Au cours des XIIème et XIIIème siècles, le mariage est devenu un sacrement universel avec des règles précises. Les hommes, davantage christianisé, manifestent un plus grand souci de se conformer aux directives ecclésiastiques, mais restent fermement décidés à se servir de l'union matrimoniale comme d'un outil stratégique pour se reproduire et s'élever socialement. Les trois derniers siècles du Moyen Âge ne connaissent pas les grands débats théologiques sur le mariage des siècles antérieurs. Cette relative pause intellectuelle n'empêche pas l'Eglise de renforcer son contrôle sur les pratiques matrimoniales. Les rituels se christianisent davantage, même si d'importantes différences régionales persistent. La dot prend une ampleur considérable, surtout dans les villes. Le mariage subit également les conséquences des crises de la fin du Moyen Âge.
Mariages et crises
La fin du Moyen Âge correspond à une série de crises (démographique, économique et sociale) qui modifient les pratiques matrimoniales. La nuptialité connaît de fortes perturbations et l'écart d'âge au mariage entre hommes et femmes s'accentue.
Un mariage perturbé
Dans toutes les régions de l'Occident, les périodes au cours desquitant du village n'a contracté un mariage alors que la paroisse célébrait en moyenne, avant l'épidémie, 17 à 18 unions par an. Immédiatement après la fin de l'épidémie, on constate au contraire une fièvre nuptiale, comme pour rattraper les noces différées.
L'essor des remariages.
Dans les années qui suivent immédiatement une peste ou une famine, de nombreux conjoints se retrouvent seuls. Dans cette période de récupération, les veuves, concurrencées par les jeunes filles plus attrayantes, peinent davantage à trouver un second ou un troisième mari. A la fin du XVème siècle, les femmes ayant perdu leur époux, à moins qu'elles ne soient encore très jeunes, se retrouvent dans la situation qu'on connue leurs ancêtres des XIIème et XIIIème siècles.
L' âge au mariage
Grâce à une documentation plus riche, on connaît mieux l'âge au mariage des hommes et des femmes de la fin du Moyen Âge. Celui-ci varie beaucoup au gré des crises de mortalités et, sur le long terme, la différence d'âge au mariage entre hommes et femmes s'accentue.
Entre 1300 et 1500, l'âge au mariage a connu des variations liées à la conjoncture démographique. Il s'abaisse rapidement après les crises de mortalité pour remonter légèrement avec le rattrapage. Au XVème siècle, accompagnant la reprise démographique, il connaît une forte hausse, plus prononcée chez les garçons que chez les filles. La conjoncture démographique a donc des effets sur l'écart d'âge au mariage entre hommes et femmes, le réduisant ou l'élevant, mais ne suffit pas à l'expliquer.
Une forte différence d'âge au mariage entre mari et femme.
Dans le fabliau intitulé La Veuve, une femme évoque son époux décédé : "Certes, je ne veux pas le nier, mon mari était très riche avant que je l'aie épousé, mais il avait déjà les cheveux blanc avant de me connaître, et moi, j'étais une fillette à la joue bien grasse". L'alliance d'un homme d'âge mûr ou chenu et d'une fille à peine pubère est fréquente. Au début du XIVème siècle, Giovanni Morelli conseille à ses contemporains de toujours choisir une épouse très jeune : "Prends-la enfant, écrit-il, pour en être content, qu'elle soit saine et entière [...], qu'elle soit toute jeune, je veux dire qu'elle n'ait pas été négligée par les prétendants, car les filles deviennent vicieuses quand elles ne reçoivent pas ce que la nature exige". L'âge au mariage des filles est plus précoce dans les milieux nobles, ou dans les familles patriciennes qui les imitent, que dans les familles des classes populaires. La longue période de fécondité des femmes dans les groupes dominants s'ajoute à la pratique fréquente de la mise en nourrice (qui permet à la mère de redevenir féconde plus rapidement) pour expliquer le nombre d'enfants plus importants dans ces milieux que chez les humbles.
L'âge au mariage des garçons, en revanche, est beaucoup plus tardif. Si au milieu du XIIIème siècle, Philippe de Novare considère que l'âge idéal pour les filles se situe autour de 14 ans, il pense que les garçons doivent contracter une union matrimoniale vers 20 ans. Dans les familles aisées de Toulouse, aux XIVème et XVème siècles, le marié est âgé de 25 à 28 ans, soit de 9 à 12 ans de plus que la mariée. Dans la bourgeoisie florentine, entre 1340 et 1530, les hommes se marient vers 27 ans et ont donc une dizaine d'années de plus que leur femme. En 1384, à Bologne, lors du recensement réalisé par la commune en vue de lever un nouvel impôt sur le sel, le mari a, en moyenne, onze ans de plus que son épouse. En France, il ressort de l'étude des lettres de rémission du XVème siècle que les garçons se marient à l'âge de 27 ou 28 ans (contre 17 pour les filles). L'iconographie italienne du Quattrocento accueille volontiers des couples composés d'un homme d'âge mûr et d'une très jeune femme, image qui se conforme au couple idéal que représentent Marie et Joseph.
Hommes célibataires et femmes veuves.
La différence d'âge au mariage entre les deux sexes explique la proportion plus forte de garçons que de filles célibataires. Dans les milieux ruraux, la nécessité de prendre en charge rapidement la gestion de l'entreprise agricole incite cependant les hommes à ne pas trop prolonger leur célibat et à contracter plus rapidement une union pour constituer une unité économique. En ville, en revanche, un jeune homme qui veut s'assurer une carrière et dois donc accepter une grande mobilité tarde davantage à se marier, car une femme et des enfants deviennent vite des entraves à la vie professionnelle. Un long apprentissage peu ou pas rétribué n'est pas davantage compatible avec une fille familiale. Dans les villes de la fin du Moyen Âge surtout, le célibat prolongé des hommes crée des frustrations expliquant en partie l'essor de la prostitution.
Lorsque le mari épouse une jeune femme, il a conscience que les conseils qu'il lui prodigue seront également utiles pour celui qui le remplacera un jour dans le lit conjugal. L'auteur anonyme du Ménagier de Paris, à la fin du XIVème siècle, évoque souvent cette éventualité devant sa jeune épouse, âgée de 15 ans : "Je souhaiterais que vous soyez très instruite en matière de vertu, d'honneur et de devoirs, et plus encore qu'il ne convient avec moi, pour que vous soyez en mesure de servir, le cas échéant, un autre mari après moi [...] Le cinquième article vous enseigne à être amoureuse de votre mari (moi ou un autre) à l'exemple de Sarah, de Rébecca et de Rachel. [...] Sachez [...] belle amie, que si vous avez un autre mari après moi, vous devez très bien vous occuper de sa personne". Certains maris prennent peur que leur jeune et belle épouse ne les trompe. Ce thème est abondamment développé dans les fabliaux ou dans les nouvelles italiennes qui mettent en scène un vieux mari jaloux de sa jeune femme toujours prête à user de ses charmes ou à se laisser séduire. En 1444, l'humaniste Enea Silvio Piccolomini (le futur pape Pie II) écrit : "Tout mari italien garde sa femme presque comme un avare garde son or".
La différence d'âge entre mari et femme explique aussi que les veuves âgées, celles qui ne présentent plus d'intérêt matrimonial, soient beaucoup plus nombreuses que les veufs. A Gênes, on constate que dans les familles d'artisans la veuve est vivement encouragée à se remarier, car il en va de la survie d'une entreprise, alors que la parenté des milieux patriciens dissuade celle qui cherche un nouvel époux.
Mariage et Eglise.
Après 1215, l'Eglise milite les empêchements de mariage au quatrième degré de consanguinité et d'affinité. L'Eglise intervient beaucoup pour christianiser les rituels de mariage.
Le choix du conjoint.
La pratique du charivari, qui vise souvent des mariages entre conjoints de conditions sociales jugées trop éloignées, montre à quel point les familles sont soucieuses que l'alliance demeure du même milieu social. De nombreux fabliaux mettent en scène une union ratée entre deux personnes de condition sociale trop disparate. Dans le Vilain Mire, "un riche vilain, extrêmement avare et chiche" épouse "une fille charmante et demoiselle très courtoise", mais pauvre. Le paysan "s'aperçoit, le tracas des noces passé, qu'il a commis une sottise. Avoir fille de chevalier ne convient guère à son usage... Jamais fille de chevalier n'aimera un mari vilain". Ces sources littéraires traduisent-elles une réalité ? Dans les villes italiennes de la fin du Moyen Âge, : une majorité d'hommes se marie avec des femmes d'un rang plus élevé.. Les pères de la bourgeoisie florentine choisissent également pour brus des filles de plus haute naissance qui devront, toute leur vie, obéissance à un homme de condition inférieure. Leur sexe prime sur leur rang pour maintenir la paix.
Mariage entre personnes du même village
A Montaillou, entre 1294 et 1325, on ne dénombre que 7 femmes sur 63 mariées à l'extérieur de la communauté ; 43 des 50 couples connus sont formés d'un homme et d'une femme originaires du village. Entre 1377 et 1515, dans le village de Pourrières en Provence, sur 68 mariages, 42 unissent des conjoints qui sont l'un et l'autre du village. Dans le Bordelais de la fin du Moyen Âge, la majorité des unions concerne des habitants de la même paroisse ou des villages voisins. L'isolat correspond au "pays de connaissance" qui diffère selon le milieu social. Celui du paysan se limite à une aire d'un rayon qui n'excède pas une journée de marche à pieds, c'est-à-dire environ 15 kilomètres. La noblesse, en revanche, est davantage portée à l'éloignement géographique.
Dans ces conditions, certains mariages unissent un homme et une femme déjà apparentés. Les paysans peuvent contourner les interdits ecclésiastiques en allant se marier à l'extérieur de la seigneurie, dans un lieu où leur consanguinité n'est pas connue. L'Eglise demande aux curés d'enseigner à leurs ouailles à compter leur parenté. Dans les statuts de Troyes de 1374, on peut lire : "les prêtres doivent enseigner à leurs paroissiens à compter les degrés de leur lignage, de la manière suivante : les frères appartiennent au premier degré, les enfants des frères, appelés cousins germains, au second degré, les enfants de ces derniers, les seconds cousins, au troisième degré et les enfants de ceux-ci, qu'on appelle communément les tiers cousins, au quatrième degré". Pourtant, encore dans les Coutumes de Beauvaisis (vers 1371), Philippe de Beaumanoir déplore que beaucoup de fidèles ne sachent pas compter leurs degrés de parenté : "Il est bon de savoir quels sont les mariages que l'on doit évier car beaucoup de "simples gens" ne le savent pas". En Irlande gaélique à la fin du Moyen Âge, les règles canoniques de la consanguinité sont peu connues, la répudiation d'épouses fréquente.
Le rapt : un moyen de contourner les règles matrimoniales.
A la fin du Moyen Âge, le rapt demeure, essentiellement pour les nobles et le patriciat urbain, un moyen de contourner les règles matrimoniales imposées par l'Eglise ou par la société. Il permet de déjouer un mariage ou de prendre une femme. En janvier 1388, le chevalier Robert de Braquemont enlève sa cousine Isabelle Meurdac, "jeune demoiselle de huit ans", pour empêcher son mariage avec le fils de cadet de son tuteur Henri de Saint-Denis. Certains historiens pensent même que le rapt aurait connu un certains succès à la fin de l'époque médiévale. D'une part, la mort fréquente à la guerre des nobles de haute naissance entraîne l'augmentation du nombre de veuves fortunées qu'il est tentant de ravir. D'autre part, certains aristocrates voient, dans cette période de crises, leur revenu s'amoindrir à cause de la baisse de la rente seigneuriale. Aussi a-t-on pu voir les enlèvements de riches veuves dans les deux derniers siècles du Moyen Âge comme une solution possible aux difficultés financières de la classe seigneuriale.
Le rapt exprime un conflit de générations entre enfants et parents, puisque c'est une manière d'échapper aux contraintes du lignage. Dans cette action, les "enfants" se sentent soutenus par la politique de l'Eglise. Le rapt reste ainsi un moyen efficace d'imposer un mariage à sa famille. C'est pourquoi, soucieuses de défendre leur droit, les oligarchies urbaines le condamnent très sévèrement. Celles de Flandre punissent ce type de délit par la pendaison ou de la décollation par la planche et, volontairement, se refusent à distinguer, comme le propose l'Eglise, "rapt violent" (ou viol) et "rapt de séduction". Même si la femme prétend le contraire, le rapt est déclaré violent sur la base de l'accusation de la famille lésée.
La christianisation des rituels.
L'avancée de l'Eglise.
Avant le concile de Trente, les prescriptions concernant le rituel du mariage ne sont pas fixées dans un cadre rigide et universel. Elles varient encore beaucoup en fonction de la coutume du lieu. Cependant, à la fin du Moyen Âge, dans de nombreuses régions d'Occident, l'Eglise a réussi à imposer sa présence.
Dès le moment des fiançailles, qui demeure dans les familles l'un des instants les plus importants de l'alliance, un prêtre bénit parfois l'accord passé entre les deux parties. Comme on peut le constater à partir des lettres de rémission ou des registres de l'officialité du règne de Charles VI en France, il arrive que la cérémonie elle-même se déroule à l'église paroissiale. Les futurs promettent de s'épouser "devant la face de l'Eglise" ou "suivant les rites de l'Eglise", même si la cérémonie n'est pas indispensable à la validité de l'union.
En attendant le mariage proprement dit, les familles, appliquant les directives fixées par le concile de Latran IV en 1215, font de plus en plus souvent publier les bans. Le prêtre peut ainsi prendre le temps de vérifier qu'il n'y a pas d'empêchement de mariage entre les deux conjoints. A la fin du Moyen Âge, le rite est davantage investi par l'Eglise. En France, en Flandre et dans le Brabant au XVème siècle, la majorité des unions donne lieu à une cérémonie religieuse. A Messine, une loi de 1392 interdit fermement qu'un mariage se déroule dans la demeure de l'une des deux familles concernées par l'alliance. En Italie du Sud, après une cérémonie à l'église, le prêtre est souvent présent au domicile des parents pour bénir le mariage.
Une christianisation des rituels limitée.
Cette avancée de l'Eglise s'est réalisée à des rythmes différents selon les régions. En Italie centrale et septentrionale, encore aux XIVème et XVème siècles, les rituels nuptiaux romains ou lombards sont davantage attestés que ceux de l'Eglise. Dans la ville de Florence, aucun ban n'est proclamé, ce qui limite la publicité donnée à la future alliance et empêche surtout les autorités ecclésiastiques de vérifier les degrés d'interdiction. En Irlande gaélique, en Hongrie ou dans de nombreuses régions de l'Angleterre, on constate également la rareté des unions se déroulant à l'église. Les mariages clandestins selon l'Eglise, sont des unions soit réalisées secrètement sans aucun témoin (ce qui empêche qu'elles soient prouvées juridiquement), soit contrevenant aux solennités prescrites (sans prêtre), soit non accompagnées de la publication des bans. Dans la grande majorité des cas, les officialités qui ont à juger les procès en matière matrimoniale demandent aux parties intéressées d'officialiser leur acte par un mariage in facie Ecclesiae.
L'insistance avec laquelle les statuts synodaux exigent la publication des bans, encore au XIVème siècle, peut faire douter de leur généralisation. Dans la mesure où la publicité donnée à l'union et la cérémonie ne sont pas des exigences juridiques et n'entraînent pas la nullité du mariage, contrairement à l'absence d'échange de consentement, le respect de ces directives est plus lâche. Seuls l'essor de la foi des fidèles et la peur des sanctions ecclésiastiques incitent à une christianisation des rituels. En mettant en avant le consensualisme, l'Eglise a laissé une place aux unions secrètes. Les mariages clandestins ont permis au garçon d'abuser de la fille, mais aussi à la fille s'extorquer du garçon un consentement pour pouvoir en faire son mari ou pour éviter le prétendant choisi par les parents.
Mariage et stratégies familiales.
Les familles patriciennes de la fin du Moyen Âge sont attentives aux choix des conjoints, pour être certaines de ne pas compromettre l'avenir du lignage en contractant une mauvaise alliance. Comme le rappelle le Florentin Léon Battista Alberti, au milieu du XVème siècle : "Tant de mariages ont été, de notoriété publique, cause de la ruine de la famille, pour s'être conclu avec des individus querelleurs, procéduriers, orgueilleux et malveillants". Si la bourgeoisie adopte les pratiques de la noblesse, c'est aussi parce qu'elle s'allie avec elle.
Le mariage doit servir d'escalier social. En témoigne le songe lucide et cynique d'un jeune humaniste parisien, secrétaire du roi Jean le Bègue en 1395 : "Au cours d'une nuit d'insomnie, je m'interrogeais sur l'orientation qu'il me fallait donner à ma vie afin de m'élever le plus haut possible dans la hiérarchie sociale : devais-je opter pour l'état ecclésiastique ? devais-je prendre femme ?". Léon Battista Alberti écrit : "Quand on choisit sa femme, on considère sa beauté, sa parenté et sa fortune". L'alliance a joué un rôle de promotion accru à la fin du Moyen Âge. Au milieu du XIVème siècle, la plupart des officiers du parlement de Paris doivent encore souvent leur ascension à leur propre compétence et à leur capacité à servir l'Etat. La parenté joue un faible rôle dans l'accès aux charges importantes. A partir de la fin du XIVème siècle en revanche, le lien familial devient un passeport pour accéder aux offices les plus prestigieux. S'ouvre alors "le temps des alliés", où les gens du Parlement se cooptent et multiplient les mariages entre eux. Il est courant que les serviteurs de l'Etat français du début du XVème siècle se fassent aider par un membre de leur famille dans l'exercice de leur fonction : de simples tâches subalternes, secondaires et provisoires qui permettent parfois d'accéder à des offices essentiels, stables, prestigieux et rémunérateurs. Enfin, à partir des années 1430, les stratégies familiales changent d'objectifs. Désormais les conseillers ne s'entourent plus seulement de parents et d'alliés, mais cherchent à transmettre leur siège à leur fils ou à leur gendre. Nous sommes entrés dans "le temps des héritiers", où les grands officiers de l'Etat parviennent à conserver au sein de leur famille un office et se succèdent au Parlement. Soit le roi intervient directement pour donner au fils le siège du père trop âgé ou décédé, soit les officiers utilisent la résignation in favorem, permettant à celui qui se retire de désigner son successeur. La moitié de ces résignations entre 1469 et 1483 et les deux tiers entre 1483 et 1498 sont réalisées au profit de parents et de plus en plus à l'avantage des fils des résignants. A la fin du XVème siècle, le terrain est prêt pour la reconnaissance officielle de l'hérédité et de la vénalité des offices.
L'alliance a permis également aux familles marchandes de renforcer leur clientèle. A Florence, Lapo di Giovanni Niccolini dei Sirigatti, au début du XVème siècle, se rapproche des grandes familles du commerce et de la banque (les Ardinghelli, les Bischeri, les Rucellai) grâce à de beaux mariages.
Le mariage reste donc un facteur de paix sociale. Bernardin de Sienne affirme : "les unions matrimoniales ont pour effet, non seulement de lier bien des esprits par l'amour qui unit des parents en renforçant leur mutuelle affection, mais aussi de ramener à la paix et à la concorde des ennemis et parfois un royaume ou un pays entier". Dans son Li nuptiali, rédigé peu après 1500, l'humaniste romain Marco Antonio Altieri écrit : "Tout acte nuptial fait mémoire du rapt des Sabines". L'alliance a pour but premier de souder des amitiés et d'œuvrer pour la paix de la cité.
La femme, "denrée du marché matrimonial".
Dans les stratégies de reproduction sociale mises en place par les élites, auxquelles le mariage participe pleinement, le père ou le chef du lignage détient souvent l'intégralité du pouvoir. Dans les couches inférieures de la société, en revanche, la puissance du pater familias paraît moins forte. Au sein des milieux roturiers de Douai, les négociations ne se font pas toujours entre les deux pères comme chez les nobles, mais entre le futur mari et la parenté masculine de la future. Ce qui est certain, c'est que la jeune fille, souvent à peine sortie de l'adolescence n'a pas son mot à dire dans l'échange dont elle est l'objet central. Dans les fabliaux, si des conflits éclatent parfois avec le fils au moment du mariage, la jeune fille accepte toujours le conjoint choisi par son père. L'adolescente donné en mariage au Vilain mire "N'osa contredire son père" et l'héroïne de la Châtelaine de Saint-Gilles dit au prêtre qui célèbre ses noces : "Je n'ose contredire mon père [...] j'aurais donc, lasse, mon mari malgré moi".
Les femmes doivent servir, en silence, les intérêts lignagers. Elles circulent comme des marchandises dans un échange orchestré par les hommes. Dans les ricordanze italiennes, on rencontre parfois le terme de merce ou de mercatanzia pour désigner la jeune fille qui va se marier. "La femme n'épouse pas, elle est épousée. Elle n'accomplit pas un acte, elle change de condition". L'essor de la dot accentue encore ce trait et participe à la valeur marchande de la femme.
Le triomphe du régime dotal.
Pendant la Moyen Âge classique, la dot est apparue comme un élément central de l'échange matrimonial, contre-don à l'apport marital que constitue le douaire. Au cours des trois derniers siècles du Moyen Âge, on assiste à une forte augmentation de la part et du montant de la dot qui relègue le douaire au second plan.
La dot et le trousseau au centre du mariage.
Le régime dotal (d'origine romaine) connaît une forte expansion à partir du début du XIIIème siècle, en commençant par l'aire méditerranéenne, à cause de l'essor du droit romain. A la fin du Moyen Âge, un mariage sans dot paraît inconcevable. En 1237, une sentence de l'Echiquier de Normandie ordonne à un père de doter raisonnablement ses filles, sous peine d'y être contraint par le bailli du roi. Le régime dotal occupe une place tellement importante que, dans les actes matrimoniaux du Bordelais de la fin du Moyen Âge, la dot est désignée par le terme de "mariage".
Dans l'apport parental accordé à la fille en vue du mariage, le trousseau joue également un rôle essentiel. A Florence, à la fin du Moyen Âge, il peut atteindre le quart du montant total de la dot. Dans la Gévaudan du XVème siècle, quatre filles dotées sur cinq en reçoivent un. Les trousseaux comprennent essentiellement des vêtements ("les habits afférents à son corps", comme les nomment les chartes de Douai), un lit et des draps, des objets de toilette, du nécessaire à couture, des ustensiles de cuisine. Ces objets révèlent le comportement conjugal et domestique que le mari attend de son épouse. Celle-ci doit être "prude et soigneuse de son corps, vitrine de la réussite de son mari, gardienne vigilante et toujours occupée de sa demeure". Le trousseau joue comme une métaphore de la femme mariée : il arrive neuf et immaculé dans une nouvelle famille, il est géré par le mari et il peut, en cas de décès de l'époux, être restitué à la famille maternelle. Dans les familles paysannes anglaises des XIIIème et XIVème siècles, on y trouve également des animaux (chevaux, cochons), apports de l'épouse à l'entreprise familiale.
La monétarisation de la dot.
La dot est versée soit en numéraire, soit en capital foncier (maison, vignes, terres, etc.). Mais à mesure que l'on progresse vers la fin du Moyen Âge, que le numéraire circule davantage (surtout dans les villes) et que s'affirme la volonté de préserver intact le patrimoine foncier, l'apport dotal se réalise de plus en plus en argent. Dans ces rares cas, une clause de l'acte précise que les futurs époux devront résider avec ceux qui ont constitué la dot, afin que cette dernière n'entraîne pas une amputation du capital foncier. La forte monétarisation de la dot se rencontre dans le Gévaudan et le Nivernais, en Auvergne, en Provence et en Périgord. Il semble au contraire que dans les régions du nord et de l'ouest de l'Europe, la part de la dot comprenant des biens immobiliers résiste mieux.
Puisque l'une des raisons principales de la place grandissante du numéraire est la volonté des familles urbaines de ne pas émietter leur patrimoine foncier, cette mutation peut être vue comme le signe de l'émergence du sentiment lignager dans le monde de la bourgeoisie à la fin du Moyen Âge. Dans le monde paysan, en revanche, l'apport dotal se réalise encore beaucoup en biens fonciers, comme on peut le constater au XVème siècle dans le pays valencien (Espagne) où, dans les actes, la dot se confond avec le capital que le nouvelle épouse apporte à la famille-entreprise, ou dans les bourgs ruraux entourant les villes d'Aix et d'Arles, où la moitié des contrats comporte des biens fonds et immobiliers.
Le paiement de la dot par étapes.
Dans la très grande majorité des régions de l'Occident, la dot est versée en plusieurs fois. Dans le Rouergue ou à Toulouse, la moitié ou le tiers de sa valeur est donné le jour du mariage (partie comportant presque toujours le trousseau). Le reste est payé à des dates fixes (le jour anniversaire de la célébration, pendant le Carême ou lors des principales fêtes du calendrier). Ce solde peut s'étaler sur plusieurs années : cinq, dix, quinze ou vingt ans ne sont pas rares.
Si la dot est en nature, l'époux la reçoit presque en totalité le jour du mariage. En revanche, si elle est composée de numéraire, elle est presque toujours étalée sur plusieurs années. A cause de l'hypertrophie et de la monétarisation de la dot, ainsi que des difficultés économiques de la fin du Moyen Âge, qui empêchent la famille de la future mariée de se procurer rapidement des liquidités, le nombre d'échéances augmente.
Le paiement de la dot par étapes est-il plus fréquent dans l'aire méditerranéenne qu'ailleurs ? On sait que certaines régions du nord-ouest ne connaissent pas ce paiement échelonné. A Douai, par exemple, l'apport est réglé comptant.
L'échelonnement de la dot sur de nombreuses années invite à considérer cet apport davantage comme une rente que comme un capital. Les paiements par étapes évitent au père et à ceux de la famille qui participent à la constitution dotale un trop lourd sacrifice et diminuent l'incidence de la dot sur l'héritage.
L'augmentation de la dot
Les trois derniers siècles du Moyen Âge sont marqués par une inflation effrénée de la dot. Au début du XIVème siècle déjà, dans le Chant XV de la Divine Comédie, Dante déplore les sommes énormes consacrées aux dots à Florence. Il regrette le temps où "la fille, en naissant, ne faisait pas encore peur à son père, car l'âge et la dot ne dépassaient ni l'un ni l'autre la mesure".
La pratique d'offrir des dots considérables grève les fortunes familiales et limite les investissements. A la suite de la faillite des banques Garzoni et Lippomani de Venise, le chroniqueur Marino Sanudo, en mars 1501, écrit : "Les 600 créditeurs réunis se plaignent [...] de ce que l'argent gardé pour les dots fait défaut".
Quelles sont les principales raisons de l'hypertrophie de la dot ? Comme les filles arrivent très jeunes sur le marché matrimonial, elles sont beaucoup plus nombreuses que les hommes. L'offre des filles dépasse la demande. Pour attirer le mari et obtenir le meilleur parti possible, les pères augmentent les dots. L'essor de ces dernières s'explique aussi par la nécessité d'indexer leur montant à la hausse du coût de la vie. Enfin, une belle dot permet à la famille de l'épouse d'étaler sa richesse et sa position sociale.
Pour aider les familles à constituer de tels apports dotaux, certaines villes (Venise ou Florence) inventent des procédés originaux : les Monti. En février 1425, la Commune de Florence ouvre ainsi le Monte delle doti, institution confiée à l'Art du Change, permettant aux parents (ou à d'autres donateurs) de réaliser des dépôts au nom de leur fille encore très jeune et de retirer 5 à 15 ans plus tard une somme augmentée d'intérêts pour doter celle-ci. L'argent ainsi confié permet à la Commune de financer la dette publique.
Afin d'éviter que les dots très élevées ne viennent trop amputer le patrimoine masculin, les filles destinées au couvent sont de plus en plus nombreuses au XVème siècle. A Venise, dans son testament, le père réserve à la fille qu'il a choisi de marier une dot moyenne de 800 à 1 000 ducats et à celle qu'il destine au monastère un apport de 50 ou 100 ducats.
La dot ravine le douaire.
L'inflation de la dot éclipse l'apport du mari. Dès le XIIème siècle en Catalogne, en Lombardie, en Emilie et en Toscane, le montant du douaire est dépassé par celui de la dot. Après 1250, les aristocrates catalans se contentent d'offrir à leur épouse un anneau ou quelques pièces d'or en guise de douaire. A Florence, ce dernier représente rarement plus de 20 % de la valeur de la dot. A Toulouse, la coutume fixe l'apport marital (dotalicium ou donatio propter nuptias) à un tiers de la dot ; dans les chartes, malgré de fortes variations, il équivaut environ à un quart de celle-ci. Dans la paysannerie du bas Moyen Âge, le douaire résiste mieux et représente encore au moins la moitié de l'apport de la famille de l'épouse. En Angleterre, aux cours des XIVème - XVème siècles, les familles aristocratiques adoptent une nouvelle forme de contrat de mariage, très favorable à l'épouse, dans lequel le douaire, qui doit permettre à la femme de vivre convenablement après le décès de son époux, demeure élevé. Dans l'Europe du nord et du nord-ouest, l'apport du mari se rencontre encore à l'époque moderne. Dans une moindre mesure et uniquement dans les régions où il résiste, le douaire subit les conséquences de l'hypertrophie de la dot et sa valeur à tendance à augmenter. A Douai, à partir du début du XIVème siècle, lors du contrat de mariage, le mari estime la dot apportée et, en fonction de son importance, accorde à son épouse un "gain de survie" ou "douaire" ou "amendement de mariage". Ce procédé prouve, encore une fois, que la dot prime dans les transactions matrimoniales.
Malgré son recul général, en valeur absolue ou relative (par rapport à la dot), le douaire reste un élément important du mariage. Il constitue une contre-dot permettant de rétablir une certaine égalité entre les partenaires et les deux lignées unies par l'alliance. Il n'équilibre pas l'échange sur un plan financier car la dot demeure toujours d'une valeur plus élevée, mais il la compense sur un plan symbolique.
La veuve, la dot et le douaire.
Pendant la vie conjugale, la femme, même si elle est considérée comme propriétaire de sa dot, la gère en commun avec son époux. A la mort de celui-ci, en théorie, elle la récupère. Si, par choix ou à cause de son âge déjà avancé, elle ne se remarie pas et continue à vivre avec ses enfants (ce que souhaitaient, à la fin du XVème siècle, trois testateurs de la région lyonnaise sur cinq), la veuve continue à gérer sa dot (et son douaire), seule ou en collaboration avec un beau-frère ou ses fils s'ils sont déjà majeurs. Au XVème siècle, une Vénitienne récupère à la mort de son époux les deux tiers de sa dot. C'est au moment du décès de son conjoint que la veuve bénéficie parfois d'un "augment de dot", part des biens du mari (parfois partie du douaire) qui vient s'ajouter à la dot. On oppose des régions à fort augment de dot (Bordelais, pays de Vaud, Douai : de la moitié à une fois la dot) à des pays de faible augment (Neuchâtel, de 1/6 à 1/3 ; région de Montpellier : de 1/10 à la moitié). On distingue parfois dots mobilières et dots immobilières : en Gascogne, dans les coutumes de Larroque-Timbaud de 1270, si la femme meurt la première, le mari conserve la dot mobilière. Si c'est le mari qui décède, celle-ci revient à la veuve doublée par l'augment. La dot immobilière revient aux héritiers de la femme.
A partir du XIVème siècle, cependant, la veuve éprouve de plus grandes difficultés à récupérer l'apport versé par sa famille au moment des noces Puisqu'il s'agit d'un capital très important, la récupération de la dot devient un enjeu essentiel à la mort du mari. Se sont développées de fortes tensions entre la veuve et ses enfants ou ses proches qui cherchent à reprendre ces biens. S'étant mariée à un âge très précoce, au décès de son mari, la femme est encore jeune et apte à engager une seconde union. Lorsqu'elle prend la décision de se remarier ou lorsque sa famille d'origine fait pression sur elle pour qu'elle contracte une nouvelle union, elle est particulièrement décriée. Dans les milieux fortunés de Florence, on oppose la bonne veuve, celle qui demeure dans son foyer d'adoption et accepte de laisser sa dot dans le pot commun, à la mauvaise veuve, la "mère cruelle" qui abandonne ses enfants et oblige le lignage de son époux décédé à restituer la dot pour être à nouveau placée sur la marché matrimonial. En 1430, à la mort de son père Cambio, le Florentin Manno Petrucci, âgé de 21 ans, aîné d'une fratrie de 10 enfants, implore la veuve, sa belle-mère Simona Bombeni, pour qu'elle ne se remarie pas : "Je vous supplie au nom de Dieu de ne pas nous abandonner, car vous seriez cause de notre ruine en ce monde".
Lorsque la veuve a fait le choix de rester dans sa maison d'alliance, la dot est transmise à ses enfants après son décès. En Scandinavie, si la femme a des descendants, les deux apports (dot et douaire) sont considérés comme une partie de l'héritage maternel. En l'absence de descendants, la dot doit retourner aux parents de la veuve ou, s'ils sont eux aussi déjà décédés, à d'autres membres de sa famille de naissance (comme le douaire doit revenir dans celle du mari).
Pour ce qui concerne le devenir du douaire, les règles sont sensiblement les mêmes. Constitués spécialement comme "gain de survie", lorsque le mari décède, la femme peut en jouir. La Common law lui permet même d'en garder une partie en cas de remariage. Mais les testateurs anglais contournent cette dernière règle et imposent que leur épouse ne puisse par partir avec une terre si elle contracte une nouvelle union. La coutume de Toulouse décide que le conjoint survivant bénéficie du douaire (dotalicium) et de la dot (dos). Dans les régions voisines en revanche, la coutume limite à un usufruit le droit de la femme au dotalicium et celui du mari à la dos, le reste revenant aux enfants.
En corrélation avec la dégradation de son statut juridique, la veuve perd donc de son autonomie. Sa capacité à transmettre ou à acquérir des biens diminue au cours du XVème siècle.
Source
La Famille occidentale au Moyen Âge - Pierre Guichard (Auteur), Jean-Pierre Cuvillier (Auteur), Pierre Toubert (Auteur), Collectif (Auteur), Georges Duby (Préface)
Editeur : Editions Complexe (2 mars 2005) Collection : Historiques ISBN-10: 2804800334 ISBN-13: 978-2804800338
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