la famille et la société

 

 

 

 


La vie d'une famille s'organise autour de moments solennels qui correspondent aux grands rites de passage. D'abord, au moment où une nouvelle famille se construit par une alliance entre deux individus provenant de deux lignées différentes (fiançailles et mariages). Ensuite lorsque la famille se reproduit (accouchement, naissance, baptême et relevailles). Enfin, lors d'un décès (testament, funérailles, tutelle des enfants).

Une noce à trois temps.

Dans la plupart des régions d'Occident de la fin du Moyen Âge, l'alliance matrimoniale se déroule en trois temps. Deux phases contractuelles (fiançailles et mariage), qui permettent aux deux familles qui s'unissent de s'entendre sur les conditions du transfert de la femme, où l'Eglise est très inégalement présente, et une phase festive (les noces), qui a pour fonction de sanctionner publiquement la naissance d'un nouveau couple et l'alliance de deux familles.

Les fiançailles

Le temps du mariage débute par les fiançailles (appelées aussi parfois "accordailles"). Dans de nombreuses régions de l'Occident médiéval, pour l'ensemble de la famille et du voisinage, ce moment a constitué l'événement central de l'alliance matrimoniale. Il commence par les premiers contacts entre les deux parties concernées. Dans les milieux fortunés, ces négociations sont parfois menées par des intermédiaires. Puis les deux pères des fiancés se rencontrent et, comme on le dit à Florence, "arrêtent l'alliance" ; ils mettent le résultat de leur accord par écrit, parfois en présence d'un notaire, prévoyant le montant de la dot, la date du mariage, le contenu des fêtes et désignant les compagnons et demoiselles d'honneur choisis généralement dans la famille proche ou parmi les amis intimes des futurs mariés. A Florence, les deux pères scellent cette première rencontre par une poignée de main. Dans la cité toscane, ces négociations sont l'affaire des hommes ; la future épouse et les autres femmes concernées par l'alliance en sont absentes. Il est difficile de savoir si cette exclusion féminine est générale à l'Occident. Cependant, même lorsque la fiancée est présente, elle a très souvent un rôle passif. Un retable de l'église de Saint-Géry intitulé Les Noces de Cana, daté de 1515 représente sans doute ces premiers pourparlers. On y voit deux hommes en train de converser. L'un d'eux tient un verre comme pour fêter l'aboutissement des transactions. Les fiancés se tiennent derrière eux, dans l'attente que leur sort soit réUne fois le marché conclu, à Florence, le futur rend alors visite à sa promise. Il s'engage à prendre femme dans les délais convenus par le contrat et remet un cadeau à sa promise. Ce don du fiancée se rencontre dans presque toute les régions d'Occident ; il est le gage consécutif à tout contrat. En Flandre et en Brabant, il s'agit davantage d'un présent à valeur symbolique ou personnelle que marchande : une pièce de monnaie, un gâteau, une bague, etc. A York, au XVème siècle, le fiancé offre bagues, broches, bourses et, plus souvent encore, une paire de gants, objet circulant fréquemment pour marquer un agrément, particulièrement approprié comme signe d'engagement lors d'un accord comportant une jonction des mains. Ce jour solennel se termine par un dîner et des festivités pouvant durer plusieurs jours.

Dans certaines régions d'Occident, au XVème siècle, sont attestées les "créantailles", qui correspondent également à des accords et promesses ritualisés entre les familles. Dans le Valais, les futurs époux s'interrogent mutuellement sur leurs intentions et échangent leurs consentements devant un notaire, en présence de la famille étroite et des amis, sans l'intervention des autorités ecclésiastiques. En 1332, à Sion, Perrod de Chamoiz interroge ainsi sa future, Jeanne Lupi : "Jeanne, me veux-tu comme ton légitime mari." Elle répond :" Je le veux". Il lui dit alors : "Je te créante et te reçois comme ma légitime épouse". Elle répond : "JE te reçois comme mon légitime époux, je me rends et me cède à toi avec tous mes biens et tous mes droits". Le notaire qui rédige l'acte écrit : "Ils se sont ainsi créantés l'un l'autre comme époux".

Entre le jour des fiançailles et celui d mariage s'écoule un temps qui diffère d'une région à l'autre. Huit à dix jours dans la Florence du XVème siècle, quelques jours ou quelques semaines dans le Rouergue des XIIIème - XIVème siècles. En Flandre et en Brabant aux XVème et XVIème siècles, ce délai peut dépasser plusieurs mois. En 1466, Bernhard Rohrbach s'est fiancé en janvier et s'est marié en septembre. Dans les années 1330 - 1340, les contrats de mariage de Douai comportent une nouvelle formule qui impose une union dans les 40 jours après le contrat "si l'Eglise n'y voit pas d'obstacle". Ce délai maximum entre les paroles de futur et les paroles de présent correspond à la publication des bans, rendue obligatoire par le concile de Latran IV (1215), et permet de s'assurer que n'existe aucun empêchement de mariage.

Les futurs époux ont-ils résisté à ces longs jours d'attente avant de se connaître charnellement ? L'insistance avec laquelle l'Eglise demande aux fiancés de ne pas céder à la tentation avant que les paroles de présent n'aient été échangées peut en faire douter. En 1278, dans le diocèse de Cambrai, les fiancés qui ont consommé avant le mariage sont menacés d'excommunication.

Le mariage

A Florence, le second volet de l'alliance matrimoniale se déroule au domicile de la jeune fille, où se retrouvent les deux parties, étoffées par d'autres membres de la famille et des "amis charnels" (amici qui, contrairement à ce que l'on observe en France à la même époque, ne s'identifient jamais aux parents). Un notaire est également présent, jouant le rôle du prêtre. Il prend la main droite de la femme, l'avance vers l'époux qui passe l'anneau au doigt de celle qui devient son épouse. Au moment où l'époux s'engage par un "oui" solennel, un ami lui donne une amicale bourrade. Ce jour est appelé "le jour de l'anneau" ; il s'achève par un festin offert par la famille de l'épouse.

Dans le Brabant, en Flandre ou en France, à la fin du Moyen Âge, les mariés sont accueillis devant l'église avec leurs invités, où le prêtre s'assure que n'existe aucun empêchement. Le cortège pénètre ensuite à l'intérieur du bâtiment de culte : là le prêtre procède à l'échange du consentement et des symboles nuptiaux, sujets de prédilection des peintres flamands (comme Roger van Der Weyden, en 1452 - 1454, dans le Triptyque des Sept Sacrements). Puis une messe est célébrée avant que le prêtre ne procède à la bénédiction nuptiale. Les paroles échangées par les époux pour signaler à tous leur consentement varient d'une région à l'autre de l'Occident. A la fin de l'époque médiévale cependant, elles ont tendance à se conformer à un même modèle qui repose sur les promesses d'obéissance et de fidélité.

A Florence, au XIVème siècle, les époux attendaient le jour des noces, qui pouvaient avoir lieu plusieurs jours ou mois plus tard, pour se connaître charnellement. Mais à partir de la fin du XVème siècle, la consommation du mariage prend place le soir de ce jour solennel, preuve sans doute de l'influence grandissante (et tardive) de l'Eglise sur les rituels nuptiaux, moyen pour les clercs de lier l'acte charnel au libre échange des consentements. Ailleurs, cette consommation se déroule également immédiatement après l'officialisation de l'union. En 1466, Bernhard Rohrbach et Eilchen, à Francfort, se sont connus charnellement le lendemain de leur mariage, dans la maison des beaux-parents.

Les noces.

Après les contrats, qui ont lieu en privé ou en comité restreint, se déroule la cérémonie publicitaire. Il faut désormais que le mariage soit connu du plus grand nombre, que la communauté urbaine ou villageoise sache qu'une alliance entre deux familles s'est nouée. La jeune épousée se rend en cortège chez son mari dont les parents offrent plusieurs jours de festin. Ces réjouissances familiales et publiques se déroulent soit immédiatement après le rituel de mariage (le jour même ou le lendemain)., comme c'est le cas en Flandre et en Brabant, soit plusieurs mois plus tard, comme c'est le cas à Florence. Cette publicité faite à l'union sert à exhiber aux yeux de tous richesse et prestige. Dans leurs livres de raison, les petits notables du Limousin au XVème siècle notent de précieux détails sur les noces de leurs enfants. Ils donnent le nom des personnalités qui ont assisté aux festivités, les menus qui ont été servis, et consignent les chanteurs et les poètes ("ménestrel") venus faire danser l'assistance. Cette publicité a également pour fonction de marquer les mémoires pour que les familles, les voisins ou les amis puissent, le cas échéant, prouver la validité du mariage. En 1359, presque toutes les personnes interrogées à Entrevennes en Haute-Provence, dans le cadre de l'enquête visant à prouver le mariage de Sybille de Cabris, veuve d'Annibal de Moustiers, évoquent le cortège des époux et la fête somptueuse qui a duré plusieurs jours. Les événements se sont déroulés près de 30 ans auparavant. Néanmoins, pour apporter la preuve de la validité du mariage, les témoins entendus pendant l'instruction font davantage référence à ces jours de noces qu'à la communauté de vie entre les deux époux.

La famille à la noce.

Comme la principale fonction des noces est de faire de la publicité à l'union matrimoniale, il est nécessaire qu'elles se déroulent à un moment où la parenté et les amis peuvent y assister et où la communauté est susceptible d'en être le témoin. Un statut du diocèse de Cambrai datant de 1270 précise qu'il faut célébrer le mariage "à une heure honnête", c'est à dire celle "où tous pourront voir le mariage". L'Eglise d'Ypres propose de célébrer l'union toujours à la même heure, à midi. Ceux qui se marieraient avant le lever du soleil attireraient sur eux la suspicion, en invitant la communauté à se demander ce que le nouveau couple cherche à cacher. Le dimanche est le jour le plus souvent choisi pour célébrer les noces : à Florence, entre 1350 et 1500, près de la moitié des épousées sont "menées" chez leur mari ce jour-là.

Si l'on peut certes contracter un mariage toute l'année, des temps forts qui correspondent souvent aux temps liturgiques sont favorisés. A Douai, aux XIVème et XVème siècles, on se marie davantage entre la fin du mois de décembre et le début du mois de février ainsi qu'au mois de mars, c'est-à-dire avant le début du Carême ou après Pâques. En Gévaudan au XVème siècle, on note également un maximum d'unions en janvier.

Si la cérémonie à l'église et le cortège qui processionne dans les rues de la ville ou du village sont des moments où les deux familles se donnent en représentation, les réjouissances qui suivent ont davantage, dans les milieux aristocratiques ou patriciens en tout cas, un caractère privé. Elles regroupent les deux familles fraîchement alliées ainsi que les amis et les proches voisins, très souvent au domicile des parents du jeune marié. Les milieux patriciens de la fin du Moyen Âge, qui ce jour-là accueillent beaucoup de monde, utilisent volontiers des lieux de plein air, si le temps ou la saison l'autorise. Les Rohrbach de Francfort fêtent leurs noces dans leur jardin privé situé au nord-est de la ville, le long des remparts. C'est là que se tiennent les noces de Bernhard Rohrbach et de Eilchen Holzhausen en 1466 et celle de leur fille Martha en 1495. Dans les villes allemandes de la fin du Moyen Âge, cet espace, jardin clos de murs permettant de conserver une certaine intimité, est particulièrement apprécié. Les grandes familles du patriciat aiment s'y retrouver, y inviter parents et amis, comme elles apprécient également beaucoup la convivialité de leurs bains d'eau et de vapeur. Dans les milieux populaires, la cérémonie des noces s'ouvre davantage au public. La place du village demeure le lieu de réjouissance le plus usité.

La reine d'un jour.

Au cours des noces, plus que son mari, l'épouse est au centre de la cérémonie. Déjà, au sein du cortège qui s'avance vers la maison du mari où la fête va se dérouler (scène souvent représentée dans els sources iconographiques), elle se distingue nettement des autres femmes qui l'entourent. Ceinte d'une couronne de fleurs blanches sur ses cheveux déliés, symbole de la virginité une dernière fois arborée, et d'une ceinture richement décorée, la mariée porte des habits très luxueux. En 1407, lors de son mariage, Ginevra, fille de Francesco Datini de Prato, porte une robe de brocart cramoisi lamé d'or, à longue traîne et à petit col d'hermine. Sa ceinture est de vermeil sur bande de brocart cramoisi et à large boucle d'émail français, rapportée d'Avignon par son père spécialement pour l'occasion. Sur sa tête, elle porte une couronne avec une lourde guirlande brodée d'or et ornée de 240 perles d'or ciselé, de feuilles d'or et de fleurs d'émail. Elle tient à la main un bréviaire enluminé, dans un étui de soir. Dans certaines régions, la mariée est la seule personne qui échappe aux lois visant à limiter les excès vestimentaires.

Au cours du repas de noces, c'est encore elle qui est à l'honneur, comme le montre l'iconographie. Si le mari se confond souvent avec les autres convives, la jeune épousée est représentée au centre de l'image, immobile, sage et serine. Elle manifeste de la retenue. Contrairement aux autres convives qui font honneur aux nombreux plats posés sur la table, elle s'abstient de viande et de boisson. Elle doit déjà offrir un modèle de modération, l'mage de l'épouse idéale, même si, lors de cette journée très spéciale, on peut voir le mari la servir. Le repas regroupe entre 20 et 60 personnes selon les milieux sociaux. En 1483, Lucrère Gianozzo Pucci demande à Botticelli de peindre pour son épouse des fresques dans la chambre nuptiale. L'une d'elles représente un banquet de mariage où l'on compte 20 convives. En 1495, lors du mariage de Martha Rohrbach et de Karl Hynsberg, 60 personnes sont invitées au repas, dont 45 extérieurs à la famille.

En ce jour solennel, des rites apotropaïques (qui visent à porter bonheur) sont accomplis à l'égard de la mariée. Au début du XIVème siècle, à la fin du repas de noces de Ginevra 'la fille du marchand de Prato), Margherita, la "mère sociale" de la jeune épousée, fait le geste symbolique de déposer un enfant dans les bras de sa fille d'adoption et met un florin d'or dans son soulier, rites qui visent à attirer sur Ginevra fécondité et richesses. Des statuts somptuaires florentins de juillet 1388, relatifs au déroulement des noces, interdisent au serviteur qui offre les cadeaux du marié à sa jeune épouse de se faire accompagner par ou de porter "un petit enfant, garçon ou fille, de quelque âge qu'il soit", sous peine d'une amende de 10 florins. Le rituel qui consiste, le jour des noces, à apporter un enfant (surtout un bébé) aux jeunes mariés est bien connu des folkloristes.

Contrôler les noces.

A la fin du Moyen Âge, de très nombreuses mesures sont prises par les autorités municipales pour contenir le luxe vestimentaire ou les dépenses inconsidérées réalisées le jour des fiançailles et surtout du mariage. Dans les villes allemandes, les magistrats limitent les excès somptuaires de manière différente selon chaque groupe social. S'exerce un contrôle de plus en plus étroit (le XVIème siècle accentuera encore ce phénomène) sur la valeur des cadeaux, l'itinéraire et la taille du cortège, la durée de la fête, le port des habits, la qualité du menu, l'étendue du repas, le nombre des convives (40 à 60) et celui des jongleurs, des acrobates ou des musiciens. Par peur que le couple n'entame sa vie commune avant les noces, toute visite du futur chez sa fiancée et toutes les festivités entre les fiançailles et le mariage sont interdites ou étroitement contrôlées.

Il est difficile de savoir si les lois somptuaires ont été respectées. Leur abondance et leur redondance au cours des deux derniers siècles médiévaux plaident plutôt pour une relative inefficacité des mesures décrétées. Il convient surtout de chercher les raisons qui ont incité les autorités laïques et ecclésiastiques à intervenir aussi massivement pour contrôler les liesses familiales. Il est ainsi possible de réinscrire les lois somptuaires dans une volonté plus générale de lutte contre l'étalement des richesses, à une époque où s'accroissent les inégalités sociales. On peut y voir également un souci de défendre les productions locales face à la menace des importations de produits orientaux. On peut penser encore que ces mesures visent à contrôler la fête, à éviter que celle-ci n'entraîne violence et rixes, car la municipalité doit assurer la paix sociale. On peut enfin se demander si l'oligarchie urbaine et l'Eglise n'ont pas cherché à lutter contre des valeurs traditionnelles particulièrement bien ancrées dans les milieux populaires, ou si l'Eglise n'a pas tenté d'affaiblir la puissance du clan, pour qui ces moments rituels sont l'occasion de rehausser son prestige et de renforcer sa cohésion.

L'ensemble de ces mesures affecte le lien social plus que le lien familial. En limitant le nombre de personnes dans le cortège ou le nombre des convives, les autorités municipales cherchent davantage à exclure de la fête les amis, les alliés et les clients que les proches parents. Elles tentent moins de limiter les excès somptuaires dans l'espace privé que public. Dans certaines lois, les parents échappent explicitement à ces interdits. A Bruges, en 1370, seuls les pères, frères et enfants des deux mariés et ceux qui mènent la mariée sont autorisés à se confectionner de nouveaux vêtements pour le mariage.

Le charivari.

Le charivari est une manifestation bruyante, souvent menée par des jeunes hommes célibataires, en vue de sanctionner des mariages jugés hors normes : remariages ou unions entre deux conjoints présentant de fortes différences d'âge ou de rang social. Il est attesté sous des noms et des formes différentes en France, dans le Piémont (capramaritum), en Emilie, Romagne, Vénétie et Toscane (mattinata). Ce terme apparaît pour la première fois au début du XIVème siècle, dans une interpolation du Roman de Fauvel (vers 1318) par Gervais du Bus. On y voit les participants masqués ou déguisés s'agiter et faire du bruit en frappant sur des tambours, des cymbales et des ustensiles de cuisine pour ridiculiser Fauvel (cheval fauve symbolisant la fausseté), prêt à consommer son union avec Vaine Gloire. En 1431, dans un canon du concile provincial , le charivari est décrit de la manière suivante : "Cet abus condamnable s'est répandu comme la pire des habitudes dans un très grand nombre de cités et de lieux de la province de Tours, et il est courant de l'accomplir ainsi : par le heurt de plats, de bassins et de cloches, par des sifflements de la bouche et des claquements de doigts, par la percussion d'objets en airain et d'autres choses sonores, par des vociférations tumultueuses et d'autres et dérisions". Les nouveaux conjoints ou leur famille peuvent faire cesser le bruit par des dons d'argent ou de nourriture aux manifestants.

Le charivari connaît un relatif essor dans la seconde moitié du XIVème siècle, dans toutes les catégories sociales, à la ville comme à la campagne, chez les clercs comme chez les laïcs. En 1404, le concile provincial de Langres défend aux clercs de se masquer et de participer à ce genre de manifestation, preuve que ces derniers devaient sans doute s'y adonner. Le charivari le plus célèbre, les "bal des ardents", a lieu le 28 janvier 1393 à la cour de France, organisé par le roi Charles VI à l'occasion du mariage de Catherine, une dame d'honneur de la reine Isabeau qui était deux fois veuve, avec un riche chevalier allemand. Le soir, au moment du bal, six hommes déguisés, dont le roi, se mettent à danser bruyamment en faisant des gestes obscènes. Par mégarde, un des assistants jette une flammèche sur l'un des danseurs. Les masques et les vêtements s'embrasent aussitôt. Seuls le roi et un de ses compagnons sont sauvés. Les quatre autres meurent brûlés vifs.

Pourquoi tant de bruit ?

Le charivari est souvent déclenché lorsqu'un homme très âgé se marie avec une jeune fille, dans une époque de dépression démographique où les bons partis se raréfient. On comprend alors pourquoi les jeunes célibataires, regroupés parfois dans les villes de la fin du Moyen Âge au sein d'abbayes de jeunesse (sorte de comités des fêtes), tiennent les premiers rôles. Ils se sentent lésés par ce mariage, mécontents qu'une fille de leur génération leur échappe. Dans d'autres cas, ils expriment la crainte des habitants face au mariage d'une vieille femme dont la stérilité est un obstacle à la survie de la communauté. Le charivari sanctionne aussi le non respect des traditions. Dans son livre de raison tenu dans la seconde moitié du XVème siècle, le patricien de Francfort Job Rohrbach évoque l'une de ces manifestations qui a eu lieu parce que les époux ont célébré la dernière étape de leurs noces (celle qui doit en assurer la publicité) en comité restreint. A la campagne, le charivari semble surtout motivé par le remariage d'un veuf o d'une veuve ou par la trop grande disparité d'âge entre les conjoints. En ville, il sanctionne également les adultères ou les sévices que la femme fait parfois subir à son mari. "A la campagne, le groupe des jeunes défend ses droits, à la ville, il surveille aussi les relations conjugales". Ces rassemblements bruyants d'hommes masqués, comme déshumanisés, peuvent également symboliser le retour des conjoints défunt qui manifestent leur peur d'être oubliés, rappellent aux vivants (et surtout à leur veuf ou à leur veuve) que leur mémoire doit être entretenue et craignent que leurs progénitures ne soient lésés au profit des enfants du second lit.

Le charivari doit sceller "la rupture de la première alliance". Il permet symboliquement d'annuler la première union et d'engendrer un nouveau couple. Il ne s'agit donc pas d'un rituel qui s'oppose aux lois émises par l'Eglise. L'essor du charivari à partir du milieu du XIVème siècle prouve que la population a parfaitement intégré la conception d'une union homogamique et indissoluble. On sait par exemple que certaines coutumes refusent le droit à la bénédiction nuptiale dans le cas d'un remariage.

Le charivari réprimé.

A partir des années 1330, les ecclésiastiques commencent à condamner le charivari plus sévèrement. C'est en partie à cause de ces prohibitions plus nombreuses que l'historien a peut être le sentiment que le rituel se développe. En 1362, les statuts somptuaires de la ville de Lucques interdisent de faire un grand tapage (rumore) lors des noces. A la suite des événements dramatiques qui se sont déroulés lors du "bal des ardents" de 1393, Michel Pintoin, le Religieux de Saint-Denis, historien du règne de Charles VI, profite de l'occasion pour condamner le charivari. Il écrit : "Dans de nombreux endroits du royaume, il y a des hommes qui ont la sottise de considérer le remariage d'une femme comme une ignominie exécrable, et en pareille circonstance, ils ont coutume de se livrer à toutes sortes de dérèglements, de se déguiser avec des maques hideux et des travestissements et de divulguer publiquement des paroles ignominieuses sur les deux époux, au grand déplaisir de ces derniers. C'est un rite d'introduction ridicule et contraire à toutes les lois de la décence et de l'honnêteté". Au XVème siècle, les condamnations se font de plus en plus fermes. Le concile provincial de Tours réunit à Nantes, s'insurgent en 1431 contre : "le fait d'apporter toute entrave, suivie ou non d'effet, par haine des gens qui se marient en secondes noces, en leur infligeant et en leur prodiguant, autour de leurs demeures et ailleurs, toutes sortes de moqueries, de dérisions et d'opprobres en actes et en paroles [...] et souvent, sous couverts de tels agissements, il en est résulté des blessures et des homicides en plusieurs endroits, de jour et dans la pénombre de la nuit".

En Toscane ou en Vénétie, les mattinate sont condamnées plus tardivement (seconde moitié du XVème siècle), peut être parce qu'il s'agit de formes de charivari mettant en scène des adultes plus que des jeunes, ni masqués, ni déguisés, et se déroulant dans une aire géographique où le mariage est resté longtemps une affaire privée dans laquelle l'Eglise peine à s'immiscer. Dans ces régions, où les clercs éprouvent déjà de grandes difficultés à contrôler le rituel religieux qui célèbre la première union, il s'avère moins urgent de porter attention aux rites qui entourent les secondes noces.

Famille, parenté et naissance.

Dans les images des derniers siècles médiévaux, nombreuses à représenter la scène de la Nativité, il est exceptionnel de voir un homme présent auprès de la parturiente. S'affairent autour d'elle plusieurs femmes impossibles à identifier : parentes, voisines ou femmes plus âgées venues apporter leur expérience. Dès le XIIIème siècle, dans les villes, on trouve des "sages-femmes". Dans un registre de l'hôtel de ville d'Amiens daté de 1267, on évoque une "sage-femme qui est celle qui reçoit les enfants lorsque les femmes sont en travail d'enfant". Le texte précise qu'elle "va partout de maison en maison". La forte présence féminine le jour de l'accouchement explique que la justice fasse appel aux femmes de la famille pour établir une date de naissance. Les articles 31 et 36 de la coutume de Toulouse (1286) ne permettent à la mère ou à la sœur de témoigner que pour justifier une naissance, un âge ou un mariage. Les femmes de la famille et de la parenté sont donc, plus que les hommes, dépositaires de la mémoire des rites de passage.

Dans la littérature comme dans l'iconographie, le futur père attend généralement à l'extérieur de la pièce où se déroule la naissance. Dans Le Roman de Silence (seconde moitié du XIIIème siècle), la comtesse accouche dans sa chambre, qui jouxte la grande salle où son mari et ses amis sont rassemblés pour fêter l'événement. Dans la miniature d'un manuscrit du Livre de Jehan de Mansel (XVème siècle), on voit, sur le même plan, la chambre de l'accouchée, où des femmes s'activent autour de la future mère, et la rue où, assis sur un banc adossé à la maison, le mari anxieux attend. Notre documentation traduit-elle la réalité, en particulier celle des milieux populaires ? On peut parfois en douter. Dans les régions d'habitat dispersé, où les communications et l'information circulent lentement, où le paysan n'hésite pas à délivrer sa vache ou sa truie, le mari intervient sans doute auprès de son épouse pour l'aider à accoucher. Dans la littérature, pour des raisons liées à l'intrigue, des hommes de la noblesse se retrouvent parfois seuls avec leur épouse au moment de la naissance et sont alors contraint de prendre une part active à l'événement. Dans Aiol et Mirabel, chanson de geste écrite vers 1160, Aiol, le mari de Mirabel, se retrouve seul avec sa femme dans un cachot sans lumière lorsqu'elle est prise des douleurs de l'enfantement, qui durent trois jours. Il l'aide et la soutient dans cette épreuve qui se solde par la naissance de jumeaux. Dans Guillaume d'Angleterre, roman courtois du XIIème siècle, le héros, Guillaume, délivre lui-même sa femme en pleine forêt. Evoquant la parturiente, l'auteur du roman (peut-être Chrétien de Troyes) écrit : "Mais elle est très déconcertée de ne pas avoir l'aide d'une femme dont elle aurait eu grand besoin, car elle aurait pu l'assister mieux qu'homme. Cependant, ils étaient si éloignés de tout être humain qu'aucune femme n'aurait pu arriver à temps pour l'aider. Le roi du en convenir. Plein d'humilité et de bonté, le roi fait tout ce que sa femme lui dit de faire, il ne répugne à aucune tâche, rien ne lui déplaît, tant et si bien qu'un beau garçon naquit. Le roi, qui aimait beaucoup l'enfant, se demanda comment il pourrait le coucher". Il déchire un pan de son vêtement pour couvrir le nouveau-né, puis il pose la tête de la jeune mère sur ses genoux pour qu'elle s'endorme.

Les premiers soins prodigués à la mère et à l'enfant.

Les sources iconographiques nous dévoilent encore des femmes autour de la jeune mère immédiatement après l'accouchement. Elles lavent le nouveau-né dans une bassine, font chauffer les langes qui vont servir à l'emmailloter, habillent la jeune mère d'une chemise blanche et lui apportent un bouillon de volaille ou un verre de vin qui doit l'aider à recouvrer toutes ses forces, comme on peut le voir dans La Naissance de saint Jean Baptiste de Domenico Ghirlandaio (vers 1485) ou dans La Naissance de la Vierge de Paolo Uccello (1436). Exclu de l'iconographie au moment de l'accouchement, le père y retrouve parfois une place lorsqu'il s'agit d'apporter les premiers soins à l'enfant. Dans les scènes de nativité, on rencontre souvent un Joseph "maternant" : il va chercher du bois pour nourrir le feu qui servira à réchauffer Marie et Jésus, verse l'eau dans le bain du bébé, répare le soufflet, attise le feu "à quatre pattes" en soufflant sur les braises, prépare la bouillie, prend l'enfant dans ses bras et le berce, se met au lit avec lui ou sèche les langes. Ces images de Joseph en "nouveau père" ont été largement occultées par les historiens du XIXème siècle et de la première moitié du XXème siècle, peu enclins à montrer cette fonction paternelle et préférant attirer l'attention sur un second groupe d'images présentant un Joseph ridicule, boudant ou somnolant dans un coin et se désintéressant de la mère et de son enfant.

Les joies de la naissance.

La naissance occupe une place centrale dans les chroniques familiales de la fin du Moyen Âge. Leurs auteurs notent avec une extrême précision le jour et parfois l'heure (au 1/4 d'heure près) des naissances de leurs enfants. C'est le cas de Jan Joris, bourgeois de Louvain : son fils Gielen est né le 25 juin 1494 "le samedi matin, avant midi, entre 10 et 11 heures" ; sa fille Mareken le 23 mars 1504 "le matin, un dimanche avant 4 heure", et sa dernière fille, Trueken, le 27 octobre 1507 "un dimanche, l'après-midi, un peu avant trois heures". C'est aussi le cas de Jean Jouvenel des Ursins, avocat du roi au Parlement de Paris au début du XVème siècle, ou de très nombreux chroniqueurs toscans ou allemands. Consigner par écrit cet événement permet de dresser une sorte d'aide-mémoire pour les enfants. Plus tard, ils pourront savoir leur page ; dans un contexte d'essor du goût des élites pour l'astrologie, ils pourront également connaître leur signe astral. Si les chroniqueurs urbains de la fin du Moyen Âge portent un vif intérêt à cet événement, c'est aussi parce que, soucieux de tenir leurs comptes, ils veulent enregistrer les dépenses faites pour la circonstance. La naissance est, en effet, l'occasion de grandes festivités permettant d'exprimer le bonheur des familles et de rendre l'événement public. Les moralistes condamnent les trop fortes manifestations de joie des parents, taxant leurs débordements d'orgueil. Vers 1371 - 1372, le chevalier de la Tour de Landry met en garde ses filles, futures mères, en leur donnant en exemple la reine de Chypre qui s'est empressée d'organiser de grandes fêtes après la naissance de son enfant : "Il déplut à Dieu que l'on fit tant de réjouissances et de destins pour une cause semblable. Et ainsi, il advint que, tandis qu'il dinaient, l'enfant mourut".

La visite à la jeune mère.

Lorsque la jeune accouchée est en état de recevoir de la visite, la famille s'empresse de se rendre à son chevet pur voir l'enfant, féliciter la mère et lui offrir des cadeaux. Le mari, le premier, se soucie d'offrir des présents à son épouse. Lapo Castiglionchio, dans sa ricordanza, indique qu'en 1363 il a offert à sa femme Margherita "pour la naissance de Bernardo, mon fils, 5 florins". A la fin du Moyen Âge, pour fêter l'accouchement, les mères offrent à leur fille robes, pains de noix, cuillères et coupes d'argent.

D'autres membres de la famille se déplacent pour rendre visite à la jeune mère et lui offrir des présents. Dans sa ricordanza, Giovanni Rucellai a noté avec minutie ceux et celles qui ont apporté des présents pour célébrer la naissance de son petit-fils Côme le 1er juin 1468. Le père de l'enfant a reçu de son cousin un gobelet plein de gâteaux ; de son beau-frère, un gobelet plein de pains aux noisettes ; de ses deux sœurs, une pièce de vêtement blanche, une chemise et du tissu devant servir à confectionner une robe et un manteau pour le bébé ; de ses oncles maternels, une pièce d'étoffe pour réaliser un surcot.

Même si l'ensemble de la famille participe aux cadeaux, la jeune mère, dans les jours qui suivent l'accouchement, accueille surtout des femmes. Dans le Limousin, la visite des commères est attestée dès le XIIIème siècle, moment solennel où la jeune mère reçoit pâtés de poulet, oie, cochon de lait, vin, fromage, etc. A Florence, le cadeau traditionnel est le plateau d'accouchée (desco da parto), petit plat sur lequel sont peintes des scènes de naissance.

Le jour où elle accueille ses hôtes, la jeune mère se donne en représentation. Elle est placée, pour quelques heures, comme cela avait été le cas le jour de ses noces, au centre de la parenté. Dans le Miroir des Pécheurs, on peut lire : "L'accouchée est dans son lit, plus parée qu'une épousée, coiffée à la cocarde tant et si bien qu'on croit voir la tête d'une poupée ou d'une idole". Dans les milieux princiers et royaux, on dépense sans compter pour décorer la chambre de l'accouchée, qui se transforme en véritable salle de réception.

Pour remercier les visiteurs, la proche famille de la mère offre à son tour des dragées et du vin, et parfois un repas, appelé "dîner de gésine" ou "fête de gésine". En 1399, Guillaume et Jean, deux boulangers de Dreux, envoient leurs épouses "dans la maison de Jean Richart leur parent pour rendre visite à sa femme qui était alitée à la suite de son accouchement, comme les femmes ont coutume de le faire". Ensuite, les deux maris empruntent deux chevaux et se rendent au dîner offert par leur parente pour fêter l'événement. Dans le Limousin également, à la fin du Moyen Âge, un repas est pris en commun lors de la visite faite à l'accouchée. Les auteurs des livres de raison de cette région notent scrupuleusement qui "vient commérer", car ils veulent apporter la preuve écrite qu'en ce jour mémorable, des notabilités du pays se sont déplacées pour honorer la naissance de leur enfant. Pour cette occasion comme pour d'autres événements familiaux importants, la bourgeoisie urbaine du Moyen Âge tardif a intégré une certaine forme de largesse aristocratique qui vise à afficher son statut social.

Les dépenses engagées et l'énergie déployée pour solenniser l'accouchement sont parfois jugées excessives par les hommes, qui s'en plaignent, comme le rapporte Eustache Deschamps dans son Miroir de mariage (1381 - 1389), ou comme on peut le lire dans la troisième joie des XV joies du mariage, où l'auteur critique la venue des amies et voisines auprès de l'accouchée : elles ripaillent et obligent l'époux à dépenser sans compter, à s'endetter et se démener pour assurer le bien-être de son épouse.

Quand la naissance épouse la mort.

L'accouchement est un instant paradoxal où la vie côtoie intimement la mort. Les femmes décédées en couches et les enfants mort-nés sont nombreux, amputant la famille au moment où le cercle des parents devait s'agrandir. Les récits de miracles, qui relatent des accouchements difficiles, nécessitant l'intercession divine, sont trop fréquents pour ne pas refléter une réalité. Les hagiographes insistent sur les terribles souffrances des femmes en travail d'enfants, qui peuvent durer plusieurs jours, sans qu'aucun remède humain ne soit d'une grande utilité. Ils mettent également l'accent sur la proximité de la naissance et de la mort. L'hagiographe des Miracles de Notre-Dame de Rocamadour, rédigés 1172, écrit : "Toute femme arrivée au moment des couches a d'ordinaire la mort à sa porte". Chaque femme qui s'apprête à accoucher, chaque famille proche qui va l'accompagner dans cette douloureuse épreuve, ressent une réelle angoisse de la mort. C'est pourquoi, avant de commencer à "travailler", la plupart des femmes se mettent à prier sans relâche, se confessent à un prêtre, parfois venu spécialement au domicile familial à cet effet, et demandent qu'une bassine d'eau soit prévue près du lit pour baptiser l'enfant en cas d'urgence, si sa vie est en danger.

La cérémonie des relevailles

Elle doit avoir lieu 40 jours après l'accouchement. Elle est nécessaire pour que la jeune mère se purifie avant de réintégrer la communauté chrétienne. Pendant le temps qui sépare la naissance de l'enfant de cette cérémonie pèse en effet sur la femme un ensemble d'interdits. Jugée impure, elle ne peut pénétrer dans l'église et, a fortiori, recevoir les sacrements. L'Eglise n' jamais rendu cette cérémonie obligatoire, mais il semble que les femmes l'aient respectée, même si, en milieu paysan, elles se font relever très tôt, surtout pendant les périodes des grands travaux des champs, pour reprendre rapidement leurs activités.

Les relevailles représentent, pour la famille et la parenté, la dernière occasion de fêter le temps de la naissance, permettant d'autres réjouissances. Dans la littérature chevaleresque, sont attestés des tournois en l'honneur de cette solennité. "Les banquets fêtent publiquement la réintégration de la mère, et surtout le retour à l'ordre. Ils sont également l'expression de la joie éprouvée dans cette lutte journalière que l'humanité mène contre la mort. D'une certaine façon, le bien, la normalité, le quotidien, le connu sont rétablis par ces fêtes, ces visites, ces cadeaux". Ces dernières festivités liées au cycle de l'accouchement sont, pour les familles, encore un moyen de consolider le lien social. Un proverbe flamand, connu au XVIème siècle, affirme : "Aux noces et aux relevailles on entretient l'amitié".

Le baptême.

 

A la fin du Moyen Âge, les enfants sont baptisés très rapidement après leur naissance. Leurs parents ont parfaitement intégré le discours de l'Eglise pour qui "A moins de naître d'eau et d'Esprit nul ne peut entrer dans le royaume de Dieu" (Jean, III, 5). Un enfant mort sans baptême ne pourra donc jamais accéder au paradis. Il va en enfer puis, à partir de la fin du XIIème siècle, dans un nouveau lieu de la géographie de l'au-delà, mis en place au moment où naît également le purgatoire, le limbe des enfants. Là, l'enfant échappe aux peines infernales mais il ne pourra jamais quitter ce lieu, même après le Jugement dernier, et ne pourra donc jamais bénéficier de la vision béatifique.

Pour les parents de la famille, la crainte d'ajouter à la douleur de la mort d'un enfant, l'angoisse de la damnation éternelle se traduisent par la décision de le baptiser le jour ou le lendemain de la naissance, guère plus de deux ou trois jours après. Dans le village de Porrentruy près de Belfort, entre 1482 et 1500, 86 % des enfants sont baptisés le jour même de leur naissance. Tous les fils du roi de France Charles VI reçoivent leur premier sacrement le lendemain de l'accouchement. Lorsque rien ne permet de savoir si l'enfant exposé à été baptisé, le personnel des hôpitaux pour enfants trouvés se hâte de procéder au sacrement. Même dans ces moments de démence où les jeunes mères commettent des infanticides, elles pensent à baptiser leur enfant. Dans la grâce accordée par les lettres de rémission, le fait de ne pas avoir donné ce sacrement joue toujours comme une circonstance aggravante.

La cérémonie du baptême.

En ce jour solennel, ce sont les parents spirituels qui tiennent les premiers rôles. La jeune mère, souvent encore alitée et épuisée par son accouchement, ne participe pas à la cérémonie. Le père du baptisé est parfois absent, lui aussi, pour ne pas entacher la régénération spirituelle de son enfant, déléguant pour quelques heures son pouvoir aux parrains et marraines. Dans Floriant et Florette, roman du XIIIème siècle, trois parrains nomment l'enfant Froart, puis le ramènent à ses parents. Dans Brun de la Montagne, roman du siècle suivant, le père attend devant l'église. Il apprend le nom qui a été donné à son enfant par la bouche du parrain. Même à Florence où, pourtant, le prénom est choisi par le père, les parents n'assistent pas à la cérémonie. Lorsque le père est présent, il semble de toute manière rester en retrait de la scène centrale.

En procession, les parrains et marraines amènent l'enfant à l'église. Quelques enluminures de la fin de la période médiévale évoquent cette scène : les parrains, en tête du cortège, portent l'enfant dans leurs bras ou dans une corbeille. Les marraines les suivent, égrenant leur chapelet. Accueillis devant l'église par le prêtre qui procède aux diverses scènes d'exorcisme et qui les interroge sur le prénom choisi, les parents spirituels, le nouveau-né et le cortège de parent et amis entrent ensuite dans le lieu de culte pour se rendre aux fonts baptismaux. L'enfant y est délangé, parfois par une marraine, avant que les parrains procèdent à la triple aspersion, effusion ou immersion du bébé en prononçant les paroles indispensables pour sauver leur filleul : "Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit". En cet instant capital de la cérémonie, par souci de prestige, lorsqu'il s'agit d'un filleul de renom, et par volonté de transmettre ses propres qualités au baptisé, chaque parrain tente d'être le plus près possible de son filleul. Afin d'éviter ces problèmes de préséance entre les compères (parfois très nombreux), la liturgie florentine exige que tous les parrains tiennent les mains de l'enfant ou le touchent lors de ce moment central. Au sortir de l'église, le cortège se rend à la maison des parents pour faire la fête. Car, comme l'écrit Jean Renart dans l'Escoufle, rédigée vers 1200 - 1202 : "On mena grande joie quand on leva l'enfant".

Les cadeaux de baptême.

Le patricien de Francfort Bernhard Rohrbach note dans son journal (tenu dans la seconde moitié du XVème siècle) avec une grande précision, pour chacun de ses enfants, le nom des parrains, les personnes ayant été invitées à la cérémonie et les cadeaux distribués. Comme sa mère lors de l'accouchement ou des relevailles, le nouveau baptisé se voit offrir de nombreux présents. En 1467, Bernhard, premier fils de Bernhard Rohrbach, reçoit "une bourse en soie de Damas contenant un florin rhénan" ; son second fils "une bourse en damassé, un florin rhénan, trois ancien heller [monnaie d'argent] et trois dés". Pour le troisième (Job), sont offerts "une bourse en soie noire contenant un florin de Mayence et un ancien turnos [monnaie d'argent]". Dans ces milieux riches et marchands, pouvant se procurer des denrées rares et ainsi se distinguer socialement du commun, le baptisé reçoit aussi "un patenôtre de corail rouge". Les parrains florentins du XVème siècle, ç la fin de la cérémonie, laissent "dans les langes" du baptisé quelques pièces d'argent, puis font porter chez la mère de leur filleul un "beau cierge", parfois fleuri. Dans les jours qui suivent le baptême, ils apportent ou envoient à la mère des confiseries ou des pièces d'étoffe de grande valeur. Les marraines florentines sont exclues de ces dons. Dans ces cadeaux se mêlent étroitement valeur marchande et valeur prophylactique, car les chapelets ou les dés sont censés porter bonheur. A Florence, la très grande majorité des cadeaux offerts par les parrains (cierges, confiseries, timbales d'argent ou étoffes) s'adressent à la mère du baptisé et non à l'enfant, preuve, encore une fois, que dans la cité toscane le lien de compérage l'emporte sur le lien de parrainage.

Contre les excès somptuaires entourant la naissance.

Dans les deux derniers siècles du Moyen Âge, l'Etat, l'Eglise et surtout les autorités urbaines légifèrent afin de contrôler les rituels entourant les rites de passage. Une volonté nette se dessine de limiter les fêtes et les réjouissances familiales, la circulation de cadeaux et, plus généralement, les dépenses que la naissance ou le baptême occasionnent. En 1377, les autorités urbaines de Limoges décrètent que "dans les couches à venir, aucune dame ou femme, de quelque état ou condition qu'elle soit, en visitant les femmes en couches ou autrement de quelque manière que ce soit, ne puisse ni ne doive faire aucune dépense. Pareillement, que la femme en couches en l'honneur de celles qui la visiteront ne doive ni ne soit tenue de faire aucune dépense". Les diverses autorités de la fin de l'époque médiévale ont tenté, dans ce domaine-là également, de mettre un frein à la profusion et à la richesse des cadeaux offerts lors du baptême de l'enfant par les parents spirituels, les membres de la famille ou les amis. Dans la ville de Rieux, près de Toulouse, une ordonnance de 1343 stipule : "Qu'aucun parrain ou marraine n'ose rien donner à son filleul ni à la mère, sauf le parrain qui peut donner un tournoi d'argent ou sa valeur et la marraine autant et au prêtre un hanap de bois et un cierge sous peine de 10 sous". Le gouvernement municipal tente ainsi de contrôler plus étroitement la société, de freiner les trop lourdes dépenses considérées comme préjudiciable à la cité et d'éviter les débordements et les désordres possibles lors de ces fêtes. L'Eglise appuie souvent cette législation somptuaire, parce qu'elle y voit sans doute un obstacle au parrainage des pauvres et une dérive dangereuse à l'institution religieuse du baptême.

Famille, parenté et mort.

Le testament est "un acte révocable par lequel une personne jouissant de la capacité juridique déclare ses dernières volontés et dispose de ses biens pour le temps qui suivra sa mort". D'origine romaine, tombé en désuétude à l'époque barbare, l'usage de tester connaît un nouvel essor à partir du XIIème siècle, gagnant à la fin du Moyen Âge, des milieux de plus en plus humbles. Le renouveau de la pratique testamentaire s'explique par : l'intérêt porté au droit romain et la formation plus poussée des notaires ; l'essor économique qui élève le niveau de vie et fait gonfler la masse des biens immobiliers, dont il faut assurer la répartition entre les descendants ; l'influence de l'Eglise qui y voit un moyen d'attirer les dons et les aumônes ; et enfin, les modifications des structures de parenté au sein desquelles les lignées aristocratiques cherchent de plus en pus à préserver leur patrimoine de l'émiettement en le confiant à un seul héritier.

Le testament est réalisé en cas de maladie grave, de vieillesse, de voyage, de départ en croisade ou en pèlerinage. Des formules stéréotypées récurrentes dans les préambules des actes rappellent l'angoisse de l'homme médiéval face au décès intestat, assimilé à une mort accidentelle, à la malemort : "Rien n'est plus certain que la mort et plus incertain que l'heure de la mort [...] je ne veux pas mourir intestat". Faire son testament est un moyen sûr de se préparer au grand passage.

Le testament est un document d'une très grande richesse pour l'historien. Il permet de mieux connaître les pratiques notariales, les niveaux de fortune du testateur, les sentiments et attitudes des hommes face à la mort, la culture matérielle et également les relations sociales et familiales. Il fournit en effet une bonne image, à un moment donné, du milieu familial dans lequel vit le testateur (nombre d'enfants vivants, sentiments éprouvés pour tel ou tel membre de la famille, etc.). Il permet également d'étudier les pratiques successorales (choix des héritiers et des légataires). Les dernières volontés du testateur indiquent qu'il cherche à assurer sa vie dans l'au-delà et souhaite partir en paix avec l'ensemble des membres de sa famille (surtout le conjoint survivant), en leur permettant de continuer à vivre dignement après son décès, prévoyant des dots pour ses filles ou pour des parentes non encore mariées ou léguant des livres ou de l'argent en vue des études de ses enfants ou de ses filleuls.

La mort.

Lorsqu'un homme, une femme ou un enfant meurt, ce sont presque toujours des membres de sa famille proche (par alliance ou par le sang) qui l'entourent. Dans les images ou dans les textes, les réactions à l'annonce de la mort sont toujours poignantes, souvent exacerbées. Dans les récits de miracles des XIIème -XIVème siècles, on voit telle mère prendre dans ses bras son enfant mort de deux ans, le serrer contre sa poitrine, se frotter le visage contre le sien, puis, soudain, s'effondrant sur le sol, se mettre à hurler. Telle autre, découvrant on fils noyé dans un puits, "affligée, tourmentée, ne sachant que faire, bouleversée dans ses entrailles par le sort de son fils, emplit les oreilles de tout le voisinage d'un hurlement horrible". Tel père, alerté par les cris de son épouse apprenant qu'elle a accouché d'un enfant mort-né, pénètre alors dans la pièce de l'accouchée et "poussa des hurlements à la manière des femmes". Certains parents manifestent cette douleur de manière moins brutale. En Angleterre, à la fin du XIIème siècle, un père et une mère, à la mort de leur enfant d'un an et demi, "se retirant à l'intérieur de la maison à cause de leur affliction, essuyaient les larmes de leurs yeux, détournaient leurs regards du cadavre". Léon Battista Alberti, Florentin du XVème siècle auteur d'un livre de famille, fait dire à l'un de ses interlocuteurs que les décès enfantins peuvent susciter un état dépressif intense chez les pères. Cris, plaintes et larmes sont jugés nécessaires pour extérioriser la douleur de la perte et déclencher le travail le deuil. L'auteur du Ménagier de Paris, à la fin du XIVème siècle, écrit : "Il est fou celui qui tente d'empêcher la mère de pleurer la mort de son enfant jusqu'à ce qu'elle soit vidée de larmes et saoulée de pleurs. Alors, il est temps de la réconforter et d'atténuer sa douleur par de douces paroles".

Cependant, à partir des XIIème - XIIIème siècle, l'Eglise a cherché à imposer une plus grande intériorisation de la religion, et par conséquent à lutter contre les manifestations trop bruyantes du deuil. Les statuts synodaux français du XIIIème siècle réclament plus de retenue -

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