Les souverains des royaumes du Proche-Orient ancien, polygames, ont disposé de harems dans l'enceinte de leurs palais. Bien que l'emploi de ce terme repris à partir de l'exemple de l'Empire ottoman soit parfois contesté, il est manifeste que les épouses du roi étaient confinées dans un espace qui leur était réservé, régi par des règles strictes, qui rappelle par beaucoup d'aspects ce qui se passait chez les Ottomans.
Les femmes résidant dans le harem pouvaient y être entrées par plusieurs moyens.
En premier lieu, les mariages diplomatiques. Les souverains amis avaient l'habitude de contracter des alliances matrimoniales. Un souverain donnait une de ses filles (accessoirement une sœur) à un autre, ou bien on mariait les enfants des deux rois (plus rare). Ceci servait à renforcer les liens entre les deux cours. Les mariages diplomatiques se déroulent sur un pied d'égalité quand on a deux souverains de rang égal (homogamie), ou bien de manière inégale quand un suzerain donne à marier une de ses filles à un vassal (hypogamie), ou à l'inverse quand c'est le vassal qui donne une de ses filles à son suzerain (hypergamie). Dans ces deux derniers cas, il est possible que la décision soit prise de manière autoritaire par le suzerain. Toutefois, ces alliances font généralement l'objet de négociations. C'est évidemment toujours l'épouse qui va rejoindre le harem de son mari.
Les souverains épousent également les filles de leurs grands dignitaires. C'est le cas des rois néo-assyriens, dont les épouses principales sont généralement d'origine assyrienne.
Un autre moyen d'obtenir des femmes pour un harem est la victoire militaire. Un souverain victorieux peut demander une ou plusieurs femmes (qu'elles soient de sa famille ou non) au vaincu. Quand il s'empare d'un royaume en éliminant le roi ennemi, il peut également récupérer son harem. Plus pacifiquement, un roi nouvellement intrônisé peut aussi reprendre des femmes du harem de son prédécesseur.
Il apparaît donc que la taille du harem dépend beaucoup du prestige et de la puissance du souverain, les plus influents sur le plan diplomatique et les plus forts sur le plan militaire n'ayant aucun mal à obtenir des femmes. D'après les textes de l'époque, celles-ci doivent avant tout répondre à un critère : être belles (en akkadien damiqtu(m), littéralement "bonne"). Le roi envoie généralement un émissaire pour attester de la beauté de sa future épouse. Dans les faits, les intérêts diplomatiques guident généralement le choix, même si les grands rois ont la possibilité d'obtenir une femme parce qu'ils ont entendu dire qu'elle avait des qualités physiques remarquables.
Les femmes du harem royal étaient logées dans une partie spécifique du palais, dans la zone "privée". Dans le palais royal de Zimri-Lim de Mari, c'était vraisemblablement le secteur nord-ouest. Dans les palais assyriens, le harem se trouvait dans le bītānu, l'espace privé. Il arrivait aussi qu'il existe des harems dans des palais provinciaux.
L'organisation interne du harem nous est connue par plusieurs sources : listes des rations attribuées aux femmes qui y résidaient (à Ebla, Mari, et aussi Persépolis), la correspondance de cour, et un document très important : les édits de cour médio-assyriens, qui régissent la vie à l'intérieur du palais et du harem.
Les femmes du harem sont hiérarchisées. En tête viennent l'épouse principale du roi et la reine-mère, qui sont parfois chargées de diriger le harem. Ensuite, on trouve les princesses et les autres épouses, sans oublier les fils du roi en bas-âge. On trouve ensuite les concubines, appelées "musiciennes" à Mari, et aussi des "apprenties musiciennes", probablement des enfants. Le reste du personnel est de type domestique : servantes, chambrières, nourrices, cuisinières, scribes, portières, etc.
Quelques hommes sont admis au harem, en dehors des jeunes princes. Les eunuques ne sont attestés avec certitude que dans la seconde moitié du IIe millénaire, dans les édits médio-assyriens. Ils prennent une grande importance politique à la cour néo-assyrienne (911-612). À Mari, le "chef de musique" peut avoir eu une place importante dans la gestion du harem. En Assyrie c'est le rab ekalli (littéralement « grand du palais », traduit parfois par « majordome ») qui surveille le harem. Les édits assyriens fixent les limites les contacts des femmes avec des hommes au strict minimum. Il est toujours important qu'elles évitent tout contact physique avec des hommes pour ne pas faire peser sur elles le soupçon d'adultère (passible de mort). Les portes extérieures du harem sont gardées par des soldats, qui n'entrent probablement pas à l'intérieur, dont l'accès était surveillé par des femmes.
Les femmes du harem pouvaient sortir du palais, faire des voyages, mais elles étaient là aussi étroitement surveillées. Un autre moyen d'avoir des contacts avec l'extérieur était la correspondance : elles disposaient de scribes, plus ou moins qualifiés en fonction de leur rang. Cela leur permettait de rester en contact avec leur famille, et également de surveiller la gestion des domaines dont elles pouvaient disposer.
Par ce qu'on connaît des harems ottomans, on a parfois voulu voir dans leurs équivalents du proche-orient ancien des lieux d'intrigues. Ce qu'on voit par les sources nous présente une réalité plus nuancée.
Le pouvoir des reines de premier rang, reines-mères et épouses principales, peut être fort. Elles disposent souvent de grands domaines fonciers (comme l'épouse d'Urukagina de Lagash ou encore la reine Iltani à Tell Rimah), ainsi que d'un rôle politique. Shibtu, la femme de Zimri-Lim de Mari, tient son époux informé de ce qui se passe dans sa capitale en son absence, et correspond avec ses vassaux. Puduhepa, épouse du roi hittite Hattushili III, correspond directement avec le roi égyptien Ramsès II et sa femme Néfertari. La reine assyrienne Zakutu joue un grand rôle sous les règnes de son mari Sennacherib, de son fils Assarhaddon et de son petit-fils Assurbanipal. Ces exemples sont peut-être ceux où le pouvoir d'une reine a été le plus affirmé, mais ils sous-entendent que d'une manière générale l'épouse principale du souverain doit jouer un rôle politique.
On dispose de quelques cas d'intrigues ayant eu lieu dans les harems de certains souverains : les querelles entre les deux filles de Zimri-Lim qu'il avait fait épouser à un vassal ; l'affaire du divorce d'Ammistamrou II d'Ugarit, lié à un mystérieux "pêché" effectué par son épouse, qui coûte sans doute la vie à celle-ci ; et aussi l'accusation de sorcellerie qui aboutit à la disgrâce d'une reine hittite d'origine babylonienne.
Les mariages diplomatiques induisent souvent que l'épouse donnée par un roi doit jouer pour celui-ci le rôle d'intermédiaire dans la cour où elle est accueillie, et user de son influence pour pousser son mari à avoir une politique favorable à son pays d'origine. De ce fait, il est primordial qu'elle garde des contacts avec celui-ci. Au moment des négociations autour d'un mariage diplomatique, il arrive que l'on aborde le sujet du rang que doit occuper la nouvelle épouse dans son pays d'accueil : les grands souverains font souvent en sorte qu'elle devienne l'épouse principale, donc la reine en titre du pays. Un manque de respect vis-à-vis de cela pouvait aboutir à des brouilles. Les épouses devaient néanmoins lutter pour prendre ou bien conserver un rang élevé, leur position étant parfois menacée par une rivale.
Source
* N. Ziegler, Le Harem de Zimri-Lim, Florilegium Marianum IV, Paris, 1999
La vie dans le harem
Le harem est le lieu d'une lutte intense pour le pouvoir. Chaque concubine veut s'attirer les bonnes grâces de la Validé Soultane. la mère du sultan, qui se situe au sommet de la hiérarchie. Son règne est toutefois tributaire de la position de son fils. À la mort de celui-ci, elle est automatiquement bannie du harem. On comprend ainsi facilement le rêve des concubines de voir leur fils accéder au sultanat, car la place de Validé Soultana procure un pouvoir considérable à la femme qui en possède le titre. Elle peut protéger à sa guise les concubines qu'elle préfère et précipiter la chute de celles qu'elle déteste. Ainsi, il n'est pas rare qu'on lui fasse une cour exaltée, qu'on se livre à toutes les finesses du monde pour lui plaire, qu'on l'adule de mille et une façons pour s'attirer ses faveurs.
Le harem est également le fief du Grand Eunuque et il vaut mieux également ne pas déplaire à ce gardien de la virginité féminine. Troisième personnage en importance après le sultan et le Grand vizir, le Grand Eunuque est chargé de maintenir l'ordre et l'harmonie dans le gynécée. On imagine aisément le climat de tension qui peut exister dans pareille prison, toute dorée soit-elle, lorsque l'on sait que chaque femme ne doit sa vie, et celle de ses enfants, qu'à son sens de la ruse ou de la flagornerie. Or le Grand Eunuque veille au grain, car souvent épouses et concubines s'affrontent dans des combats sanglants pour sauver leur fils d'une mort certaine ou simplement pour rester en vie elle-même.
Pour imposer une discipline rigide et inspirer le respect général, on choisit le Grand Eunuque parmi les esclaves noirs, d'abord parce que la couleur de sa peau le rend menaçant et aussi parce que les esclaves musulmans ne peuvent être castrés. Il faut savoir que les titulaires de cette charge sont des hommes d'une résistance physique exceptionnelle puisque 90 % des candidats meurent au moment de la castration des suites de complications multiples. Le Grand Eunuque mérite donc largement sa place ainsi que la diversité de ses tâches. C'est lui que l'on charge de transmettre les messages entre le palais royal et le harem. Il est également responsable de l'éducation des héritiers mâles du sultan. Il leur apprend les arts et la culture, les suit dans leur évolution et s'occupe de mettre à la disposition de leurs ardeurs masculines un cheptel de femmes stériles. Homme d'honneur, entièrement dévoué à son souverain, le Grand Eunuque représente, dans l'imaginaire collectif, une figure empreinte de force et de sagesse, l'inconditionnel remède à tous les maux qu'engendre la proximité de toutes ces femmes entre elles.
Dans ces palais prisons où se côtoient tant de femmes, seules quatre d'entre elles ont généralement l'honneur d'être épouses officielles du sultan. La première épouse (Bas Kadin Efendi), et mère de l'héritier en titre, est la plus respectée entre toutes. Viennent ensuite les secondes épouses (Kadin Efendi), mères des héritiers présomptifs, qui vivent recluses. Si leur fils meurt, elles se retrouvent exclues du harem. Si le sultan meurt, elles ne bénéficient pas du droit de se remarier. Le sort de ces femmes n'est certainement pas enviable. Vaut-il mieux alors se trouver dans la position de la troisième catégorie d'épouses (Haseki Kadin) et ne donner naissance qu'à des filles. Plus chanceuses que les précédentes, ces mères d'enfants femelles n'ont pas à craindre le sort de leur fils et peuvent se remarier à la mort du sultan ; un petit détail fort appréciable à cette époque !
Toutes les autres femmes du harem (les concubines, les remarquées, les diplômées de l'école du harem, les élèves de l'école du harem et les servantes) sont des esclaves non musulmanes puisque ces dernières ne peuvent être réduites à l'esclavage. Parmi ces soumises, c'est la trésorière du harem (Bas Hazinedar Usta) qui occupe la plus haute fonction. Elle administre entièrement le budget du harem, ce qui lui vaut d'être traité avec égards et respect puisqu'elle joue un grand rôle dans l'organisation quotidienne du sérail.
Suivant la position qu'elle occupe dans le harem, la femme vit donc une captivité plus ou moins heureuse. Loin du fantasme littéraire occidental, loin de l'idéalisation hollywoodienne, les concubines, toujours en danger de mort, n'ont plus qu'une seule ambition : jouer le tout pour le tout et gravir les échelons menant à la couche royale, quitte à mourir. De toute façon, qu'ont-elles à perdre ?
Il est étrange de constater combien l'homme d'Occident a affabulé le gynécée, n'y voyant que des femmes lascives et offertes aux moindres désirs du sultan alors que la réalité de ces prisonnières n'était que violences et intrigues meurtrières. Mais il reste encore plus inquiétant de constater que malgré les témoignages de femmes ayant échappé à ces mondes clos, la plupart des hommes occidentaux continuent de voir le harem comme une oasis de plaisirs et d'abondance légitimement destinée au sultan qui sommeille en chacun d'eux…
Au cours des siècles les sultans s’amollissaient dans les plaisirs de leurs fabuleux harems. Odalisques blanches et noires dansaient avec des gestes si lascifs qu’elles faisaient fondre les marbres. Circassiennes, Arméniennes et Africaines fumaient le narguilé, buvaient du thé, jouaient de la cithare, du tambourin ou du psaltérion. Dans la chaleur du hammam, des domestiques peignaient leurs cheveux interminables et enduisaient leur peau veloutée d’onguents capiteux. Pour certains, si le paradis terrestre a existé, il se situait sans aucun doute du côté d’Istanbul ! Il s’agit là d’un résumé de la description la plus courante du harem, destinée à faire rêver le bon peuple. Les chercheurs voient la chose différemment. Pour certains, le harem est une école pour femmes belles, fines, élégantes, instruites, puissantes qui ne cessent de nouer des intrigues pour parvenir au rang de favorite. Pour d’autres, le harem est synonyme de prison pour des femmes capturées, islamisées de force, affectées, pour les plus chanceuses, au lit du Sultan, ruminant solitude et frustration sexuelle et baignant dans un climat de haine et de jalousie qui peut aller jusqu’au meurtre. Mais si tous les témoignages s’accordent sur la beauté des lieux et de ses occupantes, certains forcent les traits de la vie amoureuse dans ces sérails et d’autres louent d’une manière exagérée la force de caractère et l’intelligence des femmes du harem. Lieu de volupté, lieu maudit Il faut dire que nous disposons de peu de témoignages sur cette institution, les portes du harem étant demeurées fermées .
Ces témoignages sont donc d’inégale valeur. Les uns nous parviennent d’Occident où peu de réalités exotiques ont frappé l’imaginaire comme le harem impérial ottoman. D’autres, de recherches contemporaines effectuées par des descendants de la famille impériale ottomane ou de la famille beylicale hüsseïnite, tel M. El Mokhtar Bey. Nous avons aussi les toiles de Picasso, de Delacroix, d’Ingres, ou de Matisse représentant des femmes lascives, nues et inoccupées et bien sûr les fameuses Lettres persanes de Montesquieu. Puis un roman par-ci, un film par-là, à forts relents des Mille et une nuits, émaillent de temps en temps l’espace culturel.
Que savons-nous justement de cette institution qui marqua notre histoire des siècles durant. Le harem est-il seulement ce lieu de volupté à la limite de la débauche, ou est-ce au contraire un lieu maudit évoquant la traite des blanches ? Quelle est la part du phantasme et celle de la réalité ?
Et tout d’abord, qu’est-ce qu’un harem ? Dans l’Empire ottoman, le terme de harem s’appliquait avant tout à la famille du souverain. Mais M. El Mokhtar Bey démystifie le harem en précisant qu’il n’est pas le propre des Beys et des Sultans. “ Le harem, mot magique et mystérieux, vient de l’arabe haram et par-là signifiant proscrire, interdire, défendre(…) Du même verbe est tiré le nom harim qui désigne d’abord ce lieu auquel on ne peut accéder sans le violer et par extension, les occupants de cet espace protégé, qu’on ne doit ni voir, ni entendre, ni toucher, c’est-à-dire la gente féminine de l’homme (…) Au palais de la Marsa par exemple, la porte du harem, gardée par deux eunuques armés, n’est jamais franchie que par les princes de sang”. M. El Mokhtar Bey souligne que “ le harem n’est pas le propre des Ottomans et des Husseïnites. C’est une institution banale, appelée et régie par le principe général et absolu de la séparation des sexes et son corollaire : l’isolement de la vie privée de la vie publique ”. Ainsi peut-on dire que chaque homme musulman avait son harim ou son harem. Mais si le harim du commun des mortels se compose généralement de sa femme, ses filles, servantes et de la gent féminine en général qui vit sous son toit, le harem des Beys est autrement plus nombreux et surtout plus haut en couleurs.
Ainsi, “ plusieurs centaines, plus précisément 1.000 femmes cohabitaient au Palais beylical . Au Bardo, une personne sur quatre était une femme du harem, ce qui est énorme. Pour nourrir cette gent, douze cuisiniers investissaient le marché tous les matins ”, précise M. El Mokhtar Bey. Chez les Sultans ottomans, mais également chez les Pacha-Beys de Tunis, cette gent est groupée et vit dans des locaux réservés et fermés appelés Haramlik ou quartier des femmes, par opposition au Salamlik, ou quartier des hommes. Chaque palais du Bey a son harem : à Dar Hammouda Bacha le husseïnite, à la Casbah de Tunis, au Palais de la Rose ou Qsar el-ourda à la Manouba, à Dar et-Taj (le Palais de la Couronne) de la Marsa et au Palais du Bardo.
Les servantes des servantes
Outre leur nombre, les origines de ces femmes donnaient au harem cet aspect insolite et exotique qui faisait fantasmer les Occidentaux. On y trouvait des Circassiennes et des Géorgiennes, d’une grande beauté pour la plupart, des négresses et des esclaves blanches de la proche Méditerranée : Italiennes, Sardes, Corses, Provençales, Grecques… victimes de la Course en mer ou achetées à Istanbul. Comment peut-on s’y retrouver dans ce bric à brac ? Une hiérarchie stricte faisait du harem un espace strictement compartimenté. Le code de conduite imposé à l’intérieur du harem à Istanbul était tellement strict que même le souverain ne pouvait y agir à sa guise, à Tunis aussi. A la base on trouve la domesticité noire, au-dessus les servantes, puis les odalisques (al jawari), ensuite les odalisques concubines, les princesses, les épouses du Bey ou du Sultan, théoriquement par ancienneté et enfin la Beya-mère à Tunis ou la Valida ( el walida) à Istanbul qui a un droit de regard sur tout. Elle est assistée, dans le domaine de l’intendance et de l’ordre, par sa dame d’honneur et de compagnie et du chef des eunuques noirs. Les odalisques sont les servantes des épouses du Bey. Elles s’occupent de la chambre de la femme du Bey, de ses repas, de ses toilettes… Elles disposent elles-mêmes d’une chambre et de servantes car elles peuvent devenir elles-mêmes concubines ou épouses du Bey, surtout si elles bénéficient des sollicitudes de la Beya-mère ou de l’épouse même du Bey.
Une odalisque accorte est affectée à la chambre de tel fils du Bey qu’elle initie à ses devoirs conjugaux. Une autre est offerte à un hôte de marque ou à un intime du Bey ou encore mariée à un mamelouk.
Structurellement, le harem se compose donc de deux parties distinctes : les communs d’une part, et un à deux étages constituant les appartements nobles d’autre part. Les communs, disposés autour d’une ou plusieurs courettes, comprennent le hammam, les réserves à provisions, les cuisines, le logement des domestiques et des esclaves. Ces communs sont pauvres et nus. Ils sont réservés à la domesticité noire. Celle-ci, composée d’esclaves, est affectée aux travaux lourds. Quant aux servantes, elles sont en charge du ménage de leur maîtresse en liaison avec les esclaves. Ambre, musc et encens La population noble du harem vit, selon la description de M. El Mokhtar Bey dans des pièces “ parfumées à l’ambre et au musc, mêlés à l’odeur subtile et délicieuse de l’encens enveloppant, furtivement jeté dans le feu ardent d’un brasero ”.
Comment vivaient donc ces êtres humains ? Contrairement aux orientalistes qui représentent le harem comme un lieu plein de corps nus, les historiens turcs le décrivent plutôt comme une école de femmes. “Le plus important, explique l’historien Ilbay Ortayli, c’était de donner aux femmes une éducation de qualité et de s’assurer qu’elles pouvaient conclure un bon mariage notamment avec des hauts fonctionnaires. Chaque femme recevait un enseignement dans la discipline pour laquelle elle manifestait le plus de talent : calligraphie, arts décoratifs, musique, langues étrangères, etc”. Quant à M. El Mokhtar Bey, il décrit ainsi leur vécu : “ Tandis que les servantes vaquent à leurs occupations dans le tintamarre habituel des communes, dans le silence des étages s’élève la voix suave d’une belle qui chante, ou tombe la douce note d’un luth qu’on caresse, parfois interrompus par la supplique plaintive de celle qu’on envoie au cachot ou en exil, et les hurlements de l’autre, qu’on soumet au supplice de la falqa sans perturber outre mesure cette tireuse de cartes et autre sorcière sollicitant les forces occultes du mal, au pied du sofa de sa maîtresse ”. Cette description reste un peu en surface et surtout en harmonie avec l’image que l’on se fait d’un harem. Mais au détour d’une description, M. El Mokhtar Bey suggère que ces dames devaient s’ennuyer à mourir dans “ une superbe galerie, dominée par une fontaine centrale pleine de poissons jaunes avec lesquels en été les femmes viennent s’amuser ! ”. Et nous apprenons plus loin que : “ Enfermées dans leurs appartements, elles n’ont dans l’ensemble aucune communication. Toute leur compagnie se borne à des négresses et des eunuques, qui les gardent. Ces femmes ne se voient que deux à trois fois l’an ”. Probablement pendant les fêtes religieuses, “ sortant toutes ensemble de leurs appartements, elles s’avancent vers un bassin d’eau jaillissante, qui s’élève du milieu d’une assez grande cour, se saluent, se disent deux mots, et rentrent sur le champ dans leurs appartements ”. Contrairement aux courtisanes d’Istanbul et malgré l’oisiveté dans laquelle elles vivaient, ces femmes n’avaient pas un haut niveau d’instruction. “ Dès son plus jeune âge, toute princesse recevait un enseignement rudimentaire de lecture, écriture et calcul. Mais certaines poussaient bien avant leurs études.
Et l’amour dans tout cela ? En Occident le terme de harem évoque des fantasmes masculins sans commune mesure avec la réalité. Il représente une sorte de lieu orgiaque où les hommes réussissent un miracle impossible: jouir sans entraves de la multitude de femmes qu’ils ont réduites en esclavage. La réalité est non seulement différente mais elle est amère. Nous apprenons en outre que les Beys passaient leur temps au salamlik, le quartier des hommes, ils y prenaient tous leurs repas et y couchaient souvent. Certains d’entre eux, comme Sadok Bey ou Hamouda Bacha, commerçaient avec tel éphèbe ou mignon de leur cour ! Les Beys n’avaient donc probablement pas assez de temps ni d’envie pour ces centaines de femmes. Les femmes du harem n’étaient en effet pas toutes honorées. Ainsi Mhamed Bey, qui fit une alliance de circonstance en épousant une fille Bayram, ne l’honora jamais. Elle avait beau, invitation suprême, placer inlassablement tous les soirs, ses babouches devant la porte de sa chambre, jamais le Bey n’y prêta attention. Bien d’odalisques ont du donc vivre d’une manière plus chaste que n’importe quelle bonne mère de famille ! Le moment passé avec le Bey était d’ailleurs une victoire pour l’heureuse élue et une déception pour les oubliées qui généralement s’ignoraient superbement et se détestaient courtoisement. Certaines n’hésitaient pas à recourir aux grands moyens pour éliminer une concurrente gênante.
Les princesses n’étaient pas mieux loties. Le mariage étant une affaire d’Etat, les filles du Bey n’échappaient pas non plus à ce désert sentimental. Le mariage d’une princesse est décidé par le Bey selon les nécessités et impératifs de la politique. S Mariées souvent d’autorité, les princesses étaient parfois divorcées, également d’autorité par le Bey.
Faits d’armes de courtisanes
Plusieurs témoignages s’accordent pour dire que, contrairement aux préjugés, ces courtisanes n’étaient nullement écartées de la vie sociale et politique. Les plus intelligentes sont même parvenues à diriger l’Etat en se hissant au rang de reine mère. Evoquant le pouvoir des courtisanes du Bey de Tunis, M. El Mokhtar Bey estime que “ Sans vraiment se mêler de politique, elles s’y intéressaient sérieusement ” .
Dans son ouvrage “ Le harem et l’Occident ” la sociologue marocaine Fatima Mernissi nous apprend qu’à Istanbul, les favorites ou les mères des sultans détenaient assez de pouvoir pour faire souvent office de ministre des Affaires étrangères. Elles entretenaient des liens avec les autres puissances et signaient des traités de commerce et d’amitié. C’est avec Hafsa Khatun, mère de Soliman, que commence au début du XVIe siècle l’ère des sultanes influentes. Roxelane, épouse et conseillère de Soliman, dirigera une faction et parviendra après des années de lutte sans pitié à se débarrasser de ses rivales et, après que Soliman eût fait assassiner l’un de ses propres enfants, à installer son fils Selim sur le trône. D’origine vénitienne, Nur Banu, épouse de Selim, gouvernera derrière son fils Murat mais mourra empoisonnée. Un peu plus tard, Mehmet II inaugure son règne par l’un de ses rares actes politiques : il fait assassiner ses 19 frères et ses 20 sœurs ! Mais c’est sa mère Safiyé qui contrôle l’Etat. L’un des destins les plus étonnants est celui de Kösem Mahpeyker : de 1617 à 1651, c’est elle qui gouverne l’empire. Kösem parvint très vite à s’imposer au sein du palais, en tant qu’épouse d’Ahmet Ier tout d’abord, comme mère de Mustapha Ier, Murat IV et Ibrahim Ier ensuite, et comme grand-mère de Mehmet IV enfin. En 34 ans de règne et de manœuvres très calculées, elle réussit à porter à son plus haut degré le pouvoir de la Valid-sultan. Elle mourut étranglée.
Certains chercheurs ont également affirmé que les eunuques vivant aux portes de ces harems strictement hiérarchisés, n’y entrant que pour servir des repas ou pour distribuer les produits de beauté, parvenaient à jouer aussi un rôle important dans les jeux de pouvoir. Amants aussi bien des servantes que des concubines, ils ne dédaignent pas les plaisirs de l’amour ni celui des intrigues.
Au sérail ottoman, ces femmes qui vivaient à part, plus ou moins recluses n’étaient donc pas seulement de simples instruments de la sexualité de sultan. C’est là que cette affirmation de Fatima Mernissi prend tout son sens : “ En Occident, dit -elle, le harem est représenté comme un lieu de plaisir où s’ébattent des femmes nues et lascives, odalisques d’Ingres et de Matisse, Schéhérazade en version hollywoodienne. En Orient, le harem est au contraire le lieu de la réclusion des femmes qui ne rêvent que de s’en émanciper, en jouant de leur talent et de leur intelligence-
Pour appuyer ses dires, Mernissi prend pour témoin une figure mythique, celle de Schéhérazade. Pour pouvoir déjouer le piège mortel du roi Shahriar, elle lui raconte chaque nuit un conte différent. Fatima Mernissi souligne que Schéhérazade a réussi cette tâche en démontrant ses capacités en trois points. “Le premier, c’est de pouvoir maîtriser un large domaine de connaissances tout en essayant de comprendre ce qui se passe dans la tête de l’assassin. Le deuxième, c’est de pouvoir vaincre la détermination de celui-ci en se servant uniquement de la force des mots. Le troisième, c’est de contrôler sa propre peur afin de pouvoir réfléchir correctement et d’agir en gardant son sang froid à tout moment ”.
Et, passant du particulier au général, Mernissi soutient que “ contrairement aux tableaux orientalistes occidentaux qui mettent en scène des femmes cloîtrées, les miniatures orientales représentent les femmes dans des scènes de chasse ou dans les diverses activités de leur vie quotidienne. La patrie des miniatures qu’est l’Iran a notamment donné naissance à la légende de Farhat et Shirine, dont on trouve des versions locales en Anatolie. Le personnage de Shirine est celui d’une femme indépendante qui quitte son pays pour rejoindre l’homme qu’elle aime ; elle monte à cheval, elle chasse, franchit les plaines et les mers et parvient finalement à retrouver l’élu de son cœur. Il est d’ailleurs possible de déceler l’influence de Shirine dans tous les personnages féminins des contes orientaux. Elle incarne cette femme forte, capable de se servir d’une épée quand il le faut, qui tire à l’arc, traverse les mers toute seule et lutte dans la vie avec la force de son intelligence.”
Le discours rabâché des médias occidentaux sur le harem, accompagné d’indignation, apitoiement et compassion, est donc à nuancer. C’est la raison pour laquelle il irrite certains chercheurs musulmans. Non pas que ces détracteurs considèrent le harem comme un paradis, mais parce que, d’une part, on ne sait pas grand chose de cette institution tant décriée et d’autre part bien des pratiques dénoncées existent en Occident même.
Ainsi Fatima Mernissi commit son “Harem et l’Occident” pour apporter un peu d’impertinence à ce discours convenu “Les musulmans semblent éprouver un sentiment de puissance virile à voiler leurs femmes et les Occidentaux à les dévoiler” observe-t-elle en visitant le Louvre. Un peu perplexe, elle découvre alors que les Occidentaux réduisent le charme au langage du corps : “ Là-bas, les femmes portent le voile, écrit-elle à l’intention de l’Occident. Et alors? Ici, ne tentent-elles pas toutes de porter la taille 38? ” C’est dans un grand magasin new-yorkais que Fatima eut l’illumination qui lui permit de terminer son travail. L’énigme du harem européen s’éclaircit quand elle entendit la vendeuse lui annoncer qu’elle n’avait pas de jupe pour elle. Ses hanches étaient trop larges. Alors qu’au Maroc, l’ampleur de ses hanches soulevait des commentaires admiratifs, Fatima se trouvait brusquement ravalée au rang de difformité : “La vérité me frappait de plein fouet: la taille 38 était un carcan aussi répressif que le voile le plus épais. J’avais enfin trouvé l’énigme du harem.” Dans l’avion qui la ramène à Casablanca après un séjour aux Etats-Unis, Mernissi se met à prier: “Merci, Allah, de m’avoir sauvée du harem taille 38”
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