Le parrainage et le compérage

 

Durant l'ensemble de l'époque médiévale, à la parenté  reposant sur la consanguinité et l'alliance s'est  ajoutée une autre parenté. Il s'agit d'un vaste système qui, émanant de l'Eglise, a vocation de structurer l'ensemble de la société. Il importe uniquement, dans le cadre d'une étude sur la famille et la parenté au Moyen Âge, de nous intéresser à un de ses aspects : la parenté baptismale et les relations créées par la cérémonie du baptême (le parrainage et le compérage). Tentons de définir cette autre forme de parenté qui calque son organisation sur la parenté charnelle et de distinguer le discours de l'Eglise des pratiques sociales

 

 Le baptême, un nouvel acte de naissance.

Le rite du baptême est antérieur à la création de l'institution du parrainage. S'appuyant sur le texte biblique, les premiers Pères de l'Eglise, progressivement, rendent cette institution obligatoire. Le baptême est un rite nécessaire pour effacer le péché originel et une cérémonie d'intégration sociale dans la communauté chrétienne. Dès les premiers siècles du Moyen Âge, l'habitude est donc prise de baptiser les enfants, parfois dès les premiers jours si la mort menace. Les principaux textes liturgiques relatifs au baptême en usage en Occident attestent dès le VIIème siècle que le sacrement est conféré à des enfants. La cérémonie se déroule parfois tout de suite après la naissance mais, dans de nombreux cas, elle prend place les samedis et Pâques ou de Pentecôte. Le roi des Mérovingiens, Chilpéric, et celui des Lombards, Agilulf, ont fait baptiser leur enfant le jour commémorant la mort de Jésus. A partir de l'époque carolingienne et de l'essor de la christianisation en Occident, la pression pour que le baptême soit conféré immédiatement après la naissance s'accentue. Jonas d'Orléans écrit vers 830 : "Puisque maintenant le nom du Christ s'affirme avec force partout et que les enfants naissent de parents chrétiens, il faut les présenter sans tarder pour recevoir la grâce du baptême, même s'ils ne parlent pas encore". Dans les siècles suivants, l'habitude est prise de baptiser l'enfant dans les jours et parfois les heures qui suivent sa naissance.

 

Le parrainage.

Certains historiens pensent que des formes de parenté fictive très proches du parrainage ont existé avant la naissance du christianisme, et donc en dehors du baptême. Le parrainage chrétien s'est développé sans aucun témoignage écrit, à partir du VIème siècle. Dès son origine, il permet d'apporter une assistance aux candidats au baptême et à la confirmation. A l'époque carolingienne, la généralisation du baptême des tout petits enfants et la volonté d'accentuer la christianisation de la société ont systématisé et considérablement renforcé le rôle des parrains et marraines tout en précisant leur fonction liturgiques : ils doivent se présenter devant l'église avec l'enfant dans les bras pour les rites pré-baptismaux de scrutin et d'exorcisme, puis entrer dans le baptistère ou l'église, l'élever sur les fronts baptismaux, le vêtir d'un manteau blanc (qu'on appellera plus tard le chrémeau) qui devra être porté une semaine, au cours de laquelle ils assisteront leur filleul. On leur demande donc surtout de s'engager au nom de l'enfant, de se porter garants de la foi du baptisé encore incapable de parler. Le sacramentaire de Monza (IXème siècle) nous les montre répondant aux questions posées par le prêtre. Ils doivent donc posséder une certaine connaissance de la foi. Dès le haut Moyen Âge, les autorités ecclésiastiques leur demandent de savoir réciter les deux prières : le Pater Noster et le Credo. Au cours des années d'enfance de leur filleul, ils doivent veiller à son éducation spirituelle. Ils sont considérés comme responsables de la bonne conduite chrétienne de l'enfant. Dans les hagiographies du haut Moyen Âge, certains saints sont choisis plusieurs fois pour être parrain en raison de l'excellence de leur foi, alors qu'on se méfie de ceux qui ont commis des péchés graves. Dans les siècles suivants, les textes ecclésiastiques rappellent toujours l'importance du parrainage.

 

Une parenté supérieure.

L'Eglise a donc mis en place une parenté spirituelle  dégagée de tout péché de chair et considérée comme supérieure à la parenté biologique . Les premiers penseurs chrétiens légitiment cette hiérarchisation des deux formes de parenté par les Saintes Ecritures.. Cette conception explique que les futurs saints ou saintes soient toujours valorisés lorsqu'ils délaissent leur famille biologique pour vivre l'ascèse qui les rapproche de la famille du Christ et que le clergé soit considéré comme un état supérieur à l'état laïc.

 

Une parenté à part entière.

Emprunté à celui de la parenté consanguine, un vocabulaire spécifique sert à désigner les relations de parenté entre le "père" spirituel et son "fils" ou entre les parents biologiques et les parents spirituels. Avant le VIIIème siècle, les termes de parrain  ou marraine  sont exceptionnels. On leur préfère des périphrases ou des formules comme "père spirituel"  ou "père de baptême". A mesure que se met en place et se définit la parenté spirituelle, progressivement, sans faire disparaitre les anciennes locutions, s'imposent les termes de parrain et de marraine.  Les termes de compères et de commère (compater et commater) désignent le lien qui unit la père ou la mère biologique au parrain ou à la marraine. Par leur structures, ils évoquent une sorte de partage de paternité ou de maternité -

 

L'inceste spirituel.

L'Eglise s'est progressivement immiscée dans les structures de parenté afin d'imposer des interdits stricts de mariages. Ces prohibitions se rencontrent également dans le domaine de la parenté spirituelle. Si, en Orient, les premiers empêchements de mariage entre parents spirituels apparaissent dès le VIème siècle, en Occident ils ne sont pas attestés avant le VIIIème siècle. En 721, un concile tenu à Rome par le pape Grégoire II décrète qu'un individu ne peut épouser sa commère (la marraine de son fils). Cet interdit est repris en 723 par le roi lombard Liutprand qui y ajoute l'interdiction d'épouser sa filleule. Un capitulaire de Pépin, en 751, suivi par d'autres textes législatifs carolingiens, reprend ce double interdit. Dans le Décret de Gratien (vers 1140) s'ajoute un troisième groupe de parents prohibés. l'Eglise, considérant que le baptisé et les enfants de son parrain et de sa marraine sont devenus "frères spirituels", leur interdit de se marier entre eux. S'établit et se définit ainsi un inceste spirituel, évoqué non seulement dans les textes canoniques mais aussi dans les statuts synodaux et la pastorale. Le statut synodal d'Angers (1216 - 1219) explique que la compaternité exclut du mariage avec ego : compère et commère, filleul et filleule, frère et sœur spirituels.

Dans les siècles suivants, les interdits se multiplient, intégrant également le mariage entre les conjoints des compères et des commères. Certains législateurs sont même allés jusqu'à se demander si le lien matrimonial était encore valide, si un homme ou une femme tenait sur les fonts baptismaux l'enfant que son conjoint avait eu d'une précédente union ou leur enfant commun, les époux étant devenus, par le rite du baptême, compère et commère. Il faut attendre le concile de Trente (1563) pour assister à une simplification de l'inceste spirituel : seul le lien direct entre parrain et filleul ou entre compères entraîne un interdit d'union.

La transgression de ces interdits, comme toutes les autres formes d'inceste, est sévèrement punie. L'article 93 du statut synodal d'Angers propose de condamner la femme mariée ayant contracté une relation charnelle avec son père spirituel à donner tous ses biens aux pauvres et à entrer comme convers dans un monastère. Les actes de la pratique confirment la sévérité des peines, comme l'atteste cet exemple extrait des enregistrements d'amendes des comptes des châtelains savoyards : en 1468 - 1469, à Cantoira (au nord-ouest du Piémont), un certain Michel Clerc doit payer une lourde amende pour avoir "connu charnellement Marguerite, fille de Jean Anthonii et Antoinette, fille de Pierre Duret, sa commère, commettant ainsi un adultère et un inceste".

 

Une parenté excluant le père et la mère de l'enfant.

Dès le haut Moyen Âge, les parents naturels de l'enfant sont exclus du parrainage. Comme l'exprime Walafrid Strabon vers 840 : "Un père et une mère ne doivent pas parrainer leurs propres enfants parce qu'on doit faire une distinction entre génération charnelle et génération spirituelle". Ayant engendré l'enfant, responsable de la souillure qui, par le baptême, va être lavée, le père et la père du bébé ne sont pas autorisés participer à sa régénération spirituelle. Le jour de la cérémonie, ils sont remplacés par les parents spirituels. Le baptême se présente donc comme une seconde naissance, puisqu'il fait naître une nouvelle famille 

Pour devenir parrain ou marraine, il faut, en théorie, avoir dépassé l'âge de douze ans pour les filles et de quatorze ans pour les garçons et avoir reçu la confirmation, sacrement qui est donné vers six ou sept ans et apporte la preuve que l'individu est apte à confirmer l'engagement que les parents spirituels ont pris pour lui au moment de son baptême.

 

L'hérédité spirituelle.

Cette parenté additionnelle paraît si achevée que les hommes et les femmes du Moyen Âge sont convaincus de l'existence d'une hérédité spirituelle. Ils pensent en effet que le parrain ou la marraine, à l'instar des parents biologiques mais par d'autres vecteurs, a la capacité de transmettre des qualités physiques et surtout psychologiques à son ou à sa filleul(e). Le poète allemand Wernher, au XIIIème siècle, faire dire à son héros Helmbrecht, un jeune paysan : "Dans la loi canonique de Rome, on dit que l'enfant reçoit dans sa jeunesse une qualité de son parrain. Mon parrain était un noble chevalier : que soit béni ce parrain dont j'ai hérité la noblesse et la fierté". Mais la transmission de ces qualités de parents à filleuls est censée se réaliser surtout au moment où se crée la relation spirituelle. Le jour du baptême, en effet, les gestes et les paroles des parrains et marraines sont considérés comme déterminants pour l'avenir du fils ou de la fille spirituel(le).

Être choisi comme parrain est toujours reçu comme un grand honneur, permettant de gagner un peu d'éternité en assurant ici-bas une direction spirituelle. Refuser est un affront fait non seulement à la famille des demandeurs, mais à Dieu. On pense donc que rejeter une proposition de parrainage porte malheur. Le parrain et le filleul, marqués à jamais par un lien sacré, doivent jouer l'un pour l'autre un rôle de médiateur, en particulier lorsque la mort frappe l'un des deux. Si le filleul décède le premier, les parents spirituels, comme ils l'ont fait entrer dans la vie chrétienne, tentent de l'en faire sortir en respectant scrupuleusement les rites à accomplir pour de dernier passage. Les défunts sans filleuls sont considérés comme des morts pas comme les autres. On a pu remarquer qu'ils sont parfois enterrés les mains collées le long du corps et non croisées sur la poitrine comme la grande majorité des chrétiens, position marginale qui viserait à signifier une faute, prouvant qu'aux yeux des vivants ces hommes et ces femmes qui n'ont jamais contracté un lien de parrainage n'apparaissent pas comme des suffrageants de l'au-delà.

 

Parenté spirituelle et pratiques sociales : une institution détournée au profit des intérêts familiaux.

L'instauration par l'Eglise de la parenté spirituelle donne naissance à un ensemble de pratiques sociales. Les relations de parrainage et de compérage sont difficiles à appréhender car elles se situent au carrefour des directives des théologiens et de la forte volonté des familles d'enrichir le lien social. Tentons de mesurer l'écart entre le discours ecclésiastique, qui vise à imposer une parenté idéale, et les pratiques familiales, qui ont su adopter et adapter les recommandations ecclésiastiques, en observant le nombre de parents spirituels, le choix des parrains et marraines, et leurs rôles dans l'attribution du nom de baptême et dans l'éducation religieuse de leur filleul.

 

Le nombre de parrains et de marraines.

Lorsque l'institution du parrainage se met en place, le nombre de parents spirituels n'est pas fixé, bien qu'il semble se limiter souvent à deux (pour se calquer sur le modèle du couple parental). A partir de la fin du IXème siècle, la législation ecclésiastique commence à imposer des restrictions : le concile de Metz, en 888, interdit qu'un enfant ait plus d'un parrain, mais rien n'est dit sur les marraines. Progressivement, au cours du Moyen Âge classique, l'Eglise restreint le nombre de parents spirituels à trois. Au milieu du XIIIème siècle, le statut synodal de Cambrai explique que "si l'enfant est un garçon, il faut une femme et deux hommes, si c'est une fille, un homme et deux femmes". Ce sont les directives qui sont appliquées au concile de Trente. Le chiffre trois fait écho à la Trinité évoquée dans les paroles du baptême, au moment de la triple immersion ou aspersion. Il permet également d'octroyer à l'enfant un parent spirituel pour chacune des étapes qui l'engagent un peu plus dans la vie chrétienne jusqu'à l'âge de raison. Le Décret de Gatien (vers 1140), repris par les conciles synodaux des siècles postérieurs, propose qu'il y ait "un parrain particulier, et pour le catéchuménat, et pour le baptême, et pour la confirmation". Les statuts synodaux de Paris, au début du XIIIème siècle, expliquent : "On ne doit pas admettre plus de trois personnes pour élever l'enfant au-dessus des fonts baptismaux car aller au-delà est d'une inspiration diabolique". Si une famille éprouve le besoin de donner plus de trois parents spirituels à son enfant, il est nécessaire qu'elle obtienne une dispense de l'évêque ou de l'official.

 

Une limite pas toujours respectée.

Les familles observent-elles ces prescriptions ecclésiastiques ? Il est difficile de généraliser à partir à partir des quelques exemples qui nous sont connus, et concernent surtout la fin de l'époque médiévale. Dans le village de Porrentruy, près de Belfort, à la fin du XVème siècle, la quasi totalité de la population possède un parrain et une marraine seulement. Les seize enfants de Jean Jouvenel des Ursins, avocat du roi au Parlement de Paris au début du XVème siècle, se voient attribuer de un à quatre parents spirituels : deux enfants bénéficient de quatre parrains et marraines, sept en on trois, quatre en possèdent deux et trois n'en reçoivent qu'unseul. Sur 28 enfants des Le Borgne (famille patricienne d'Arras au XVème siècle), appartenant à quatre générations différentes, un enfant à trois parrains et marraines, trois jouissent de trois parrains et deux marraines et deux reçoivent un parrain et une marraine. Pour les 22 autres, les parents ont respecté à la lettre les recommandations ecclésiastiques : deux parrains et une marraine pour les garçons ; un parrain et deux marraines pour les filles. Autrement dit, dans cette famille patricienne du Nord de la France, quatre enfants sur cinq se voient attribuer les trois parents spirituels que prescrit l'Eglise.

 

Parrainage, compérage et alliance.

La limitation du nombre de parrains n'est pas toujours respectée car le parrainage est avant tout, pour les familles, un moyen d'alliance supplémentaire. Pierre Maury, habitant de Montaillou à la fin du XIIIème siècle, fait dire au cathare Guillaume Bélibaste : "Vous faites beaucoup de compères et de commères, vous baptisez les enfants, et vous dépensez vos biens à le faire. Pourtant, ce baptême et ces compaternités ne sont bons à rien, sinon à faire contracter des amitiés entre les hommes". La parenté spirituelle est récupérée et utilisée par les familles, surtout aristocratiques et patriciennes, pour créer ou renforcer des alliances, enrichir leur réseau de clientèles, montrer leur puissance et accroître leur prestige social. D'où, à la fin du XIVème siècle, le virulent reproche de la pieuse Margherita Datini de Prato à son époux qui, pour favoriser ses affaires commerciales fructueuses, est enclin à multiplier les liens de compérages : "Je ne me fais pas à tort et à travers commère et compère de n'importe qui, comme vous". Dans les familles moins aisées, le baptême est également l'occasion de nouer des liens avec des familles socialement plus élevées. Des paysans de Montaillou demandent le parrainage d'un de leurs enfants au seigneur du village. Il est fréquent, au haut Moyen Âge, de voir les esclaves et les domestiques demander à leur maître d'être le parrain de leur enfant.

Dans les stratégies familiales, la priorité donné au compérage au détriment du parrainage explique que les marraines demeurent beaucoup moins nombreuses que les parrains et que leur fonction ne soit pas aussi clairement établie. A Sienne au XVème siècle, près des deux tiers des petits baptisés n'ont que des parrains. A Florence, les enfants (surtout les aînés mâles) ont beaucoup plus de parrains que de marraines. Dans une région où pourtant on assiste à la fin du Moyen Âge à une considérable inflation du nombre de parents spirituels, moins d'un petit Florentin sur cinq se voit attribuer une marraine. En 1445, le fils d'un Petrucci, originaire d'une famille d'orfèvres de la cité toscane, reçoit 22 parrains mais seulement deux marraines. Il ne semble pas qu'on puisse faire des constations similaires pour la France de la même époque : les seize enfants de Jean Jouvenel des Ursins reçoivent au total 22 parrains pour 18 marraines. Peu-on opposer une Europe du nord-ouest, où les marraines sont presque aussi bien représentées que les parrains, et des régions méditerranéennes, aire de compérage intense, où les marraines sont peu nombreuses ?

 

Le choix des parrains et des marraines.

Si le père et la mère de l'enfant en peuvent pas devenir parrain et marraine, rien n'interdit aux autres membres de la parenté d'être désignés. Or, on constate que dans de nombreuses régions d'Occident (Angleterre, Italie, Franche-Comté, Bohème, Moravie et Silésie), jusqu'à la fin du Moyen Âge, les parents spirituels sont majoritairement choisis en dehors de la parenté biologique. Dans cette région, le compérage doit servir l'alliance et les Florentins privilégient donc des voisins, des collègues, des relations politiques ou d'affaires. Dans la cité toscane, le nombre très élevé de parents spirituels permet aux familles une grande marge de manœuvre : elles peuvent s'allier avec une ou plusieurs familles plus riches, plus puissantes et plus prestigieuses. Elles peuvent également opter pour un parrain appartenant à leur propre milieu social. Pour faire des concessions à l'Eglise, elles peuvent enfin, dans un but charitable, choisir une nourrice ou des pauvres gens qui seront honorés de cette élection. En tissant des liens entre des familles de niveau social légèrement différent, le parrainage a pu jouer comme un instrument d'homogénéisation sociale.

 

Un choix dicté par les stratégies familiales.

L'exemple de la puissante famille limousine des Benoist permet d'observer les raisons des préférences familiales et la variation des stratégies dans le choix des parents spirituels. Dans la seconde moitié du XIVème siècle, les Benoist, famille en pleine ascension sociale, prennent en majorité des parrains et marraines dans les autres grandes dynasties bourgeoises de la ville. Ce n'est qu'à partir des premières décennies du XVème siècle que la tendance s'inverse : un homme ou une femme devient alors parrain ou marraine de l'enfant des Benoist parce qu'il ou elle est déjà membre de la famille. Celle-ci possède désormais une solide position sociale grâce à l'ouverture à d'autres familles par alliance ou par compérage. Elle a donc tendance à protéger cet acquis en se fermant progressivement sur elle-même, à se limiter aux parents charnels, privilégiant désormais l'ancrage familial aux dépens de l'ancrage social.

Pour une famille en voie d'ascension et encore socialement fragile, installée depuis peu dans le monde des notables, le compérage permet donc d'élargir le cercle de la parenté au-delà des liens du sang et de l'alliance matrimoniale. Les compères privilégiés appartiennent aux principaux réseaux d'alliance politique de la famille. . Pour s'assurer un lien étroit avec une famille, on peut demander plusieurs fois à un membre de celle-ci de porter son enfant sur les fonts baptismaux. Chez les Le Borgne, on assiste ainsi à de nombreux cumuls de compérages et de commérages. Ces derniers permettent aussi parfois de conforter une alliance déjà établie par le mariage. Comme l'union matrimoniale en effet, ils tendent à consolider la paix entre les familles. Les rois mérovingiens déjà utilisent la parenté baptismale pour atténuer les guerres fratricides et la violence sociale. En 592, le roi Gontran devient ainsi le parrain de son neveu Clotaire. Les Carolingiens ont souvent été les parrains des rois païens qu'ils venaient de convertir, pour qu'un lien sacré consolide l'amitié entre les souverains. Après la paix d'Arras (1435), pour manifester davantage sa réconciliation avec le duc de Bourgogne, le roi de France, Charles VII, choisit Philippe le Bon pour être le parrain de son fils en 1436.

Au cours des dernières années du Moyen Âge, dans les patriciats de nombreuses villes d'Europe, on constate une tendance générale à la fermeture de la famille sur elle-même, à l'essor d'une pratique d'endogamie spirituelle : les parrains et marraines sont davantage choisis dans la proche parenté et, lorsque ce n'est pas le cas, dans une famille d'un rang social équivalent.

 

L'attribution du prénom par les parents spirituels.

 Pour mesurer l'importance de la parenté baptismale, il convient de savoir si les parents spirituels, au moment du baptême, transmettent leur propre nom à leur filleul. Avant le concile de Trente, l'Eglise ne donne aucune prescription sur ce point. A partir du Xème siècle, toutefois, elle favorise largement l'attribution du nom porté par les parents spirituels au filleul. Il semble (les études, souvent par pénurie documentaire, étant extrêmement rares sur ce problème avant la fin du Moyen Âge) qu'avant le XIIIème siècle, l'habitude de transmettre le prénom du parrain ou de la marraine à son filleul ou à sa filleule ne soit pas très développée. Cette pratique, en revanche, prend de l'ampleur dans les derniers siècles médiévaux pour s'imposer nettement à l'époque moderne. 

 

Choix du parrain ou choix du père ?

A la fin du Moyen Âge, la fréquente homonymie entre parent spirituel et filleul(e) ne signifie pas nécessairement que le parrain ou la marraine a choisi le prénom de l'enfant. Elle peut également traduire un choix parental : le père, associé ou non à son épouse ou à son lignage, adopte un nom de baptême et désigne ensuite un parent spirituel porteur de ce nom. 

Quelques exemples peuvent servir à illustrer cette pratique. Selon les Grandes Chroniques de France, le jeudi 4 février 1377, la reine Jeanne de Bourbon, épouse de Charles V, donne naissance à une fille baptisée le lendemain par l'évêque de Paris et prénommée Catherine. Le parrain est le prieur de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers de Paris et la marraine Catherine de Villiers, une "damoiselle", auxiliaire de la reine, fille du grand-maître de l'Hôtel du roi. L'auteur de la chronique précise que l'enfant "fut nommé Catherine [...] à cause de la dévotion que la reine manifestait à Sainte Catherine". On peut penser que, dans ce cas précis, la reine ou son entourage a sélectionné le prénom puis a choisi Catherine de Villiers comme marraine. En 1371, lorsque Louis, second fils du roi de France, voit le jour, on choisit Louis, duc d'Anjou, oncle de l'enfant, pour être le parrain ; puis on opte pour un autre Louis, le comte d'Etampes. Dans ce cas, la personnalité du parrain importe moins que son nom qui doit celui choisi par le père. .  

 

Les fonctions des parents spirituels.

Depuis saint Augustin, les parrains et les marraines doivent avant tout se substituer provisoirement à leur filleul pour qu'il puisse être intégré à la chrétienté dès soin baptême. L'évêque d'Hippone écrit : "Aux petits enfants, la mère Eglise prête les pieds des autres pour qu'ils viennent, le cœur des autres pour qu'ils croient, la langue des autres pour qu'ils affirment leur foi". Les parents spirituels assurent l'éducation religieuse de leur filleul. Ils se présentent comme des parents supplémentaires capables d'aider l'enfant à gagner son salut dès son plus jeune âge. Comme l'affirme le Décret de Gratien : "Un filleul ne peut avoir de lien moins étroit avec son parrain que l'enfant adopté avec son père adoptif. L'acte du parrain se compare à un acte d'adoption devant Dieu". Les statuts synodaux du XIIIème siècle exhortent fréquemment les prêtres à rappeler aux parents spirituels qu'ils doivent instruire leur filleul dans la foi du Christ, l'aider à vivre pieusement et veiller à ce qu'il connaisse le Pater noster, le Credo et l'Ave Maria. Selon Raymond Lulle (vers 1280), ce rôle doit s'achever à l'âge de raison, au moment où l'enfant peut lui-même faire ses choix.

Après la confirmation, selon le pédagogue catalan, l'enfant "donne quittance aux parrains de la promesse qu'ils ont faite pour lui Alorsqu'il l'on tenu sur les fonts". Mais pour d'autres lettrés de la même époque, tel Guillaume de Tournai (1264), le catéchisme des parents spirituels doit se poursuivre jusqu'au mariage. Dans les sermons mis en appendice de son traité De la manière d'instruire les enfants (De modo docendi pueros), il donne aux parrains et aux marraines une mission éducative capitale et longue. Il explique que les parents spirituels doivent prendre en charge l'éducation religieuse de leur filleul(e), lutter pour préserver la chasteté, le ou la préparer aux sacrements de confirmation et de mariage, l'aider à choisir son futur conjoint et, après l'union matrimoniale, l'inciter à respecter les périodes de continence conjugale, œuvrer pour qu'il ou elle ait soit de justice et lui enseigner la charité.

 

Une parenté effacée.

Le contraste est souvent frappant entre le discours ecclésiastique, qui accorde aux parents spirituels de très forts pouvoirs éducatifs sur leur filleul(e) et cherche à en faire des auxiliaires privilégiés de la pastorale de l'Eglise, et le peu de mentions de parrains et marraines dans les actes de la pratique. Dans l'ensemble de l'Occident de la fin de l'époque médiévale, les legs testamentaires adressés aux fils ou filles spirituel(le)s sont exceptionnels. 

Une fois la cérémonie du baptême passée, le parrain et la marraine, souvent extérieurs à la cellule familiale et géographiquement éloignés, disparaissent assez rapidement de la mémoire et de la vie des filleuls. L'éducation de l'enfant, même religieuse, demeure avant tout de la compétence des parents. Ils offrent parfois encore des cadeaux au moment de la confirmation ou du mariage. Mais entre ces temps forts de la vie chrétienne, il semble qu'il ne joue pas un rôle fondamental. Lorsque leur fille spirituelle se marie, parrains et marraines octroient parfois un apport dotal supplémentaire (augment de dot) mais ces cas sont rares. A Manosque, au XIVème siècle, les amis sont davantage donneurs d'augment de dot que les parrains et marraines.

Il semble donc, avec des nuances selon les régions d'Europe et les familles concernées, que l'intérêt spirituel de l'enfant compte moins que les relations découlant de la parenté spirituelle, que le compérage l'emporte sur le parrainage.

 

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Source : Famille et parenté dans l'Occident médiéval Vème - XVème siècle (Carré Histoire - Hachette supérieur)

Commentaires (1)

1. Léonard 03/02/2011

Je trouve vos articles très bien faits. Courage

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