La vie de couple

 

 

Le couple est au centre de toute préoccupation sur la famille et la parenté. Il est à l'origine de l'alliance entre deux familles, le noyau dur des structures de parenté et des structures familiales et le lieu de la reproduction biologique. Des relations entre mari et femme dépendent souvent la qualité des liens de parenté, la gestion économique de la famille-entreprise et la transmission de valeurs et de modes de comportements à la génération suivante. Au sein de la cellule conjugale, la femme doit être soumise au mari, ce qui ne l'empêche pas de posséder un certain pouvoir domestique et économique. La vie intime du couple est marquée par de puissants sentiments s'amour mais aussi, parfois, de haine. L'Eglise a tenté, avec des succès très inégaux, de contrôler les relations sexuelles entre mari et femme.

 

L'épouse : entre dépendance et autonomie.

Le mariage forme une "compagnie" qui repose sur une hiérarchie. Le mari est "le chef d'hostel", le "baron" ou le "sire" de sa femme. La lecture des textes normatifs émanant des autorités laïques et ecclésiastiques fait apparaître une épouse soumise à son mari, sévèrement condamnée si elle n'accepte pas cette forte dépendance. Toutefois, lorsqu'on peut appréhender de plus près la réalité, on constate qu'il faut nuancer cette vision. L'épouse, dans la vie quotidienne, possède un certain nombre de pouvoirs dont elle sait utilement se servir.

 

La soumission de l'épouse--La domination du mari.

Quelle que soit la période du Moyen Âge envisagée, le droit savant ou coutumier octroie au mari une puissante autorité sur son épouse. Comparées au droit romain en vigueur sous le Bas-Empire, les lois germaniques renforcent la dépendance de l'épouse, placée sous le mund de son mari. Dans le Miroir des Saxons ou le Miroir des Souabes, la femme ne peut comparaître devant un tribunal. Elle doit y être représentée par son époux. Dans la loi salique, si elle commet l'adultère, elle et son complice sont soumis à un fort wergeld. Dans la loi des Wisigoths, le mari possède le pouvoir de la mettre à mort. Au cours du Moyen Âge classique, pour passer des actes juridiques, l'épouse a souvent besoin de l'accord de son mari. A la fin du Moyen Âge, dans les registres d'audiences du Lyonnais, du Bordelais et de la Bourgogne ducale, lorsqu'elle est entendue comme témoin, une formule précise que c'est "de l'autorité et avec la permission de son mari".

La domination de l'épouse par son mari est une conception largement défendue par l'Eglise. Dans la Genèse, Dieu crée d'abord l'homme, puis la femme, en affirmant la soumission de cette dernière : "Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi" (Genèse, III, 16). Les penseurs chrétiens légitiment encore l'allégeance féminine par des passages de Saint Paul qui décrète : "Soyez soumis les uns aux autres dans la crainte du Christ. Que les femmes le soient à leur mari comme au Seigneur : en effet, le mari est chef de sa femme, comme le Christ est chef de l'Eglise [...], Or l'Eglise se soumet au Christ ; les femmes doivent donc, et de la même manière, se soumettre en tout à leurs maris" (Epître aux Ephésiens, V, 21-24), ou encore : "[...] la femme doit garder le silence en toute soumission. Je ne permets pas à la femme d'enseigner, ni de dominer l'homme. Qu'elle se tienne tranquille. C'est Adam en effet qui fut formé le premier, Eve ensuite" (Première Epître à Timothée, II, 1-13).

Dans l'iconographie, à partir du XIème siècle, on assiste à une interprétation nouvelle de la création de la femme par Dieu telle que la Genèse l'enseigne. Eve n'est plus créée à partir d'une des côtes d'Adam, mais surgit directement de son flanc sous le commandement ou la bénédiction du Créateur, comme si c'était l'homme qui engendrait la femme. Cette théorie de l'accouchement costal de l'homme est contemporaine d'un discours nouveau de l'Eglise sur le mariage, dans le cadre de la réforme grégorienne qui souligne davantage la soumission de l'épouse.

 

Le mari éducateur.

Dans les derniers siècles du Moyen Âge, une différence d'âge en faveur du mari plus importante qu'auparavant sépare les conjoints. L'époux se sent alors investi d'un véritable rôle éducatif à l'égard de sa jeune femme. C'est en partie dans ce but qu'un riche bourgeois anonyme, d'âge mûr, rédige vers 1393 Le Ménagier de Paris, traité de morale et d'économie domestique destiné à sa très jeune épouse. Celle-ci est présentée comme totalement soumise à son mari. On la voit, dans l'intimité de la chambre conjugale, le soir, attendre que son époux vienne lui faire des remarques sur son comportement de la journée. Le mari dénonce "les fautes de conduite ou les naïvetés commises durant la journée ou les journées passées" et la conseille pour qu'elle améliore son attitude. En Italie, où les écarts d'âge sont encore plus marqués qu'en France, vers 1433 - 1434, Léon Battista Alberti, dans sa chronique familiale, fait dire à son porte-parole, son oncle Giannozzo, parlant de son épouse : "Ses dons et sa formation mais bien plus encore mes instructions ont fait de mon épouse une excellente mère de famille". Francesco di Marco Datini, riche marchand de Prato au début du XVème siècle, prodigue lui aussi à sa jeune épouse Margherita des instructions minutieuses sur la tenue de son ménage, en particulier sur la ferme attitude à adopter à l'égard de leurs très nombreux esclaves et domestiques : "Ne manques pas d'aller tôt au lit et de te lever de bonne heure, et ne permets pas que l'on ouvre la porte de la maison avant que tu sois debout. Et aie l'œil à tout et ne les [les domestiques] laisse pas courailler. Tu sais comment est Bartolomea [une esclave] : elle dit qu'elle va à un endroit et elle se rend à un autre. Ghirigoa, elle aussi, a peu de tête ; garde-la toujours dans tes jupes. Redouble de vigilance quand je ne suis pas là [...]. Conduis-toi de manière à ce que je ne sois pas obligé de me fâcher. Tu ne les surveilleras jamais assez et tu en prendras l'habitude [...]. Conduis-toi désormais en femme et non en enfant ; tu entreras bientôt dans ta vingt-cinquième années".

 

L'obéissance et l'humilité de la bonne épouse.

Dans la documentation médiévale, il est exceptionnel de rencontrer des portraits de maris idéaux ; le rôle conjugal de l'homme apparaît secondaire par rapport à sa fonction publique. Les clercs offrent, en revanche, des modèles bibliques de bonnes épouses. Au XIIIème siècle, dans un contexte d'essor de la pastorale, se détache la figure de Sara, épouse de Tobie. Elle honore ses beaux-parents, aime son mari, dirige la famille, gouverne la maison et se montre irréprochable (Tobit, X, 12-13). Dans son Histoire ecclésiastique rédigée vers 1143, Orderic Vital livre de nombreux portraits de l'épouse idéale. L'un des plus marquants est celui d'Odeline, femme d'Ansoud de Maules, petit chevalier de la région parisienne vivant au début du XIIème siècle. Lorsqu'à la fin de sa vie Ansoud supplie son épouse de le délier des liens du mariage pour revêtir l'habit monacal, il lui tint ce discours : "Gracieuse sœur et aimable épouse, Odeline [...] Votre vie peut servir de leçon à plusieurs ; ajoutez seulement à vos vertus accoutumées en vivant chastement dans un saint veuvage". Après le décès de son époux, Odeline respecte cette ultime recommandation maritale puisqu'elle reste veuve pendant 15 ans, jusqu'à sa mort. Orderic Vital commente ensuite la réaction d'Odeline : "Ansoud, ayant dit ces choses et beaucoup d'autres également bonnes, sa femme, habituée à céder toujours à ses volontés, les yeux baignés de larmes, mais conservant sans crier une respectueuse modestie, fidèle à son obéissance accoutumée, accorda à son mari ce qu'il lui demandait".

Lorsque les rares pédagogues ou les pères rédigent des traités pour les jeunes filles, la très grande majorité de leurs conseils porte sur la manière de se comporter dans l'état matrimonial. Dans Le Livre du Chevalier de la Tour de Landry pour l'enseignement de ses filles, rédigé vers 1371 - 1372, l'auteur consacre 20 chapitres sur 128 à délivrer des conseils aux futures mariées. Dans Les Enseignements de saint Louis, rédigés en 1267 - 1268, Louis IX, lui aussi, rappelle à sa fille Isabelle, reine de Navarre, déjà âgée de 25 ans : "Chère fille, obéissez à votre mari et à votre père et à votre mère selon les commandements de Dieu ; vous devez le faire volontiers pour l'amour que vous avez pour eux".

Le discours prônant l'allégeance de l'épouse au mari se renforce dans les deux derniers siècles du Moyen Âge. L'un des plus célèbres prédicateurs franciscains, Bernardin de Sienne (1380 - 1444), a prononcé un sermon sur le mariage permettant de dresser le portrait de l'épouse parfaite. Elle doit être dévote, dévouée aux pauvres et aux indigents, vivre dans la crainte de Dieu, être honnête, bonne, intelligente, pure dans ses rapports avec les autres, affable, aimable, sage, pieuse, chaste et sobre. Elle doit servir son mari et tenir la maison. L'auteur du Ménagier de Paris rappelle souvent à sa jeune épouse ce devoir impératif d'obéissance. Il en va de la survie du couple : "Grâce à l'obéissance, écrit-il, une prude femme gagne l'amour de son mari et finit par avoir de lui ce qu'elle désire. Mais je peux aussi affirmer que si vous décidez de ne pas obéir ou de vous montrer arrogante, vous vous perdez, vous-même, votre mari et votre ménage". La soumission de l'épouse est particulièrement bien rendue dans un tableau de Jan Van Eyck, daté de 1434, représentant Giovanni di Arrigo Arnolfini, marchand lucquois installé à Bruges, et son épouse Jeanne de Cename dans l'intimité de leur chambre conjugale. Giovanni Arnolfini, le visage dominateur et plein d'assurance, contraste avec celui de son épouse aux traits encore juvéniles, dont les yeux baissés traduisent l'obéissance et l'humilité. L'époux a pris de sa main gauche la main droite de sa femme et lève son autre main en signe de bénédiction et de protection. Jeanne, de sa main gauche, relève légèrement un pan de sa robe, donnant l'illusion d'un ventre arrondi annonçant sa future fertilité.

 

La mauvaise épouse, créatrice de désordre.

Par contraste, la documentation médiévale offre également des portraits de mauvaises épouses. Elles n'obéissent pas à leur mari ou pire, leur donnent des ordres. Il s'agit pour les hommes d'un renversement de valeur insupportable. Dans l'aristocratie, la mauvaise épouse empêche son mari d'exercer son métier ou de guerroyer pour une juste cause, s'opposant ainsi au bon fonctionnement de l'ordre chevaleresque. Dans son Histoire ecclésiastique, Orderic Vital évoque certaines Normandes rappelant leurs époux qui combattent en Angleterre en 1086 : "En ce temps-là, quelques Normandes [...] en proie aux feux des passions les plus dévorantes sollicitent leur mari de revenir, ajoutant que si leur retour n'était pas prochain, elles se pourvoiraient d'autres époux". Orderic Vital souligne le terrible dilemme posé aux maris : servir leur roi et risquer de perdre leur femme ou la garder en dérogeant à leur fonction vassalique. Il écrit : " [...] que peuvent faire des hommes honorables si leurs femmes lascives polluent le lit conjugal par l'adultère, apportent une honte indélébile et jettent le déshonneur sur leurs progénitures". Certains maris font le choix de retourner en Normandie pour contenter leur épouse, perdant ainsi à jamais leurs fiefs.

 

La "gardienne aimante de la vie et de l'âme de son mari".

Dès le début du Moyen Âge, les épouses de l'aristocratie apparaissent comme des vecteurs essentiels de la diffusion du christianisme. Dans le mouvement de conversion des rois barbares, la reine joue un rôle capital. Clotilde, épouse de Clovis, a beaucoup œuvré pour que le roi mérovingien se baptise vers 498. Berthe pour Ethelbert du Kent (en 597) et Ethelberge pour Edwin de Northumbrie (en 627) ont, elles aussi, considérablement influencé la décision de leur époux d'embrasser la foi chrétienne. Les papes ne s'y sont pas trompés, tel Boniface V (619 - 625) qui s'adresse à Ethelberge en ces termes : "Nous vous exhortons instamment pour que, pleine d'inspiration divine, vous ne tardiez pas à agir, à temps et à contretemps, pour que le roi, par la puissance de Notre Seigneur Jésus-Christ, soit uni au nombre des chrétiens ; alors vous posséderez tous les droits que confère l'inviolable contrat d'union que constitue la vie maritale (maritalis consortii). Il est écrit, en effet : "ils seront deux en une seule chair". Comment donc pourra-t-il exister entre vous une unité d'union (unitas conjonctionis) si les ténèbres de l'erreur empêchent que vous n'ayez la même foi ? [...] faites tous vos efforts pour attendrir la dureté de ce cœur en y faisant pénétrer les préceptes divins [...]. Il faut que par vous se vérifie d'une manière éclatante le témoignage de l'Ecriture sainte qui dit : "L'homme infidèle sera sauvé par la femme qui a la foi". Cette dernière citation pontificale est extraite de la Premier Epître aux Corinthiens (VII, 14) de saint Paul. La fonction évangélisatrice de l'épouse se poursuit au cours des siècles suivants dans d'autres aires géographiques occidentales gagnées plus tardivement au christianisme. Sur les pierres runiques de Uppland (Xème - XIème siècle), on peut lire quelques mentions glorifiant le rôle joué par la femme scandinave auprès de son époux pour l'inciter à adopter la foi chrétienne.

Depuis l'époque carolingienne, de nombreuses fondations ecclésiastiques sont réalisées par des couples d'aristocrates. Le monastère de Saint-Mihiel, dans le diocèse de Verdun, est fondé au début du VIIIème siècle par le comte Uolfald et son épouse Adalsinde. Les actes précisent souvent que les fondateurs ont agi "sous l'inspiration" ou "par suite de l'exhortation" de leur épouse. En 1009, le monastère de Beaulieu est édifié par le comte Foulques Nerra à la demande de son épouse Hildegarde. Dans ces cas et dans ces cas seulement, l'épouse est autorisée à empiéter sur l'espace public, car elle y manifeste sa piété en édifiant des églises, en fondant des monastères, en octroyant des dons à l'Eglise ou en se sacrifiant pour Dieu.

Dans la vie privée, l'épouse doit inciter son mari à respecter les interdits conjugaux imposés par l'Eglise et à partir en pèlerinage ou en croisade. Elle doit prier pour lui. Grégoire le Grand évoque dans les Dialogues (Livre IV, chapitre 27) un prisonnier mis aux fers qui voit ses liens se desserrer chaque fois que son épouse fait célébrer une messe. Voici enfin comment en 936, sur son lit de mort, Henri Ier, roi de Germanie, vante les mérites de son épouse, sainte Mathilde : "Ô vous qui m'avez toujours été très fidèle et qui méritez d'être la mieux aimée, je remercie le Christ de ce que nous vous laissons sur terre dernière nous. Personne n'a été marié à une femme aussi croyante et aussi bonne. C'est pourquoi nous devons vous remercier d'avoir pu nous calmer et nous donner des conseils en toute chose, de nous avoir souvent ramené sur le chemin de la justice, et à bon droit, de nous avoir prié d'avoir pitié des opprimés. Nous nous recommandons avec nos enfants à Dieu tout puissant".

 

Les prières pour l'âme du mari défunt.

Le modèle de la bonne épouse ne s'achève pas à la mort du mari. Il se poursuit dans le veuvage. Dans les milieux aristocratiques, à cause d'un âge au mariage des filles beaucoup plus précoce et d'une surmortalité masculine due aux guerres, l'épouse survit souvent à son mari  . Les clercs n'ont eu de cesse, durant l'ensemble de l'époque médiévale, de valoriser l'épouse qui choisit de ne pas se remarier, ce qui explique la part non négligeable de veuves parmi les bienheureuses des XIIIème et XIVème siècles (Marguerite de Cortone, Angèle de Foligno ou Micheline de Pisaro). Selon l'Eglise, la viduité  représente un temps de rachat de la vie conjugale, un épilogue bienvenu à l'état matrimonial qui, bien que valorisé sous certaines conditions, n'en demeure pas moins un danger pour le salut de la femme au regard de la chasteté (castitas). Dès les premiers écrits des penseurs chrétiens, une hiérarchie des états s'élabore : d'abord la virginité, puis le veuvage assumé et enfin l'état de mariage.

La viduité est valorisée comme un temps de prières, en particulier pour l'âme du mari défunt. La veuve doit prier "pour l'âme de son époux" (pro anima mariti sui). Jean de Liège, prédicateur dominicain à Paris à Paris dans les années 1272 - 1273, invite les moniales cisterciennes à commémorer chaque année les souffrances du Christ, "comme la bonne dame célèbre chaque année l'anniversaire de son époux défunt". L'auteur de la Vita sancti Adalberti (début du XIème siècle), présente l'impératrice Théophano, devenue veuve d'Otton II en 983 : elle "s'appliqua à effacer ses péchés [ceux du roi], ce que lui-même avait négligé de faire sa vie durant. Elle suscita des intercesseurs, effectua des aumônes, des prières nombreuses pour en appeler au Rédempteur plein de miséricorde et libérer du feu le roi pécheur". Vers 1040, Irmengarde, qui vient de perdre son mari Werner, veut assurer le salut éternel de son époux. Elle décide alors de faire copier et peindre un évangéliaire (dit de Saint-Mihiel, œuvre des ateliers de la Reichenau) où l'on voit le mari offrir le livre au monastère, soutenu par sa veuve. Les textes hagiographiques traduisent une volonté pastorale des clercs de montrer la supériorité de l'état de veuvage, d'indiquer que le lien matrimonial doit rester "indissoluble" au delà de la mort.

Même lorsque la veuve décide de se remarier, la mémoire du premier mari reste parfois présente. En 1034, la comtesse Ermengarde de Luxembourg, avec l'accord de son second époux, le comte Conrad, donne une église à Sainte-Walburge de Zutphen pour le salut de son premier mari, le comte Gérard de Gueldre.

Alain de Lille, à la fin du XIIème siècle, dans son Ars praedicandi, dresse l'éloge de l'état de veuve en faisant allusion à Anne, la prophétesse évoquée par Luc, vieille femme de 84 ans restée veuve après seulement 7 ans de mariage : elle sert Dieu nuit et jour dans la prière, ne quitte pas le temple et finit par devenir prophétesse, annonçant la venue du Messie (Luc, II, 36-38). Tout comme l'image de Sara s'impose pour symboliser l'épouse idéale, celle d'Anne connaît un certain succès pour représenter la veuve modèle.

 

Le pouvoir de l'épouse.

L'obéissance et la soumission de l'épouse n'empêche pas celle-ci de posséder un réel pouvoir dans les domaines domestiques, économique et politique. Il semble cependant qu'à la fin de l'époque médiévale son autonomie et son autorité soient grignotées. Le regard porté sur le mariage et le ménage se transforme également.

 

Un pouvoir domestique, économique et politique.

L'épouse est rendue responsable du sort du ménage, comme l'attestent des proverbes de Flandre et de Brabant : "Une femme bien choisie est une maison pleine de joie". La femme apporte en effet à la communauté familiale, en plus de sa dot, un capital de savoir-faire en matière culinaire, horticole ou éducative. Elle joue un rôle essentiel autour du feu, dans les champs, dans la boutique, avec les enfants. Eustache Deschamps (vers 1346 - 1407), dans plusieurs de ses poèmes, dresse l'apologie de l'épouse. Il invite sa fille à suivre l'exemple maternel car, explique-t-il, sa femme est économe, bien vêtue mais sans excès, n'est pas paresseuse, se lève tôt, dirige et surveille la maison et les domestiques, se bat contre ceux qui restent oisifs chez elle. Aldebrandin de Sienne, dans le sermon consacré à la bonne épouse, nous montre également l'épouse idéale dans ses aspects les plus matériels. C'est dans ce rôle domestique que la femme paysanne commence à apparaître dans l'iconographie des XIVème et XVème siècles. Vêtue d'un tablier, elle fait la lessive à coups de battoir, cuisine devant la cheminée, chasse les souris avec un bâton, rapporte l'eau du puits (dans des seaux ou des cruches), tond les moutons, trait les vaches, confectionne du fromage ou du beurre, récolte des fruits ou des légumes ou, plus souvent encore, garde les moutons ou participe aux veillées, la quenouille à la main.

Les filles appartenant aux couches supérieures de la société ont été éduquées, parfois très jeunes, dans le but d'être capables, après leur mariage, de gérer la maison (parfois le domaine) et de traiter une affaire. Les éloignements répétés d'un mari chevalier ou marchand octroient aux épouses un pouvoir accru sur l'ensemble des propriétés gérées par le couple. En Espagne, les "filles de la Reconquête" jouissent d'un grand prestige et d'une puissante autorité, profitant des fréquents départs de leurs époux au combat contre les Infidèles. De même, au milieu du XVème siècle, Margaret, épouse de John Paston, homme de loi résidant souvent à Londres (élu au Parlement en 1460), non seulement élève ses 4 fils et ses 2 filles, mais se retrouve souvent seule à prendre en charge la gestion du domaine familial à cause des fréquentes absences de son mari.

L'épouse possède également un réel pouvoir économique. Dans le Bas-Languedoc du XIIème siècle, de nombreuses femmes reçoivent la moitié des biens de leur mari durant leur vie et elles sont bien loin d'être sans ressources.  Dans les milieux patriciens, la dort ne sert pas à installer le mari dans un métier et peu à faire sa richesse.

Enfin, les épouses jouent un rôle non négligeable dans le domaine politique. Les princesses catalanes du XIème siècle sont toujours étroitement associées aux décisions politiques prises par leurs époux. Ermessende de Carcassonne (975 - 1057), veuve de Ramon Borell pendant plus de 40 ans, a exercé de très longues régences et favorisé le monachisme. Almodis de la Marche (vers 1025 - 1071), épouse de Ramon Berenguer Ier, mariée à trois reprises, correspond avec l'émir musulman de Dénia, reçoit 25 serments de fidélité, s'oppose de manière violente à son fils et à son petit-fils, préside des synodes réformateurs aux côtés de son époux, prend en charge les stratégies matrimoniales de sa fille Almodis ou de sa sœur, Lucia, lutte par les armes contre la grand-mère de son époux, Ermessence, et finit tragiquement assassinée par son beau-fils, Pere Ramon, qui la considère comme une marâtre encombrante. Dans les milieux royaux et princiers, la viduité renforce l'autonomie et le pouvoir de la femme qui, en certains cas, joue un rôle politique de tout premier plan. La sœur d'Hugues Capet, Béatrix, cousine du roi Lothaire et de l'empereur Otton II, épouse Frédéric Ier qui devient duc de Haute-Lotharingie en 959. A la mort de ce dernier, en 978, elle gouverne le duché au nom de son jeune fils Thierry et joue un rôle essentiel dans la diplomatie européenne de l'époque, entretenant des relations très étroites avec les grands prélats de la région. A partir du début du XVème siècle, la veuve prend part aux assemblées politiques des paraiges messins.

 

La dégradation du statut de l'épouse à la fin du Moyen Âge.

Malgré ce réel pouvoir, qui se maintient dans certains domaines jusqu'à la fin de l'époque médiéval, la situation de la femme en général, et de l'épouse en particulier, se détériore à partir du XIIIème siècle sous l'effet d'une pensée antiféministe plus vigoureuse qu'auparavant. Même si chaque région d'Occident semble avoir évolué à des rythmes différents, la dégradation du statut de l'épouse se rencontre, à quelques exceptions près, dans l'ensemble de l'Europe. Au cours du XIIIème siècle, les nobles biterroises perdent de l'autonomie dans les actes en faveur de leur mari. Il arrive même que ce dernier prête hommage au nom de son épouse pour un fief qu'elle a reçu de ses parents. A partir du début du XIIIème siècle, les princesses catalanes voient également leur statut juridique et leur rôle politique se dégrader. En témoignent les malheurs de Maria de Montpellier (1180 - 1213), fille unique de Guilhem VIII (1179 - 1202), seigneur de Montpellier, qui, à la mort de son premier époux, n'a pu obtenir ni son douaire ni les legs testamentaires qui lui étaient destinés. La redécouverte du droit romain, l'essor de la pensée aristotélicienne et l'importance considérable prise par la dot aux dépens du douaire (assimilant de plus en plus l'épouse à une valeur marchande) ont joué en faveur d'un essor de la misogynie et d'un déclin du statut de l'épouse.

 

Le couple en crise ?

Un proverbe flamand de la fin du Moyen Âge proclame : "Près de la table et loin de ta femme, tu resteras longtemps un homme". Adage qui rend compte de la vision pessimiste de la vie conjugale et du mariage qui marque les derniers siècles médiévaux. On a pu ainsi parler d'une véritable "crise du mariage". A partir de la seconde moitié du XIIIème siècle, se développe dans la littérature un courant d'idées antimatrimoniales. On le rencontre dans des genres très différents : poésies d'Eustache Deschamps (Miroir de mariage, fin du XIVème siècle) ou de Rutebeuf (Le mariage de Rutebeuf, 1261), théâtre (Le Jeu de la Feuillée d'Adam de la Halle, 1276), roman (seconde partie du Roman de la Rose de Jean de Meung, vers 1270), fabliaux, etc. Dans l'ensemble de ces œuvres, apparaît l'idée que le mariage est un état qui ne peut apporter à l'homme que tourments. L'épouse, dépensière, acariâtre et menteuse, le ruine, l'ennuie et le trompe. Les enfants, crieurs et turbulents, le fatiguent. La condition conjugale est contraire à la ferveur amoureuse. Ces œuvres satiriques et fortement misogynes ont connu un grand succès : 320 manuscrits du Roman de la Rose ont été conservés et l'ouvrage a été traduit en anglais, en flamand et en italien. Cette réussite explique en partie le débat passionné autour de ce roman, animé par les grands "intellectuels" de l'époque : Jean Gerson, Christine de Pizan et Jean de Montreuil. Cette perception de la vie conjugale, cependant, émane davantage d'un milieu restreint de savants, parfois laïcs, aux prises avec la difficile conciliation, au quotidien, d'une vie familiale et d'une ascèse intellectuelle nécessaire à la production littéraire et scientifique.

 

Union et Désunion des corps et des âmes.

Les sources judiciaires (procès des cours seigneuriales ou royales, lettres de rémission) ou littéraires (romans, fabliaux, nouvelles, exempla) permettent de saisir des conflits conjugaux. Mais ces derniers demeurent relativement rares par rapport aux autres antagonismes. Pour un couple qui se dispute, combien se taisent ou s'aiment tendrement sans laisser de trace ? La cellule conjugale est-elle toujours "le champ clos où les deux sexes se font la guerre", perçu par Georges Duby ? C'est aussi un lieu où mari et femme font l'amour.

 

Les conflits matrimoniaux.

L'adultère, principale raison de l'animosité.

L'adultère apparaît au premier rang des causes des conflits conjugaux. Les fabliaux dépeignent de très nombreuses situations où la femme use et abuse de ruses pour tromper son mari. Il existe deux définitions médiévales de l'adultère. La première, que le droit canonique a largement reprise à son compte, sanctionne le non respect de la fidélité (fides) conjugale chez les deux époux. La seconde, très présente dans les droits romain et germanique, n'évoque l'adultère qu'à propos de l'infidélité de la femme. L'une et l'autre conceptions sont antérieures au christianisme. Elles se rencontrent dans les sociétés scandinaves pré-chrétiennes : lorsqu'elles légifèrent sur l'adultère, les premières lois norvégiennes ou islandaises évoquent l'infidélité de la femme et du mari qui sont l'un et l'autre passible d'une amende. Au Danemark et en Suède en revanche, à la même époque, on ne punit que l'adultère féminin, le mari pouvant être autorisé à tuer l'amant (et même son épouse dans certaines lois), s'il découvre les coupables "en flagrant délit". En Suède, il faut attendre 1296 (loi d'Uppland) pour voir l'Eglise demander la reconnaissance de l'adultère masculin, et le règne d'Eriksson (1319 - 1365) pour qu'un texte législatif impose la même punition à l'époux et à l'épouse. Une loi de Christophe III, datée de 1442, va même jusqu'à condamner l'homme qui a enlevé une femme mariée à être pendu et sa proie à être brûlée vive, si le rapt s'est réalisé avec son consentement.

Dans l'ensemble des sources étudiées, malgré les progrès des conceptions véhiculées par l'Eglise, c'est la femme qui est la plus sévèrement sanctionnée en cas d'adultère. Dans les pénitentiels du haut Moyen Âge, si son infidélité est prouvée, elle peut être répudiée. Dans le Valais de la fin du Moyen Âge, toute une série de compensations est prélevée sur les biens de l'épouse infidèle. Les statuts synodaux considèrent l'adultère comme un crime suffisamment grave pour relever de la compétence de l'évêque. La sévérité des peines varie également en fonction des autorités qui ont la charge de prononcer le jugement. Aux XIIIème et IVème siècles, au nord de la France, il semble que l'adultère soit davantage de la compétence des ecclésiastiques. Les Etablissements de Rouen expliquent que "les adultères pris ne sont pas jugés par nous, mais par la main de la sainte église". Dans les régions méridionales, en revanche, ils restent de la compétence laïque. Par conséquent, comme la définition de l'adultère diffère en fonction de chacune de ces autorités, au nord est sanctionné tout manquement au devoir de fidélité des deux conjoints, tandis qu'au sud les instances laïques s'alignent sur le droit romain pour condamner surtout l'infidélité de la femme mariée. Dans leur grande majorité, les textes coutumiers méridionaux du XIIIème siècle se montrent particulièrement tolérants à l'égard de l'adultère de l'époux. Les contrats de mariage languedociens des XIIIème et XIVème siècles, de manière rituelle et stéréotypée, reprennent les prescriptions du droit canonique et insistent sur la nécessaire fides des deux conjoints. Mais le droit pénal indique clairement que la fidélité est une qualité demandée d'abord et avant tout à l'épouse.

Dans le sud de la France, l'adultère est sanctionné par la pratique de la "course", procession accomplie par la femme fautive et son amant dans les principales rues de la ville ou du village, selon un trajet souvent fixé par la coutume, et précédé d'un crieur public. Ce châtiment exemplaire a pour fonction de ridiculiser les condamnés devant une foule qui les fustige. Pour rendre cette peine encore plus infamante, les lois précisent parfois que les condamnés devront courir nus. Certaines coutumes de l'Agenais et du Quercy vont encore plus loin en faisant marcher la femme la première tirant son amant "par les organes génitaux"   au moyen d'une corde. Cette scène est représentée sur une miniature d'un manuscrit de la coutume de Toulouse de 1296. Le rituel apparaît à l'extrême fin du XIème siècle dans les Pyrénées occidentale, se répand en Catalogne au XIIème siècle, et dans l'ensemble du domaine méridional au XIIIème siècle. Il peut être considéré comme une volonté d'adoucir la peine, par rapport aux périodes précédentes où la confiscation des biens était plus fréquente. A partir du milieu du XIIIème siècle, la sanction de la course est rachetable par une amende. En tout état de cause, ces procédés de dérisions montrent combien la communauté, à la fin de l'époque médiévale, a fait siennes les lois de fidélités du mariage.

 

La violence conjugale.

Conséquence de la dépendance et de la soumission de la femme, le mari possède sur son épouse un droit de correction. Un proverbe populaire italien de la fin du Moyen Âge affirme : "Bonne épouse ou bien souillon, toute femme veut du bâton". La coutume en vigueur dans la vallée de Barrèges en 1404 proclame "Tout maître et chef de maison peut châtier femme et famille, sans que nul ne puisse y mettre obstacle". Ces adages sont entendus et parfois appliqués. Dans les années 1440, un fournier de Dijon, Laurens Bourguereau, explique devant les tribunaux qu'il a dû, "corriger et "chastier" sa dite femme de ses vices les plus doucement qu'il a pu, tel qu'un mari est tenu de le faire à son épouse". L'homme insiste sur la modération du châtiment corporel infligé à sa femme pour mieux assurer sa défense. Certains maris abusent en effet de ce droit de correction. Dans les Coutumes de Beauvaisis, vers 1280, un chapitre entier est consacré aux différentes formes d'animosité entre les époux. On peut y lire que beaucoup de femmes viennent se plaindre d'une situation impossible à vivre. Certaines ont été mises à la porte du foyer conjugal, d'autres se font régulièrement insulter ou subissent des violences corporelles. A la fin du XIVème siècle, le tiers des 124 demandes en séparation émanant de l'officialité de Paris se réfère à la "dureté" du mari ou aux sévices qu'il exerce. En 1463 - 1465, dans le Valais, un certain Pierre de Lanzo doit payer une amende car, ayant supposé que son épouse Benoîte avait commis l'adultère, il l'a "frappée à coups de pied dans le ventre ; elle était enceinte et elle a avorté". Les exemples aussi violents que celui-ci sont néanmoins très rares. 

Si l'époux peut et a même le devoir de battre sa femme (avec modération), en revanche un époux maltraité est le signe d'une inversion scandaleuse qui attire la vindicte populaire. La littérature et l'iconographie de la fin du Moyen Âge développent le thème de la bataille pour la culotte. Certaines stalles de bois sculptées par Albert Gelmers vers 1532 - 1538, dans l'église Sainte-Catherine de Hoogstraten (Brabant), représentent ce motif. Sur l'une d'entre elles, on voit l'épouse disputer au mari des braies, symbole de la domination conjugale. Sur une autre, une femme échevelée frappe avec un bâton son mari agenouillé à ses pieds, le dos rond et la tête inclinée. Le pauvre a déposé son gourdin à terre et semble solliciter la clémence de son épouse. D'une fenêtre voisine, un homme, ironique, tend la culotte à sa femme.

Dans certaines régions (à Senlis, en Bordelais, en Saintonge en 1404), une forme de charivari sanctionne ce renversement de valeurs : la course de l'âne (ou asnade), qui oblige l'homme ridiculisé à chevaucher dans les rues de la ville ou du village. La coutume de Senlis condamne par exemple en 1375 le mari qui se laisse battre par son épouse "à chevaucher un âne le visage tourné vers la queue dudit âne". A Bordeaux, ce sont les proches voisins qui promènent l'âne en laisse, manière supplémentaire d'humilier le mari. Au XVème siècle, ce rituel, comme tous les charivaris, tend à se transformer (c'est le voisin qui, pour ridiculiser le mari, chevauche l'âne) ou à disparaître, condamné par les autorités municipales.

 

Les couples séparés.

Lorsque la vie commune devient insupportable, l'officialité prononce une séparation de corps, solution qui permet aux époux de mettre fin à la vie commune sans rompre le lien indissoluble du mariage, mais les empêche de contracter une seconde union. Au XIVème siècle, à Gand, les cas de séparations officielles de couples sont très rares et ne concernent que les classes aisées, car les procédures sont particulièrement lourdes et complexes ; les cas de ruptures informelles sont en revanche fréquents. Dans les Coutumes de Beauvaisis, Philippe de Beaumanoir explique que certains couples en arrivent à un tel degré d'inimitié qu'il est plus sage qu'ils se séparent. Selon cette coutume, une femme peut légitimement quitter le foyer lorsque le mari menace de la blesser ou de la tuer, lorsqu'il refuse de lui assurer le minimum pour vivre (pour elle et pour ses enfants), lorsqu'il veut vendre son héritage ou son douaire contre son accord, lorsqu'il la trompe ouvertement avec d'autres femmes, ou quand il la pousse à vendre son corps. Dans tous ces cas, déclare le législateur, "l'épouse doit être autorisé à quitter son mari et peut faire appel aux tribunaux pour obtenir une partie des biens communs afin d'assurer sa subsistance". Pour que cette séparation de corps se transforme en divorce, il faut soit la mort du conjoint, soit prouver à l'Eglise que le mariage est entaché de nullité (absence de consentement, degré de consanguinité, impuissance).

 

L'amour conjugal.

Plaidoyer pour la paix des ménages.

Sous les Carolingiens, une réflexion se développe sur les différents "états" du corps social. Les laïcs demeurent en bas de l'échelle de classement. A leur intention, les clercs carolingiens rédigent des traités sur les vices et les vertus, tel le De institutione laicali (De l'édification des laïcs), rédigé en 830 par Jonas d'Orléans, dont une grande partie du livre II est un véritable exposé de spiritualité conjugale (un specula conjugatorum), donnant à voir aux laïcs l'image idéal de leur état dans lequel l'institution matrimoniale tend à jouer un rôle central. Le but des clercs est de proposer aux laïcs non pas un état de perfection, mais une manière chrétienne de se comporter dans le mariage. Ils insistent beaucoup sur la fidélité (fides) ; comme ils s'adressent surtout à un milieu aristocratique, ils comparent celle-ci à la fidélité vassalique.. Le mariage y apparaît comme le remède à la luxure et un moyen malgré tout, d'honorer la vertu de la chasteté (castitias), en respectant les interdits sexuels ecclésiastiques. A la fin du Moyen Âge encore, les clercs composent de nombreux ouvrages sur la famille et la vie conjugale. Entre 1401 et 1403, Giovanni Dominici rédige une Règle pour le gouvernement des affaires familiales, ensemble de conseils donnés à l'épouse d'Antonio Alberti, Bartolomea Obizzi. Vers 1430, le secrétaire de la ville de Kulm, Konrad Bitschin, écrit une De vita conjugali, compilation de tout ce qui lui paraît utile pour la vie domestique et conjugale. En 1450, saint Antonin de Florence rédige le Livre de bonne vie et consacre un chapitre de sa Somme théologique au couple et à la famille. Denys le Chartreux (1402 - 1471), moine des Pays-Bas, écrit La vie exemplaire des couples mariés, sorte de petit catéchisme de la vie morale des époux.

La paix et la sérénité conjugale sont un idéal. Les proverbes en témoignent : "Il n'y a pas de plus grand bonheur dans le monde qu'un homme et une femme qui vivent en paix" (proverbe flamand). A la fin du XIVème siècle, l'auteur anonyme du Ménagier de Paris écrit à l'intention de sa jeune épouse : "Le salut de l'âme et la paix conjugale sont les deux choses les plus importantes qui soient". Les Evangiles des Quenouilles, compilation du XVème siècle, énonçant des règles de sagesse formulées au cours de plusieurs veillées par un aréopage de six matrones (farce écrite par et pour des hommes), évoquent la recherche d'un monde utopique où règnent l'égalité et la paix dans le couple.

 

L'affection conjugale.

Au haut Moyen Âge, pour désigner les louables sentiments qui unissent les deux conjoints, on emploie les notions de caritas (charité), de dilectio (amour de préférence et respect) ou d'honesta copulatio (d'union honnête). Le terme d'amor, en revanche, est toujours employé pour désigner des sentiments extra-conjugaux, en référence à une passion néfaste. Comme le vocable de libido (passion charnelle débridée), l'amor est perçue négativement, en opposition à l'honesta copulatio. Dans les sources littéraires anglo-saxonnes, pour qualifier les relations entre mari et femme, les auteurs utilisent le terme freondscype, qui peut se traduire plus judicieusement par "affection" que le terme moderne auquel il ressemble, friendship. Au IXème siècle, Hucbald de Saint-Amand évoque, dans la Vita qu'il consacre à sainte Rictrude, "l'attachement amoureux" (affectus amoris) que la sainte éprouve pour son époux. Les théologiens et canonistes des XIème - XIIIème siècles ont beaucoup disserté sur la notion de maritalis affectio, qui signifie aussi l'affection conjugale.

Au-delà de cette terminologie, le Moyen Âge abonde en témoignages de profonde tendresse conjugale. Même si les premières épitaphes chrétiennes sont stéréotypées et empruntent largement à des topoï romains, des traces d'affection y transparaissent. Sur l'une d'entre elles, retrouvée à Lyon et datant du début du VIème siècle, on peut lire ce court texte rédigé par un époux affligé à la mort de sa compagne : "Dans la cruelle séparation que tu nous infliges, tu prives nos enfants de ta vue, toi qui a préféré recevoir le Ciel en récompense". Lorsqu'en 836 Eginhard perd son épouse, il n'hésite pas à confier par écrit sa peine et son chagrin à son ami Loup. Une superbe statue de 1290 représente saint Louis, portant l'habit des croisés, et son épouse Marguerite de Provence, lui tenant amoureusement le bras et le regardant tendrement. Il est fréquent, dans l'iconographie de la fin de l'époque médiévale, de voir représenter le doux enlacement et le tendre baiser qu'échangent saint Joachim et sainte Anne revenant d'exil à Jérusalem, par exemple dans la peinture de Giotto datant de 1304 - 1306.

Dans les lettres échangées entre époux, on devine fréquemment une affection profonde. L'abondante correspondance de Margaret et John Paston, famille de la gentry du Norfolk au milieu du XVème siècle, évoque souvent les questions de la gestion du domaine, mais n'en laisse pas moins filtrer un réel attachement entre les deux conjoints. Margaret souffre des longues absences de son mari qui, à son avis, réside trop souvent à Londres. Les dernières phrases de ses lettres sont toujours chargées de tendresse : "Je vous prie instamment de me faire tenir des nouvelles de votre santé et de vos affaires, car soyez sûr que je n'aurai pas de repos avant d'avoir de vos nouvelles" (15 février 1449) ; "Je vous prie, ne soyez pas avare de lettres d'ici votre retour. Je voudrais en recevoir une tous les jours" (janvier 1453) ; "le temps me parait long tant que je n'ai pas de vos nouvelles" (13 mai 1465), etc.

L'affection conjugale apparaît également à la lecture des livres de raison, lorsque leur auteur se souvient de l'épouse disparue. Le Florentin Donato Velluti, dans sa ricordanza, évoque sa première femme, morte en 1357 après 17 ans de vie commune. : "Elle était petite et pas belle ; mais sage, bonne, plaisante et digne d'amour, de bonne éducation et de toutes vertus pleine et parfaite ; elle se faisait aimer et apprécier de toute personne ; et j'eus grandement à m'en féliciter, car elle m'aimait et désirait de tout son cœur. Elle était très bonne de son âme et il faut croire que Notre Seigneur Jésus-Christ l'aura reçue dans ses bras pour ses bonnes et excellentes actions, aumônes, prières et visites d'églises [...] Elle vécut avec moi en sainte paix et accrut beaucoup mon état de grâce, en amour et en avoir". Non loin de là et quelques décennies plus tard (à Prato à la fin du XIVème siècle), Niccolo dell'Ammannato Tecchini, mari de Francesca, fait part de la souffrance qu'il éprouve lorsque sa femme est atteinte d'un "mal cruel et incurable". Il se rend à son chevet 4 à 5 fois par jour pour s'occuper d'elle. Lorsqu'elle décède, il écrit : "Et de cela, j'ai tant de chagrin que je ne peux ni manger ni dormir. Lorsque je pense à la compagne que j'ai perdue, la mort me semble plus douce que la vie [...] et moi je reste, vieux, pauvre, et avec une fille déjà grande à ma charge. Jamais je n'ai connu si grande douleur [...]. A l'église, tout a été fait pour le salut de son âme, pour son honneur et pour le mien [...]. J'apaise ma douleur en priant Dieu de lui ouvrir Ses bras pour l'accueillir".

Les testateurs manifestent également la force de leur amour conjugal. Les clauses testamentaires les plus longues sont souvent celles consacrées à l'épouse, révélant un profond souci d'assurer à cette dernière les garantis maximales pour qu'elle puisse vivre décemment après le décès. 

 

L'union charnelle.

La dette conjugale.

Comme nous l'avons souligné, progressivement au cours du haut Moyen Âge et surtout avec la réforme grégorienne, se mettent en place deux états de la société chrétienne : les prêtres et les laïcs. Les premiers ont fait vœu de chasteté et sont chargés d'assurer la reproduction spirituelle de la société, les seconds sa reproduction biologique. C'est pourquoi l'Eglise reconnaît la nécessité de sceller des noces, seul cadre licite à la sexualité et à la procréation. Selon certains théologiens, tel Gratien, la consommation s'avère indispensable pour valider l'union matrimoniale. L'acte charnel, nécessaire, est présenté par l'Eglise comme "une dette conjugale" (debitum conjugale) que les époux se doivent mutuellement. C'est pourquoi les hommes impuissants n'ont pas le droit de se marier car, comme l'affirme Thomas 'Aquin, "ils ne pourront rendre la dette qu'ils doivent au conjoint à cause du contrat de mariage". La sexualité des couples est donc reconnue par l'Eglise. Elle est soumise à des conditions. Les époux doivent en effet respecter les périodes d'abstinences prescrites et ne pas commettre l'acte charnel pour la recherche du plaisir mais uniquement dans le but de procréer.

 

Les périodes d'abstinence.

L'Eglise ne s'est pas contentée d'imposer un type particulier de mariage : à l'intérieur de celui-ci, elle a tenté de mettre en place un contrôle de l'acte sexuel. En effet, s'appuyant sur l'Ecclésiaste , les penseurs chrétiens rappellent : "Il est un temps pour chaque chose [...] un temps pour aimer et un temps pour haïr [...] un temps pour embrasser et un temps pour fuir les embrassements". Ils précisent donc les moments de l'année où les époux peuvent s'étreindre et les moments où ils doivent s'abstenir. Les pénitentiels du haut Moyen Âge, qui tarifient les pénitences à accomplir pour chacun des péchés commis, nous informent des pratiquent sexuelles et surtout des interdictions imposées par l'Eglise à cet égard. Le plus célèbre d'entre eux et le plus complet, reprenant beaucoup d'éléments antérieurs, est le Decretum de Burchard de Worms, rédigé entre 1008 et 1012. Les pénitentiels traduisent-ils une réalité ? Les clercs qui les rédigent ont tendance à grossir les fautes, à les multiplier, pour inciter les fidèles à faire pénitence. Ils demandent que l'homme et la femme s'abstiennent de relations sexuelles au cours des principaux temps de la liturgie : les dimanches, mercredis et vendredis, pendant les deux grandes périodes de jeûne de 40 jours précédant Pâques (Carême) et Noël (l'Avent), et pendant de nombreuses fêtes de saints. Le couple ne doit pas non plus commettre l'acte charnel lorsque la femme a ses menstrues, lorsqu'elle est enceinte et dans les 40 jours qui suivent l'accouchement avant la cérémonie des relevailles, voire pendant l'allaitement afin d'éviter que le lait ne soit corrompu. Ces contraintes ont sans doute été respectées de manière très lâche par les couples médiévaux ; il convient de faire la différence entre les prescriptions ecclésiastiques et la réalité des comportements des chrétiens, même si celle-ci nous échappe en grande partie. Si les hommes et les femmes du Moyen Âge avaient observé scrupuleusement les interdits ecclésiastiques, leurs rapports sexuels n'auraient pu avoir lieu qu'entre 1,8 et 3,7 jours par mois. Au début du XVème siècle, Bernardin de Sienne, conscient que les couples auxquels il d'adresse ne respectent pas ces périodes d'abstinence, écrit : "Sur mille ménages, je crois que 999 appartiennent au diable".

 

Source : Famille et parenté dans l'Occident médiéval Vème - XVème siècle (Carré Histoire - Hachette supérieur)

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