La figure de la Terre

 

Dans l'antiquité grecque, de nombreux penseurs s'étaient détournés de la religion et de la mythologie comme explications du monde. Si certains présupposés philosophiques persistaient en astronomie, la géodésie avait connu de grands développements. Dès la fin de l'époque classique, la sphéricité de la Terre était largement admise dans les milieux intellectuels. A l'époque hellénistique, on n'en doutait plus : Eratosthène en calcula la circonférence ; Hipparque et Marinus de Tyr établirent des cartes avec des coordonnées en longitude et latitude, qui furent perfectionnées par Ptolémée- au IIe siècle après J.-C., dans les limites du monde connu d'alors, bien entendu-Après la chute de l'Empire romain d'Occident, qui marque le début du Haut Moyen Âge, une grande partie de ce savoir se perdit dans cette partie du monde.

 L'héritage antique fut conservé dans le monde musulman, grace à l'intérêt pour les sciences initié par les Abbassides. Byzance conserva en grande partie le patrimoine grec antique, avec des phases successives d'oublis et de redécouvertes. Ses contacts avec le monde de l'islam favorisèrent le maintien de cette tradition jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs ottomans en 1453. Quelques décennies avant cet évènement, le savoir scientifique grec commença à migrer vers l'Italie, vers Venise en particulier-

 La redécouverte de la science antique en Occident se fit donc progressivement, d'abord essentiellement par la voie arabe, puis par la voie Byzantine à l'approche de la Renaissance

 

 L’Antiquité tardive en Orient

 L’École néoplatonicienne d'Alexandrie qui demeure en activité jusqu’en 640, se consacre essentiellement au commentaire philosophique.

 Du côté chrétien, l’École théologique d'Antioche, avec Diodore de Tarse(+394), Théodore de Mopsueste (350-428), Théodoret de Cyr (+457 env.) soutient la thèse de la Terre plate. Dans une lecture littérale de l’Épître aux Hébreux, l’Arche d’alliance est l’image du Monde. Le Monde a donc la forme de l’Arche avec une base (la Terre) et un couvercle voûté (le Ciel). C’est ce modèle qui est exposé par Cosmas Indicopleustès (+560 env.) dans Topographie chrétienne-. L’influence de cette école, considérée comme nestorienne, a été limitée-

 L’École théologique d'Alexandrie, avec Clément d'Alexandrie[8] (150-230), Origène[9], Jean Philopon[10] (490-575) soutient le modèle grec de l’univers sphérique. Elle prône une lecture allégorique de la Bible[11], pour elle Bible et Science ne sont pas contradictoires. C’est également la position de Basile de Césarée (329-379) dans ses Homélies sur l’Hexaeméron[12]’[13] qui est critiqué par Théodore de Mopsueste dans son Commentaire de la Genèse. Les termes de la controverse entre les deux écoles sont exposés par Jean Philopon dans La Création du monde.

 

Une tradition de géographie se maintient à Constantinople

Travaux arabes et chinois

 Les travaux arabes intéressant l'astronomie et la géodésie furent nombreux et variés. Ce sont surtout des savants de la cour du calife de Bagdad qui se sont distingués au début. Ainsi, vers l'an 800, le calife abasside Haroun ar-Rachid (766–809) a pu envoyer à Charlemagne une horloge à poids perfectionnée. Son fils Abdallah al-Mamoun s'érigea en protecteur des arts et des sciences et fit de sa capitale Bagdad le principal centre culturel de l'époque. Il fit acquérir et traduire en arabe de nombreux manuscrits grecs, construire des observatoires astronomiques et reprendre la mesure de la circonférence de la Terre par la méthode d'Eratosthène. Les premières mesures eurent lieu en 814 au nord-ouest de Bagdad, dans la plaine de Mésopotamie. Elles fournissaient une distance de 90 kilomètres par degré de latitude, trop courte d'environ 20%. Pour procéder à ces mesures, deux équipes de géodésiens munis d'astrolabes et de baguettes d'arpentage furent dépêchées, l'une vers le Nord, l'autre vers le Sud, avec mission de déterminer les distances à partir de la base fixe pour lesquelles la hauteur de l'étoile polaire avait changé d'un degré. D'autres mesures furent effectuées selon le même principe vers 827 dans la plaine de Palmyre, entre Damas et l'Euphrate, et fournissaient une valeur équivalente à 119 km par degré de latitude, donc trop élevée d'environ 10%.

 L'astronome al-Battani, connu en Occident sous le nom latinisé Albategnius, qui vers l'an 900 se sert couramment de la trigonométrie, donne de bonnes tables astronomiques et publie un traité de géographie fournissant les positions des principales villes de l'époque.

 En l'an 1000, l'école arabe d'astronomie brille, grâce à des savants comme Abou Wefa et Ibn Younis qui proposent pour les constantes astronomiques fondamentales des valeurs assez précises : obliquité de l'écliptique, inégalités lunaires, précession des équinoxes, etc. Les observations de ces savants arabes seront utilisées huit siècles plus tard en tant qu'évidence prouvant que l'excentricité de l'orbite terrestre varie. En outre, Ibn Younis mesure le temps à l'aide d'un pendule, six siècles avant que Galilée ne redécouvre la loi des petites oscillations isochrones. Un autre savant arabe, Alhazen, commente l'œuvre de Ptolémée et écrit un traité d'optique dans lequel il parle de verres grossissants. Al Idrissi (Erdisi, v.1100–v.1165) achève en 1154 son livre intitulé « Description complète des villes et des territoires » qu'il écrivit à Palerme pour le compte de Roger II, roi des Deux-Siciles. Il s'agit d'une compilation de travaux concernant la géographie universelle.

 Hors du Vieux Monde, on doit citer les observations des Chinois. Ceux-ci étaient depuis plus longtemps arrivés à la conclusion que la Terre était sphérique. Ainsi, en 723 de notre ère, sous la dynastie des Tang, le moine-astronome chinois Yi-Hsing (683–727) emmena une équipe de géodésiens mesurer les ombres projetées par les rayons du Soleil et les hauteurs de l'étoile polaire. Les mesures furent effectuées les jours de solstice et d'équinoxe en treize endroits différents de Chine. Yi-Hsing calcula alors la longueur d'un degré d'un arc de méridien et trouva une valeur équivalente à environ 132,3 km, donc environ 20% trop élevée.

L’Antiquité tardive en Occident et le Haut Moyen Âge

 En Occident, hormis Lactance (250-325) qui ne conçoit qu’une Terre plate, la rotondité de la Terre, du fait de la connaissance maintenue du Timée, reste communément admise par les lettrés.

 Jérôme (347-419),dans son Commentaire de l'Epître aux Ephésiens, critique ceux qui nient la sphéricité. Pour Augustin (354-430) la question n’est pas la rotondité] mais le peuplement des antipodes. Macrobe (370-440 env.), dans son Commentaire sur le songe de Scipion , souligne que la terre est sphérique. Dans ses Etymologies, Isidore de Séville (~530-~636) compare la Terre à une balle. Bède le Vénérable (672-725) écrit dans ses traités De natura rerum et De tempore ratione que la Terre est ronde. Au chapitre XCIII de sa Géométrie Gerbert d’Aurillac (v.945-1003) décrit l’expérience d'Eratosthène et Hermannus Contractus (1013–1054) estime la circonférence de la Terre à partir de cette méthode…

 Toutefois, au niveau de la représentation du monde, le modèle utilisé est semblable à celui d’Hécatée de Milet du 6ème S. av. J.C, Jérusalem remplaçant Delphes comme omphalos du Monde.

 L’Occident latin ignore l’œuvre de Ptolémée jusqu’aux traductions depuis l’arabe et le grec réalisées vers 1170.De multiples raisons peuvent expliquer ce fait :

 * Le peu d’intérêt du monde latin pour la science grecque,

* Les bouleversements institutionnels permanents provoqués par les grandes invasions,

* Le rétrécissement de l’espace occidental à la suite de la conquête arabe,

* La séparation avec Byzance et le monde grec,

* La priorité donnée au trivium et à la théologie dans un système éducatif en recomposition.

  

Bas Moyen Âge : travaux en Europe occidentale

 Dès le XIIe siècle, quelques esprits éclairés, tels Saint Thomas d'Aquin, Abélard et d'autres, commençaient à publier des écrits philosophiques qui seront importants pour l'évolution de la pensée scientifique. La réapparition de l'Europe sur la scène scientifique internationale est amorcée par Jordanus Nemorarius et Léonard de Pise (dit Fibonacci). Le XIIe siècle est une période de retour vers la culture hellénique, de sorte qu'on peut commencer à parler d'un début de Renaissance.Après la création des royaumes latins d’Orient au XIIe siècle et la Reconquista en péninsule Ibérique, les œuvres d’Aristote et de Ptolémée finirent par être connues de l’Occident via leurs traductions arabes, à leur tour traduites en latin, notamment par Gérard de Crémone. Les différents systèmes du monde, tels qu'on les découvrit alors dans les écrits d’Aristote et de Ptolémée, ou même dans les écrits d’Al-Farghani, firent l’objet d'innombrables gloses et de débats, notamment sur la rotation relative de la Terre. La diffusion de ce savoir fut favorisée par la naissance des universités : l’université de Bologne (1158), d’Oxford (1167), de Padoue (1222), la Sorbonne (1253), et l’université de Cambridge (1284).

 Pendant le XIIIe siècle, les études de Bacon sur la réfraction ouvrent la voie à l'optique en tant que science. Bacon étudie aussi l'astronomie et la géographie. Il considère les marées océaniques comme le résultat de l'attraction lunaire. Raimundo Lulle (v. 1235–1315), théologien catalan, est alchimiste. Epistolier, il combat les idées toutes faites de son époque par des pétitions de principe. Ainsi, il démontre par l'absurde que l'idée d'antipodes n'est pas inconciliable avec le bon sens. En résumé, son raisonnement est celui-ci : « Si la Terre est bien ronde — ce que nous croyons — et si les Antipodes sont habités, pour les gens des Antipodes c'est nous qui sommes la tête en bas et qui devrions tomber. Or, nous ne tombons pas. Donc, la vie est autant possible aux Antipodes que chez nous. » En outre, tout comme Bacon, Lulle s'intéressait au phénomène des marées de l'Atlantique. Il raisonna comme suit : « Ce mouvement régulier de va-et-vient de l'océan ne peut s'expliquer que si l'eau, en se retirant, va s'appuyer, en s'y élevant, sur une terre opposée à nos côtes, laquelle nous renvoie l'eau comme dans un bassin ».[réf. nécessaire] Pour Lulle, la Terre est donc bien sphérique et il y a un rivage de l'autre côté de l'Atlantique, que ce soit celui des Indes ou celui d'un continent encore inconnu.

 À la même époque, vers 1270, le Vénétien Marco Polo voyage et séjourne en Chine, dont il rapporte en particulier l'usage de la boussole magnétique aux fins d'orientation sur terre et en mer.[réf. nécessaire] Toujours à la même époque, l'astronome chinois Kochéou King dresse un catalogue des positions en latitude et longitude des villes de l'Empire du Milieu. Ces positions seront plus tard confirmées avec un accord de ±20' par des missionnaires jésuites. Kochéou King fait en outre construire un observatoire astronomique, où il accumule des observations pendant soixante ans. Plus tard et un peu plus à l'ouest, Oulough Beg (1394–1449), fils du redouté Tamerlan (Timur Leng, autrement dit Timour le Boîteux, 1336–1405), fait construire l'observatoire de Samarcande et fait calculer sur des observations nouvelles les tables astronomiques qui portent son nom (Tables d'Oulough Beg, vers 1437).

L'héritage byzantin

 Quelques décennies avant la chute de Constantinople, des érudits byzantins commencèrent à émigrer vers Venise et les principautés italiennes, emportant avec eux quantité de manuscrits grecs. D'autres manuscrits furent ramenés par des occidentaux, le plus souvent italiens. L'événement emblématique de ce mouvement est le concile de Florence de 1438, au cours duquel l'empereur byzantin Jean VIII Paléologue sollicita l'appui des royaumes chrétiens occidentaux contre la menace d'invasion musulmane. Des érudits comme François Philelphe, Giovanni Aurispa, ou Basilius Bessarion jouèrent un rôle particulièrement actif dans la transmission des écrits grecs[21]. Cette transmission permit une redécouverte plus approfondie des acquis antiques, notamment la version grecque de la Gèographie de Ptolémée avec les cartes reconstituées par Maxime Planudes. Ces redécouvertes de textes en Occident furent déterminantes dans l'avènement de la Renaissance.

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