La prostitution en ville

 

 Contrairement à beaucoup d’idées reçues, l’univers prostitutionnel n’est pas durant la période médiévale celui des vagabondes ou des étrangères. La plupart du temps, les filles sont nées dans la ville où elles ‘exercent’. On estime à seulement 15% la part d’entre elles qui ne faisaient que ‘passer’.

 Peu de filles ont évidemment choisi ce métier par goût. Si « la misère fut de tout temps la grande pourvoyeuse » de la prostitution  d’autres genèses sont aussi à évoquer.Habituellement, les prostituées sont des servantes, des filles rejetées par leur famille après un viol ou une grossesse clandestine. (À Avignon, au XIV ème siècle, 27% des prostituées ont été victimes de viols publics.) Ainsi déshonorées, elles ne peuvent plus espérer vivre une existence de femme honnête, se fondre dans la matrice la plus générale, mariée et mère de famille. Une prostituée sur cinq sort de milieux aisés. La vulnérabilité provient ici souvent de la disparition parentale et ou familiale. C’est aussi le cas de certaines femmes abandonnées et d’un nombre non négligeable de veuves.

 Certaines n’ont tout simplement pas trouvé d’autres moyens pour vivre que de vendre leur corps, faute de travail. Nous sommes en ce cas en présence d’une prostitution miséreuse. Seules 15% d’entre elles semblent avoir choisi ce métier, sans contraintes de pauvreté, mais sur leur propre initiative. Les exclus du système fournissent, ainsi on le voit, les plus gros rangs de l’armée prostitutionnelle urbaine.Pour la plupart des filles, la prostitution a commencé vers l’âge de 17 ans. Il apparaît tout de même qu’un tiers d’entre elles se soient vendues avant leurs 15 ans. C’est notamment le cas des filles prostituées par leur famille.

 Pour ce qui est des pratiques sexuelles, elles sont communément orales, anales, manuelles et interfémorales. Pour des raisons contraceptives, les prostituées fuient donc le rapport vaginal.

 Une fois passé le cap de la trentaine, les ‘filles de joie’ ne peuvent guère continuer plus longtemps leur activité. ertaines deviennent abbesses ou tenancières d’étuves – bains publics – et restent ainsi dans le métier pour assurer leur vieillesse. D’autres, moins nombreuses choisissent la retraite en cloître sous condition d’y être acceptées. Pour d’autres encore, le mariage ou l’errement dans la misère (voire la mort) sont au bout des années de racolages.

La ville n’est pas le seul lieu où s’exprime le phénomène prostitutionnel, en effet durant toute la période médiévale, la prostitution rurale est aussi très florissante. Cette dernière est cependant beaucoup moins complexe. Plus cachée, plus secrète et sans doute plus mal tolérée, celle-ci n’est pas inscrite ni reconnue dans le champ de la société villageoise. Ainsi, elle échappe largement aux contrôles et donc à la mesure n’étant pas soumise à la stricte comptabilité des pouvoirs ruraux.Il n’y a donc pas de monopole urbain, mais c’est en milieu urbain que la prostitution s’épanouit et revêt des formes complexes d’où la migration de certaines prostituées de la campagne à la ville. L’attrait urbain est aussi évidemment financier, en ville l’acte peut valoir jusqu’à cinq fois plus qu’à la campagne c'est-à-dire l’équivalent d’une demi-journée de travail agricole féminin. Une nuit entière pouvant rapporter aux filles jusqu’à trois jours en équivalence avec le labeur campagnard.

 Si la ville s’avère être l’espace de prédilection de la prostitution, c’est aussi parce que celle-ci est forte de sa démographie (même si les populations citadines sont, durant cette période, amplement inférieure aux rurales). Comme l’explique Alain Corbin, « la demande prostitutionnelle » incite inévitablement au développement de la prostitution au cœur des villes. La diversité de cet environnement amène ainsi à la sécrétion de structures prostitutionnelles variées, cela dans le but de répondre aux sollicitations multiples de la société urbaine.  Enfin, la ville peut apparaître, certes pour une minorité des prostituées comme un refuge. C’est ainsi par exemple qu’on voit affluer dans les villes une grande proportion d’étrangères lorsque les lieux ou pays voisins sont secoués par des crises voire des guerres. La pauvreté augmente de fait de tout temps le nombre de femmes disponibles.

 La présence des prostituées au centre de la ville ne semble pas, on le voit, dangereuse pour le corps social. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les endroits réservés à la prostitution ne sont pas toujours éloignés des maisons bourgeoises des résidences nobles, des places publiques ni même des églises. La demande y est telle que certaines prostituées (une minorité) adoptent un itinéraire calqué sur le calendrier des foires et des grands marchés, cela afin de satisfaire des clients qui comme elles, sont de passage.

 Il existe dans chaque grande ville en plus du bordel public – le Prostibulum Publicum – plusieurs maisons de tolérance : Les étuves. Ces bassins publics sont ainsi des établissements prostibulaires florissants. Tous les bains sont abondamment pourvus de jeunes chambrières et l’analyse des possessions de ces étuves laisse apparaître un nombre extraordinaire de chambres.

 La prostitution organisée appartient ainsi par excellence au champ urbain : inscrite et délimitée, celle-ci est circonscrite dans l’espace de la ville par des règlements de toute nature. « Contrôlée par les autorités urbaines, elle fait partie intégrante de l’écosystème urbain. » 

 

La prostitution urbaine ne peut être examiné comme un tout, il n’y a pas une mais des prostitutions. Cette partition révèle de fait une organisation des amours vénales. 

Tout d’abord, le prostibulum publicum que l’on peut traduire par bordel municipal est construit, entretenu et régi par les autorités, quelles soient publiques, princières, municipales ou encore ecclésiastiques., ces lupanars portent les noms variés de ‘bon hôtel’, ‘maison des fillettes’ ou encore ‘bonne maison’. (Le nom de prostibulum est surtout développé dans le Sud de la France.) D’une manière générale, leurs tailles dépendent de l’importance de la population de la cité. Confiés à la direction d’une abbesse ou d’un tenancier, ces bordels ne sont pas à proprement parler des maisons closes. Les filles recrutées racolent ainsi dans les lieux publics et les rues avoisinantes, y amènent leurs clients et sont chargées de les faire consommer avant de gagner les chambres. Elles doivent de plus payer logement, couvert, mais aussi selon les villes un pourcentage sur leurs passes. Le prostibulum occupe ainsi un espace défini dans la ville. On le retrouve même jusque dans les quartiers bourgeois ou par exemple au pied de Notre Dame de Paris.

 Viennent ensuite les bains publics ou étuves. Tenus généralement par des notables, ces bains sont pourvus de nombreuses chambres chauffées. Les prostituées qui y travaillent paraissent être mieux considérées que celles des lupanars. Les archives présentent couramment ces lieux comme des endroits où les filles peuvent exercer leur ministerium, c'est-à-dire leur métier, leur fonction.

 Le troisième niveau de prostitution est lui artisanal. Fait de petits bordelages privés, il est tenu par des maquerelles qui disposent de peu de filles (souvent deux ou trois). Souvent ces premières accueillent dans leur hôtel ou taverne et les parts prises sur les filles complètent leur salaire. Mais ce niveau est étroitement lié au quatrième étage de l’édifice prostitutionnel. En effet, les ‘femmes légères’ travaillant pour leur propre compte viennent souvent se vendre dans des hôtels après avoir racolé dans les tavernes et sur les marchés. Cet échelon prostitutionnel est le plus dangereux, car il crée la plupart du temps nombre d’envieuses. Voilà pourquoi ces femmes tentent de devenir les concubines de notables qui leur assurent une protection. Mais ce dernier rang comporte aussi une prostitution bien moins miséreuse, Sorte d’aristocratie du milieu, celui-ci est composé de femmes qui reçoivent chez elles des hommes de bonne condition. Pour ces dernières, les rémunérations sont les plus élevées du ‘métier’.

 Il est à noter que le proxénétisme de rue est peu développé, quelques rares archives relatent l’existence de petit groupe qui en échange de leur protection exploite financièrement ou sexuellement les filles publiques.

 Cette hiérarchisation semble encore plus apparente grâce à l’âge des prostituées. Les filles secrètes (de rue) ont ainsi en moyenne entre seize et dix-huit ans, les chambrières d’étuves une vingtaine d’années et les locataires des lupanars où le client est moins ‘regardant’ avoisinent les trente ans.

 

 Depuis le Vème siècle et le code Alaric on sait que les prostituées sont poursuivies et les intermédiaires condamnés. La plus ancienne législation médiévale remonte à Charlemagne. Comme celles qui suivent, elle est inspirée par l’idée directrice de Rome, celle de Justinien : réprimer les excès de la prostitution, mais la tolérer quand même. : Passible de 300 coups de fouet et de la tonte de sa chevelure, la prostituée est à cette époque très itinérante afin d’éviter ces dites sentences. Mais si la flagellation est réservée aux femmes de mauvaise vie, les propriétaires de maison donnant asile à celles-ci sont également menacés. Ainsi en cas de délit, le condamné est contraint de porter à son cou la putain qu’il héberge depuis sa maison jusque sur la place du marché public.

 Durant la première croisade soit de 1096 à 1099, on sait que les filles de joie suivent massivement les troupes levées pour la Terre Sainte. Par exemple lors de cette croisade des barons, les trois armées parties de France constituées par regroupements régionaux traînent derrière eux tant de prostituées de bourgade en bourgade et de ville en ville que les autorités militaires tentent (en vain) de les fixer sur place afin de ne pas ralentir la marche vers Jérusalem ce qui gène considérablement les prostituées déjà ‘enracinées’.

 Jusqu’à Saint Louis, la différence n’est pas faite entre la prostitution urbaine et la prostitution en général. En effet, l’espace urbain ne représente que très peu jusqu’à cette époque.

 Entre le début du IXème siècle et l’avènement de Louis IX, nous ne possédons pas de sources législatrices, mais nous pouvons tout de même penser que la législation carolingienne perdure durant ces siècles.

 Le règne de Saint Louis (1226-1270) marque un tournant dans l’histoire de la prostitution. Sa politique fut il est vrai très changeante face au phénomène, passant de la prohibition la plus stricte à la tolérance. Son premier édit de décembre 1254 ordonne l’expulsion des prostituées de son royaume ainsi que la confiscation de leurs biens. Dans les villes, ceux qui leur louent sciemment leurs maisons voient celles-ci confisquées. Cette dure répression amène au développement d’une prostitution souterraine et plus que jamais clandestine. Devant les plaintes des populations urbaines (les hommes ne trouvent plus de fait de protectrices de leur femme face aux assauts de violence), mais aussi devant la nature irréalisable de cette décision royale, l’édit est révoqué en 1256, soit seulement deux années plus tard

 La nouvelle ordonnance datée de cette même année s’avère être beaucoup plus tolérante. La prostitution rétablie doit ainsi être cantonnée loin des églises, des cimetières et des rues honnêtes.

 Malgré un politique ferme, Saint-Louis ouvre les portes de la repentance pour les filles communes en créant un centre de pénitence et de réinsertion dans la communauté urbaine nommé ‘Couvent des filles-Dieu’.

 Les trois derniers siècles de la période ‘médiévale’ se posent à la fois en successeur de la politique de cloisonnement entreprise par Saint Louis mais démentent également celle-ci par diverses réformes, la plupart émanant d’autorités urbaines et non de l’autorité royale.

 La continuité est assez logiquement incarnée par Philippe III. Le fils de Louis IX, poursuit sans aller plus loin, l’attitude de son père à savoir l’imposition de règles aux putains destinées à les maintenir dans certains quartiers spécifiques de la ville, hors des murs si possible.

 Mais à partir de ce règne, l’attitude des autorités apparaît très ambiguë. En effet, puisqu’il n’y a plus de législation émanent de la couronne après Philippe III, il apparaît dès lors évident que c’est aux villes de légiférer seules sur le sujet. Peut-être les rois successifs se souviennent-ils encore de l’impopularité de la réforme de Saint Louis et délèguent ainsi la question prostitutionnelle aux diverses autorités urbaines ? Cette attitude de relâchement préconisée par les hautes sphères montre également que la prostitution n’apparaît plus comme scandaleuse à cette époque.

 La répression laisse donc peu à peu place à une certaine tolérance, tout du moins à un confinement des filles communes. Cette volonté d’enfermement et de contrôle est visible dans de nombreuses villes. C’est par exemple le cas à Avignon où, en 1360 surgit la première tentative sanitaire dans le domaine de la prostitution. Jeanne Ière, reine des Deux-Siciles fonde ainsi un bordel ou les filles sont largement contrôlées par des médecins et une abbesse.

 La ville d’Avignon est ici intéressante, car très révélatrice des oscillations réglementaires constantes que connaissent toutes les villes de France. En effet, on sait que seulement deux années avant la création de ce bordel, Innocent VI, résidant dans la cité, avait interdit ce trafic. Vingt années auparavant, toujours dans la cité des Papes, était pourtant demandé un tribut à toutes les femmes de mauvaise vie, preuve d’intégration.

 Il est d’ailleurs courant à partir du XIVème siècle que les villes soumettent à la taille les tenancières ainsi que leurs filles. Mais le regard porté sur la prostitution étant différent selon les villes et ou les régions, aucune généralisation n’est dès lors possible concernant cet impôt. On sait ainsi que certains consuls peuvent exempter de taille les filles de leurs villes, voire même pousser la tolérance encore plus loin en invitant celles-ci à participer aux fêtes urbaines, leur attribuant parfois même certaines tâches.

 Autre exemple, la ville de Marseille présente elle aussi plus d’un revirement de réglementation qui va de la prohibition la plus sévère à une certaine complaisance en passant par une taxation des autorités. En cela il est très difficile d’analyser le complexe prostitutionnel urbain.

 Les attitudes des pouvoirs urbains face à la prostitution semblent de plus être particulièrement taciturnes entre les XIII et XVème siècle.  Une chose est certaine, l’Eglise, autre grand acteur de la ville est également partagée sur le sujet.

 Le discours ecclésial fait état d’un double standard en ce qui concerne la prostitution.

Tout d'abord, il énonce qu’une femme qui s’adonne à de tels actes doit se soumettre à une pénitence de six années. Son partenaire d’un soir devant, lui, accomplir un jeûne de dix jours. Considérant par là la prostitution comme un mal, ce discours montre par la même occasion que l’acte féminin s’avère être autrement plus grave que son pendant masculin. Le mal se situe ici bel et bien du côté de la prostituée.

 Ainsi, les prostituées peuvent être rejetées par les autorités ecclésiastiques. C’est par exemple le cas à Chartres où l’évêque en place refuse ; lors de la construction de Notre Dame, le don d’un vitrail par les ribaudes parisiennes.

 La doctrine de l’Eglise n’apparaît pas dépourvue d’ambiguïté en ce domaine. C’est ainsi que certains théologiens s’interrogent sur le statut de cette activité si particulière. Thomas de Cobham, archevêque de Canterbury estime, au début du XIVème siècle, que les femmes ‘foles de leur cors’ doivent être assimilées aux mercenaires. « Elles louent, en effet, leur corps et fournissent un travail. Si elles se repentent, elles peuvent garder les bénéfices de la prostitution pour en faire des aumônes. Mais si elles se prostituent par plaisir et louent leur corps pour connaître la jouissance, alors elles ne fournissent pas un travail et le bénéfice est aussi honteux que l’acte »

 Mais la morale sexuelle s’est infléchie dès le XIIIème siècle sous l’influence des canonistes et autres théologiens comme Bromyard, de la Palud et surtout Saint Thomas d’Aquin. Dans sa Somme théologique (écrite entre 1267et 1273 (inachevée)), le docteur de l’Eglise rationalise en quelque sorte la tolérance de la prostitution, bien qu’il n’en n’approuve pas le geste. Sa phrase la plus célèbre sur le sujet reste la suivante : « Si la manière d’acquérir est contraire à la loi de Dieu, l’acquisition, elle, n’est pas injuste, c’est la condition de la prostituée qui est honteuse, non ce qu’elle gagne ; si elle ne peut faire l’oblation de ses biens à l’Eglise, l’Eglise peut fort légitimement accepter ses aumônes. » En acceptant ces aumônes, l’Eglise admet donc indirectement la nécessité de la prostitution. Thomas d’Aquin affirme de plus que la suppression de la prostitution risque, par le désir incontrôlable des hommes, de menacer le reste de la société et les honnêtes femmes.

 Mais les prostituées retiennent aussi l’attention d’autres acteurs incontournables de la ville à la fin de la période médiévale à savoir les ordres mendiants. Pour les frères, la prostituée constituée une victime qui témoigne de la misère humaine. Se souvenant que Jésus pardonnait aux meretrices, les frères se préoccupent ainsi de leur Marie-Magdeleine, les tenant pour futures repentantes et les autorisant à élire sépulture dans leurs églises. L’ordre de Sainte Marie-Magdeleine visant à réinsérer les prostituées voit même le jour dans certaines villes.

 Même si son discours reste ambigu, l’Eglise, on le voit, prend une part active dans le processus pluriséculaire d’intégration du phénomène. Dès le XIème siècle, elle commence ainsi à considérer la putain comme une ‘brebis égarée’. Elle autorise ensuite progressivement les formations corporatives du métier, avec les privilèges qui s’y attachent. Dans une bulle de 1198, Innocent III promet même la rémission des péchés aux hommes qui épouseraient une fille de joie.

 

 Si le phénomène prostitutionnel s’épanouit en ville par sa progressive intégration, c’est avant tout parce que les pouvoirs urbains en place voient en celui-ci un maintien de l’ordre public. Les prostituées ont ainsi en ville une responsabilité sociale. Comme on l’a dit plus haut, Thomas d’Aquin s’oppose à l’interdiction de la prostitution pensant que sur elle repose l’ordre public, mais aussi l’ordre privé. C’est sous ces deux approches que l’on peut aborder la nécessité de cet élément de la société urbaine.

 Tout d'abord, la prostitution permet de canaliser la violence urbaine. En effet, la concentration en ville de jeunes célibataires, apprentis ou manœuvriers peut de fait provoquer de nombreux troubles sociaux, cela d’une manière croissante suite à l’essor des villes. A la lecture des registres criminels, il apparaît clairement que les viols ne sont pas rares dans les cités. En effet, nombre de viols et d’attaques collectifs sont commis par des jeunes célibataires de moins de vingt-cinq ans. Cette agressivité souvent organisée (rapts de groupes allant jusqu’à une quinzaine d’individus) s’étalant tout au long de l’année, il est évident que les pouvoirs de la ville sont amenés à se poser la question d’organiser la prostitution d’autant plus que la fornication semble constituer un certain rite de passage à l’âge adulte pour les jeunes males.

 L’état d’esprit des règlements n’est pas de protéger les putains contre la violence ou l’exploitation, mais  « de sacrifier ces femmes pour un bien supérieur, l’ordre public, dans la perspective du moindre mal », la violence sexuelle étant une dimension permanente de la vie urbaine, notamment dans les très grandes villes.

 Mais les filles communes contribuent de plus à défendre l’honneur des femmes ‘honnêtes’ (mères de famille ou en attente de l’être dans l’optique du système matrimonial médiéval) face aux possibles turbulences évoquées plus haut. Il est ainsi nécessaire que les filles soient attirantes, car si l’on veut le bien commun de l’ordo conjugatorum, il faut agir efficacement et ainsi orienter les célibataires et les veufs vers des prostituées « belles et agoustantes ».

 Enfin, les prostituées participent de plus à la lutte contre l’adultère, cela de deux façons. Théoriquement elles sont chargées par serment fait aux autorités des villes de dénoncer les contrevenants aux commandements du mariage. Elles sont (et doivent) aussi être très actives dans la chasse aux épouses dépravées.

 Bien que marginale dans la société, la prostituée est en même temps reconnue comme un élément nécessaire, indispensable et inévitable de la vie urbaine. Ainsi, la prostitution est ordonnée pour le bien commun. La création des maisons de plaisir de toutes sortes, ainsi que la tolérance du phénomène dans les lieux publics comme les étuves vont dans ce sens. Protégeant la vertu des honnêtes femmes et l’ordo conjugatorum, les prostituées assurent ainsi une fonction dans la ville, endossant une responsabilité sociale, mais aussi une charge morale, car c’est sur elles que repose la défense de l’ordre public, d’où leur intégration au système urbain.

 

 Analyser le phénomène prostitutionnel dans la ville conduit à examiner le regard que la société urbaine porte sur celui-ci. Puisque ‘le mal’ est reconnu comme inévitable, voire nécessaire, il apparaît de fait intégré à la vie urbaine et en cela non rejeté par tout le corps citadin. Mais il arrive cependant que les prostituées subissent le courroux d’une partie de la population.

 Si la prostituée tend à être méprisée par son activité, celle-ci est le plus souvent pardonnée et son péché semble être compris par une majeure partie de la population. En effet, bourgeois et hommes d’Eglise ne s’opposent que très peu à l’intégration du phénomène dans la vie urbaine. Mieux, les pouvoirs en place protègent les prostituées. C’est ainsi que certains règlements régissant la vie urbaine se montrent très sévères à l’égard des tenanciers violents avec les filles.

 N’étant pas objet de répulsion sociale, les prostituées approchant la trentaine et donc la fin de leur activité peuvent de ce fait trouver assez facilement place de servantes ou d’épouses et ainsi se réinsérer socialement. Certaines autorités municipales favorisent même les « repentantes » en facilitant leur mariage par le don d’une dot. Le mariage constituant la fin la plus fréquente des filles communes enracinées dans leur ville, on peut par cette ‘seconde vie’ aisément saisir l’intégration de la prostitution dans la société urbaine.

 Mais la présence de la prostituée ne fait pas toujours l’unanimité en ville. Il arrive que celle-ci soit insultée et ramenée à sa condition par la population. ‘Ribaudes’, ‘savates’, ‘roulures’… L’insulte s’avère même être hiérarchisée selon les différents étages du commerce sexuel. Les chambrières d’étuves n’étant que très peu souvent la proie de ce jugement.

 Lorsque la population urbaine est touchée, que le mental collectif est affecté par quelques mauvaises passes. (Mortalité importante, mauvaises récoltes…), les citadins ont souvent le réflexe de chasser les prostituées de la ville pour un temps, cela dans le but de marcher dans les voies de la pénitence en retrouvant une morale purificatrice. Il est cependant à noter que cet exil ne dure jamais très longtemps pour les filles de joie

 Toutefois, la plupart du temps la tempérance du jugement l’emporte dans ce double regard moral urbain. Il est vrai que ce jugement est porté par l’incertitude du lendemain de la plupart des citadins. Ici les ‘ribaudes’ laissent la place aux ‘bonnes dames’, aux ‘fillettes’, ‘belles filles’, ‘filles joyeuses’. Ce non-rejet de la communauté s’explique donc par le fait que celle-ci peut à tout moment venir gonfler les rangs des victimes.

 Le calvaire des prostituées est ici perçu comme un purgatoire qui ne dure que le temps de la jeunesse, l’idéal étant la repentance comme Marie-Magdeleine en référence à la parole de Jésus, cela afin de sauver leur âme. Dans l’esprit de l’époque, les prostituées ne sont donc pas marginalisées, mais bien intégrées dans une société où elles ont un rôle à jouer, c’est pour cela que le phénomène tend à être institutionnalisé.

 Si les responsables de l’ordre public organisent déjà progressivement la prostitution depuis le XIIème siècle, c’est surtout à partir du XIVème que naît un certain réglementarisme du phénomène urbain. Comme le souligne J. Rossiaud, réglementer c’est reconnaître, accepter et intégrer ce qui peut demeurer une marginalité : « Une marginalité qui n’est pas à proprement parlé réprimée, mais dont les bornes sont nettement délimitées, circonscrites dans des espaces précis et contrôlés par la police urbaine ».Les réglementations qui fleurissent entre 1350 et 1450 portent autant sur la liberté de la prostituée que sur l’exercice de son métier.

 Tout d’abord, dans de nombreuses villes (on pourrait ici étendre à l’Europe), des codes vestimentaires sont établis afin d’une part de ne pas les confondre avec les ‘dames honnêtes’ et d’autre part de pouvoir les surveiller plus aisément et de sévir quand elles enfreignent les lois. Les prostituées doivent ainsi porter tel ou tel signe distinctif, souvent des rubans de couleur (variantes selon les lieux) et à l’inverse, le port de manteaux de fourrure ou de soie leur est interdit tout comme les coiffes trop riches. Ces codes vestimentaires, qui reçoivent l’appui du Clergé, sont de plus complétés par l’interdiction d’arborer des perles, des boutons dorés ou argentés ou encore des broderies sur leurs habits.

 Les relations que les filles publiques entretiennent avec les pouvoirs de la ville sont à la fin de la période médiévale décuplées. Dans chaque cité, des officiers sont chargés de faire respecter les règlements en vigueur, d’enregistrer les filles et de les refouler si elles ne respectent pas cesdits règlements ou si survient un afflux massif de migrantes qui ne peut être absorbé par la ville. Enfin, les filles doivent souvent prêter serment aux autorités citadines et payer ou non selon les lieux une taxe sur leur activité. Comme on l’a vu plus haut elles sont aussi tenues par serment de repousser les hommes mariés. Dans les règlements est ainsi précisée la nature des clients. Théoriquement prêtres et Juifs ne peuvent accéder à leurs charmes, tout comme les trop jeunes males. Les prostituées ne peuvent de plus coucher à deux avec un client, mais à l’inverse il leur est autorisé d’en accueillir plusieurs à la fois.

 Enfin, les autorités font observer certaines règles sanitaires. Ainsi prostibulum et étuve sont-ils fermés en temps pestiférés ainsi que durant la semaine Sainte de Pâques et la Nativité. Pour se garder de pêcher, les filles font ainsi retraite durant ces moments forts de la vie chrétienne. Il est à noter que la ville les y oblige parfois pourvoyant alors à leur entretien (indemnités pécuniaires).

 On voit donc apparaître surtout au XIVème siècle toute une série de réglementations concernant la prostitution et ses actrices. Des listes des rues où l’exercice est toléré sont dressées, les heures de ‘travail’ arrêtées, la cohabitation avec le reste de la société urbaine régie et la tenue vestimentaire est restreinte par des arrêtés de tout type. Mais d’une manière générale, les règlements de police encore fréquents vers 1400 ainsi que les initiatives citadines visant à restreindre la liberté d’action des filles communes, se raréfient dès les premières décennies du XVème siècle voire même souvent disparaissent, ce qui est un signe d’intégration fort.

 La prostitution urbaine fait durant la période médiévale l’objet d’un traitement inégal selon son cadre spatio-temporel. Les attitudes alternent ainsi, selon les lieux et les époques, autour d’une problématique oscillant entre la tolérance et la répression.Par des justifications théologiques, la tolérance de la prostitution repose sur la nécessité du bien commun, de l’ordo conjugatorum qui ne peut se concevoir sans une prostitution ordonnée. On pourrait croire que les prostituées sont marginalisées, recluses, la vérité est tout autre, elles ont leur place dans les sociétés urbaines -Même si l’on ne peut généraliser quant au traitement des prostituées faute d’une situation stable, on peut tout de même accepter l’idée selon laquelle les XIV et XVème siècles furent des époques charnières pour l’amélioration de leur condition et l’institutionnalisation de leur profession.

 Dans ce monde neuf et changeant que constitue l’espace urbain, s’entremêlent non pas une mais des prostitutions. Organisée, structurée, réglementée, la prostitution de manière générale apparaît ainsi être une valeur centrale de l’éthique urbaine dans le nouvel esprit citadin, une fonction médiatrice dans ce contexte culturel étroitement liée avec le mariage imposé.C’est de fait la société urbaine qui façonne la prostitution à son image et les groupes sociaux de la ville qui la génèrent en fonction de leur besoin

Si la prostitution est plus florissante dans les cités émergentes et prospères que dans les déclinantes, elle n’en reste pas moins dans toutes une dimension fondamentale de la société urbaine médiévale, dimension encore trop peu analysée par les historiens.

 

Source

ROSSIAUD, Jacques, La prostitution médiévale, Nouvelle Bibliothèque Scientifique, Flammarion, Saint-Just-la-Pendue, 1988

 

 

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