En unissant deux familles, le mariage donne naissance à un couple, socle d'une nouvelle famille. Les jeunes mariés habitent ensemble, parfois en s'agrégeant à un groupe domestique déjà constitué. Ils possèdent des biens en commun, les gèrent et les exploitent, seuls ou avec d'autres individus. Notre question est alors de déterminer le degré d'autonomie du nouveau ménage avec ses enfants, par rapport aux familles d'origine et d'alliance ou aux ménages étrangers à leur parenté. Cela revient, en d'autres termes, à étudier la taille, la structure et les formes de la famille : est-elle étroite ou large ? conjugale ou patriarcale ? Pour répondre à ces interrogations, il est nécessaire de distinguer la possession des biens et l'exploitation de l'entreprise agricole ou artisanale du mode de résidence, car la copropriété et la coexploitation n'entrainent pas nécessairement la corésidence.
Deux phénomènes doivent retenir notre attention : la taille et la structure du groupe domestique, c'est-à-dire à la fois le nombre et la qualité des personnes qui composent le ménage. Ces deux aspects sont étroitement liés car il est évident que les formes de cohabitation complexes favorisent souvent l'élargiss ement du groupe domestique.
A la suite d'une très importante enquête sur la taille des ménages dans l'ensemble de l'Europe, les historiens affirment que la taille des groupes domestiques "anciens" n'est pas si importante (4 à 6 personnes en moyenne) et que la très grande majorité des familles était alors composée soit du couple conjugal et des enfants non mariés, soit d'un des deux parents avec ses enfants. Les travaux les plus récents des médiévistes corroborent ces recherches: la famille étroite et conjugale
Immédiatement après le mariage, un jeune couple peut provisoirement habiter avec les parents d'un des deux conjoints ou, pour quelques temps, accueillir la mère ou le père survivant, ou encore héberger un frère ou une sœur avant qu'il ou elle ne s'établisse ailleurs. La famille élargie n'est, bien souvent, qu'un moment de l'histoire de la structure familiale.
Voici un exemple fictif mais plausible et représentatif : deux frères mariés vivent sous le même toit avec leurs parents et tous leurs enfants. Si l'on suppose une moyenne de quatre enfants par couple, 14 personnes cohabitent. Compte tenu de la faiblesse de l'espérance de vie et de l'importance de la mortalité des enfants, on peut imaginer, quelques années après, le scénario suivant : les parents sont décédés ; un des deux frères, devenu veuf, se remarie et quitte, avec ses deux enfants, le groupe domestique pour s'installer chez ses nouveaux beaux-parents, fortunés, en quête d'un homme à la maison. Un enfant du couple restant décède également tandis qu'une autre, adolescente, quitte le domicile pour s'engager comme domestique. Ce qu'on observe alors, c'est une structure conjugale où un couple habite avec ses deux enfants (quatre personnes au total). Suivons encore cette famille fictive. L'aîné des enfants se marie et vient vivre avec son épouse sous le toit paternel. Le nouveau couple, prolifique, engendre 5 enfants. Il s'agit désormais d'une structure qui s'est élargie, faisant à nouveau cohabiter trois générations, représentant un total de 10 personnes. Elle atteste la grande plasticité de la structure familiale au Moyen Âge, s'adaptant à la vie et à la mort, et nous incite à la prudence lorsque les historiens élaborent des statistiques à partir d'un recensement portant sur une année.
L'historien éprouve de grandes difficultés lorsque deux couples paysans vivent sur le même manse ou la même tenure, à savoir qu'il s'agit d'un regroupement uniquement en vue de l'exploitation de la terre ou d'une véritable cohabitation. En d'autres termes, il est parfois extrêmement difficile de percevoir si les membres d'une même famille élargie mangent ou dorment sous le même toit.
Enfin, la structure du ménage varie beaucoup en fonction du milieu social, de la période considérée, des régions et des règles d'héritage. Le mode de résidence et le mode d'exploitation de la terre diffèrent en effet selon qu'une famille possède ou non les moyens financiers de nourrir un groupe domestique nombreux ; selon que la terre est rare ou abondante, de bonne ou de mauvaise qualité ; enfin, en fonction de la coutume, favorable à la primogéniture ou au partage entre les frères. On distingue traditionnellement un droit communautaire qui insuffle aux familles un "esprit de ménage", renforçant la tendance à un mode de résidence conjugal et étroit, d'un droit égalitaire entraînant un "esprit de lignage" qui, au contraire, laisse une plus grande place aux familles patriarcales et larges.
Au début du VIIIème siècle, Bède le Vénérable définit le manse (mansus) comme "un lot de terre apparentant à une famille". Aux époques mérovingiennes et carolingiennes, le manse est en effet la trace concrète de la domination de la famille nucléaire. Dans les textes, ce mot désigne souvent l'ensemble de l'exploitation ayant pour centre la résidence de la famille qui la travaille. C'est la surface de terre, vignes et prés, censée faire vivre une famille (de 2 à 20 hectares selon la richesse du sol), pouvant comporter plusieurs parcelles dont l'une porte la maison. Cette superficie de terre est utilisée par les seigneurs, les princes et les rois comme assiette de l'impôt (unité fiscale) et comme unité de répartition du travail ou des redevances demandés. Les termes de domus ou ostal désignent la maison mais peuvent également s'appliquer à la famille, confondant ainsi le cadre de vie et l'ensemble des individus qui sont regroupé dans le foyer. On dénombre dans chaque villa des feux (foci), terme devenu relativement courant au XIIème siècle et qui, à la fin du Moyen Âge, sert à définir l'unité fiscale. Dans le Midi de la France, on emploie le terme de beluge, qui recouvre sensiblement la même signification, ou encore les mots, plus rares, de conduits ou de ménage.
Au cours des trente dernières années, l'archéologie a permis aux historiens de mieux connaître l'habitat médiéval. Les résultats confirment la prédominance de la famille étroite, dès le haut Moyen Âge. Les fouilles font en effet apparaître un habitat paysan où la maison élémentaire est adaptée à une seule famille, plus rarement à deux. Il s'agit souvent d'une maison rectangulaire, d'environ 12 mètres sur 5, comme celle mise au jour à Villiers-le-Sec (Val-d'Oise), entourée d'un jardin ou d'un petit enclos et flanquée de bâtiments annexes, réservés à l'exploitation agricole. Il semble que, sous l'effet de l'essor économique et démographique des XIème et XIIème siècles, la taille des demeures se réduit encore, l'habitation se subdivisant soit au sol (Angleterre) soit par la construction d'un étage (Allemagne). Au cours du Moyen Âge classique, la maison la plus courante mise au jour par les archéologues ne dépasse guère 100 m² d'implantation au sol, se limitant même parfois à 50 m², comme c'est le cas à Wharram Percy en Angleterre ou à Rougiers en Provence. Elle est désormais centrée sur le foyer, situé au centre ou dans un angle de l'habitation, autour duquel la famille se réunit. La "maison mixte" du haut Moyen Âge, qui regroupait encore souvent hommes et bêtes, tend à disparaître. Les mêmes constatations peuvent être faites pour la fin de l'époque médiévale dans les milieux urbains. La maison rémoise du XVème siècle est de petite dimension, offrant une capacité d'hébergement de 4 à 5 personnes seulement. Les maisons des XIVème et XVème siècles, qu'elles soient rurales ou urbaines, présentent de plus en plus de séparations internes, isolant des pièces aux fonctions bien déterminées.
Au sein de familles paysannes , le taux de fécondité est très élevé : chaque couple, en moyenne, a 5 ou 6 enfants ayant dépassé un an. Sachant que la mortalité infantile est extrêmement forte, on peut en déduire qu'une paysanne marseillaise du début du IXème siècle met au monde en moyenne 7 à 8 enfants. Ce taux atteste un grand dynamisme démographique, permettant un doublement de la population de Saint-Victor en bien moins d'un siècle.
Dans les périodes postérieures au "moment carolingien", il semble que ce dynamisme se renforce, surtout dans les milieux nobles, où les filles sont mariées souvent très jeunes. Ainsi, entre 1000 et 1250, dans l'aristocratie namuroise, un couple engendre en moyenne entre 4,30 et 5,75 enfants parvenant à l'âge adulte. La grande majorité des couples mariés évoqués par Orderic Vital dans son Histoire ecclésiastique (milieu du XIIème siècle) a une nombreuse progéniture : 10 ou 12 enfants vivants ne sont pas rares. Les familles nobles et bourgeoises lyonnaises, au moins jusqu'au dernier tiers du XVème siècle, ont davantage d'enfants que les autres familles. Pendant le dernier siècle du Moyen Âge, les familles patriciennes d'Arras ou de Limoges engendrent plus de 9 enfants en moyenne, les intervalles intergénésiques moyens s'étendant de 16 à 21 ans. A la fin du XIVème siècle, Jacques Le Borgne d'Arras et son épouse ont 13 enfants en 16 ans. Au XVème siècle, les chroniques familiales patriciennes de Nuremberg et d'Augsbourg font apparaître des intervalles encore plus courts : de un à deux ans.
La fécondité plus élevée des femmes des hautes couches de la société à la fin du Moyen Âge s'explique, en grande partie, par la pratique fréquente de la mise en nourrice (provoquant une reprise plus rapide de l'ovulation) et par un âge au mariage des filles relativement précoce (entre 16 et 20 ans). Si la taille des familles est globalement plus grande dans les milieux aisés, en ville comme à la compagne, c'est aussi à cause de la présence de domestiques et parce que le chef de famille a les capacités financières de nourrir les personnes qui vivent sous son toit. Dès le haut Moyen Âge, les groupes de résidences aristocratiques sont plus complexes. Les mariages et remariages font plus volontiers cohabiter une belle-mère, un beau-père, des enfants d'un premier lit, des nourrices, des neveux. La puissance et la richesse de la famille noble se mesurent également à sa capacité à accueillir un nombre importants de parents. Au XIIème siècle, dans les familles aristocratiques génoises, les fils vivent à la maison jusqu'à la mort du père. Après leur mariage, ils vont habiter à proximité, formant une sorte de groupe patriarcal incluant brus et enfants sous plusieurs toits proches. En revanche, dans les familles d'artisans de la cité ligure de la même époque, la famille étendue apparaît à peine..
Lors des périodes d'accroissements démographiques (époque carolingienne, XIème - XIIème siècle et seconde moitié du XVème siècle), on constate parfois une tendance à la multiplication des regroupements de plusieurs familles paysannes sur une même exploitation. Cela ne signifie par nécessairement que ces structures familiales simples, qui s'unissent pour survivre, habitent sous le même toit. Les familles paysannes serves de Ruthénie au XVème siècle travaillent souvent en commun un sol indivis. Certaines d'entre elles se regroupent sous un même toit. Mais beaucoup d'autres vivent séparément : on rencontre des feux qui comportent 5 ou 6 habitations distinctes. Terre, travail, redevances et impôts sont partagés mais le pot et le feu ne le sont pas. Même devant les difficultés de la vie, la résidence est une des dernières choses que l'on met en commun-
Au cours des siècles suivants, lorsque l'essor démographique bat son plein, le fractionnement de l'exploitation est la solution la plus couramment adoptée, d'autant que les conditions économiques meilleures incitent plus facilement aux initiatives individuelles. Ainsi, en Provence, en 1080, à la mort du tenancier Benedict Pela, son manse est repris par deux hommes, Salamus et Fereng, qui, plutôt que d'associer leur vie et leur travail, divisent l'exploitation en deux. Il est probable qu'entre le XIème et le XIIIème siècle, à l'apogée économique du Moyen Âge, la famille conjugale se soit encore renforcée. La surcharge démographique rend de plus en plus difficile la coexistence sous le même toit de trop de personnes apparentées. Le nombre plus important d'enfants vivants procure une main-d'œuvre supplémentaire, dispensant de recourir à d'autres types d'aides qui, auparavant, pouvaient se matérialiser par des groupements de plusieurs noyaux conjugaux. Les exigences seigneuriales qui se manifestent dès le haut Moyen Âge et se renforcent dans le cadre de l'encellulement prennent le manse (donc la famille) comme unité fiscale, pratique qui prouve la forte prédominance du groupe domestique conjugal et tend à le renforcer. Si, vers 1150 - 1170, la taille (prélevée par le seigneur en vertu de son droit de ban) est encore répartie à l'amiable par un groupe, au XIIIème siècle, elle devient personnelle, prenant le foyer comme base d'imposition.
Lorsque le jeune couple ne s'installe pas dans une nouvelle demeure, indépendante de celle des parents, il habite le plus souvent dans la maison du père du mari La fille, munie d'une dot, a vocation à quitter sa famille d'origine. A Farfa (Italie centrale), au début du IXème siècle, on note un net contraste entre le grand nombre de fils ou des frères mariés logeant dans les familles élargies et l'absence des filles ou des sœurs, déjà mariées. Ces dernières ont quitté leur maison d'origine pour demeurer sous un autre toit, souvent définitivement, à moins qu'elles n'y reviennent pour vivre leur veuvage. Entre Loire et Rhin, dès les VIIIème - IXème siècles, l'aristocratie a largement adopté cette forme de résidence.
Dans le Rouergue, la région de Montpellier ou le sud-ouest de la France des XIIIème et XIVème siècles, lorsque le fils marié vient avec sa jeune épouse cohabiter dans la maison familiale, le père fait une donation totale ou partielle à son enfant. Ce transfert de biens est parfois mentionné dans les contrats de mariage. En contrepartie, le fils doit souvent s'engager à rester vivre en communauté sous le toit et l'autorité paternels et à assurer des conditions de vie décentes à ses parents. En 1409, dans un acte enregistré au tabellionnage de Rouen, les parents de Tassin le Monnier, Jean et Jeanne, "se rendent" à leur fils et à son épouse en leur abandonnant tous leurs biens, à condition que le jeune couple leur fournisse "tout le nécessaire pour qu'ils puissent boire, manger, dormir, être soutenus, entretenus et vêtus et bénéficier du feu, du lit et du toit en suffisance", en leur cédant une pièce à l'étage et une somme de 20 deniers tournois par semaine. En 1294, dans le village de Cranfield dépendant de l'abbaye de Ramsey en Angleterre, Jean de Bretendon passe un accord pour subvenir aux besoins de son père et de sa mère. Il s'engage à les héberger dans sa maison et à leur procurer "de la nourriture et des boissons convenables, jusqu'à leur mort"
Moins fréquent , le mariage "en gendre" est l'installation du mari dans la famille de sa femme Dans cette forme de résidence, les préoccupations économiques de la famille d'accueil sont prépondérantes. La plupart du temps, en effet, elle apparaît comme une manière d'aider et servir le père de l'épouse, de dynamiser l'entreprise familiale. Le lien de parenté se double donc d'un lien professionnel. Lors du contrat de mariage, il arrive que le gendre s'engage à travailler contre salaire et/ou en prenant à charge le beau-père trop âgé. Le mariage "en gendre" est adopté parfois parce que la famille de la jeune épousée est trop pauvre et ne peut pas doter la fille. Il peut également être la conséquence du décès du père, la veuve négociant les termes du contrat. En 1321, dans le Rouergue, Pierre de Possengas décède en laissant sa veuve, Astruge, avec 4 enfants (trois filles et un fils très jeune, Hugues). Ne pouvant assurer à elle seule la direction de la maison, lors du mariage de ses deux premières filles, cette dernière fait appel aux deux gendres (deux frères utérins) qui reçoivent tous les biens du mari défunt. Mais cette communauté est provisoire le père ayant, dans son testament, désigné son jeune fils Hugues comme héritier, il est convenu qu'au bout de dix ans, celui-ci reprendra la direction de la communauté en dédommageant ses deux beaux-frères ou les confirmera dans leur fonction en échange d'une compensation.
Le mariage "en gendre", comme l'installation du jeune couple dans la famille du mari, attire l'attention sur une autre fonction du mariage que celle de s'assurer une descendance légitime. L'union matrimoniale s'avère également être un moyen efficace d'aider un jeune couple à s'installer dans la vie, de procurer une force de travail supplémentaire à une famille, de porter secours à de vieux parents démunis ou de remplacer un chef de famille décédé.
Dans les périodes plus récentes du Moyen Âge, où la documentation permet de mieux connaître le lien de parenté qui unit les résidents, on remarque que le jeune couple qui n'a pas choisi de vivre seul ou de s'installer chez ses pères et mères réside chez des parents éloignés, oncles ou frères et sœurs plus âgés. En 1432, Jean Anthoneyr se marie avec Jacquette Mudry de Lens (au nord-est de Sion, dans le Valais). Il est convenu que le nouveau couple s'installera chez Jean Barras, beau-frère de la jeune mariée. Mais il arrive aussi, plus rarement, que le jeune couple cohabite avec des personnes non apparentées : un vieux couple, sans enfant, "adopte" (procédé de l'affiliation) les nouveaux époux et les institue héritiers universels-
La gouvernance se distingue nettement des communautés familiales et des frérèches du fait qu'elle n'implique jamais la constitution de communauté de biens. Le couple "gouverné" habite chez le "gouvernant", mais sans prendre part à ses affaires. La gouvernance est une communauté de vie, parfois de travail, pas une communauté juridique. Du début à la fin de cette association, on distingue l'apport du gouverné dans le ménage du gouvernant. Ce dernier n'en a que la jouissance et doit restituer l'apport initial au moment de la rupture de l'association. Celle-ci se présente donc comme un échange de prestations. Elle remplit un certain nombre de fonctions sociales, en particulier l'aide aux personnes âgées ou l'accueil des jeunes époux durant les premières années du mariage. Il est probable aussi que la gouvernance a servi à masquer les unions illégitimes (un couple non marié ou deux "célibataires"). Le statut de gouverné est toujours celui d'un hôte qui reçoit, par contrat, les prestations suivantes : " mobilier de la chambre, argent de poche, nourriture. En échange, on peut lui imposer des services domestiques. En général, le gouverné ne peut pas partager le vin avec le gouvernant. Il est, explique les contrats, "hébergé sans vin boire". Cette expression révèle la nature de l'association : l'hôte est tenu à l'écart de la fête, une manière de marquer son infériorité. Il est exclu des gestes qui, dans le répertoire symbolique, unissent et fondent les participants en un être collectif. Comme dans toute communauté de vie où l'inégalité des parties est manifeste, des conflits peuvent éclater. A Douai, dans les années 1460, lorsque Jean le Vasseur épouse la fille de Gilles le Changeur, le contrat stipule que le nouveau couple viendra vivre quatre années dans la maison du père de l'épouse. Mais l'entente ne dure pas et le beau-père expulse son gendre qui doit faire appel à la justice pour tenter de récupérer sa femme et sa dot.
La famille n'est pas seulement un ensemble de personnes qui "vivent à pot et à feu commun". Elle est aussi une unité économique regroupant un ensemble de producteurs et de consommateurs, soumis à une forte demande de la part du seigneur, des autorités urbaines, de l'Eglise et de l'Etat, et dont les recettes reposent surtout sur la terre et le travail. L'entreprise familiale se réduit souvent à la cellule conjugale. Elle peut également s'élargir en accueillant des individus apparentés ou non, résidents ou non, qui appartiennent au groupe domestique par la nécessité du travail.
Au regard de la possession et de l'exploitation des biens, c'est encore la structure conjugal qui domine. Très souvent, les époux gèrent, vendent ou aliènent ensemble ce qu'ils possèdent. A l'époque carolingienne, le terme le plus fréquent pour désigner l'union matrimoniale est celui de consortium, communauté de vie et de biens. Au XIIIème siècle, dans le milieu méditerranéen, le terme de casal désigne parfois simultanément le couple et l'exploitation agraire. C'est dire combien l'épouse, dans les actes essentiels de la vie économique du ménage, est associée à son mari. Ayant souvent apporté des terres ou de l'argent au ménage, elle participe activement à la gestion des biens. Aux Xème - XIème siècles, il est fréquent de voir la signature (le signum) de l'épouse apposée au bas des chartes de donation de son mari, lors d'une vente, d'un transfert ou d'une aliénation.
Dans les campagnes valenciennes (Espagne) de la fin du Moyen Âge, la dot de la jeune épouse se confond avec un apport de capital qui sert de base à une nouvelle entreprise. Les prestations matrimoniales apportées par la mariée s'avèrent parfois déterminantes dans l'amorce de carrières prestigieuses Dans la seconde moitié du XIVème siècle, le changeur brugeois Willem Ruweel devient un personnage très puissant à la suite de son mariage avec Margaret van Ruuslede, issue de l'élite des commerçants de la ville. Elle apporte en dot l'une des cinq banques d'échanges libres de la ville, propriété qui est gérée en commun sous le contrôle du mari.
Dépendantes et subordonnées à leur époux, les femmes n'en jouent pas moins, dans certains secteurs de l'activité économique, un rôle capital. En Provence, à la fin du Moyen Âge, dans les métiers du bâtiment, on distingue mal la comptabilité de l'atelier de celle du ménage. Les biens de l'entreprise ont une dimension patrimoniale et le métier est un projet familial. On assiste à une imbrication incessante entre cellule de production et cellule familiale. Cette dernière doit procurer un revenu maximal et tous ses membres doivent y contribuer. Les activités féminines prennent surtout place dans la maison ou aux abords de celle-ci- Mais les activités de l'épouse ne se limitent pas au travail domestique. Les femmes jouent un rôle fondamental dans l'entreprise agricole. Ce sont elles qui gardent les troupeaux, traient les vaches, tondent les moutons, jardinent, s'occupent de la basse-cour, filent et tissent, confectionnent le pain et la bière, moissonnent, fanent et vannent le foin ; elles participent également aux vendanges En ville, le phénomène est identique. Les conjointes d'artisans, même si elles apparaissent peu dans les actes professionnels, jouent un rôle économique essentiel dans l'entreprise familial. Elles tiennent la comptabilité, assurent, le cas échéant, la direction de l'atelier si le mari, trop occupé auprès d'un client ou d'un fournisseur, est absent, encadrent et conseillent les jeunes employés. En tant que maîtresses de maisons, responsables de l'activité domestique, elles nourrissent et logent les apprentis. A Montpellier, entre 1293 et 1408, 26 % des contrats d'apprentissage assignent l'instruction de l'apprentie à l'épouse du maître, même s'il est précisé que cet enseignement se fera sous la responsabilité du mari. Enfin, après le décès de son époux, la femme devient parfois elle-même chef de l'entreprise, associée ou non à un fils, à un frère ou à un ami. Ce labeur quotidien mais informel et non rémunéré a laissé peu de traces dans la documentation. Il n'en est pas moins capital dans l'histoire du travail au Moyen Âge.
La très grande majorité des enfants du Moyen Âge apprennent le métier de leurs parents, surtout dans les campagnes. Ce type d'apprentissage est difficile à saisir car la documentation manque par absence de contrats d'apprentissage. L'intégration des enfants au monde du travail se réalise à un âge précoce. Vers 1260, Philippe de Novare écrit : "on doit apprendre aux enfants tel métier qui convienne à chacun : et doit-on commencer aussi tôt que l'on peut". Dans les récits de miracles français, anglais, italiens et scandinaves, du XIIème au XVème siècle, ou dans les enluminures qui ornent les manuscrits de la fin du Moyen Âge, de jeunes enfants aident leurs parents aux tâches agricoles. Ils vont chercher de l'eau, du bois, ramassent des glands, des châtaignes ou des fruits, aident le père à tondre un mouton, nourrissent les animaux de la basse-cour, gardent les troupeaux dès l'âge de huit ou neuf ans, foulent du raisin, ramassent les gerbes avec leur mère, courent à côté de la charrue ou déjà la guident. Lors de son procès, Jeanne d'Arc rapporte qu'enfant, elle aidait sa mère à filer, à coudre les draps ou à d'autres travaux domestiques, et qu'elle apprenait à conduire le troupeau avec son père. Les témoins ajoutent qu'ils l'ont vue souvent moissonner, conduire la charrue et la herse. Jeanne d'Arc, comme de très nombreuse filles de la campagne, n'est pas seulement la jeune bergère de l'historiographie, mais s'est exercée à bien d'autres travaux agricoles.
A la campagne, le père doit également enseigner à son fils comment vendre les surplus agricoles lorsqu'il y en a. Dans le fabliau Le Vilain de Farbu, un paysan se rend au marché local accompagné de son enfant, afin de "l'initier à la vie et aux coutumes du marché". Lorsque les marchands jugent que leurs fils sont en âge d'être pleinement initiés à leur futur métier, ils les invitent à partir avec eux. Dans un autre fabliau, L'Enfant de neige (ou L'Enfant qui fut remis au soleil), un marchand décide ainsi d'emmener son enfant (âgé de 7 à 15 ans, selon les versions) avec lui. Avant son départ, il s'adresse à son épouse : "Dame, n'ayez pas de chagrin : je dois demain, c'est décidé, partir en voyage d'affaire. Mettez en malle mes effets ; éveillez-moi de bon matin ; préparez aussi votre fils : je veux l'emmener avec moi. Savez-vous pourquoi je l'emmène ? Je vais volontiers vous le dire : pour lui apprendre le commerce cependant qu'il est jeune encore. Personne ne peut réussir dans ce métier, sachez-le bien, si, avant que les années passent, il n'y met savoir et sagesse". De très nombreux artistes médiévaux ont appris leur métier (d'orfèvre, d'enlumineur ou d'architecte) aux cotés de leur père ou de leur oncle. Se créent ainsi des dynasties d'artistes. Les de Boulogne, pendant 5 générations (de 1290 à 1420), sont employés à la décoration du château de Hesdin en Artois. Au début du XVème siècle, les trois frères Limbourg (Pol, Jean et Herman), qui ont réalisé les fameuses Très riches heures pour le duc Jean de Berry, sont les neveux de Jean Malouel, peintre du duc de Bourgogne Philippe le Hardi entre 1397 et 1415. En 1406, Claux de Werve succède à son oncle, Claus Sluter, comme imagier (c'est-à-dire sculpteur) ducal à la cour de Bourgogne. A la fin de l'époque médiévale, comme les métiers ont tendance à se fermer, bien souvent le seul apprenti susceptible de devenir maître est le fils du patron, car la réalisation d'un chef-d'œuvre (attestée à partir du XVème siècle) représente un travail long et coûteux, désormais obligatoire pour accéder à la maîtrise. En outre, un maître qui s'installe doit payer son métier, ce qui nécessite une certaine fortune familiale. A la fin du Moyen Âge, dans la ville d'Aix-en-Provence, près d'un constructeur en bâtiment sur trois exerce le même métier que son père. Il est fréquent que les testateurs lèguent à tel ou tel enfant leurs instruments de travail, richesse inestimable du patrimoine familial.
Il est fréquent de repérer dans notre documentation des neveux et des nièces présents au sein de la cellule familiale. Comme ils sont désignés par des termes de parenté et non de domesticité, il est difficile de connaître leur fonction exacte dans le groupe domestique, même si on les voit souvent exercer des tâches dévolues traditionnellement à des serviteurs. De très nombreuses jeunes filles pauvres sont ainsi placées en forestage chez un oncle ou cousin plus riche, afin qu'elles gagnent de l'argent pour constituer leur dot. Cela ne se déroule pas toujours sans heurts : vers 1430, Péronnelle et Marion Des Wés, deux filles d'une famille de huit enfants, sont confiées à leur oncle Jean Petit Maître. Trois ans plus tard, un conflit éclate entre les deux parties car les deux jeunes filles réclament leur salaire non payé. L'affaire est portée devant l'échevinage de Douai. L'oncle, qui finit par obtenir gain de cause, explique aux échevins qu'il a accepté cette charge pour aider les parents démunis et ajoute que l'aînée qui n'est âgée que de 10 ans (et non pas 14 ou 15 comme elle l'affirme) a toujours été très paresseuse et ne lui a pas été d'un grand secours.7
Cependant, les domestiques qui viennent élargir le cercle familial sont, le plus souvent, des extranei. Dans le Rutland (Angleterre), en 1381, un feu sur cinq compte un enfant ou adolescent extérieur à la famille, qui exerce les fonctions de domestique. Le phénomène est particulièrement développé dans les milieux nobles et patriciens urbains de la fin du Moyen Âge. Dans les villes allemandes, on considère que la domesticité représente de 8 à 15 % (Francfort, Nuremberg) de la population totale. En Franche-Comté, les nobles les plus aisés entretiennent jusqu'à six domestiques. Bene Bencivenni, marchand florentin de la fin du XIIIème siècle, abrite un valet, cinq servantes et une bonne. Francesco Datini, marchand de Prato de la fin du XIVème siècle, héberge deux valets, deux servantes et un esclave. Chez les juges, médecins, notaires et marchands florentins du XVème siècle on compte en moyenne deux à trois domestiques.
Il est fréquent, dans l'aire méditerranéenne (particulièrement en Italie et en Espagne), que cette domesticité soit composée d'esclaves. Francesco di Marco Datini, marchand de Prato à la fin du XIVème siècle, demande par écrit à son associé qu'il lui procure une jeune esclave : "Achetez-moi, je vous prie, une petite esclave, jeune, robuste, qui ait de 8 à 10 ans, qui soit de bonne race et assez robuste pour supporter les gros travaux, de bonne santé et de bon caractère pour que je puisse l'élever à ma façon [...] Elle apprendra mieux et plus vite et elle me servira mieux. Je ne lui demanderai que de faire la vaisselle et d'apporter le bois et le pain au four communal et d'accomplir des tâches de cette sorte". Les hommes sont employés aux tâches agricoles ou dans l'entreprise artisanale, et les femmes aux travaux domestiques. En Sicile, la population servile est sarrasine jusqu'à la fin du XIVème siècle, puis tartare et tcherkesse au siècle suivant. Au XIIème siècle, elles sont sardes ou sarrasines (capturées lors de la Reconquista de la péninsule ibérique). A partir du XIVème siècle, elles viennent de la traite orientale. Elles entrent au service de leur maître entre 17 et 20 ans (en 1427 à Florence, 40 % des domestiques, libres ou non libres, ont entre 8 et 17 ans). Elles s'attachent surtout à l'intimité de la maîtresse de maison, mais parfois aussi à celle du maître. Ce dernier, en effet, profite parfois de son pouvoir de chef de famille pour abuser des jeunes esclaves. Les amours ancillaires du maître demeurent dans l'intimité du groupe domestique. Seul l'enfant qui peut naître de ces ébats franchit discrètement les portes de la maison : vers 1430 - 1445, plus du quart des enfants trouvés confiés aux hospices florentins sont fils ou filles d'esclaves.
L'attitude du maître envers ses esclaves est très variable. Entre ce génois forcené qui frappe jusqu'au sang Caterina, son esclave maure de 25 ans, et qui finit par la pendre à une poutre de sa cuisine, et cette riche alleutière catalane du début du XIème siècle qui entoure de toute son affection son jeune esclave à qui elle lègue, dans son testament, comme à un fils, vêtements et nourriture en abondance, tous les cas de figure sont imaginables. L'approche de la mort et la pensée d'un au-delà imminent sont l'occasion pour les maîtres de récompenser les services domestiques (et sexuels) rendus ou arrachés, et il n'est pas rare de voir des clauses testamentaires demander l'affranchissement de tel ou tel esclave.
La limite n'est pas toujours claire entre travail domestique et apprentissage. Dans la documentation, le même mot (serviens) peut désigner à la fois les serviteurs domestiques et les travailleurs agricoles, confusion sémantique qui renvoie sans doute à une réalité, les uns et les autres étant, dans de nombreuses familles paysannes, employés comme serviteurs à tout faire. A la campagne, de nombreux manouvriers viennent travailler et vivre avec la famille pendant les grands travaux d'été, ce qui agrandit parfois considérablement le ménage pendant quelques mois.
Dans les milieux artisanaux, le maître, son épouse et ses enfants hébergent très souvent un apprenti autre que le fils et un valet qui vivent et travaillent dans la famille. Au XIVème siècle, les familles d'artisans de Périgueux sont les seules de la ville dans lesquelles le modèle nucléaire ne prédomine pas. Si, parmi les domestiques, les filles sont plus nombreuses, les garçons dominent très nettement le monde des apprentis (en tout cas ceux qui sont officialisés par un contrat).
Il est fréquent qu'un lien de famille existe entre le "donneur" et le "receveur". La mise en apprentissage se réalise en effet entre proches. A Orléans, les familles d'accueil des orphelins sont le plus souvent celles des oncles et des parrains. En Poitou, en Auvergne et en Bourgogne au XVème siècle, la plupart des orphelins sont pris en charge par un oncle, une tante ou un frère plus âgé. Un homme d'affaire genevois, le juge Guarnerius (1210 - 1221), prend en charge la formation de son neveu Guido, d'origine milanaise : il l'initie à la pratique commerciale en le faisant intervenir comme témoin dans différentes transactions. Le statut des tisserands issu du Livre des métiers (1268), d'Etienne Boileau, autorise le maître à garder auprès de lui un de ses neveux et un de ses frères pour leur permettre d'apprendre le métier, mais à la condition qu'ils soient fils de maître. D'autres statuts parisiens permettent de faire travailler comme apprentis des beaux-frères ou des cousins. Dans l'ensemble des statuts d'Etienne Boileau, le législateur favorise la famille des maîtres.
Le caractère familial de l'apprentissage représente peut-être une garantie supplémentaire pour que l'apprenti soit bien traité. Il est difficile de connaître l'attitude des pères de famille à l'encontre des apprentis. Seules les histoires qui se sont mal passées et ont laissé des traces dans les archives judiciaires sont connues. Nombreux sont, semble-t-il, les apprentis en fuite ou les clauses de contrats qui prévoient des sanctions on cas de fugue, ou encore celles qui légifèrent sur les sanctions à prendre en cas de trop grandes violence du maître. Ces phénomènes révèlent les conditions de vie difficiles des jeunes gens embauchés. En 1371, en Angleterre, deux frères se présentent devant la cour de justice pour rompre leur contrat d'apprentissage. Ils se plaignent de ne pas recevoir la formation prévue par leur maître et déclarent que l'épouse de ce dernier ne les nourrit pas assez et les bat. L'un d'entre eux affirme avoir perdu l'usage d'un œil à la suite des coups reçus. En 1434, dans le pays valencien, Jaumet de Luna, apprenti du tisserand Pere Sancho, s'est enfui car son maître "le faisait biner la vigne alors qu'il avait été engagé pour apprendre le métier de tisserand".
La circulation des enfants et des adolescents dans le cadre de l'apprentissage ou de la domesticité possède une fonction régulatrice au sein de la communauté paysanne. La famille, unité de production, doit toujours trouver un équilibre entre le nombre de bouches à nourrir, le travail disponible et ce qu'elle est en mesure de produire. Dans les campagnes du pays valencien, les garçons alloués sont fournis par les familles excédentaires en fils et déficitaires en terres. Ils sont accueillis par des entreprises domestiques riches en terre et qui manquent de bras.
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