charles d’Anjou, qui l’institue au cours de l’été 1259. Mais on ne peut véritablement lui donner le titre de précurseur sauf à solliciter fortement l’histoire de la fiscalité dans l’Antiquité comme l’ont fait ceux qui tiennent Marcus Livius Salinator pour le fondateur de la gabelle.

Cet impôt est déjà mentionné dans une ordonnance de Louis IX qui, en 1246, l’établit à titre d’aide temporaire. Les ordonnances de 1331 et de 1343 le généralisent et l’assortissent de restrictions de nature commerciale tant au nord qu’au sud du royaume. Malgré une nouvelle ordonnance de 1360, on la considère en Languedoc comme une taxe provisoire jusqu’en 1383... Certaines dispositions entraînent, pour le consommateur, l’obligation d’acheter le sel dont il a besoin dans les greniers du roi. Ceux-ci sont à la fois des dépôts où cette marchandise est disponible et des juridictions habilitées à connaître des causes ayant trait à la gabelle. Quand elles sont importantes ou que le justiciable fait appel, elles sont de la compétence de la Cour des aides. Les aides sont également des taxes de consommation portant sur les boissons et diverses marchandises.

La fiscalité pesant sur le sel est remarquable par la diversité et la complexité des modalités de perception. Dans le Languedoc, elle pèse directement sur la production. Au nord du royaume, à défaut d’un contrôle de celle-ci dans les marais salants de Saintonge et du Poitou, ainsi que dans les sauneries de Normandie, l’impôt sur le sel est perçu au moment de sa mise en vente. Dans les provinces méridionales, on peut acheter du sel où on veut alors que dans les pays de grande gabelle, le consommateur ne peut se le procurer que dans les greniers dont il ressortit. Le roi ne se réserve ni la production, ni le commerce du sel. Donc, pas de monopole. Mais il exerce un contrôle sur les ventes que facilite le système des greniers. Aussi aimerait-il pouvoir l’étendre à l’ensemble du royaume... Par un édit de juin 1541, le roi essaye d’abord de généraliser le régime en vigueur dans le Midi (tout le sel produit dans le royaume serait soumis à une taxe unique). Devant les difficultés rencontrées, le projet est retiré. L’ordonnance de juillet 1544 propose une extension du système des greniers à toutes les provinces. Cette fois, celles du Sud-Ouest se révoltent...

On a bien du mal à suivre l’évolution de la taxe (en livres tournois par muid), et les informations sur son produit sont tout à fait aléatoires. La pratique fiscale n’est pas fixe, encore moins égale faute d’une législation unifiée et rationnelle. Réduire, par exemple, le nombre de ceux (sujets ou communautés) qui jouissent du " franc salé " est un objectif inaccessible. Bien qu’en 1516 une déclaration supprime cette anomalie, elle n’est pas appliquée. En 1540, on parle encore de supprimer ce privilège... Il subsiste jusqu’à la Révolution. Des faveurs peuvent être accordées aux " bonnes villes ". Louis XI avait, par exemple, accordé à Pont-Audemer un octroi de 12 deniers par minot de sel vendu pendant quatre ans (1465-1469) sur tous les greniers de Normandie. Mais les hautes protections dont elles bénéficient parfois ne les mettent pas à l’abri des prélèvements extraordinaires sur le vin ou le sel quand il y a urgence. En mai 1522, le roi invita les officiers des greniers des pays de grande gabelle à inciter leurs ressortissants à retirer en une seule fois leur provision de sel pour tout une année. En payant comptant, les acheteurs pouvaient prétendre à une remise allant jusqu’à 25 % du prix habituel...

 

les pays de grande gabelle (12 généralités dont celle de Paris),

les pays de petite gabelle (Lyonnais, Dauphiné, Provence, Languedoc...),

les pays de salines (les Trois Evêchés, l’Alsace, la Franche-Comté...),

les pays de quart bouillon (côte normande),

les pays rédimés (les provinces de l’Ouest),

les pays exempts ou provinces franches (Bretagne, Béarn etc.).

 

Les gabelles sont affermées à des financiers. Autrement dit, le recouvrement de l’impôt, nonobstant son régime, se fait dans le cadre de fermes générales gérées par des particuliers que le statut de fermier général voue à la jalousie, voire l’exécration de ceux qui ont à s’en plaindre. Une certaine sympathie n’est pas à exclure quand l’intérêt entre pour partie dans le jeu des relations humaines. L’affermage permet au roi des rentrées de numéraire nettes et sûres. Il abandonne donc une certaine proportion des revenus correspondants à ceux qui ont accepté le risque de prendre la perception de cet impôt en charge.

 


 

 

Document

(Les pages qui suivent traitent de) l’Impost sur le Sel , que je croy devoir être beaucoup moderé, mais étendu par tout peu à peu, en sorte que tous les François soient égaux à cet égard comme dans tout le reste; & qu’il n’y ait point de distinction de Païs de Franc-Salé, d’avec celuy qui ne l’est pas.

Voicy quels sont dans le Royaume ces Païs qu’on appelle de Franc-Salé, c’est-à-dire non sujets à la grosse Gabelle.

La plûpart des Côtes de Normandie, la Bretagne, le Poitou, l’Auvergne, le Païs d’Aunix, la Xaintonge, l’Angoumois, le Perigord, le haut & bas Limosin, la haute & basse Marche; les Etats de la Couronne de Navarre; le Roussillon, le Païs Conquis, l’Artois & le Cambresis; ce que nous tenons de la Flandre, du Haynault & du Luxembourg; les trois Evêchez; les Comtez de Clermont, d’Un, Stenay & Jamets; les Souverainetez de Sedan & de Raucourt, d’Arche & de Châteaurenault; les Duchez de Boüillon & de Rételois; le Comté de Bourgogne; l’Alsace; les Prevôtez de Longwy, & le Gouvernement de Sarre-Loüis.

Ce n’est pas que le Roy ne tire du profit des Sels qui se consomment dans tous ces Païs-là; mais ce n’est que sur le pied qu’il l’a trouvé établi quand il s’en est rendu maître, lequel est bien au dessous de celuy de la Gabelle. Cependant comme les autres Impositions sont pour l’ordinaire un peu plus fortes en ce Païs de Franc-Salé; ce que les Habitans croyent gagner d’un côté, leur échape de l’autre.

Le SEL est une manne dont Dieu a gratifié le genre Humain, sur lequel par consequent il sembleroit qu’on n’auroit pas dû mettre de l’Impost. Mais comme il a été necessaire de faire des Levées sur les Peuples pour les necessitez pressantes des Etats, on n’a point trouvé d’expedient plus commode pour les faire avec proportion, que celuy d’imposer sur le Sel : parce que chaque ménage en consomme ordinairement selon qu’il est plus ou moins accommodé; les Riches qui ont beaucoup de Domestiques, & font bonne chere, en usent beaucoup plus que les Paubres qui la font mauvaise. C’est pourquoy il y a peu d’Etat où il n’y ait des Impositions sur le sel, mais beaucoup moindres qu’en France, où il est de plus très-mal œconomisé.

Les défauts plus remarquables que j’y trouve, sont :

Premièrement. Que les fonds des Salines n’appartiennent pas au Roy.

Deuxièmement. Qu’elles sont toutes ouvertes & sans aucune clôture, & par consequent trés-exposées aux Larrons, & aux Faux-Saunages.

Troisièmement. Qu’il y a beaucoup de Particuliers qui ont des Rentes & des Engagements sur le Sel; ce qui cause de la diminution à ses Revenus.

Quatrièmement. Qu’il y a une trés-grande quantité de Communautez, & d’autres Particuliers qui ont leur Franc-Salé, ce qui cause encore une diminution considerable aux mêmes Revenus; outre qu’en ayant beaucoup plus qu’ils n’en peuvent consommer, ils en vendent aux autres.

Cinquièmement. Que les Païs exempts de la Gabelle obligent le Roy à un grand nombre de Gardes sur leurs Frontieres, dont l’entretien luy coûte beaucoup, & qu’on pourroit utilement employer ailleurs.

Sixièmement. Que le bon marché du Sel dans une Province, & sa cherté à l’excés dans une autre, y cause deux maux considerables; dont l’un est le Faux-Saunage , qui envoye quantité de gens aux Galeres; & l’autre l’Imposition forcée du Sel, qui contraint les Particuliers d’en prendre une certaine quantité, le plus souvent au-delà de leurs forces, sans que celuy qui pourroit leur rester d’une année puisse leur servir pour l’autre; ce qui les expose à beaucoup d’avanies de la part des Gardes-Sel, qui fouïllent leurs Maisons jusques dans les coins les plus reculez, & y portent quelquefois eux-mêmes du faux Sel, pour avoir prétexte de faire de la peine à ceux à qui ils veulent du mal.

C’est en gros ce qu’il y a de mal dans la disposition generale des Gabelles, sur lesquelles il y auroit beaucoup d’autres choses à dire, mais qui ne sont point necessaires à mon sujet. C’est pourquoy je me reduiray à marquer icy simplement & en peu de paroles les Mal-façons sur les Voitures, & sur la distribution du Sel, soit en gros, soit en détail.

Premièrement. Ceux qui font les Voitures, chemin faisant font le Faux-Saunage tout de leur mieux aux dépens de la Voiture même, où le dechet est souvent remplacé par du sable & par d’autres ordures.

Deuxièmement. Sur la distribution en gros dans les Greniers, où il y a toûjours de la tromperie sur le plus ou le moins du poids des Mesures, par le coulage du Sel, au moyen d’une Tremie grillée inventée exprés, pour frauder de quelques livres par Minot.

Troisièmement. Sur le debit à la petite Mesure, où le Sel est survendu, & souvent augmenté par du sable & derechef recoulé.

Quatrièmement. Sur le restant dans les Greniers au bout de l’année, qui se partage entres les Fermiers & les Officiers; mais de maniere, que les premiers ont toûjours la petite part, & souvent rien du tout.

Il est trés-évident que si tous ces défauts rendent la vente du Sel trés-onereuse au Peuple, ils la rendent encore trés penible en elle-même, & sujette à de trés-grands frais. C’est pourquoy nos Rois pour le faire valoir & en assurer le debit, ont été obligez d’établir tout ce grand nombre de Greniers à Sel, d’Officiers & de Gardes, que nous voyons répandus dans toutes les Provinces du Royaume sujettes à la Gabelle; ce qui en augmente encore le prix & fait qu’il y a beaucoup de menu Peuple dans les Païs où il n’est pas forcé, qui en consomment peu, & n’en donnent jamais à leurs Bestiaux. D’où s’ensuit que les uns & les autres sont lâches & mal sains; ce qui ne fait pas la condition du Roy meilleure, parce qu’on en debite moins que si on le vendoit à un prix plus bas. Et quoy qu’il semble trés-difficile d’y remedier, à cause du long-temps qu’il y a que ce mal a pris racine, il ne me paroît pas neanmoins impossible qu’on n’en puisse venir à bout, en s’aidant dans l’occasion de l’autorité du Roy, à laquelle rien ne resistera dés qu’elle sera employée avec justice.

La premiere chose qui me paroît necessaire, seroit d’ôter cette distinction de Provinces ou de Païs à l’égard du Sel. Et je suis persuadé que l’établissement de la DIXME ROYALE, en la maniere proposéeen ces Memoires, dans les dix-huit Generalitez des Païs Taillables, & sujets à la grosse Gabelle; & la suppression de tous les autres Impôts, en ouvriroient un chemin facile. Car on doit supposer comme une verité constante, que le Bien-être où ces Generalitez se trouveroient bien-tôt, ne manqueroient pas de se faire desirer par les Païs les plus voisins, qui demanderoient le même traitement; ce qui seroit suivi des autres Provinces, & ensuite de tout le Royaume. Or accordant ce même traitement aux Païs où la Gabelle n’est pas établie, on pourroit le faire à condition de la recevoir; & même y ajoûter d’autres moyens pour les en dédommager, comme de les décharger de quelques vieux droits onereux, ou de payer leurs dettes; ou enfin par tel autre moyen qu’on pourroit aviser, en gagnant les principaux du Païs, & en usant d’autorité, où la raison seule ne pourroit pas suffire. Le Roy est plus en état de le faire qu’aucun de ses Prédecesseurs; & il n’est pas juste que tout un Corps souffre, & que son œconomie soit troublée, pour mettre quelqu’un de ses membres plus à son aise que les autres.

La seconde chose à faire est, que le Roy achete & s’approprie les fonds de toutes les Salines du Royaume. Aprés quoy il les faudroit réduire à la quantité necessaire la plus précise qu’il seroit possible, eu égard aux consommations des Peuples, & à ce qu’on peut débiter de Sel aux Etrangers; & supprimer les autres. Il faudroit ensuite fermer ces Salines de murailles, ou de remparts de terres avec de bon & larges fossez tout autour; & y faire aprés une garde réglée comme dans une Place de Guerre. De trés-mediocres Garnisons suffiroient pour cela.

La troisiéme, d’y faire bâtir tous les Greniers & les Magasins necessaires, & y établir des Bureaux où le Sel se débiteroit à dix-huit livres le Minot à tous ceux qui voudroient y en aller acheter pour en faire marchandise, & le faire ensuite debiter par tout le Royaume comme les autres Denrées. Si on ne trouvoit plus à propos pour ôter toute occasion de monopole, d’en faire voiturer aux dépens du Sel même, (un Minot sur vingt suffira pour cela) dans la principale Ville de chaque Province, ou dans deux selon son étenduë, où il seroit vendu aux Bureaux que le Roy y a déja, au même prix qu’aux Salines; ce qui en rendroit encore le debit non seulement plus facile & plus avantageux au Peuple, mais aussi plus abondant pour le Roy.

On suppose que la vente du Sel aux Etrangers payera largement tant la façon du Sel, & le chariage ou portage qu’il en faudra faire dans les Greniers & Magasins, que les frais du debit qui se fera dans les Bureaux, & ceux des Garnisons.

Continuant donc à faire ma supputation sur la lieuë quarrée que je me suis proposée pour base de ce Systême : Je suppose, comme j’ay déja dit, qu’il y a dans chaque lieuë quarrée CINQ CENS CINQUANTE PERSONNES de tout âge & de tout sexe, & que QUATORZE PERSONNES consommeront par an un Minot de Sel; c’est ce que l’Ordonnance leur donne. Il leur faudra donc par an pour le Pot & la Saliere seulement, quarante Minots de Sel, qui porteront à dix-huit livres le Minot, sept cens vingt livres. Or il y a trente mil lieuës quarrées dans le Royaume; Il y faut donc tous les ans Douze cens mil Minots de Sel. On y peut encore ajoûter hardiment Cent mil Minots, tant pour les salaisons des Beures & Viandes, que pour les Bestiaux. Ce qui fera au moins Treize cens mil Minots.

Je suppose que le Roy tirera de chaque Minot ces dix-huit livres quittes de tous frais, par les raisons cy-devant exprimées. Donc ces treize cens mil Minots feront un fonds net toutes les années de VINGT-TROIS MILLIONS QUATRE CENS MIL LIVRES au moins.

Dans les temps de Guerre, & quand on sera pressé, on pourroit augmenter le prix du Minot de vingt sols, de quarante sols, ou de quatre livres à la fois, en sorte neanmoins qu’il ne passe jamais trente livres; parce que dés qu’on le vendra plus cher, les Païsans n’en donneront plus aux Bestiaux, & beaucoup de gens s’en laisseront manquer. Outre qu’il faut toûjours avoir égard à la DIXME ROYALE des deux premiers fonds, lesquels chargeant de leur côté comme le SEL du sien, feroient bien-tôt trop sentir leur pesanteur, si on la poussoit plus loin.

Il y a une chose de grande importance à observer sur cet article, qui est, que comme il se consomme beaucoup de Sel pour les salaisons des Moruës, Harangs & autres Poissons à Dieppe, & aux autres Ports de Mer; s’il falloit que ceux qui font ces salaisons, achetassent le Sel à dix-huit livres le Minot, on ruineroit le Commerce du Poisson salé qui se fait dans le Royaume, & il passeroit tout entier aux Anglois & aux Hollandois, lesquels font pour l’ordinaire ces salaisons du Sel de Saint Hubés en Portugal, qui ne leur coûte presque rien.

C’est pourquoy il est du bien de l’Etat de continuer de donner à ceux de Dieppe & autres Villes Maritimes qui font pareil Commerce, le Sel au prix accoûtumé pour ces salaisons : en prenant les mêmes précautions qu’on prend aujourd’huy pour empêcher que les Habitans de ces Villes & Lieux n’en mesusent, ou telles autres qu’on jugera les plus convenables.

Supposant donc que tout le Royaume se puisse peu à peu réduire à ce prix, je mettray icy le troisiéme fonds, pour le premier & plus bas pied, à la somme cy-dessus calculée de VINGT-TROIS MILLIONS QUATRE CENS MIL LIVRES; laquelle augmentera bien plûtôt qu’elle ne diminuëra, à cause de la plus grande consommation qui s’en fera. Mais on peut compter sûrement que le Peuple y gagnera le double, non seulement par le rabais du Sel, mais encore, parce qu’il sera délivré de tous les frais & friponneries qui se font dans le debit.

Une consideration importante qu’on doit toûjours avoir devant les yeux, est, que le Sel est necessaire à la nourriture des hommes & des bestiaux, & qu’il faut toûjours l’aider & le faciliter, sans jamais y nuire, par quelque raison que ce puisse être.

Total vingt-trois millions quatre cens mil livres, cy........................23 400 000 liv.


source

Jean-Claude Hocquet, Le sel et le pouvoir - De l'an mil à la Révolution française, Albin Michel, 1985. ISBN 2-226-02200-7

Commentaires (0)

Aucun commentaire pour l'instant, soyez le premier à laisser un commentaire.

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau

 


 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite.com - Signaler un contenu illicite