les sciences arabes

 

Le caractère distinctif de l'esprit des anciens Arabes est une tendance prononcée pour les recherches d'érudition et une aptitude particulière pour les spéculations scientifiques : c'est par les travaux dont ces deux branches de connaissances ont été chez eux l’objet que leur littérature est surtout remarquable. Il fut dans les destinées de ce peuple de suivre dans son développement intellectuel et politique une voie toute différente de celle qu'ont parcourue les autres fractions de la grande famille humaine. Il ne traversa point ces phases de lente élaboration, de progrès et de vicissitudes qui marquèrent partout ailleurs l'enfantement de chaque nationalité. Quelques années seulement après les premières prédications de Mahomet, en 622, les tribus de la péninsule arabique, converties à sa doctrine religieuse et rangées sous son drapeau victorieux, formaient déjà une puissance nation qui, sans être passée par la faiblesse de l’enfance, entra aussitôt dans le plein exercice de la virilité. Elles avaient conquis les plus belles provinces de l'empire grec, le vaste royaume de Perse et la vallée de l’Indus, tandis que d'un autre côté, vers l'occident, elles se répandaient comme un torrent le long de la côte septentrionale de l’Afrique et portaient leurs déprédations dans les îles de la Méditerranée. Ces succès des Arabes furent dus non seulement à l'enthousiasme religieux et militaire que le prophète avait su leur inspirer, mais encore à l'habileté des hommes de guerre qui se révélèrent tout à coup parmi eux, et aux talens politiques et administratifs des successeurs immédiats de Mahomet.

 

Dans cette première période, qui s'étend depuis la fondation de l'islamisme jusqu'à la chute de la dynastie des Ommyades, dont le siége était à Damas, et, qui dura l'espace d’un siècle, les conquêtes, la propagation du Koran, l’organisation de l'empire et souvent aussi les discordes civiles occupèrent les musulmans, et ne leur permirent pas de donner l'essor à ces instincts littéraires qu'ils manifestèrent bientôt après avec tant d’éclat. Cependant, les circonstances politiques en préparaient déjà le développement. Moawyah, élevé au khalifat, rendit héréditaire dans sa famille un pouvoir d'abord électif, et les enfans d'Abbas et d'Aly, poursuivis par son ombrageuse, politique, se réfugièrent dans l’intérieur de l'Arabie, en Mésopotamie et dans les provinces orientales de la Perse. Là, dans les loisirs forcés de leur exil, ces princes proscrits se prirent de goût pour l'étude des sciences, ravivée et devenue très florissante depuis un siècle dans les pays où ils étaient venus chercher un asile, grace à la protection active et généreuse dont l'avait entourée Khosrou Anouschirvan. L'on sait que ce prince, désigné par nos historiens occidentaux sous le nom de Cosroës le Grand, et l'un des plus illustres de la dynastie des Sassanides, qui gouverna la Perse depuis l'année 226 jusqu'en 637 de Jésus Christ, avait attiré à sa cour les philosophes grecs persécutés par les empereurs de Byzance, et qu'il fut le fondateur de la célèbre école de Djondy Sapour.

 

Lorsque la famille des Ommyades ne fut plus représentée que par des tyrans ou des princes dégénérés, qui méritèrent la haine et le mépris publics, l’étendard de la maison d'Abbas fut arboré publiquement dans le Khorassan, l’une des provinces de la Perse orientale. Une armée, recrutée en majeure partie de Persans, s'avança vers l'Euphrate, et mit fin au règne des Ommyades. Les Abbassides, qui leur succédèrent dans le khalifat, apportèrent sur le trône cet amour éclairé des lettres et des sciences, ces habitudes d'une civilisation élégante et raffinée qu’ils avaient puisées dans les pays où ils avaient long temps vécu. Ils appelèrent auprès d'eux des chrétiens nestoriens, les hommes les plus habiles de cette époque dans la médecine, les mathématiques, l'astronomie et l'astrologie. Dès que le chef de la dynastie abbasside, le khalife Almansour, vit le pouvoir affermi dans ses mains, il s'attacha à tourner vers les recherches scientifiques le génie actif et pénétrant des Arabes. Par ses ordres, plusieurs livres grecs furent traduits dans la langue du Koran. Ce prince, au dire des auteurs musulmans, joignait à toutes les qualités qui font le grand souverain une vaste érudition ; il excellait dans la jurisprudence, dans la philosophie et l’astronomie. Attirés par ses libéralités, les savans accoururent de toutes parts dans la ville de Bagdad, qu'il avait fondée pour en faire sa capitale, et où il institua de nombreuses académies.

 

Plusieurs des successeurs d'Almansour, Haroun Alraschid, son fils Almamoun, Alwathek et Almothawakkel, marchèrent sur ses traces. Haroun Alraschid aimait les savants, et surtout les poètes, qui étaient les commensaux de son palais et les compagnons de tons ses voyages. Celui de tous les khalifes qui montra au plus haut degré ce noble goût des lettres, et qui fit le plus de frais et d'efforts pour en propager la culture, est sans contredit Almamoun, qui monta sur le trône en 813. Non .content de favoriser les chrétiens nestoriens et les Juifs de ses états qui avaient été jusqu'alors en possession des sciences grecques, il voulut aussi mettre les musulmans à même de consulter les ouvrages originaux qui en contenaient le dépôt; il rassembla à grands frais tous les livres grecs qu'il put se procurer, et en forma une riche bibliothèque qu'il ouvrit aux savans de sa cour.

 

Pour connaître l'esprit et les tendances du mouvement intellectuel qui s'opéra chez les Arabes à l'avènement des Abbassides, il est nécessaire de remonter jusqu'à son origine. Ce sont les médecins syriens attachés au service des khalifes qui en furent les promoteurs. Ainsi, dès le principe, ce mouvement prit surtout une allure scientifique. Chez les premiers Arabes, l'art de guérir était fondé sur un empirisme simple et grossier, suffisant pour les besoins d'une société patriarcale et rudimentaire. Il paraît cependant qu'il existait dès lors un centre d'études médicales à Sanaa, dans l’Arabie Heureuse; mais l'existence de l'école de Sanaa s'explique par le fait que cette contrée, riche de ses productions naturelles et de ses trésors, accumulés par un commerce lucratif qui remontait à la plus haute antiquité, était le foyer d'une civilisation supérieure à celle du reste de la péninsule. Les Arabes fréquentaient aussi en Perse l'école de Djondy Sapour, où étaient professées les doctrines de l'Inde et de la Grèce. Plus tard, l'opulence et le luxe, avec tous les excès qui en sont inséparables, ayant introduit parmi les populations de Bagdad et à la cour des khalifes des maladies inconnues aux primitifs habitans du désert, ces souverains attirèrent auprès d'eux les médecins syriens, qui étaient alors en très grand renom. Dans le nombre, on cite les deux Bokhtjésu et Jean Mésué, employés au service d'Almansour et de Haroun, et qui furent chargés de traduire plusieurs ouvrages grecs de médecine. L'étude de la médecine des Grecs conduisit à celle de leur philosophie, à laquelle il fallait être initié pour entendre les livres qui traitaient de l'art de guérir. C'est ainsi que Galien appuie souvent ses déductions sur les théories d'Aristote. Les médecins syriens et arabes cultivèrent à la fois ces deux branches de connaissances, et Rhazès (Razy), Avicenne (Ibn Sina) et Averroés (Ibn Roschd) se distingnèrent dans l'une et dans l'autre.

 

L'étude des mathématiques naquit chez les Arabes du goût que ces peuples, et en général tous ceux de l'Orient, ont eu, dès la plus haute antiquité, pour l'astronomie et l'astrologie. Les Grecs leur offraient à cet égard des travaux précieux qu'ils s'empressèrent de leur emprunter, et dont ils firent, comme eux, une application immédiate et féconde à la science géographique. L'un des plus curieux, des plus importans traités en ce genre que les Arabes nous aient laissés, puisqu'il renferme tout ce qu'ils ont su sur cette matière, est celui d'Aboulféda

Depuis un siècle environ, l’Asie s’est ouverte à l’activité infatigable des Européens. La Russie a rangé sous ses lois toute la partie nord de ce vaste contient, tandis qu'au sud l'Angleterre a créé dans l’Inde un empire colossal et sillonne de ses navires l'immense étendue des mers orientales. La France a planté son drapeau sur la côte septentrionale de l’Afrique. A l'ouest, au sud, s'élèvent d'autres établissemens fondés par les Européens, et le moment viendra sans doute où ils pourront s'élancer dans les profondeurs de cette terre mystérieuse. Les conquêtes du commerce et des armes dans l'Orient ont facilité les nobles et pacifiques conquêtes de l'intelligence. Les idiomes et les monumens des peuples asiatiques et africains ont été interrogés avec une persévérance dont les résultats, déjà très remarquable en promettent de plus grands et de plus complets pour l'avenir. La nature intime de ces idiomes s'est dévoilée aux patientes et ingénieuses investigations de la philologie comparée, et a jeté un jour tout nouveau sur les origines et les migrations des peuples de notre Occident. L'étude de plusieurs langues, négligée auparavant et parmi lesquelles le sanskrit tient le premier rang, nous a donné accès à des littératures aussi riches qu'originales. De nombreux manuscrits, transportés dans les grandes bibliothèques de l'Europe, recèlent une mine inépuisable de documens que chaque jour voit mettre en lumière. Les savans ont pu contrôler ou éclaircir les récits des Arabes, des Persans et des Chinois, qui, mieux que toutes les autres nations,: ont connu et décrit les régions inaccessibles de l'Asie centrale. Les Arabes nous ont fourni les renseignemens les plus précis que nous possédions sur l'Afrique, dans l'intérieur de laquelle ils ont pénétré plus avant qu'aucun de nos voyageurs modernes. C'est grace à ce progrès des études, orientales, et en profitant de toutes les découvertes faites depuis un siècle que M Reinaud a pu acquérir une pleine intelligente du livre qu'il vient de faire passer dans notre langue et résoudre les questions multipliées et souvent très obscures qu'il soulève.

 

 

I – Vie et travaux d’Aboulféda

 

Le voyageur qui parcourt la Syrie en suivant le cours de l'Oronte trouve sur ses pas une ville, Hamat, dont l'origine remonte à la plus haute antiquité. D'après le témoignage de Moïse, Hamat existait déjà à l'époque où les enfans d'Israël se préparaient à quitter l’Egypte pour aller envahir la terre de Chaman. En des temps postérieurs, les rois Séleucides lui donnèrent, avec le nom d'Épiphanie, un nouvel éclat. Lorsque les Arabes, après la mort de Mahomet, envahirent la Syrie, Hamat, ainsi que les villes de cette contrée qui avaient reçu une nouvelle dénomination, reprit son ancien nom, et elle l'a conservé avec une partie de son importance jusqu'à nos jours.

 

L'illustre Saladin, vers l'an 574 de l'hégyre (1178 de Jésus Christ), ayant ajouté la Syrie à ses autres conquêtes, y établit plusieurs principautés qu'il distribua comme fiefs aux membres de sa famille et aux plus braves de ses émirs. Hamat et quelques cités voisines devinrent le partage de son neveu, Taky Eddin (celui dont la religion est pure). Lorsque plus tard les mamelouks eut renversé leurs anciens maîtres, les sultans d'Égypte, successeurs de Saladin, les émirs feudataires de ces derniers furent tous dépossédés. La famille seule de Taky Eddin conserva ses états et les possédait encore, lorsque Aboulféda vint au monde. Il naquit l’an 672 de l’hégyre (1273 de notre ère) à Damas, où une irruption des Tartares avait forcé ses parens à chercher un refuge.

 

Le prince qui régnait alors à Hamat, Mohammed, surnommé Almalek Almansour (le prince invincible), était oncle paternel d’Aboulféda. Il reconnaissait la suzeraineté de Kelaoun, mamelouk originaire des bords du Volga, et qui était devenu maître de l’Egypte et de la Syrie. Mohammed étant mort en 883 de l’hégyre (1284 de Jésus Christ), son fils Mahmoud reçut l’investiture du sultan Kelaoun et monta sur le trône en prenant le titre de Almalek Almodhaffer (le prince victorieux).

 

La Syrie, à cette époque, était partagée entre divers princes Les sultans mamelouks, héritiers de la puissance de Saladin et de, Malek Adel, étendaient leur domination à la fois sur la Syrie et sur l’Égypte; mais un certain nombre de places fortes, débris du royaume fondé par les Latins Saint Jean d’Acre, Tripoli, Tyr et quelques autres villes du littoral, étaient restées entre les mains des Franks. Unis d’intérêt avec les chrétiens arméniens de la Cilicie, soutenus par les secours qu’ils recevaient de temps en temps d’Europe, où le zèle des croisades n’était pas tout à fait éteint, les Franks se montraient encore redoutables. La crainte qu’ils inspiraient aux musulmans était accrue par la présence des Tartares ou Mongols. Ces peuples, sortis avec Tchinguiz Khan des environs du lac Baïkal, avaient subjugué en quelques années une partie de l’ancien monde, depuis la mer du Japon jusqu’à l’Adriatique, depuis la mer Glaciale jusqu’au golfe Persique. A la vérité, cette puissance, jusque là sans exemple, n’avait pas tardé à se fractionner. La Perse, la Mésopotamie et l’Asie Mineure, détachées de l’empire de la Chine, formaient un royaume à part; un autre état mongol occupait, sous le nom d’empire du Kaptchak, le nord de la mer Noire et de la mer Caspienne. Une dynastie tartare dictait des lois à la Perse, et ses princes ou khans, qui avaient jusque là échoué dans leurs efforts pour s’emparer de l’Égypte et de la Syrie, quoiqu’ils disposassent de grandes ressources, étaient amenés, par suite de leurs prétentions sur ces deux contrées, à rechercher l’alliance des Franks contre les musulmans. Le chef de ces derniers , le sultan d’Egypte, dont la tranquillité était ainsi menacé, des deux côtés, sentit qu’il devait se hâter d’arracher aux chrétiens les villes qu’ils avaient conservées Aboulféda prit part à cette guerre, sous la bannière de son suzerain. Il marchait, avec son père et son cousin, à la tête des troupes de la principauté de Hamat. On le voit, dès l’âge de douze ans, figurer à la conquête du château de Marcab, enlevé aux chevaliers de l’Hôpital en 1289, assister à. la prise de Tripoli, et l’année suivante à celle de Saint Jean d’Acre, puis contribuer à l’entière destruction des colonies chrétiennes d’Orient.

 

Le cours de ces succès ne fut ni ralenti, ni interrompu par les dissensions nées de l’esprit turbulent et des rivalités des émirs mamelouks, qui tous aspiraient au pouvoir suprême et cherchaient à se l’enlever tour à tour. Le sultan Kelaoun, étant mort en 689 (1290 de Jésus Christ), fut remplacé par son fils aîné Abd Almalek Alaschraf, qui fut assassiné au bout de trois ans par ses principaux émirs. Un autre fils de Kelaoun, appelé Mohammed et surnommé Almalek Alnasser (le prince victorieux) et Nasser Eddin (le protecteur de la religion), obtint la couronne; mais il ne tarda pas à être jeté dans les fers, et les émirs recommencèrent à se disputer le pouvoir. L’un d’eux, Lajyn, porta pendant deux ans le titre de sultan. Suivant quelques auteurs, il était originaire des bords de la mer Baltique. D’abord enrôlé parmi les chevaliers teutoniques, il s’était associé aux exploits de son ordre contre les Païens de la Livonie, ensuite il s’était rendu en Syrie pour prendre part à la conquête du Saint Sépulcre, mais, adjurant sa religion pour embrasser l’islamisme, il était entré dans le cors des émirs mamelouks, et s’était élevé de degré en degré jusqu’au rang suprême.

 

En présence des déchirements qui désolaient l’Egypte, l’occasion eût été favorable pour rétablir le royaume de Jérusalem; mais les chrétiens de la petite Arménie, qui devaient servir d’avant garde à l’armée franke, étaient en proie à des guerres intestines. Les Tartares de la Perse eux mêmes étaient divisés et hors d’état de fournir un appui efficace; Le sultan Ladjyn, qui avait besoin d’occuper l’esprit belliqueux de ses émirs, ordonna une invasion dans la petite Armnénie. Aboulféda, alors âgé de vingt quatre ans, concourut à cette expédition avec le prince de Hamat, son cousin. On était dans l’année 697 (1298 de J. C.). Les musulmans pénétrèrent à deux reprises différentes dans la petite Arménie par le passage de Marry ou Portes Amaniennes et par celui d’Alexandrette ou Portes Ciliciennes : tout le pays fût mis à feu et à sang,» et le château de Hamous pris d’assaut. Pendant les opérations du siége de cette forteresse, rendues très fatigantes par des pluies continuelles, le souverain de Hamat tomba malade. Comme ce prince était éloigné de son médecin, Aboulféda, qui au goût des armes avait toujours allié l’amour de l’étude et n’était resté étranger à aucun ordre de connaissances, se chargea de le soigner, et réussi à lui rendre la santé.

 

Cependant le prince de Hamat mourut à son retour dans cette ville. Ce souverain n’ayant pas laissé d’enfans, le sultan se hâta d’envoyer à Hamat l’émir Kara Sonkor avec la mission d’y exercer l’autorité en son nom. Dès lors cette principauté, qui depuis si long temps était indépendante fut soumise et subit les conditions que Damas, Alep et les autres cités dont les sultans d’Égypte s’étaient emparés.

 

La division ne cessait néanmoins de régner parmi les émirs égyptiens, et le sultan Malek Alnasser, par la faiblesse de son caractère, était impuissant à les contenir. En 708 (1308 9 de J. C.), il fut obligé, pour la seconde fois, de quitter le Caire, où les émirs le tenaient renfermé, et de se retirer dans la forteresse de Karak, située à l’orient de la mer Morte, sur les limites du désert C’est là qu’éloignés du Caire et de Damas, où s’agitaient les intrigues d’une politique ambitieuse, les princes et les grands déchus du pouvoir venaient chercher un asile; mais l’année suivante les émirs de Syrie, mécontens de ce qui s’était passé en Égypte, appelèrent Malek Alnasser à Damas, puis le ramenèrent en triomphe au Caire. Aboulféda prit une part active à cette restauration : il accourut de Hamat à Damas pour offrir des présens au sultan ; il lui donna, avec divers objets d’une grande valeur, un de ses mamelouks appelé Thocouz Demir, qui devint peu à peu un personnage considérable à la cour d’Egypte, et qui dans la suite fut accusé d’avoir contribué à la ruine de la famille de son ancien maître. Chaque jour Aboulféda faisait des progrès dans la faveur de son suzerain par l'empressement qu'il mettait à lui plaire, par un dévouement à toute épreuve et ses services militaires. Le sultan le nomma, en 1310, son lieutenant à Hamat, et, deux ans après, lui conféra la souveraineté pleine et entière de cette principauté, apanage des ancêtres du géographe arabe.

 

Outre les soins incessans que réclamait l'administration de ses domaines et le concours qu'il prêtait au sultan dans toutes les expéditions militaires que celui ci entreprenait, Aboulféda avait été chargé de veiller sur les frontières de l'empire égyptien, du côté de l'Euphrate. Depuis plus d'un demi siècle, le khan des Tartares de Perse et le sultan d'Égypte et de Syrie étaient continuellement en lutte l’un avec l’autre. Les Mongols, en possession non seulement de la Perse, mais encore de la Mésopotamie et de l'Asie Mineure, avaient, plus d'une fois envahi la Syrie, et menaçaient sans cesse cette contrée. Leur but était d'arriver jusqu'en Égypte et d'anéantir la seule puissance qui eût résisté à leurs armes victorieuses. Il y allait donc du salut du sultan d'être toujours sur ses gardes. La portion de la Mésopotamie et de la Syrie qui est contiguë à la principauté de Hamat était occupée pendant une partie de l'année par une portion de la tribu arabe de Thay, qui y faisait paître ses troupes ces nomades, qui reconnaissaient pour chef un homme puissant, nommé, Mohanna, descendaient vers le sud pendant le reste de l'année, et, dressant leurs tentes aux environs des ruines de l'antique Babylone, s'établissaient sur le territoire des Tartares. Mohanna, se trouvant ainsi resserré entre deux empires formidables, joue le même rôle que jadis les rois arabes de Hira et de Gassan à l'époque de la lutte des Romains avec les Parthes et ensuite avec les Perses. Ce chef, qui aspirait surtout, à se faire craindre et à mettre son alliance à haut prix, était dans l'usage d'entretenir, comme agens, des membres de sa famille auprès du khan ainsi qu'auprès du sultan. Les rapports qu'Aboulféda eut avec ces envoyés ne lui furent pas inutiles pour ses recherches géographiques. Il cite dans son traité, en décrivant le cours du Tigre et de l'Euphrate, le récit qu'il tenait du fils de Mohannna, et, en parlant de l'intérieur de l'Arabie, il invoque le témoignage de Hadyté, frère de ce même Mohanna.

 

Aboulféda termina sa carrière à Hamat, le 3 du mois de moharrem de l'année 732 (26 octobre 1331). Il fut enterré dans le torbé ou mausolée qu’il avait fait construire pour lui et sa famille. Il venait d'entrer dans sa soixantième année, en comptant par années lunaires, ce qui revient environ à cinquante huit ans grégoriens. Il laissa un fils appelé Mohammed, du même nom que le fondateur de l'islamisme, et qui lui succéda dans le gouvernement de Hamat; mais son impéritie et sa faiblesse lui firent bientôt perdre la haute position que son père avait si laborieusement conquise. Il fut dépouillé de son autorité et relégué à Damas, où il mourut au bout d'un an, en 1344, laissant un jeune fis qui le suivit de près au tombeau.

 

Ainsi s'éteignit la dynastie des souverains de Hamat, après avoir pendant près de deux siècles fait le bonheur et assuré la prospérité des populations soumises à sa domination. Elle était un des rameaux de cette illustre famille des Ayoubites, qui, issues d’un esclave kurde, avait produit Saladin et Malek Adel, possédé les principautés d'Émesse, de Baalbek et d'Alep, et régné avec tant de gloire sur l'Égypte et la Syrie. Il ne resta plus qu'une branche, qui descendait de Malek Adel, et qui, après s'être long temps maintenue sur les bords du Tigre, finit par disparaître, écrasée entre les puissantes monarchies des sultans de Constantinople et des schahs de Perse.

 

Quel sujet d'étonnement et d'admiration à la fois que la carrière d'Aboulféda, dont l'existence n’atteignit pas même les limites ordinaires de la vie humaine, et qui fut si bien remplie! Sans cesse occupé à faire la guerre, distrait par des voyages et des déplacemens continuels, chargé du gouvernement d'un état assez considérable, Aboulféda sut trouver assez de loisirs pour acquérir et approfondir, l’universalité des connaissances qui formaient l'encyclopédie de son temps en Orient, et pour composer des ouvrages qui attestent de vastes lectures. Nous avons déjà vu qu'il avait poussé ses études médicales assez loin pour être en état de pratiquer, avec succès l'art de guérir. La science de la grammaire arabe, science très étendue et très compliquée, et que les Orientaux tiennent en grande estime, ne lui était pas moins familière. Grace à ses études philosophiques, il avait acquis une habileté consommée dans la dialectique, que l'admiration des Arabes pour Aristote avait mise alors très en vogue. Il était versé dans la jurisprudence, qui est chez les musulmans ce que le droit canon est chez nous, et qui constitue un corps de doctrines où quatre écoles différentes ont introduit des divergences notables. Dans les questions ardues que fait naître l'interprétation du Koran, il était à même de discuter pertinemment les opinions émises par les commentateurs souvent très subtils et obscurs de ce livre sacré. Enfin ses progrès dans les mathématiques et l'astronomie étaient allés assez avant pour lui permettre d'appliquer les règles de la science des heures. Cette science, qui est d'une utilité de tous les instans pour les musulmans, consiste à déterminer, à l'aide d'observations célestes et de calculs minutieux, l'instant précis de la journée où, sous les diverses latitudes, ils doivent s'acquitter des observances prescrites par la religion de Mahomet.

 

Dans sa résidence de Hamat et dans toutes les villes où il faisait un séjour même momentané, Aboulféda aimait à s'entourer de savans, et il brillait lui même dans ces réunions par une instruction aussi solide que variée. Sa haute position, son immense fortune, ses voyages, ses relations avec tout ce qu’il y eut d'hommes distingués ou puissans de son temps, tout, pour cet esprit méditatif et investigateur, tournait au profit de la science. Son palais renfermait une riche bibliothèque qu'il avait rassemblée et des collections précieuses réunies par sa famille, dans laquelle le goût des lettres était héréditaire.

 

Les ouvrages d'Aboulféda représentent le vaste ensemble de connaissances qui se résumaient en lui : la jurisprudence lui « doit un traité supplémentaire et la médecine une compilation en plusieurs volumes ; mais ses deux principales productions, celles qui font sa gloire et qui ont répandu partout, son nom, aussi bien dans l'Europe savante qu'en Orient, sont sa chronique qu'il intitula: Abrégé de l’Histoire Universelle, et son traité de géographie. Le premier de ces deux ouvrages comprend les annales arabes depuis les temps antérieurs à l'islamisme jusqu’à l’époque qui précéda la mort de l’auteur. On le considère avec raison comme le monument historique de l'Oriente le lus important qui ait été publié complètement jusqu’ici en Europe Ce qui le distingue des oeuvres du même genre des autres écrivains musulmans; c'est l'omission de ces légendes puériles ou merveilleuses dont ceux ci se plaisent à entourer la naissance, la vie et la prédication de Mahomet : Aboulféda n'a enregistré que les faits avérés et d'un intérêt réel et positif. Le même esprit de critique et de science raisonnés perce dans son traité de géographie, qui a pour titre : Takwym Alboldan, ou Position des Pays; mais, pour déterminer l'origine des élémens dont il se compose et en apprécier la valeur, il est nécessaire auparavant de faire connaître la longue suite des auteurs que le prince de Hamat a consultés.

 

 

II – Des études astronomiques chez les Arabes avant Aboulféda

 

Si les Phéniciens furent pendant long temps les principaux agens du commerce oriental dans l'antiquité, nous savons par d'autres témoignages que les peuples de l'Arabie méridionale, qui, par leur position, ont dû devenir de bonne heure navigateurs et marchands, y prirent une part très active. Agatharchide nous apprend que c'est chez les Arabes que les Phéniciens allaient s'approvisionner des marchandises qui, pendant des siècles, enrichirent Tyr et Sidon. Les Grecs qui pénétrèrent les premiers dans lamer Erythrée trouvèrent les Arabes Sabéens en possession du commerce de l'Inde; ils s'y rendaient dans des barques recouvertes de cuirs, et dans la construction desquelles il n’entrait pas un clou. Ces voyages maritimes, réduits à l’état de cabotage, à cause de l'imperfection de la navigation à cette époque, remontent à, une très haute antiquité. Petra et Maccoraba, qui a été, plus tard la Mecque, étaient deux marché, considérables où affluaient les productions de la contrée des Sabéens et celles qui arrivaient à Mariaba, principale ville de ce pays. Ces richesses et le nombre des villes que l'Arabie renfermait avaient inspiré a Alexandre le désir d'y porter ses armes, et Arrien, qui nous fait connaître ce projet du conquérant. macédonien, met au nombre des productions de l'Arabie des denrées évidemment originaires de l'Inde ou de Ceylan, comme la cannelle, le laurus cassia (sorte de cannelle) et le nard. Chez les Sabéens, qu'Auguste essaya vainement de soumettre à sa domination, de simples particuliers possédaient, au dire de quelques historiens, une opulence égale à celle des rois. Ces trésors n'avaient pu s'accumuler, ces villes n’avaient pu devenir florissantes que par un commerce régulier, et déjà ancien au temps d'Alexandre, des peuples de l'Arabie avec l'Inde et peut être avec des contrées plus reculées vers l’Orient, ainsi que par des relations long temps entretenues avec les nations qui venaient se fournir, chez les Arabes, des denrées que l'Inde produit. Sous les premiers empereurs romains, la partie orientale de la côte d'Afrique où est situé le promontoire des Aromates était dans la dépendance des Arabes, maîtres de tout le commerce qui s'y faisait, et un de leurs souverains s'y était attribué une sorte de monopole.

 

Il ne nous est parvenu aucune tradition, aucun monument écrit qui puisse nous autoriser à penser que les Arabes, dans cette période reculée, aient essayé de rédiger une description des pays où les conduisaient ce commerce et leurs navigations dans la mer des Indes. Tout nous porte à supposer que ces notions, qui durent se borner à la simple connaissance des points du littoral que fréquentaient leurs navires, se perpétuaient par une transmission orale et secrète parmi les populations de l'Arabie méridionale enrichies par ce négoce. C’est ainsi que nous voyons dans Hérodote les Phéniciens dissimuler la provenance de certaines denrées dont ils avaient le monopole et débiter à ce sujet des fables imaginées évidemment par la précaution jalouse d'un peuple marchand qui craint la concurrence étrangère.

 

A cette époque, les tribus de la péninsule arabique n’avaient, sur le système du monde, que des notions très imparfaites, amalgame de leurs opinions particulières, de celles qui leur venaient des sources bibliques et rabbiniques, et de quelques emprunts faits aux doctrines mises en circulation par les Grecs, de Rome, les Perses et les Indiens, et ces doctrines n'avaient même, à vrai dire, pénétré que sur les côtes et dans quelques villes commerçantes de l’intérieur, telles que la Mecque et Médine. L'idée d'une géographie, même grossière, ne vint aux Arabes qu'après la mort de Mahomet, lorsque, s'élançant de leurs déserts, le sabre d'une main et le Koran de l'autre, ils crurent voir le mode entier s'ouvrait au triomphe de l'islamisme et de leurs armes. Leurs expéditions furent faites d'abord sans aucun plan déterminé et dirigées contre les peuples qui s’offrirent les premiers à leurs coups, mais, à mesure qu'une contrée était subjuguée, ils tâchaient d'en reconnaître les routes et les limites, et se hâtaient d'en étudier les ressources. Le résultat de ce travail était envoyé au siége du gouvernement. Un de leurs auteurs raconte que, les Arabes s'étant emparés de la plus grande partie de l'Espagne et de la Gaule narbonnaise, le khalife de Damas demanda à l'émir de Cordoue une espère de tableau statitistique des régions nouvellement soumises. Ce qui contribua aussi aux progrès de la géographie fut l'obligation imposée à tous les disciples de Mahomet, même ceux des provinces les plus éloignées, d'accomplir le pèlerinage de la Mecque au moins une fois en leur vie. La vaste étendue des possessions musulmanes faisait de ce genre de voyages une source d'observations.

 

La géographie, comme des autres sciences en général et l'astronomie en particulier, commença à être cultivée par les Arabes vers la moitié du VIIIe siècle, et se fixa dans la première moitié du IXe. Les itinéraires tracés par les chefs des armées conquérantes et les tableaux dressés par les gouverneurs de provinces furent mis à contribution et rattachés aux méthodes employées par les Indiens, les Perses, et surtout à celles des Grecs, les plus précises de toutes. La science géographique chez les Arabes, s'appuya presque dès l'origine sur les mathématiques. Comment, en effet, avoir une idée tant soit peu exacte de la place qu’un lieu occupe sur la surface du globe relativement à un autre lieu; si l’on ignore sa longitude, et sa position par rapport aux phénomènes célestes ? L’Almageste, et peut être la Géographie de Ptolémée, qui contenaient tout ce que les Grecs avaient inventé pour l’application des méthématiques au perfectionnement de la géographie, furent traduits en arabe dans le cours du VIIIe siècle. Les doctrines consignées dans ces ouvrages furent comparées avec les observations faites en Perse sous la dynastie des Sassanides, et par les brahmanes sur les bords de l’Indus et du Gange. En peu de temps, la géographie arabe prit une forme déterminé, et, comme elle embrassa dans son domaine des régions dont les Grecs et les Romains n’avaient connu que le nom, elle ne tarda pas à s’agrandir des progrès faits par la consuête et le zèle religieux; elle n’eut plus dès lors pour limites l’empire romain seulement, elle comprit aussi la Perse, l’Inde, la Transoxiane, etc., et l’on vit sur les rives du Nil, de l’Euphrate, de l’Oxus et de l’Indus, ainsi que du Guadalquivir, se produire des travaux remarquables à différens titres et à divers degrés sur l’astronomie et la géographie.

 

C’est à Bagdad, vers l’an 772 de notre ère, sous le khalifat d’Almansour, que les Arabes firent les premiers essais pour s’approprier les sciences astronomique et géographique. Un Indien, fort habile dans les mathématiques et, principalement dans la trigonométrie et l’astronomie, étant venu à la cour du khalife, Almansour fit traduire en arabe un traite sanskrit intitulé Siddhanta ou Vérité absolue, qui avait été apporté par ce savant. Cet ouvrage exposait la théorie du mouvement des étoiles avec des équations calculées au moyen de sinus, de quart en quart de degré, suivant la trigonométrie indienne, ainsi que certaines méthodes de calcul pour les éclipses et les levers des signes du zodiaque. Il reçut le titre de Sindhind, forme altérée du sanskrit Siddhanta.

 

Les travaux exécutés sous Almansour prirent un plus large développement sous le règne d'Almamoun (en 813); nous avons déjà vanté le zèle généreux et éclairé de ce prince pour le progrès des sciences. Parmi les ouvrages grecs traduits par ses ordres, on cite l’Almageste de Ptolémée, dont les Arabes ne possédaient jusque là dans leur langue que des ébauches, ainsi que la Géographie du même auteur, qui était d'un usage indispensable. Ces deux versions, dont la seconde n'est pas arrivée jusqu'à nous, jointes au traité grec de Marin de Tyr, dont nous n’avons plus aujourd’hui ni l’original ni la traduction, et complétées par les doctrines indiennes, servirent de base aux premiers travaux de géographie mathématique. Ce n'est pas tout : le khalife voulut que les calculs des astronomes grecs fussent soumis à un nouvel examen. Deux observatoires furent construits : l’un à Bagdad, l'autre à Damas, et chacun de ces établissemens fut pourvu des instrumens et des livres nécessaires. Plusieurs écrits import furent le fruit de cette impulsion. Le khalife fit même mesurer à la fois dans les plaines sablonneuses de la Syrie et dans la Mésopotamie, aux environs de Sindjar, deux degrés du méridien terrestre, afin d'obtenir, la mesure exacte de la circonférence du globe et de contrôler les résultats auxquels étaient parvenus les astronomes de l’école d'Alexandrie.

 

Les ouvrages qui reproduisent pour nous le mouvement de la science arabe depuis ses origines jusqu'à Aboulféda peuvent être rangés en deux catégories : les premiers sont les traités d'astronomie et de mathématiques dans lesquels ces deux sciences sont appliquées incidemment à la géographie considérée comme un corollaire; les seconds sont les traités destinés à nous faire connaître la terre dans son état physique, historique et politique, et auxquels se rattachent les descriptions de pays particuliers, les simples relations de voyages, les routiers, les itinéraires; etc. Parmi ces travaux, analysés avec de très longs détails dans l'introduction de M. Reinaud, les ouvrages qui ont exercé quelque influence sur la formation et le développement des doctrines, ou les plus curieux par la nature des faits recueillis; sont les seuls qui doivent appeler notre attention.

 

Au nombre des géographes mathématiciens contemporains d'Almamoun, nous trouvons d'abord Abou Djafar Mohammed, fils de Moussa, surnommé Alkharizmy, parce, qu'il était originaire de la province de Kharizm, à l'est de la mer Caspienne. Mohammed avait été choisi par le khalife pour être le garde de la bibliothèque de Bagdad. Il composa, sur le modèle de la Géographie de Ptolémée, un ouvrage intitulé Système de la terre (Rasm Elardh). Dans ce livre, qui semble devoir être le même que celui de la Figure de la terre, mentionné par le polygraphe Massoudy et l'astronome Albategnius, chaque nom géographique était accompagné de l’indication de la latitude et de la longitude. Alkharizmy est de plus l’auteur d’un Traité d'algèbre, rédigé d'après les données indiennes, et qui paraît être l’abrégé d’un ouvrage plus étendu, traduit du sanscrit en arabe sous le règne d'Almamoun. Ce Traité avait d'autant plus de prix pour les musulmans, que le partage des successions, réglé par le Koran, est très compliqué, et exige pour la solution de certains cas le secours de l'algèbre. Cet ouvrage est parvenu en Europe, où il a été reproduit en latin. Toutefois le livre qui contribua le plus à propager parmi les musulmans la connaissance des doctrines indiennes est celui qui fut mis au jour par ce même Alkharizmy et qui portait le titre de Petit Sindhind, par opposition au Grand Sindhind, traduit en arabe sous le khalifat d'Almansour. Alkharizmy, se bornant à ce qu’il avait trouvé de plus utile dans ce dernier traité, le compléta au moyen d'emprunts faits aux mathématiciens grecs et persans. Il se conforma aux théories indiennes pour les moyens mouvemens; mais, pour les équations, il adopta les idées persanes, et, pour l'obliquité de l'écliptique, celles de ptolémée. Il ajouta même à ces idées diverses méthodes approximatives de son invention. Cet ouvrage, qui résumait les méthodes en usage à l'époque d'Almamoun, eut un grand succès, et il est souvent cité par les écrivains postérieurs. Le Petit et le Grand Sindhind, dont la lecture serait si intéressante pour nous, ne se sont point conservés; mais le Petit Sindhind fut traduit au XIIe siècle en latin par Adelard de Bath, dont nous possédons le travail. Un des faits les plus importans dont il nous fournit le témoignage, c'est que l'auteur arabe employait les procédés trigonométriques dont on a attribué l'invention à Albategnius, venu un demi siècle plus tard, et, comme ces procédés se retrouvent les mêmes dans le Sourya Siddhanta, traité sanskrit antérieur de plusieurs siècles, on est autorisé à en conclure que la trigonométrie, telle à peu près qu'elle est conçue de nos jours, est d'origine indienne.

 

Le règne d'Almansour fut marqué par la rédaction de plusieurs tables astronomiques. Ces tables n'avaient pas seulement pour objet la détermination des mouvemens célestes, qui est si utile, pour la connaissance des phénomènes physiques; elles comprenaient aussi la longitude et la latitude des principales villes musulmanes, et alors les séctateurs de l’islamisme étaient maîtres de la plus belle portion de l'ancien monde. La religion de Mahomet prescrit, comme on sait, cinq prières par jour à des heures fixes; de plus, tout musulman qui a atteint l’âge de raison est obligé, dès que la lune du mois de Ramadhan apparaît sur l'horizon et pendant toute la durée de ce mois, de se maintenir en état de jeûne chaque jour jusqu'au coucher du soleil. Les différentes localités, les familles même ont besoin par conséquent d’un tableau qui indique jour par jour les mouvemens du soleil et de la lune. Ces tableaux sont dressés par les astronomes à l'aide des tables de longitude et de latitude qui accompagnent tous les traités astronomiques tant soit peu considérables. Il y a même auprès des principales mosquées des hommes appelés Mouakkit, qui sont chargés de fixer l'instant précis des observances religieuses, et parmi eux il s'est rencontré quelquefois des savans distingués. Enfin, ces tables étaient indispensables pour les astrologues qui dès lors jouissaient auprès des grands et du vulgaire, d'un crédit qu'ils n'ont point encore perdu aujourd'hui.

 

Trois de ces tables eurent pour auteur un astronome originaire de Mérou, ville du Khorassan, en Perse, appelé Ahmed, fils d'Abd-Allah, mais plus connu sous le sobriquet de Habasch. Ahmed, qui avait étudié dès sa jeunesse les doctrines indiennes fonda la première de ses tables sur le Sindhind, notamment pour ce qui concerne la trépidation des étoiles, phénomène qui est mentionné dans le traité grec de Théon, et qui avait attiré aussi l’attention des brahmanes. La deuxième table, la plus célèbre des trois, était intitulée : La Règle éprouvée (Alkanoun almontanih). Elle était le produit des observations personnelles de Habasch, combinées avec les résultats obtenus jusqu’au temps où il vivait. La troisième table avait pour base les idées prédominantes en Perse lors de l’invasion arabe (637 de Jésus-Christ). La table appelée la Règle éprouvée, pour être distinguée des deux autres du même auteur, fut intitulée aussi le Canon arabe; en Europe, elle est désignée ordinairement sous la dénomination de Table vérifiée.

 

Un des astronomes de cette époque dont la réputation s’est étendue depuis long-temps en Occident est Mohammed, fils de Ketyr, surnommé Alfergany (Alfraganius), parce qu’il était natif de Fergana, aux environs du Yaxartes. Alfraganius, parce qu’il natif de Fergana, aux environs du Yaxartes. Alfraganius composa, entre autres ouvrages, un traité élémentaire d’astronomie, rédigé presque entièrement d’après les idées grecques sous le titre de : Livre des mouvemens célestes et ensemble de la science des étoiles. Traduit en hébreu dans le moyen-âge, il passa également en latin. Ce livre, auquel Aboulféda a fait quelques emprunts dans les Prolégomènes de sa Géographie, a cela de remarquable, qu'au lieu d'une simple liste des villes principales connues des Arabes au IXe siècle, avec la mention de la longitude et de la latitude, il présente le tableau du monde, tel qu'on se le figurait alors, divisé en sept climats, c'est-à-dire sept bandes où chaque ville un peu importante a sa place marquée. En sachant le climat d'une ville, on n'avait qu'une idée approximative de sa latitude; mais on pouvait, par cela même, en déduire la longueur du jour et de la nuit aux diverses saisons de l'année, et cette notion suffisait pour les besoins de la religion. Voilà pourquoi la division du monde en sept climats, qui appartient à l'antiquité grecque, fut introduite dans les traités de géographie arabe : cette connaissance était pour les musulmans d'une nécessité absolue lorsqu'ils voyageaient d'ans les pays étrangers.

 

Après Alfergany vient un savant dont la longue carrière remplit presque tout le cours du IXe siècle : c’est Djafar, dit aussi Abou-Maschar, né à Balkh, dans l'ancienne Bactriane, et devenu célèbre au moyen-âge parmi nos pères, qui altérèrent son nom et l'appelèrent Albumazar. Ce ne fut qu'à l'âge de quarante sept ans qu'il s'adonna à l'étude des mathématiques, et par suite à l'astronomie et à l'astrologie judiciaire. Cette dernière science avait pénétré chez les Arabes en même temps que l'astronomie, et avait mis en crédit parmi eux plusieurs ouvrages grecs attribués à Ptolémée, et auxquels on accordait la même autorité qu'à son Almageste et à sa Géographie. C'est surtout, comme astrologue qu'Abou-Maschar est connu. Il existe différens traités astrologiques qui circulent sous son nom et qui ont été autrefois traduits en latin et dans d'autres idiomes de l'Europe.

 

L'impulsion donnée à la culture des sciences mathématiques par Almansour continua encore aussi vive et aussi féconde après sa mort. La fin du Ixe siècle et le commencement du Xe furent signalés par les travaux d'un homme tient dans ce genre de recherches : je veux parler de Mohammed, fils de Djaber, connu vulgairement sous le nom d'Albateny ou Albategnius, parce qu'il était né à Battan, village de la Mésopotamie, aux environs de Harran. On sait que, depuis la plus haute antiquité, Harran a été le siège du culte rendu aux astres et au feu, ou sabéisme, et Albateny, qui professait cette religion, employa toute sa vie à des travaux astronomiques. Il prit pour base l’Almageste de Ptolémée ; mais il détermina avec plus de précision l’obliquité de l’écliptique, l’excentricité du soleil, son moyen mouvement .et la précession des équinoxes. A l’égard des procédés trigonométriques, dont on trouve pour la première fois l’application dans ses écrits, il ne fit probablement qu’imiter ce qui se pratiquait de son temps, et, ainsi que nous l’avons fait observer, tout porte à croire ces procédés doit être cherchée dans l’Inde. Les Prolégomènes des tables astronomiques d’Albateny ont été traduits en latin, au moyen-âge, par Platon de Tivoli; cette version a été imprimée, malheureusement elle manque d’exactitude. L’école à laquelle Albateny fit tant d’honneur ne finit pas avec lui. Pendant long-temps encore il est parlé, dans les livres orientaux, des mathématiciens et des astronomes de récole sabéenne. Un autre centre d’études mathématiques se forma, dans le IXe siècle, en Perse, dans la ville de Schyraz, qui était sous la domination des souverains Bouides. Adhad-Eddaulé, un de ces princes, qui avait un goût très prononcé pour l’astronomie, appela à sa cour Abd-Alrahman, surnommé le Sofy, parce que ce savant s’était voué à la vie de moine contemplatif. Le principal ouvrage de Sofy, le Livre des Figures célestes, est dédié à Adhad-Eddaulé, pour lequel il paraît avoir été composé. Il est emprunté pour le fond à l’Algameste de Ptolémée. Ce qui s’y trouve de particulier à l’auteur, et qui est très utile pour l’histoire de la science, c’est la synonymie qu’il a établie entre les dénominations sidérales adoptées par les astronomes de son temps et celles qui étaient chez les anciens Arabes et qui, après avoir été frappées d’anathème par Mahomet comme entachées d’idolâtrie, étaient restées éparses dans de vieilles poésies. A la fin du Xe siècle brillèrent deux astronomes qui méritent de figurer dans notre énumération: ce sont Aboulvéfa, dit aussi Albouzdjany, parce qu’il était originaire de Bouzdjan, ville du Khorassan, et Ibn-Iounis, ou le fils de Jonas. Le premiér vécut à Bagdad, à la cour des khalifes abbassides, et, aidé de plueurs astronomes, il fit plusieurs bonnes corrections à la Table vérifiée. L’ouvrage qui contient le résultat de ses recherches est la Table collective, titre qui revient a peu près à la dénomination grecque de syntaxe, donnée primitivement par Ptolémée à son Almageste. Cet ouvrage fut même appelé Almagete par les Arabes, en souvenir de celui qui avait fait la gloire de l’astronome alexandrin. Aboulvéfa eut un rival dans son contemporain Ibn-lounis. Celui-ci était né vers le milieu du Xe siècle. Il vécut en Égypte, à la cour des khalifes fatimites Azyz-Billah et Hakem Biamr-Allah, son fils, et toutes ses observations furent faites au Caire ou dans les environs. Il les a consignées dans sa Grande Table ou Table Hakémite, du nom du khalife-Hakem, auquel il la dédia. Les Arabes la regardent comme le monument astronomique le plus important qui eût paru jusqu’alors dans leur langue. La Table hakémite est en effet beaucoup plus riche en observations que la Table collective d’Aboulvéfa. Cette longue] succession d’astronomes et de mathématiciens arabes se présente maintenant un savant qui, vers le commencement du Ve siècle de l'hégire, XIe de notre ère, exécuta d’immenses travaux. Ce savant est Abou Iryban Mohammed, dit Albyrouny, parce qu'il tirait sans doute son origine de la ville de Byroun, sur les bords de l'Indus. Sa jeunesse s'écoula dans la ville de Kharizm, dont le souverain était passionné pour les lettres et les sciences. C'est là qu'il connut le célèbre Avicenne, avec lequel il ne cessa d'entretenir des liaisons. Ses études avaient embrassé le système entier des connaissances humaines : philosophie, mathématiques, chronologie, médecine, rien n'avait échappé à son désir d'apprendre; il parait même qu'il lisait les livres grecs dans le texte original. Le sultan Mahmoud le Gaznévide, se disposant, vers cette époque, à franchir l'Indus, pour envahir la terre sacrée des brahmanes, s'adjoignit des hommes instruits auxquels il voulait fournir l'occasion d'étudier les doctrines indiennes. Albyrouny suivit ce prince dans son expédition, et pénétra, probablement avec lui jusqu'à Mathoura et Canoge, sur les bords de la Djomna et du Gange. Son séjour dans l'Inde, où il apprit la langue sanskrite, nous a valu un tableau littéraire de cette contrée à l'époque où y pénétrèrent les armées musulmanes, travail très précieux pour les données historiques qu'il renferme. Un des ouvrages d'Albyrouny dont la perte est le plus regrettable est le Traité de géographie mathématique qu'il composa après la mort du sultan Mahmoud le Gaznévide, et qui résumait, comme on peut le conjecturer, ses écrits précédents; il donna à ce livre le titre de Canon Maisoudy, parce qu'il l'avait dédié à Massoud, fils de Mahmoud. Aboulféda le cite souvent, et il salue l'auteur du titre d’Ostad, maître par excellence, pour tout ce qui concerne la longitude et la latitude, ainsi que la distance respective de lieux. Le calendrier usité en Perse quelque temps après l’invasion musulmane, et qui avait cessé de concorder avec l'état du ciel, fut réformé sur la fin du XIe siècle par un astronome appelé Omar, fils d'Ibrahim, et surnommé Alheyam, ou le faiseur de tentes, probablement parce que telle avait été la profession de l'un de ses ancêtres. Omar avait été le condisciple de Nizam el Mulk, qui plus tard devint le vizir tout puissant du sultan seljoukide de Perse, Mélek-Schah. Ce ministre éclairé confia à Omar la direction de l'observatoire qu’il avait fondé et le chargea de présider à la révision du calendrier. Celui qui fut le résultat de cette élaboration, et qui a paru à quelques savans supérieur à notre calendrier actuel, fut appelé Aldjélaly ou le Gelaléen, du titre Djelal-eddin ou honneur de la religion, que portait le sultan; mais Omar, ami du plaisir et de la poésie ne paraît pas avoir attaché beaucoup de prix à ses travaux astronomiques, qui se sont perdus.

 

La révolution et les désordres qui, à partir du XIe siècle, agitèrent l'empire des Abbassides envahi par1es peuples barbares sortis de l'Asie centrale, l’état de faiblesse et d'avilissement dans lequel était tombé le khalifat, dominé au sein même de sa capitale par les milices turkes, qu'il appelait pour le protéger, durent porter un coup fatal aux études dont Bagdad avait été jusque là le foyer, et d'où elles rayonnaient dans les différentes parties du monde musulman. Dans le XIIIe siècle, les provinces orientales de la Perse, le Kharizm, la Tansoxiane, qui avaient produit tant de mathématiciens et d'astron

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