Occident et civilisation occidentale sont des concepts et des faits dont on parle abondamment aujourd'hui. Ils datent du Moyen Âge. Celui-ci a d'abord scindé le monde antique, bâti autour de la Méditerranée, en trois entités : Occident, Orient, Afrique. Puis il a repoussé vers le nord et le nord-est les frontières de la première. Dans ce cadre original, une civilisation s'est élaborée à partir d'éléments dont la plupart étaient classiques, germaniques ou chrétiens. Mise en chantier à l'époque carolingienne, elle a pris forme à l'âge roman et s'est définie aux XIIe et XIIIe siècles. Elle s'est alors caractérisée par une vision du monde et une méthode intellectuelle. L'univers est à la fois image et réalité. Il a valeur de signe mais aussi valeur immanente. Il est un « ensemble ordonné », selon le mot d'un philosophe du temps, ou, comme François d'Assise le chantait des étoiles, il est « clair, précieux et beau ». Le cœur peut donc s'y attacher et la raison s'y appliquer : elle doit, par la dialectique, classer, concilier et synthétiser les connaissances ; pour certains, elle doit même traduire celles-ci sous forme mathématique. Au bas Moyen Âge, cette méthode s'affermit et s'enrichit : elle renforce ses exigences critiques et, au raisonnement sur les textes, elle associe davantage l'induction fondée sur l'observation et l'expérimentation. Elle constitue alors un instrument sans égal de domination de la matière, et aussi de rayonnement : grâce à elle surtout, l'Occident a, au cours des temps modernes, débordé l'Europe et sa civilisation s'est, à la période contemporaine, largement imposée partout. Le propos de cet article est de suivre la genèse de celle-ci et de celui-là et de saisir un des facteurs essentiels, le facteur essentiel sans doute, de leurs succès.
L'Occident a été d'abord un cadre, puis une civilisation. Il s'agit donc de montrer à grands traits comment l'un s'est dessiné et l'autre définie.
1. Le cadre : l'Occident
Un cadre : à l'extérieur, des limites, à l'intérieur, des structures. Les fluctuations des premières et l'élaboration des secondes doivent ouvrir toute histoire de l'Occident.
• Limites
Si on le compare au monde classique, la première originalité de l'Occident réside dans ses frontières. La civilisation antique avait été fille de la Méditerranée, bien et lien des peuples installés sur les rives du Mare nostrum et rassemblés par Rome. La civilisation occidentale n'intéresse plus qu'une fraction de l'ancien Empire, mais elle en déborde les limites. Un double mouvement s'est donc déclenché à la fin de l'Antiquité et poursuivi durant tout le Moyen Âge et bien au-delà : l'Occident s'est séparé de l'Orient européen et asiatique comme de l'Afrique septentrionale et, d'invasions en annexions, il a reculé ses bornes vers le nord et vers l'est.
La ruine de l'unité méditerranéenne
Entre 250 et 750, le monde romain s'est disloqué. La pars occidentalis s'est éloignée de la pars orientalis ; l'Afrique du Nord et le Levant se sont détachés de l'Europe et de l'Asie Mineure. Deux ruptures qui procèdent largement des mêmes causes, mais que le souci de clarté recommande de traiter successivement.
La scission de l'Orient et de l'Occident est la résultante d'une longue série d'événements. À peine constitué, au début de notre ère, l'Empire romain souffrait d'un déséquilibre. Selon le mot de F. Cumont, l'Est « y pénétrait pacifiquement » ; il lui donnait ses hommes d'État, ses savants, ses artistes, ses religions, notamment mithriacisme et catholicisme. Au milieu du IIIe siècle, une crise politique et économique transforma ce déséquilibre en opposition. Elle affecta surtout la fraction occidentale de l'Empire et son économie ; par une réaction en chaîne, l'industrie, le commerce, les villes, la culture déclinèrent ; le monde du haut Moyen Âge s'esquissait, morcelé, rural, fruste. Le pouvoir sanctionna cette évolution : en 286, l'Empire fut divisé en deux partes confiées à deux Auguste. La rupture du monde romain s'annonçait.
Elle se produisit lors de ce que l'historiographie de langue française appelle les Grandes Invasions. Comme la crise du IIIe siècle, celles-ci n'affectèrent qu'une partie de l'Empire. Les armes et la diplomatie de Byzance détournèrent vers l'Italie, la Gaule et l'Espagne les peuples qui avaient franchi le Danube inférieur. Orient indemne, Occident aux mains des Barbares : les liens politiques, culturels et matériels se brisèrent ou se relâchèrent entre les deux zones. L'Empire et ses cadres administratifs savants subsistèrent à l'Est ; des royaumes germaniques indépendants et aux institutions rudimentaires se partagèrent l'Ouest. La civilisation resta brillante à l'Est, mais elle renia ses traditions latines pour se cantonner dans l'hellénisme et s'abreuver aux sources asiatiques, spécialement sassanides ; elle s'effondra à l'Ouest. Bientôt même les « Slaves du Sud » coupèrent l'Est de l'Ouest : au fur et à mesure que les Germains avançaient, ils les remplaçaient dans les terres devenues libres ; après 650, de leur propre mouvement ou à l'invitation de Constantinople, ils passèrent à leur tour le Danube et peuplèrent l'actuelle Yougoslavie.
Après un sursaut, Byzance se résigna à la rupture. Justinien (527-565) tenta de refaire l'unité méditerranéenne. Il ne parvint, du point de vue de l'Occident, qu'à ruiner Rome que trois sièges désastreux privèrent pour près d'un millénaire du rôle de métropole intellectuelle et artistique du monde latin. Son second successeur, Maurice (582-602), eut encore des vues sur l'Occident. Mais, à partir du viie siècle, les basileis se désintéressèrent de celui-ci. À partir du VIIIe siècle, ils furent d'ailleurs absorbés par la lutte contre l'Islam. Et pour la soutenir, ils arrêtèrent des mesures fiscales qui indisposèrent la papauté et l'engagèrent ou l'encouragèrent à se tourner vers les Francs. Cette orientation fut consacrée à la Noël 800 : Charlemagne fut alors couronné et acclamé empereur. C'était l'affirmation solennelle de l'indépendance de l'ancienne pars occidentalis.
Le lien religieux unissait sans doute encore celle-ci à l'Orient. Mais il était fragile. Il s'était déjà fréquemment rompu, et, en 1054, il se casserait définitivement : le schisme serait consommé entre Rome et Constantinople.
Indépendance et schisme ne signifient pas ignorance. Du moins pour l'Occident. Si l'Orient avait pour celui-ci peu de souci et d'estime, lui restait attentif à l'Orient, à ses trésors de pensée et d'art comme à ses structures et ses pratiques, commerciales par exemple. Il le resterait jusqu'au milieu du xve siècle. C'est alors seulement qu'il préférerait l'Atlantique à la Méditerranée, et ce renversement serait l'un des signes du passage du Moyen Âge aux temps modernes.
La séparation de l'Occident et de l'Afrique s'est opérée plus simplement et plus brutalement. Un fait a été décisif : l'expansion de l'Islam.
Les événements ne prêtent pas à controverse et on ne les détaillera donc pas. Mais leurs conséquences ont alimenté de gros débats. Il ne semble pas que, comme l'a soutenu Henri Pirenne dans un livre célèbre, ils aient bouleversé l'ordonnance du monde antique et ouvert le Moyen Âge. Ils ont certes contribué à éloigner l'Occident de l'Orient. Ils ont temporairement entravé leurs relations. Ils ont obligé l'empereur d'Orient à faire face vers l'est. Ils lui ont soustrait d'immenses territoires et, conjugués avec des avances slaves dans les Balkans, l'ont ravalé du rang de souverain universel à celui de roi des Détroits. Mais surtout ils ont arraché à la chrétienté la Syrie de Romanos le Mélode, l'Égypte d'Origène et de Clément, l'Afrique d'Augustin, l'Espagne de Prudence. Avoir installé l'Islam, ses maîtres, sa foi et sa culture sur plus de la moitié du littoral méditerranéen, voilà le résultat fondamental des invasions sarrasines.
L'élargissement des frontières
Pendant le haut Moyen Âge, l'Occident s'est donc dégagé de l'Afrique au sud et de Byzance au sud-est. Simultanément et jusqu'au XIIIe siècle, il s'est considérablement agrandi au nord et au nord-est.
Le premier progrès, du Rhin à l'Elbe et à la Saale, a procédé des Grandes Invasions, et plus précisément de l'action des Francs. Déjà les Mérovingiens s'étaient mesurés, sans grand succès, avec les peuples vivant au-delà de l'ancienne frontière romaine. Les Carolingiens reprirent cette politique et la firent triompher.
Une deuxième avance résulta des « nouvelles invasions », hongroises et normandes. Celles-ci ne furent pas, sauf pour l'Irlande, le cataclysme décrit traditionnellement par les historiens. Elles eurent même des suites positives : la création d'un royaume qui protégerait désormais la chrétienté latine contre les Asiates et l'intégration à celle-ci de la Scandinavie. Par le canal de l'Angleterre surtout, cette dernière s'imbriqua dans le commerce de l'Occident, adopta sa religion, s'initia à son art.
Dans ses moteurs et dans ses manifestations, le troisième stade du phénomène présenta un caractère plus complexe. Une montée démographique régulière, des ambitions politiques, des appétits commerciaux et le prosélytisme religieux y agirent concurremment.
L'accroissement de la population au cœur du Moyen Âge est un fait, capital en toute matière, mais dont les modalités échappent encore largement. Le début, les phases et leur intensité, la fin en sont mal établis ; sans doute ont-ils différé d'une région à l'autre. En tout cas, la croissance démographique, si elle n'a pas été galopante comme à l'époque contemporaine, a été sensible et continue, si bien que l'Occident a dû se donner de l'air.
Il a reculé ses limites en tout sens. Au sud, aux dépens des Maures : c'est la Reconquista. Au sud-est, au détriment des Byzantins de Pouille et de Calabre et des Arabes de Sicile : c'est la construction à partir de 1060, par un Normand des environs de Coutances, Robert Guiscard, d'un royaume qui ira des Abruzzes à Syracuse. À l'est surtout, contre les Slaves : c'est le Drang nach Osten, la poussée vers l'est qui, contrairement à l'opinion longtemps soutenue par la science d'outre-Rhin, n'aboutit pas à « coloniser » mais à « occidentaliser » le littoral de la Baltique, la Pologne, la Bohême et la Transsylvanie.
Avec ces succès, l'Occident a atteint ses bornes. Définitivement pour ce qui concerne l'est : ni dans la suite du Moyen Âge ni même aux temps modernes, il n'avancera plus dans cette direction. Car, au cours du XIIIe siècle, il a essuyé des revers décisifs. Au sud, il a commis l'erreur, lors de la quatrième croisade, de s'en prendre à l'Empire byzantin. Il ne s'en est emparé que partiellement et temporairement et il se l'est aliéné. Au nord, il a échoué en Russie. Celle-ci a vainement disputé aux Suédois la fraction méridionale de la Finlande, mais elle les a vaincus, en 1240, sur la Néva. Deux ans plus tard, elle a bloqué l'Ordre teutonique sur le Peipous. Elle a ainsi échappé à la Scandinavie et à l'Allemagne, elle s'est orientée vers l'Asie et a succombé devant les Mongols. Au centre, en effet, ceux-ci qui, de 1206 à 1227, avaient, sous Gengis khān, étendu leur domination de la mer Jaune à la mer Noire ont progressé à partir de 1237. Ils ont marché sur Novgorod, subjugué Halicz et Kiev, mis en déroute le duc des Piasts, en Basse-Silésie, et le roi de Hongrie. Ils n'ont cependant conquis ni cette dernière ni la Pologne. Mais ils ont gardé la plus grosse partie de la Russie et l'Ukraine. Partout une barrière s'est donc dressée en Europe orientale devant l'Occident. Il pourrait encore y fonder des comptoirs et des missions. Il n'y imposerait pas sa civilisation. D'autant moins qu'au xive siècle les Mongols préféreraient l'islam au christianisme.
• Structures
À ses débuts, déjà, l'Occident couvrait de vastes étendues. Il a donc d'emblée rencontré un problème dont les progrès qu'on vient de retracer ont sans cesse aggravé la difficulté : celui de son organisation et, à travers elle, de son unité. L'a-t-il résolu ? A-t-il formé une entité politique, économique ou spirituelle ?
L'unité politique
L'unité politique n'a existé qu'au moment où l'Occident ne dépassait pas l'Elbe, sous la seconde dynastie franque. Encore a-t-elle été incomplète, relative et brève. Elle n'a englobé ni l'ouest de l'Armorique, ni la plus grande partie de l'Espagne, ni l'Italie centrale et méridionale, ni l'Angleterre, liée sans doute en toute matière à la « Francie » mais indépendante d'elle. Elle n'a même pas été pleinement effective sous Charlemagne, qui l'avait forgée. Elle n'a survécu que trente ans à son réalisateur. L' Empire a été divisé dès 843 et la conscience collective ou ses éveilleurs ont entériné ce partage. Au cours du second tiers du ixe siècle, la Francia orientalis s'est choisi des saints tutélaires, Aubain de Mayence, Kilian de Wurtzbourg, Emmeran de Ratisbonne. En 911, lorsqu'elle n'eut plus de Carolingien pour succéder à Louis III, elle préféra porter au trône un de ses ducs plutôt que de reconnaître des droits au souverain de la Francia occidentalis, un descendant de Pépin le Bref, Charles le Simple.
Aussi bien la restauration de l'Empire en 962 au profit d'Otton Ier ne rétablit-elle pas l'unité. Richer, l'historiographe de l'Église de Reims, ne releva même pas l'événement ! L'Empire des rois germaniques ne fut que la réunion de trois royaumes, Allemagne, Italie, Bourgogne, et il ne déborda pas leurs frontières. Que certains de ses chefs aient prétendu à un pouvoir universel, ce n'est pas exclu. Que des penseurs aient rêvé d'une « république chrétienne » gouvernée par l'empereur, c'est certain. Mais ces prétentions et ces rêves n'ont jamais été réalité.
Ils n'auraient pu le devenir que par le biais et dans les limites d'une mission religieuse de l'empereur. Summus Ecclesiae defensor, défenseur suprême de l'Église – avant tout de l'Église romaine – ou, plus largement, vicarius Christi, lieutenant de Dieu, celui-ci devait à ce titre pouvoir commander à tous les princes de la chrétienté, quand les intérêts de cette dernière étaient menacés, pour assurer sa protection. Mais cela supposait qu'il fût en communion avec la papauté. Or, depuis 1075, il la combattit plus souvent qu'il ne s'accorda avec elle.
Et celle-ci ? N'aurait-elle pu assumer la direction de l'Occident ? Ce n'était pas son rôle. Et quand elle prétendit le jouer – avec Innocent III, Innocent IV ou Boniface VIII, on en discute –, elle essuya un échec.
Dès 1200, d'ailleurs, Rome adopta la maxime, anglaise ou canonique : Rex imperator in regno. Elle refusa donc à l'empereur toute supériorité sur les rois et tout droit dans leurs royaumes. Elle encouragea ainsi le nationalisme. Au bas Moyen Âge, celui-ci s'affirma de plus en plus, en tout domaine, même religieux comme en témoigne un fait entre mille : le moine qui, en 1288, recopia à Camaldoli, en Étrurie, la liste des cardinaux en 1285 jugea bon d'ajouter le pays de chacun d'eux. En politique, le mouvement se concrétisa dans des États. Différents de taille et de structure : royaumes, principautés, « cités », les uns tendant à l'absolutisme, les autres engagés dans la voie du parlementarisme. Mais analogues dans leur indépendance de fait et dans la poursuite de leurs propres et seuls intérêts. L'Occident médiéval légua aux temps modernes le morcellement politique.
L'unité économique
L' économie évolua en sens inverse. Le Moyen Âge débuta, on l'a vu, dans la contradiction des échanges, le rétrécissement des horizons, la « ruralisation » de l'Occident. À partir du xe ou du xie siècle, il connut un renouveau du commerce et un progrès constant des relations d'affaires.
Moment et agents de cette reprise s'induisent plus qu'ils ne se constatent. Marc Bloch et, à sa suite, un grand nombre de spécialistes l'ont située vers 1050, à l'aube de ce qu'ils ont appelé le « second âge féodal ». Mais elle a commencé bien plus tôt en maintes régions du Nord et du Midi. Contacts avec les mondes byzantin et arabe, où le commerce tenait une grande place, rétablissement relatif et partiel de l'ordre public, introduction d'or, découverte d'argent et gonflement du stock monétaire, évolution des mentalités, plus sensibles aux biens de la terre et plus compréhensives pour ceux qui les produisaient ou les procuraient, exemple d'individus ou de groupes dynamiques, accroissement de la population et, partant, possibilité au obligation de spécialiser les tâches, progrès techniques : tous ces facteurs ont été invoqués pour l'expliquer et tous ont joué.
Le phénomène acquit rapidement vigueur et vitesse. Des transformations de tout genre le renforcèrent et l'accélérèrent : l'élargissement des frontières de l'Occident, la mise en service de navires de plus gros tonnage, l'introduction dans le circuit de nouveaux produits et surtout de quantités plus importantes de produits déjà échangés précédemment, le développement du crédit, l'invention de la comptabilité. Il buta finalement contre des limites ; pour parer à la concurrence déclenchée par l'industrialisation croissante, les producteurs adoptèrent le faux remède de la réglementation ; l'augmentation de la population s'arrêta et fit même place à un recul en de nombreux pays ; l'infrastructure et l'équipement restaient médiocres ; par la faute du système économique et social, les surplus étaient probablement minces et ils se dépensaient plus qu'ils ne s'investissaient ; dans un monde composé aux quatre cinquièmes de paysans que leur activité et leur mode de vie dispensaient d'acheter grand chose, quand bien même la pauvreté ne le leur eût pas interdit, les débouchés étaient réduits. Mais, entre-temps, l'élément moteur de l'Occident était devenu le commerce et ses organes, les villes.
Avec leurs palais royaux ou leurs maisons communales, leurs halles et leurs ateliers, leurs écoles ou leurs universités, leurs cathédrales et leurs collégiales, leurs couvents, les villes redevinrent, de 1125 ou 1150 à 1250 ou 1300, les foyers de la civilisation au sens le plus large du mot. Puis elles saisirent, avec les princes, les commandes de l'Occident et l'orientèrent, aux xive et xve siècles, dans des voies nouvelles. Nées des affaires, elles firent des affaires une des premières préoccupations de l'époque et créèrent un climat où le matériel le disputa, souvent victorieusement, au spirituel. Jalouses de leur liberté, elles rejetèrent les prétentions théocratiques de l'Église, s'appliquèrent à réduire son champ d'action, s'ingérèrent dans ses affaires et, de toutes ces façons, sapèrent son crédit. Elles imposèrent même leurs conceptions et leurs goûts aux sciences, aux lettres et aux arts. Bref, elles devinrent inséparables de l'Occident. Au point que, dans toutes les contrées qu'il conquit ou influença, celui-ci suscita ou précipita l'essor urbain.
L'économie tissa donc des liens entre les composantes de l'Occident et elle pesa sur ses destinées. Mais elle ne lui conféra pas une réelle originalité : Byzance et l'Islam aussi avaient leurs villes. Elle ne toucha profondément qu'une minorité. Elle n'agit qu'à partir du second millénaire de notre ère. L'unité spirituelle fut plus spécifique, plus générale, plus précoce.
L'unité spirituelle
Pour réaliser l'unité spirituelle, il fallait répandre une croyance, y prévenir les dissensions et la faire vivre par ses adeptes.
La première tâche, l'évangélisation, alla de pair avec l'expansion de l'Occident. Tantôt les apôtres suivirent les soldats, les fonctionnaires et les marchands et couronnèrent leur action, tantôt ils leur frayèrent la route. Ils conquirent d'abord la Francie septentrionale, l'Irlande, l'Angleterre, l'Allemagne. Sous les Carolingiens, ils convertirent la Frise, la Saxe, la Moravie, la Carinthie slovène. Au xe siècle, ils pénétrèrent en Scandinavie, s'ancrèrent en Bohême, triomphèrent chez les Hongrois et atteignirent la Pologne. Avec le Drang nach Osten, ils portèrent l'Évangile en Finlande, dans les pays baltes et aux Slaves de Poméranie et de Prusse. Mais ceux de Serbie, Bulgarie et Russie échappèrent à Rome. Entre 860 et 871, ils avaient accueilli des missionnaires de Byzance. Quand le schisme éclata, ils restèrent dans la sphère d'influence de celle-ci. Le religieux rejoignit le politique pour couper l'Europe orientale de l'Occident.
Une pareille expansion n'allait pas sans danger pour l'unité de discipline et de doctrine.
On vient de rappeler la rupture dont pâtit la première. Le « grégorianisme » en fut un des facteurs. Ce mouvement, auquel les historiens ont, de façon discutable, donné ce nom en référence à Grégoire VII (1073-1085), avait entrepris de réformer le clergé, trop souvent concubinaire ou simoniaque. Il s'aperçut immédiatement qu'il n'y parviendrait pas sans une refonte des structures et il se mua en une ecclésiologie, et, par là, en une théorie de la société. Comme depuis toujours les rois intervenaient dans les questions religieuses, spécialement dans les nominations, et que réciproquement la hiérarchie catholique se mêlait d'affaires civiles au risque d'oublier sa fonction pastorale, il réclama la séparation du temporel et du spirituel et, par voie de corollaire, la gestion de ce dernier par les seuls ministres du culte, à l'exclusion des fidèles. Aux prétentions du patriarche de Constantinople à l'indépendance, il répondit par l'affirmation intransigeante du pouvoir universel de Rome. Pour ordonner le monde selon le plan de Dieu, il proclama la supériorité de l'ordre moral sur l'ordre politique, et donc du pape sur l'empereur. Il ne réalisa pleinement que le second point de ce programme, celui qui nous intéresse précisément ici. Il coupa ainsi Rome des Églises d'Orient, mais il fit de celle d'Occident une authentique monarchie, dont le chef, le pontife, était, dans toute la force du terme, souverain, dont les ministres, les cardinaux, se recrutaient dans toute la chrétienté latine, dont les plénipotentiaires, les légats, parcouraient constamment celle-ci.
Les ordres religieux agirent dans le même sens. Les abbayes avaient, dès le début du Moyen Âge, tenu en Occident une très grande place. Jusqu'au xe siècle, elles avaient été indépendantes les unes des autres. Avec Cluny au xe siècle, elles prirent la coutume de se grouper autour d'une règle et, pour interpréter et faire appliquer celle-ci, d'un chef unique ou d'une assemblée commune, d'un « chapitre général ». La plupart des ordres nés de la sorte obtinrent d'être « exempts » de l'autorité de l'ordinaire pour ne relever que du pape et ils essaimèrent dans tout l'Occident. Ils renforcèrent ainsi l'unité disciplinaire autour de Rome.
C'est au moment même où celle-ci se resserrait que l'unité doctrinale commença à être sérieusement menacée. Jusque-là, le problème de la grâce – de la collaboration de Dieu et de l'homme dans l'œuvre du salut individuel – avait seul opposé les théologiens latins et il n'avait éloigné de l'orthodoxie que très peu d'entre eux. Au xie siècle, la contestation s'enfla dans ses critiques comme dans le nombre de ses adhérents. Le retour aux sources de l'Église, à l'Évangile, révéla la distance qui séparait l'institution de ses idéaux. Des réformateurs s'élevèrent contre le clergé, spécialement contre la hiérarchie, responsable à leurs yeux de ces « déviations », contre son incurie, sa richesse, ses compromissions. Ils réclamèrent l'abandon de ses biens et le droit de prêcher à son instar ou à son défaut. Condamnés par elle, ils rejetèrent certains des sacrements qu'elle administrait et les dogmes qu'elle avait définis, pour ne plus admettre que l'Écriture ou même que l'inspiration personnelle comme règle de foi. Telle fut, pour se borner à quelques noms, l'histoire, au xiiie siècle, des Vaudois dans les pays méditerranéens et, au xive, de Wiclif en Angleterre et des Frères du libre-esprit en Allemagne. Quant au catharisme ou albigéisme, il ne fut pas précisément une hérésie, puisque sa croyance de base, le dualisme, était étrangère au christianisme, mais il emprunta à celui-ci beaucoup d'éléments et représenta pour lui le péril le plus grave en cette seconde partie du Moyen Âge. L'Église lutta contre ces mouvements par la prédication et, à partir de 1200, par l'Inquisition. Elle les obligea à reculer, elle ne les élimina pas.
Que la hiérarchie ait prêté à de telles attaques mène à s'interroger sur la portée du christianisme. Comment était-il connu, compris, vécu ? Le problème se pose, partiellement, pour l'élite religieuse et on le reprendra à propos des conceptions monastiques de l'homme et de la nature. Il concerne surtout les masses et, à ce niveau, ne peut se résoudre que grossièrement. La religion s'enseignait peu et mal. Point de catéchèse par le clergé ou à peine : les enfants héritaient la foi de leurs parents. Adultes, ils ajoutaient à ce bagage ce qu'ils entendaient à l'homélie dominicale, si elle se donnait, si elle était substantielle et s'ils y assistaient. Et aussi ce qu'ils pouvaient voir. La liturgie était chargée de sens mais elle ne déployait tous ses fastes que dans les abbatiales et collégiales, elle n'était sans doute pas commentée comme elle le demandait, elle n'était l'affaire que des prêtres et employait une langue incompréhensible aux fidèles. Sculptures, fresques et miniatures instruisaient aussi, mais toutes les églises n'étaient peut-être pas décorées et, même au bas Moyen Âge, au temps des premières « bibles des pauvres », les manuscrits n'atteignaient guère les foules. Si bien que le christianisme était pour la plupart de ses adeptes une morale plus qu'un dogme ; et, par le fait même, une morale dont l'observation n'était pas suffisamment une réponse de l'homme à l'amour de Dieu, qu'on respectait surtout par crainte du courroux céleste sur cette terre et dans l'au-delà. Du moins ses vérités fondamentales étaient-elles connues, et ses préceptes essentiels, plus ou moins suivis. Et l'oublier eût été difficile car le christianisme était présent à toutes les manifestations de la vie individuelle et collective. Il pouvait être, dans une mesure variable, tronqué, défiguré, trahi. Il n'en formait pas moins le lieu géométrique de l'Occident. Celui-ci s'arrêtait d'ailleurs aux frontières du catholicisme romain. Et il demandait au credo sa vision du monde.
2. La civilisation médiévale
Les rapports de l'héritage germanique et surtout classique avec la pensée chrétienne, tel est, en effet, le problème autour duquel peut s'ordonner l'histoire de la civilisation de l'Occident médiéval. Quels en étaient les éléments, quels centres le posèrent, quelles solutions reçut-il ?
• Éléments
Au seuil du Moyen Âge, le christianisme était en face d'une société germanique et d'une culture classique. Il avait à se situer par rapport à elles.
Maîtres de l'Occident, les Germains devaient normalement lui imposer leurs conceptions et leurs structures politiques et sociales. Elles étaient d'ailleurs bien moins éloignées de celles de la Rome du ive siècle qu'on ne l'a cru longtemps, et les érudits allemands s'opposent actuellement sur le point de savoir si les institutions des royaumes barbares ont été importées d'outre-Rhin ou ont largement continué, en les abâtardissant plus ou moins, celles du Bas-Empire. Que l'esprit en soit plus germanique que romain semble, de toute façon, peu contestable. Trois traits le définissent. La société est dominée par une aristocratie du sang, de la fortune et de la fonction, ou plutôt de la mission. Elle se fonde sur des relations personnelles plus que sur des organismes : les gens sont moins sujets que compagnons, fidèles, parents, clients. Elle encadre ainsi l'individu dans des groupes qui le protègent et le limitent.
Pour la pensée, les lettres et les arts, les Germains ont apporté peu. Une religion primitive, dont les croyances et les pratiques magiques risquaient de déteindre sur le christianisme. Des épopées capables de raviver le goût épique. Une orfèvrerie ornementale, décorative, « abstraite », qui ignorait l'homme et stylisait la nature.
Le contraste était vif en ce domaine avec l'art classique. Lui était anthropocentrique et réaliste. La littérature également. Et d'une façon générale toute la civilisation gréco-romaine était vouée à l'homme et à son exaltation.
Fallait-il accepter ces legs de deux mondes païens ? La question était surtout difficile pour la culture et plus exactement les lettres classiques. Les rejeter ? Les chrétiens l'avaient fait au début, mais, avec Justin, Origène, Clément d'Alexandrie, ils avaient renoncé à ce « négativisme ». Les réduire à une propédeutique ou un accessoire ; les filtrer pour n'en retenir et n'en diffuser que les données utiles à l'approfondissement de la vie religieuse et à l'élaboration d'une civilisation chrétienne ? Ou tenter de les concilier avec la Révélation ?
La décision dépendait dans une large mesure de la conception que les chrétiens se faisaient du monde. Manichéenne, ce qui entraînait un refus de la création ? Strictement théocentrique, ce qui menait à n'admettre celle-ci que dans la mesure où elle était participation ou reflet de Dieu ? « Humaniste », ce qui conduisait à lui reconnaître une valeur immanente ?
• Centres
Vues païennes et vision chrétienne furent, durant une première phase, confrontées surtout dans les cours et plus encore dans les monastères du nord de l'Occident. Les pays méditerranéens, où elle était née, assurèrent d'abord la survie de la culture classique, avec leurs professeurs de grammaire et de rhétorique, avec les précepteurs de leurs grandes familles, avec les évêques sortis de celles-ci, notamment avec Boèce et Cassiodore dans l'Italie du vie siècle et Isidore de Séville dans l'Espagne du viie siècle. Puis, par suite du déclin continu des villes, la majorité de leurs écoles disparurent ; les guerres de Justinien et l'invasion lombarde disloquèrent la classe supérieure dans la première péninsule ; l'expansion arabe arracha la plus grosse partie de la seconde au monde latin. Simultanément, des abbayes s'installèrent et s'épanouirent en Irlande et en Angleterre, tandis que deux dynasties franques refirent la Gaule, puis firent l'Occident. Alors s'affirmèrent les forces nouvelles et les contrées jeunes. L'aristocratie, avec la royauté pour « modèle », dans l'ordre politique, et le monachisme, en matière spirituelle, étaient les composantes majeures de la société du haut Moyen Âge, barbare et rurale. Ensemble, car elles étaient étroitement liées, elles prirent en charge la pensée et les arts. Berceau des Mérovingiens et des Carolingiens, le nord de la Francie abrita les principaux foyers de la « renaissance carolingienne ».
L'évolution politique, économique et religieuse entraîna ensuite un recul relatif des centres monastiques septentrionaux. La Francia carolingienne se désintégra ; les empereurs furent, à partir de 1075, affaiblis puis, après deux siècles de luttes, presque réduits à de la figuration par leurs conflits avec la papauté, sur lesquels se greffèrent des démêlés avec la noblesse allemande et les cités lombardes ; dans l'Angleterre enfin sortie des invasions normandes, une dynastie venue de France instaura, en 1066, une monarchie si forte qu'elle suscita une opposition unanime et dut composer avec elle ; vers 1100, les Capétiens arrachèrent leur royauté à l'impuissance et commencèrent à rassembler le royaume autour de leur domaine et de sa capitale. Le commerce reprit ; les communications des Scandinaves avec le monde byzantin, et donc des bassins de la Baltique et de la mer du Nord avec l'Orient, à travers la Russie, devinrent difficiles à la fin du xe siècle ; la Méditerranée fut, à l'ouest, purgée des Arabes et, à l'est, dégagée par les croisades ; les ports, puis les villes intérieures de l'Italie en profitèrent ; le phénomène urbain se développa dans tout l'Occident. Le monachisme se diversifia ; les branches anciennes s'ouvrirent trop peu ou trop tard aux orientations nouvelles de la pensée, dont certaines rejetèrent la spéculation et la création pour le dénuement et l'apostolat ; les autres sentirent la nécessité de garder le contact avec le mouvement intellectuel et artistique, mais elles confièrent aux écoles urbaines la formation de leurs meilleurs éléments.
Il en résulta des changements profonds dans la nature, la composition et l'emplacement des centres de culture. Des abbayes brillèrent encore dans tel ou tel domaine : histoire et historiographie, lyrique religieuse, théologie que dom J. Leclercq a appelée « monastique », qui fait de la « science de Dieu » un moyen de s'unir à celui-ci plutôt que de le comprendre en lui-même et dans son œuvre ; toutes furent dans les autres secteurs, comme la théologie et la philosophie « scolastiques », la logique, les sciences naturelles, le droit, la médecine, barrées désormais par les écoles cathédrales, canoniales ou municipales des grandes cités. La plupart des penseurs et des artistes furent dorénavant des clercs, qui avaient été tonsurés mais n'avaient pas embrassé la carrière ecclésiastique, ou purement et simplement des laïcs : quatre-vingt-dix des cent un troubadours dont on conserve les vidas n'avaient reçu aucun ordre sacré. L'Empire perdit son éclat de la « renaissance ottonienne », plusieurs de ses foyers maintinrent une belle activité mais ils furent éclipsés par ceux d'Italie et surtout de France. Au xe siècle déjà, cette dernière avait à Reims et à Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire) relancé la logique. Au xie siècle, elle avait produit les remarquables poètes de l'« école de la Loire », attiré à Chartres des étudiants de nombreux pays, élevé des abbatiales d'une prenante beauté. Au xiie siècle, elle créa le roman avec Chrétien de Troyes, fit de Paris « le four où cuisait le pain intellectuel de l'humanité », mit au point dans le bassin de la Seine le gothique, qui conquerrait l'Europe et que celle-ci baptiserait opus francigenum. Au xiiie siècle, elle imposa à toute la chrétienté latine sa théologie et sa philosophie, ses genres et ses thèmes littéraires, ses arts majeurs et mineurs.
Aux XIIIe et XIVe siècles, la guerre de Cent Ans ruina la France et saigna l'Angleterre. La prépondérance glissa aux régions urbaines. Les Pays-Bas méridionaux inaugurèrent la peinture de chevalet, avec les « primitifs flamands » dont plusieurs et non des moindres étaient wallons, et ils portèrent la polyphonie à sa perfection, dans l'ars nova de l'« école franco-flamande » dont la majorité des grands compositeurs étaient hennuyers et liégeois. L'Italie remit son antiquité à l'honneur. La civilisation moderne était là.
• Solutions
Des centres de chaque époque à leurs héritiers, une révolution se poursuit à travers détours et replis : mue par le dynamisme de l'Occident et par des « renaissances » de la pensée et de l'art classiques, elle allait desserrer les structures germaniques et les conceptions rigoureusement théocentriques pour rendre meilleure justice à l'homme et à la création. Libérer l'un de l'emprise des groupes sans le détacher de ceux-ci et reconnaître la valeur immanente de l'autre sans la couper de Dieu, telle fut la tendance profonde. Elle s'actualisa successivement en trois modes que toute étiquette trahit. L'appellation la moins mauvaise s'inspire surtout de l'art et de son attitude envers le monde. On parlera donc, avec prudence et réserves, d'une vision carolingienne et romane, d'un univers gothique et d'une modernité du bas Moyen Âge.
La vision carolingienne et romane
Les débuts du Moyen Âge ont été marqués, dans l'ordre politique et social, par la prépondérance barbare et, dans celui de l'esprit, par la lutte du christianisme contre les croyances et les pratiques païennes et par le rôle du monachisme et de son attitude de retrait, de « mépris » du monde. L'individu y était pris dans des groupes fondés sur la naissance, l'engagement personnel, le voisinage ; il ne pouvait, par exemple, disposer d'immeubles sans le consentement de sa famille et il était responsable des agissements de ses parents. La création était dangereuse : miroir, elle pouvait être aussi, elle était trop fréquemment, écran. Elle reflétait Dieu et, en ce sens, elle était valable. En ce sens seulement : les hagiographes de l'époque ne décrivaient pas les traits propres de leur héros, physiques ou même moraux, ils ne s'intéressaient qu'à ce qui était en lui accueil, action et image du Créateur et qui lui était donc commun avec tous les saints. Selon le mot de Paulin de Nole à Sulpice-Sévère, vers 400, ils ne peignaient pas l'homo terrenis mais l'homo coelestis. Or, le plus souvent, le terrestre masquait le céleste et il devenait fin. Après avoir souligné l'utilité des sciences profanes pour la science sacrée, Clément d'Alexandrie déjà, au iiie siècle, avait constaté que beaucoup de ceux qui les cultivaient « oubliaient la maîtresse pour les servantes ». Il fallait donc se détacher de la nature, de peur de s'y arrêter. Il ne fallait admettre le savoir et la sagesse, notamment la sagesse antique (ce qu'on appelait maintenant la philosophie), que comme auxiliaires de la théologie.
Le haut Moyen Âge ne modifia pas substantiellement ces positions de départ. Il les accentua même en matière sociale. Sans doute les troubles inhérents à la vendetta engagèrent-ils à ne plus permettre celle-ci qu'aux parents immédiats de la victime, à lui substituer aussi souvent que possible l'action publique, et par là à réduire le rôle de la famille. Mais la féodalité s'installa ; les Carolingiens l'utilisèrent pour mieux s'assurer la fidélité des grands, leur échec politique lui laissa libre champ ; bientôt elle lia tous les gens de quelque importance. Puis, à partir du xe siècle dans le Midi et du xie dans le Nord, la seigneurie que les feudistes de l'Ancien Régime ont qualifiée de justicière et que les historiens contemporains appellent banale ou hautaine s'appesantit sur les masses. Dès que le progrès économique accrut les facultés contributives de celles-ci, les détenteurs du « ban », c'est-à-dire du droit de commander et défendre sous peine de sanction, et de la « haute justice », de la juridiction criminelle, imaginèrent toute une gamme de charges « seigneuriales » : la taille, occasionnelle puis régulière, présentée comme prix de la protection, la mortemain ou formorture, levée sur les successions, les banalités (obligations diverses telles que d'employer contre bonne redevance le moulin, le four, la brasserie, le pressoir du seigneur, de travailler ses champs et ses prés, de ne pas vendanger avant lui, de fréquenter ses marchés, etc.). Et ils ne les imposèrent pas seulement à ceux qui leur appartenaient, leurs serfs, ou à ceux qui exploitaient leurs terres, leurs tenanciers, mais encore à ceux qui, disent les textes français, « vivaient et couchaient » sous leur domination ou, selon la forte expression allemande, « respiraient leur air », pratiquement à tous ceux qui étaient étrangers à la noblesse ou ne bénéficiaient pas d'un statut analogue au sien. L'accroissement de la population provoqua aussi la multiplication des cellules religieuses ; plus petites et plus proches, les paroisses encadrèrent plus fermement le commun des fidèles. Enfin, les progrès de l'agriculture et du commerce entraînèrent une consolidation des structures économiques de base. Dans les campagnes, l'assolement triennal se diffusa à des époques et à un rythme différents de pays à pays ; le terroir fut divisé en soles sur lesquelles se succédèrent blés d'hiver, blés de mars et jachères ; les paysans durent dorénavant cultiver comme leurs voisins, « comme dessus et dessous » ; cette obligation conféra à la communauté de village une signification et une vigueur nouvelles. Dans les villes naissantes ou renaissantes, le besoin de calme et de liberté indispensable au développement des affaires engendra des assemblées jurées, premier jalon d'une conscience et d'une action collectives. En tout secteur, les individus étaient donc autant, et même plus après l'an mille qu'avant, pris dans des groupes.
L'attitude envers le monde et surtout envers l'homme se transforma, elle, jusqu'à un certain point. Des écrivains et des artistes d'Occident regardèrent la création et s'y attachèrent : les coqs qui couronnent la figure de saint Jean dans l'Évangéliaire dit d'Ada (vers 800) ont été observés par l'enlumineur et dessinés pour eux-mêmes ; ils ne sont pas un symbole et ne doivent rien à l'Antiquité. Un regain d'intérêt pour celle-ci constitua cependant le principal facteur d'évolution. Les œuvres classiques s'étaient conservées dans les pays méditerranéens, Aquitaine, Espagne, Italie surtout ; elles avaient, au viie siècle, gagné l'Angleterre ; du Midi ou du Nord-Ouest, elles pénétrèrent au cœur de l'Empire carolingien et y suscitèrent une « renaissance ».
L'essence et la portée de celle-ci sont controversées. Décalque de Rome, sans originalité, ni valeur, ni prolongement, ou, inspirée du passé et timide, mais tout de même création ? Dernière et pauvre flambée de la civilisation classique ou début de la civilisation occidentale ? Erwin Panofsky et d'autres spécialistes de l'art ont opté pour le premier terme de l'alternative et placé après le xe siècle la coupure entre monde antique et monde moderne. Les historiens de la Germanie et des terres limitrophes, plus familiers des réalisations carolingiennes, ont toujours défendu la seconde position et, depuis la prestigieuse exposition du Millénaire à Aix en 1958, ils ont rallié la plupart des érudits à leurs vues. R. Folz a parfaitement résumé celles-ci : « On peut ainsi parler d'une véritable renaissance qui tend non pas à un retour à l'Antiquité mais à l'exploitation du legs antique au profit du christianisme ».
Ses éléments sont en majorité antiques et plus précisément latins. Elle n'atteint la Grèce qu'à travers les Romains, les Pères et quelques Orientaux et elle en connaît ainsi fort peu. En philosophie, le néo-platonisme, le Timée, des fragments de la Logique d'Aristote. Dans les sciences, les données rassemblées et condensées par Pline l'Ancien dans l'Histoire naturelle. En littérature, pratiquement rien. Elle manie, au contraire, presque tous les Latins : Virgile, Horace, Ovide, Térence, Lucain, Juvénal, Salluste, Suétone, Cicéron, Quintilien, Donat, Priscien, Columelle... Elle se nourrit aussi, évidemment, des premiers auteurs chrétiens : Prudence, Ambroise, Jérôme, Augustin. Elle médite la Bible : au fronton d'une miniature figurant Charles le Chauve sont inscrits deux noms significatifs des sources d'inspiration du temps : Josias, un des rois d'Israël, et Théodose, l'empereur qui a décrété le christianisme religion d'État. Elle accueille enfin tous les courants artistiques : géométrique, zoomorphique ou narratif. Plusieurs tendances traversent donc la période, mais toutes n'ont pas la même importance. Celle qui descend de l'Antiquité classique s'évase et s'enfle au fur et à mesure que le parcours s'allonge.
De là une certaine inflexion. L'art accorde une place croissante à l'homme : sous les Mérovingiens, celui-ci avait été supplanté et presque éliminé par l'ornement ; avec les Carolingiens, il recouvre la primauté ; l'enluminure, l'orfèvrerie, la glyptique racontent à nouveau, comme durant l'Antiquité. Des écrits exhalent un parfum bucolique, notamment l'Hortulus où Walafrid Strabon, abbé de Reichenau, sur le lac de Constance, décrit les légumes et les fleurs du « jardinet » qu'il s'était aménagé dans l'enceinte du monastère. Ici et là le souci d'ordonner : l'architecture redevient maîtresse des arts et elle entreprend de fondre en une église unique et équilibrée les édifices qui se partageaient jusque-là les fonctions liturgiques.
Mais si l'Antiquité pèse sur les conceptions, elle ne les inverse pas. Car elle ne fournit guère que des matériaux. C'est au christianisme que la « renaissance carolingienne » demande son esprit. Les roses sont, dans l'Hortulus, le sang des martyrs et l'avant-corps n'a pas pour but de donner ampleur et majesté aux basiliques, mais de permettre au culte de dérouler ses fastes.
C'est précisément en informant, au sens philosophique du mot, des éléments pour la plupart antiques par l'esprit chrétien que l'âge carolingien annonce et prépare l'âge roman, si même il ne l'ouvre pas. Point de hiatus, en effet, de l'un à l'autre. L'organum de l'Église des Gaules marque le début de la polyphonie. Les reliquaires du ixe siècle sont le point de départ de la sculpture en ronde bosse. Les monuments dressés sous la seconde dynastie franque, en plus grand nombre qu'on ne l'a longtemps cru, légueront à ceux qui sont élevés à partir de l'an mille, avec le chœur, le porche ou la pile cruciforme, ce qui nous séduit aujourd'hui le plus en eux : le sens du volume et le jeu des masses.
D'une époque à l'autre, il y aura affirmation plus nette de la nature et de l'homme. La première sera présente jusque dans les traités ascétiques et les codes religieux. En tête de son opuscule XIV, Pierre Damien, au milieu du xie siècle, comparera l'ordre monastique à l'arbre dont tombent les feuilles. Cent ans plus tard, l'incomparable règle de Grandmont multipliera les images : « Les itinéraires décrits par les Pères, saint Basile, saint Augustin et saint Benoît, ne sont que des boutures. Ils ne sont pas la racine mais les frondaisons. Il n'y a qu'une règle de foi et de salut, une règle première et essentielle, dont toutes les autres découlent comme les ruisselets d'une même fontaine, le saint Évangile. Agrippez-vous donc au Christ dont vous êtes les sarments. » Peu avant l'an mille, Gerbert d'Aurillac et Abbon de Fleury auront attiré l'attention sur la dialectique. À trois générations de là, Anselme de Cantorbéry possédera une telle confiance dans la raison qu'il lui demandera d'éclairer et de confirmer la foi : fides quaerens intellectum.
Du monde carolingien à l'univers roman, la différence ne sera toutefois que de degré, non d'essence. Au seuil du second millénaire de notre ère, un miniaturiste de Reichenau consacrera un folio à une figure d'Otton III, qu'il n'aura jamais vu, puis, cet empereur disparu inopinément, il grattera le nom et inscrira celui du successeur : Henri II ; pour lui encore, l'individuel n'offrira donc pas d'intérêt. Vers 1020, l'« imagier » du linteau de Saint-André de Sorrède sculptera le Christ plus grand que les apôtres pour l'imposer aux regards et il lui allongera l'index et le majeur droits afin de rappeler qu'il « a les paroles de la vie ». Du Monologion au Proslogion et au De incarnatione Verbi, Anselme de Cantorbéry éprouvera les faiblesses de la raison et il mettra de plus en plus l'accent sur le Credo ut intelligam. Les hagiographes de l'époque parleront de la nobilitas humana, mais ils entendront par là la grâce sanctifiante. Ainsi, le roman ne refusera pas la nature. Cependant, il en négligera les aspects concrets pour atteindre aux invisibles archétypes. Il la déformera ou la remodèlera pour la sacraliser. Il la jugera infirme. Il ne lui reconnaîtra pas de valeur propre ou profane. C'est en faisant d'elle le reflet d'un surnaturel partout présent et seul vrai, c'est, en un sens, en la « dénaturant » qu'il réalisera sa conciliation de la culture classique et de la révélation chrétienne, de la terre et du ciel.
L'univers gothique
Aux xiie et xiiie siècles, une mutation s'opère. Les facteurs en sont complexes : pour les structures, la reconstitution de l'État et les progrès de l'économie d'échanges ; pour les conceptions, le retour aux sources chrétiennes et païennes, les traductions de traités arabes, les découvertes de la technique, la maturation de la mentalité occidentale. On va les poser rapidement avant d'en voir les effets sur la vision du monde et de l'homme.
Faits et idées concourent à la réorganisation politique de l'Occident. Après l'échec des Carolingiens, celui-ci a sombré dans le particularisme et, partant, dans la violence. Bientôt il n'a plus eu qu'un souci, un rêve, une prière : l'ordre. L'Église l'a compris et elle a, vers l'an mille, lancé son mouvement de « paix de Dieu ». Faute de moyens de coercition, elle n'a guère réussi. Pour ramener et maintenir le calme, une autorité forte, capable de s'imposer dans un large rayon – principauté ou royaume, ou principauté puis royaume –, s'est ainsi révélée indispensable. Le renouveau du droit romain, à partir du commentaire du Digeste par Irnerius de Bologne vers 1100, aide à en définir l'essence et les prérogatives. La découverte et l'étude, cent ans plus tard, de la Politique d'Aristote contribué à l'« institutionnaliser » ou, selon le mot allemand, à la « transpersonnaliser », à la détacher de ses titulaires et à la soustraire à leurs éventuelles déficiences. L'État se reconstitue donc lentement et, dans la mesure où il est une réalité, il rend moins nécessaires l'encadrement et la protection des individus par des groupes.
Il a été question déjà de ce que, par une heureuse allusion à la « révolution industrielle » qui marque le début de l'époque contemporaine, R. Lopez a appelé la « révolution commerciale » du cœur du Moyen Âge. Les suites s'en imaginent aisément. L'économie s'anime, les tâches se spécialisent, les échanges s'intensifient, les ventes, même de terres, se multiplient, les courants d'émigration se gonflent de la campagne à la ville ou de contrées évoluées vers des régions plus jeunes. Tout cela suppose, tout cela provoque ou encourage une plus grande liberté d'action des individus.
On a déjà aussi présenté le grégorianisme et ses objectifs. Il s'insère dans un vaste mouvement de retour aux sources qui assouplit, enrichit, transforme la spiritualité. Celle-ci revient à l'Évangile, « seule fontaine » comme dit le prologue de la règle de Grandmont cité plus haut. Elle prend donc pour norme la vita apostolica, la vie de Jésus et de ses disciples. Vie vécue, historique : le Christ avait été jusque-là le Tout-Puissant ; désormais, il est aussi le Fils de l'homme et ses fidèles s'attachent également à tous les épisodes de son existence, même tragiques. Vie active, présente aux hommes, inquiète de leurs besoins et de leurs peines : la plupart des nouveaux ordres s'adonnent à la prédication populaire ou aux œuvres de miséricorde plutôt qu'à la célébration de l'office et, au lieu de se claustrer entre les murs et quelque forteresse spir
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