L'éducation des jeunes filles

 


 

 

 


 

 

 

Quand on a devant les yeux le tableau des Universités qui furent établies du treizième au quinzième siècle dans les différents pays de l'Europe, et particulièrement en France ; quand on considère la multitude des collèges dont elles se composaient, et les privilèges importants concédés aux écoliers et à leurs maîtres par les papes et par les rois, enfin ce grand nombre de bourses fondées en faveur des étudiants pauvres : quelque lent que paraisse le progrès des études et des sciences durant le moyen âge, on ne saurait méconnaître que l'éducation de la jeunesse n'ait été alors une des plus constantes préoccupations de l'Eglise et de la royauté, des seigneurs féodaux et de la bourgeoisie.

L'éducation des filles fut-elle pour nos pères l'objet de soins aussi diligents et aussi soutenus que celle des garçons ? Il serait déraisonnable et frivole de le prétendre. Fénelon se plaignait que de son temps rien ne fût plus négligé que l'éducation des filles ; combien de fois les moralistes de nos jours n'ont-ils pas élevé la même plainte contre le siècle présent ! Ne soyons donc pas surpris si le moyen âge a encouru le reproche auquel, malgré notre brillante civilisation, nous n'avons pas su échapper, et s'il n'a pas pourvu avec plus de diligence qu'il n'a fait, aux moyens de répandre, parmi les femmes elles-mêmes, à tous les degrés de l'échelle sociale, le bienfait de l'instruction.

Cependant, même aux époques les plus sombres de l'histoire depuis la chute de l'empire romain, jamais ce grand intérêt n'a été complètement oublié. Afin d'éviter de trop longs développements qui seraient inopportuns, négligeons, s'il le faut, les écoles monastiques si répandues au moyen âge, et d'où sont sorties, de Charlemagne à saint Louis, et de Philippe le Bel à Charles VIII, tant de femmes remarquables, non-seulement par leurs vertus publiques ou privées, mais par la variété des connaissances, et quelquefois même par le talent d'écrire. Considérons seulement l'éducation que j'appellerai mondaine et l'éducation populaire, et voyons quelles ont été les vicissitudes et la destinée de l'une et de l'autre depuis le treizième siècle jusqu'à la prise de Constantinople.

Sous le nom d'éducation mondaine, nous désignons l'éducation qui se donnait dans les manoirs féodaux et dans quelques maisons opulentes de la bourgeoisie, celle, par exemple, que durant leur jeunesse avaient reçue les nobles dames qui figuraient dans les tournois, dans les chasses et dans les courts d'amour, qui étaient l'ornement de toutes les fêtes, lisaient les romans de chevalerie, protégeaient les poètes et les artistes, n'étaient pas insensibles à la beauté d'un manuscrit, et, sans abjurer le christianisme, ne se défendaient pas d'aimer ni de rechercher tout ce qui peut contribuer à l'embellissement de la vie.

On les rencontre également au nord et au midi, à la cour des comtes de Toulouse et de Provence, et à celle des rois de France. Elles accueillent, elles inspirent les troubadours comme les trouvères ; elles cultivent elles-mêmes la poésie et composent des tensons et des lais. Au midi, ce sont, pour nous borner à quelques noms, la comtesse de Die ; Alys d'Anduze et Clara d'Anduze  ; Marie de Ventadour  ; Béatrix de Provence, femme du comte Raymond Bérenger; la princesse Marguerite de Provence, sa fille, qui épousa saint Louis ; sa seconde fille, Éléonore de Provence, qui fut mariée à Henri III, roi d'Angleterre, et qui passe pour avoir composé dans sa jeunesse un roman provençal, Blandin de Cornouailles .

Au nord, il serait facile de dresser une liste nombreuse de nobles châtelaines et de princesses de sang royal, qui se distinguèrent par leurs goûts littéraires. On y verrait figurer la sœur de Philippe Auguste, Marie, comtesse de Champagne, qui est nommée dans les chansons de Quênes de Béthune, et sur la demande de laquelle Chrétien de Troyes composa le roman de la Charrette ; la seconde femme de Philippe le Hardi, Marie de Brabant, la protectrice du poète Adenez qui lui dédia les Enfances d’Ogier, et écrivit sous ses yeux le roman de Cléomadès ; une femme vraiment animée du souffle de la poésie, Marie de France, l'auteur du Purgatoire de Saint Patrice, et de lais fameux, qui, s'il faut en croire un contemporain,faisaient les délices des comtes, des barons, des chevaliers et surtout des dames ; enfin, dans les dernières années du quatorzième siècle, une autre femme du mérite le plus rare, supérieure à Marie de France, par la variété des aptitudes et par l'étendue des travaux, assez richement douée pour avoir réuni dans sa personne l'inspiration du poète à la gravité réfléchie du moraliste et à la fidélité de l'historien : nous avons nommé Christine de Pisan.

Entre le cloître avec son inflexible austérité et ces femmes brillantes, quelques-unes légères, toutes mêlées plus ou moins aux pompes et aux plaisirs du siècle, qu'y avait-il de commun, la religion mise à part ? Sauf quelques exceptions honorables, elles n'avaient pas la solide et sérieuse instruction que le cloître donnait à celles qui l'avaient fréquenté ; mais elles possédaient le sentiment des arts, une science aimable et une délicatesse de goût, dont ni le modèle ni la source n'était dans le cloître. Comment leur esprit et leur cœur s'étaient-ils formés ? Quelle avait été leur éducation ? Ce point est celui de tous peut-être qui présente le plus d'obscurité ; car c'est celui qui touche de plus près à la vie privée, non moins difficile à observer dans le palais des grands que dans la modeste habitation du roturier.

Nous ne saurions nous contenter des renseignements en petit nombre fournis par les historiens qui ne descendent pas en général à ces détails d'intérieur, négligés même des biographes ; mais nous trouverons d'utiles indications chez les poètes. Lacurne de Sainte-Palaye fait remarquer que nos vieux romanciers appliquaient presque toujours au temps dont ils faisaient l'histoire, vraie ou fabuleuse, les usages des temps où ils vivaient. Nos auteurs de fabliaux peuvent aussi être considérés jusqu'à certain point comme les peintres des mœurs contemporaines. Nous sommes donc en droit de les interroger, les uns comme les autres, sur l'éducation des femmes de leur temps.

Dans une pièce de vers qui fait partie du recueil de M. Raynouard , un troubadour, Pierre Corbiac, décrit les connaissances variées qu'il avait su acquérir par son travail, et qui composaient pour lui un trésor plus précieux, plus cher et de plus de valeur que "fin or et argent". Il avait d'abord été initié aux mystères de la création, à l'origine du péché, au bienfait de la rédemption, en un mot aux vérités de la foi contenues dans l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il avait étudié ensuite les sept arts libéraux, et notamment la rhétorique, c'est-à-dire l'art de colorer les paroles et d'y répandre de l'agrément. Puis, il avait appris à fond sa propre langue, la langue populaire, ne voulant point faire de barbarisme, ni dans le choix des mots ni dans la prononciation. Il n'avait négligé ni l'arithmétique, ni la médecine, ni l'astronomie, ni même la nécromancie. Il savait la musique, et il avait étudié suivant la méthode de Boèce et de Gui d'Arezzo le système des gammes et les règles des accords. Il jouait de plusieurs instruments, et possédait l'art de composer des lais et des chansons à refrains avec leurs airs. Pour compléter son éducation, Pierre Corbiac s'était livré à la lecture des romans. Les aventures de Brutus dans la Grande-Bretagne, sa victoire sur les géants et les prophéties de Merlin, ne lui étaient pas moins familières que les hauts faits de Romulus et de César, de Charlemagne et de Roland. Versé enfin dans la musique sacrée, il savait chanter au lutrin, entonner les versets et les répons.

Dans la pièce que nous venons d'analyser, il s'agit de l'éducation d'un troubadour, et non pas de celle d'une jeune fille ; et cependant cette pièce renferme plusieurs traits qui conviennent à la jeune fille de haut lignage, élevée dans le manoir paternel, sous les yeux de sa mère, avec le concours des maîtres étrangers.

Comme le troubadour et le trouvère, comme la novice dans son cloître, comme tous les enfants nés en pays chrétien, ces enfants des grandes familles étaient initiées avant tout aux vérités de la religion ; elles apprenaient l’Oraison dominicale, la Salutation angélique, le Symbole, et quelques faits principaux de l'Ancien et du Nouveau Testament. Quant à la partie profane de leur éducation, elle avait compris anciennement, au XIIIe siècle elle comprenait encore, au moins par exception, les éléments du latin ; mais elle avait certainement pour fond la langue vulgaire.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès le treizième siècle, certaines familles nobles des pays étrangers envoyaient leurs enfants en France pour y apprendre, disent les chroniqueurs, "le langage de France". C'est le motif qui avait fait placer par leurs parents, à l'abbaye de Saint-Nicolas du Bois, sous le règne de saint Louis, trois malheureux enfants, originaires de Flandre, que le sire de Couci fit pendre pour délit de chasse -

Outre la langue maternelle, les études des nobles damoiselles et d'un petit nombre d'enfants de la haute bourgeoisie comprenaient la récitation des fabliaux et des romans, le chant, l'art de s'accompagner sur les instruments le plus en vogue, comme la harpe et la viole ; un peu d'astrologie, un peu de fauconnerie, la science des dés et des échecs, si familière à la société féodale, enfin les connaissances médicales nécessaires pour soigner au retour d'un tournoi, d'une chasse ou d'un combat les chevaliers blessés.

Et d'abord un document daté du mois de mars 1287  peut donner une idée des livres qui composaient, sur la fin du treizième siècle, la bibliothèque d'une famille flamande, et qu'une mère, en mourant, laissait à ses enfants : c'est le testament de dame Maroie Payenne, bourgeoise de Tournai, dont l'original existe à la Bibliothèque nationale. Entre autres dispositions de dernière volonté, la testatrice déclare léguer "à Jakemin, son fils, une décrétale en langue romane et son grand safir ; à Katerine, sa fille, le livre de Nostre-Dame et l'esmeraude ; à Hanekin, le psautier en roman et le livre des Estoiles ; à Gontelet, le livre des Pères ; à Biernart, le roman du Chevalier du Cygne." Voilà donc les ouvrages, les uns sacrés, les autres profanes, tous en langue vulgaire, que dame Payenne avait possédés et qui n'étaient pas sans prix pour elle, ni pour ses héritiers, puisqu'elle en faisait, en même temps que ses bijoux, l'objet d'une disposition particulière de son testament.

 

Écoutons maintenant le témoignage des romanciers et des poètes.

-L'auteur du Chevalier d' espées dit en parlant d'une jeune fille :

Et lisoit d'un roman de Troie

K'ele avoit tantost commencié.

 

-Le prince Floire et son amie Blanceflor, dans le roman qui porte leur nom , élevés tous deux sous le même toit :

Livres lisoient paienors...

Et quant à l'escole venoient

Lor tables d'yvoire prenoient,

Adont leur véissiez escrire

Letres et vers d'amors...

 

-Dans le conte de la Dame qui disoit eures de Nostre Dame et vigiles de mors, le poète s'exprime en ces termes touchant ce personnage :

Et fu courtoise et avenant,

Latin sost bien lire et roumant.

 

Fleur d'Épine, la fille de Machabré, roi des Sarrasins, qui joue un rôle principal dans le poème de Gaufrey, avait une instruction plus variée. Non-seulement elle savait, dès l'âge de quatorze ans et demi, parler latin et entendre roman, jouer aux dés et aux échecs ; mais elle se connaissait mieux que femme du monde au cours des étoiles et de la lune.

Et du cours des étoiles et de la lune luisant

Savoit moult plus que fame de chest siècle vivant -

 

-Dans les Enseignement de Trébor, ce dernier dit à son fils :

Fiz, se tu sez contes conter,

 Ou chansons de geste chanter,

Ne te laisse pas trop proier.

 

.Pour revenir des fictions du roman aux réalités de l'histoire, on n'ignore pas combien la musique était en honneur, sous les premiers Valois, auprès des princes et des princesses. Le premier dauphin, fils de Charles VI, jouait de la harpe et de l'épinette ; 'Isabeau de Bavière et Valentine de Milan jouaient de la harpe. Leurs comptes, en effet, mentionnent assez fréquemment soit l'achat de cordes, soit des payements aux faiseurs de harpes pour avoir appareillé et mis à point leurs instruments.

En continuant à compulser les documents contemporains, nous ne doutons pas qu'on ne découvrît d'autres témoignages qui confirmeraient ceux que nous venons de citer. Il nous paraît démontré par là que, dans l'éducation des jeunes filles, de noble extraction le plus souvent, qui n'étaient pas envoyées au cloître et que leurs parents faisaient élever sous leurs yeux, la littérature française et quelques arts d'agrément occupaient une grande place. De même que nous mettons entre les mains de nos enfants Homère et Sophocle, Virgile et Horace, Corneille et Racine, Fénelon et Bossuet, les œuvres qui honorent le plus les lettres et que nous jugeons les plus propres à former l'esprit et le cœur de la jeunesse, de même, au XIIIe et au XIVe siècle, on laissait lire aux jeunes filles les romans du cycle de Charlemagne et ceux du cycle d'Arthur ou du cycle d'Alexandre, d'abord parce que ces vastes épopées étaient les seuls poèmes qu'on possédât, et en second lieu parce qu'elles paraissaient être le chef-d'œuvre de l'art, et cela avec d'autant plus de vraisemblance qu'elles étaient dès lors adoptées, admirées et imitées dans toute l'Europe.

Cependant on ne saurait méconnaître que l'éducation des femmes est en général appropriée à leur condition et au genre de vie qu'elles seront appelées à mener dans la suite. Or, au moyen âge, à la cour du roi et dans les châteaux de la noblesse, les romans et les fabliaux, fournissaient une matière inépuisable de divertissements très-goûtés. Devant un cercle attentif, le jongleur récitait tantôt quelques fragments détachés d'un grand poème, tantôt des fables et des lais, ou des chansons d'amour. Quelquefois, comme on le voit dans le roman de la Violette, de nobles dames remplissaient elles-mêmes l'office de jongleur. Puis, quand la récitation et le chant avaient cessé, les vers du poète, le caractère et les aventures des personnages mis en scène étaient un sujet d'entretien ; c'est Marie de France elle-même qui nous l'apprend :

Et quant icel lai ot feni,

Li chevalier après parlèrent ;

Les aventures racontèrent

Que soventes fois sont venues

Et par Bretaigne sont véues

 

Comment les jeunes filles destinées à prendre part un jour à ces passe-temps littéraires n'auraient-elles pas été initiées d'assez bonne heure à la connaissance de cette littérature si goûtée, de ces œuvres poétiques et romanesques, qui volaient alors de bouche en bouche et qui charmaient le peuple comme les grands ?

Il est manifeste d'ailleurs qu'une éducation qui admettait la lecture, l'étude même des trouvères, ces inventeurs si audacieux pour le fond de la pensée, et si peu chastes dans l'expression, n'offrait rien de rassurant pour les bonnes mœurs. Elle ne pouvait pas contribuer à les faire fleurir dans les familles, et, loin de là, elle exposait les imaginations aussi bien que les cœurs à de funestes égarements.

Je crois qu'on peut attribuer en partie à l'influence des fabliaux et des romans, quels qu'ils soient, romans d'aventures, romans allégoriques et même chansons de geste, les idées qu'une fraction de la société du moyen âge s'était formées de l'amour hors du mariage, idées qui sous des noms spécieux cachaient de si graves erreurs de doctrine, et autorisaient de si honteux scandales. Aussi le chancelier de Gerson a-t-il écrit un traité en règle contre le Roman de la Rose , que dans une sorte d'allégorie morale il fait dénoncer par la justice aux magistrats dépositaires de l'autorité, comme un livre de perdition qui prêche à la jeunesse l'amour du plaisir, la dégoûte du mariage, excite les plus mauvaises passions, sape tous les fondements de la morale chrétienne.

Mais la société du moyen âge, quel que fût alors l'empire de la religion, paraît avoir été, en fait d'éducation, moins sévère que d'autres époques plus sceptiques. Elle n'avait pas au même degré que nous le respect de l'enfance, ni l'appréhension de troubler sa sérénité et sa pudeur par des récits équivoques et par des tableaux licencieux. J'en trouve la preuve non pas seulement dans les invectives généreuses du chancelier de Gerson contre l'inexprimable incurie des parents , mais dans un ouvrage qui a eu quelque renom, dans le Livre du chevalier de la Tour, que Geoffroy, seigneur de la Tour Landri, écrivit en 1371 et en 1372 pour l'éducation de ses trois filles . L'auteur au début annonce le projet de décrire "les bonnes mœurs et bons faits des bonnes dames, afin que toutes dames et demoiselles y puissent prendre bon exemple et belle contenance et bonne manière." Mais, pour mieux leur enseigner à se garder du mal, le chevalier de la Tour décrit également "la meschanceté d'aucunes femmes mauvaises qui malusèrent et eurent blasme". Aussi, dans le cours de l'ouvrage, combien d'anecdotes et de tableaux qui bravent l'honnêteté, et que nous rougirions de laisser lire à nos enfants, depuis l'historiette renouvelée d'un fabliau, où la vertu d'un ermite est gravement exposée par la dame même qui lui avait donné l'hospitalité, jusqu'aux confidences peu morales des trois damoiselles qui jouent inutilement à la courte paille le trop volage Boucicaut ! Qu'une certaine grâce naïve règne dans ces récits, et qu'après avoir diverti les dames de la cour de Charles VI, ils ne soient pas sans charme même pour nous, je l'accorde ; mais, sous la plume d'un père s' a dressant à ses filles avec l'intention de les instruire, quelle idée un pareil ouvrage ne donne-t-il pas du relâchement qui s'était introduit dans l'éducation des femmes nobles !

Devant la dépravation précoce qui s'insinuait par la lecture et par l'étude dans les âmes les mieux douées, on comprend que des esprits scrupuleux se soient demandé s'il était bon que les femmes reçussent quelque instruction littéraire.  Ce fut la solution contraire que François de Barberino adopta dans son curieux ouvrage Del reggimento et de' costumi delle donne, écrit au commencement du quatorzième siècle - Savoir coudre, filer, faire des bourses, travailler en un mot des mains, c'est là, selon Barberino, la science qui convient proprement aux jeunes filles, celle qui par la suite, quand elles seront mariées, leur sera le plus utile, non-seulement pour occuper leurs loisirs, mais, en cas de revers de fortune, pour sustenter leur existence. Est-il bon qu'elles soient instruites et même qu'elles sachent lire et écrire ? Le sévère moraliste avoue que les avis sont partagés, et qu'en se prononçant pour l'ignorance il étonnera et scandalisera de bons esprits; mais les dangers de l'instruction le frappent encore plus que les avantages qu'elle peut avoir pour les femmes. Les connaissances qu'une femme possède fussent-elles bornées à la lecture et à l'écriture, Barberino appréhende qu'il n'en résulte pour elle des occasions et des tentations de pécher... "Je ne prétends pas, dit-il, qu'on puisse garder une femme qui ne veut pas se garder elle-même, mais je pense que l'homme peut enlever à celle qui a un mauvais naturel les occasions de mal faire, et écarter de l'âme de celle qui est bonne tout ce qui pourrait en altérer la pureté... Le meilleur parti, selon moi, est de faire apprendre aux filles toute autre chose qu'à lire et à écrire." Barberino excepte le cas où il s'agit d'une jeune fille qui se destine à la vie religieuse ; il permet qu'on lui enseigne à lire, afin qu'elle soit en état de remplir les devoirs imposés par la règle du couvent : "Et toutefois, ajoute-t-il, n'était ce dernier motif, je louerais les parents de la laisser sans instruction."

Heureusement pour les femmes et pour le progrès de leur éducation, le sentiment de François Barberino trouvait, comme il s'y était attendu, moins de partisans que de contradicteurs. Sans parler de Vincent de Beauvais qui engage les familles nobles à donner de l'instruction à leurs filles, Christine de Pisan, aussi jalouse de l'honneur de son sexe que passionnée pour la science, a consacré un chapitre de sa Cité des dames à réfuter "ceux qui dient qu'il n'est pas bon que des femmes apprennent lettres -," solennel canoniste à Bouloigne, n'a pas LX ans, n'estoit pas d'opinion que mal fust que femmes fussent lettrées, quant à sa bonne et belle fille qu'il ama tant, nommée Nouvelle, fist aprendre lettres, et si avant, que quant il estoit occupé d'aucune besoigne, parquoy il ne povoit vacquer et lire à ses escoliers, il y envoyoit Novelle, sa fille, lire en sa chaire. Et afin que la beauté d'elle n'empeschast pas la pensée des escoutans, elle avoit une petite courtine devant son visaige. Et par celle manière elle aucunes fois allégeoit les occupations de son père, lequel l'ama tant, que pour mettre le nom d'elle en mémoire, fist une table en sa lecture de décrets qu'il nomma de sa fille la Novelle... "

Ainsi s'exprimait Christine de Pisan avec une noble confiance dans le pouvoir moral des arts libéraux. Elle prouvait elle-même, par son exemple, que la plus solide instruction peut s'allier chez les femmes aux plus nobles vertus ; mais, au milieu des désordres de la cour de Charles VI, elle était une bien rare exception, autant par la régularité de sa conduite que par son brillant savoir ; et, quelque zèle qu'elle montre dans ses écrits pour la défense de son sexe, il n'offrait pas alors, surtout dans les familles féodales, beaucoup de modèles dignes d'être suivis. L'amour des lettres et celui des arts, la passion des beaux manuscrits et des splendides reliures, ce sont là, n'en déplaise à Christine de Pisan, les meilleures qualités des grandes dames du quatorzième et du quinzième siècle. Nous les découvrons chez Jeanne de Valois, sœur de Philippe VI ; chez Bonne de Luxembourg, première femme de Jean le Bon ; chez Isabeau de Bavière, chez Valentine de Milan, duchesse d'Orléans ; chez Marie de Clèves, sa bru ; chez Charlotte de Savoie, la seconde femme de Louis XI  Tel était le fruit précieux des leçons que ces femmes illustres avaient reçues dans leur jeunesse ; mais chez plusieurs d'entre elles les qualités de l'esprit avaient été mieux cultivées que celles du cœur ; le goût des arts libéraux était plus développé que le sentiment du devoir ; leur éducation, à beaucoup d'égards, avait été frivole, et cette frivolité est une des causes qui ont dû contribuer à la corruption des mœurs de la noblesse française.

Que devenait cependant l'éducation des femmes du reste de la nation, c'est-à-dire de l'immense majorité du pays ? Ce serait une égale erreur de croire qu'elle fût entièrement négligée, ou qu'elle fût l'objet de soins particuliers, suivis et féconds.

Parmi les jeunes filles, les unes, pour la plupart de familles bourgeoises, étaient envoyées au couvent ; les autres demeuraient avec leurs parents, et, quand ceux-ci étaient des artisans ou des laboureurs, elles étaient grossièrement élevées. Elles apprenaient, dès leurs plus tendres années, ainsi que l'avait ordonné en 1246 le concile de Béziers, le Pater, l’Ave Maria, le Credo, mais rien ou très-peu de chose au delà, si ce n'est à filer et à coudre, et dans les campagnes à manier la charrue, à sarcler l'avoine et le blé. Telle fut, pour citer un exemple illustre, la première et la seule éducation que reçut Jeanne d'Arc, qui ne savait, disait-elle, ni a ni b.

Il ne faut pas croire que dans les rangs de la bourgeoisie, même la plus haute, il n'y eût pas des femmes tout aussi peu lettrées que le fut la Pucelle ; car la femme de Guillaume de Saint-Germain, procureur du roi au Parlement de Paris de 1365 à 1383, Denisette Mignon, ne savait elle-même ni lire ni écrire -

Cependant il ne manquait pas alors dans les campagnes ni dans les villes d'écoles élémentaires pour les deux sexes.

A partir du onzième siècle, on aperçoit dans la plupart des provinces la trace authentique de petites écoles, dont quelques-unes devaient, à notre avis, remonter jusqu'à Charlemagne. Le plus grand nombre étaient destinées aux garçons ; mais, sous le règne de Philippe le Bel, il en existait aussi pour les filles, et elles se multiplièrent alors sensiblement. Dans le rôle de la taille de Paris en 1292, on ne voit figurer qu'une seule maîtresse, dame Tyfaine, qui résidait rue aux Ours, près la rue Saint-Denis ; en 1380, on en trouve vingt et une, répandues dans les différents quartiers de Paris et formant une communauté -

A Paris, les maîtresses étaient, comme les maîtres d'école, soumises à l'autorité du chantre de Notre-Dame. Avant d'entrer en exercice, elles promettaient de lui obéir et d'observer fidèlement les statuts de la corporation. Ce serment prêté, elles recevaient du chantre pour un temps limité, en général pour une année qui expirait soit au 6 mai, jour auquel tous les maîtres et maîtresses de Paris se réunissaient sous la présidence du chantre, soit au au 24 juin, à la Saint-Jean, la permission de tenir école, d'y façonner les jeunes filles aux bonnes mœurs et de leur enseigner l'abécédaire ; car c'est là l'unique sens raisonnable que nous puissions donner à ces mots : licentiam docendi puellas in litteris grammaticalibus, qui se retrouvent dans la formule du serment et dans les diplômes parvenus jusqu'à nous . Ils ne désignent certainement pas la grammaire prise dans toute son étendue, mais ses parties les plus élémentaires, c'est-à-dire la connaissance des lettres et la manière dont elles s'assemblent, enfin ce qu'il faut savoir pour être en état de lire couramment.

Que les enfants qui suivaient l'école aient appris à compter en même temps qu'à lire, c'est ce qui semble résulter d'un passage du Ménagier de Paris, dans lequel nous voyons plusieurs bourgeois s'amuser entre eux à faire l'épreuve du savoir de leurs femmes en fait de calcul, "Empreu," dit Tassin à dame Tassine, Celle-ci, par orgueil, répond : "Je ne suis mie enfant pour apprendre à compter."

Le règlement scolaire le plus ancien que nous possédions est de 1357. Il renferme une disposition remarquable dont on rencontre déjà quelque trace dès le neuvième siècle : c'est la défense absolue qui est imposée aux maîtres de recevoir les filles avec les garçons dans leur école, et aux maîtresses de recevoir les garçons avec les filles. Cette interdiction formelle fut renouvelée à différentes reprises ; jamais, sous l'ancienne monarchie, elle ne fut levée, et au dix-septième siècle nous trouvons la séparation des sexes dans les écoles consacrée tout à la fois par les vieux statuts, par les ordonnances épiscopales et par les arrêts les plus récents du Parlement -

Il ne serait pas sans intérêt de savoir comment se recrutaient les maîtresses, ne fût-ce que pour mieux apprécier quel était leur degré d'instruction, et jusqu'où elles pouvaient conduire leurs élèves. Nous ne possédons aucun renseignement à cet égard ; mais sous Louis XIV, dans une réponse au livre de Charles Joly sur les écoles ecclésiastiques, parmi les reproches que l'auteur anonyme, soit Edme Pourchot, soit Jacques de l'Œuvre, adresse au chantre de Notre-Dame, nous voyons figurer celui d'avoir accordé fréquemment l'autorisation de tenir école, non pas à des maîtres es arts, mais à des sergents, à des fripiers, à des maçons, à des joueurs de marionnettes, à des personnes de toute profession . Il faut bien que Claude Joly ne se soit pas montré difficile sur les garanties d'aptitude à exiger des maîtres et des maîtresses d'école, pour qu'un pareil reproche ait pu lui être publiquement adressé ; mais ce reproche même nous met sur la trace d'un fait qui a dû se reproduire au moyen âge bien plus fréquemment qu'au dix-septième siècle : c'est que les personnes pourvues de quelque instruction, pouvant et voulant se consacrer d'une manière exclusive à la tenue des petites écoles, étaient fort rares, et que, faute d'en trouver, le chantre de Notre-Dame était réduit à accepter des femmes d'artisans, des marchandes, de simples ouvrières, qui cumulaient avec leur profession ou leur travail le soin de veiller sur les jeunes filles de la paroisse et de leur apprendre à lire et à écrire. Parmi les vingt et une maîtresses d'école qui figurent dans un document authentique de l'année 1380, nous conjecturons qu'il en existait plus d'une appartenant à cette catégorie.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que des écoles de Paris : ce sont les seules en effet sur lesquelles on ait des renseignements certains et précis : mais il n'est pas douteux que des écoles analogues n'aient existé dans les autres villes de France et dans les campagnes, soit qu'elles aient relevé, comme à Paris, de la juridiction épiscopale, exercée par le chantre, soit qu'elles aient été dans la dépendance du seigneur de la contrée. Ainsi un titre de 1405 mentionne une maîtresse d'école que les gens de l'hôtel-de-ville de Rouen dispensent des aides sur les vins, en raison de ses fonctions. Dans un autre titre qui nous éloigne un peu du moyen âge, car il est de 1519, il est question d'une école de filles établie sur le territoire de l'abbaye de Saint-Arnaud, et soumise à l'autorité de l'abbaye-

Citons, comme dernier exemple, une légende qui atteste à la fois l'existence d'écoles rurales et le charitable concours que les familles aisées prêtaient quelquefois à l'instruction des enfants pauvres. Une jeune fille de la campagne, raconte Thomas de Cantimpré , conjurait son père de lui acheter un psautier pour apprendre à lire."Mais comment, lui disait son père, pourrais-je t'acheter un psautier ? c'est à peine si je gagne chaque jour de quoi t'acheter du pain." L'enfant dans sa détresse implora la sainte Vierge qui, après une année de prières, lui apparut en songe, tenant à la main deux psautiers. Mais, au réveil, le songe se dissipa, et l'enfant, déçue dans son espoir, se mit à fondre en larmes. "Mon enfant, lui dit alors son père, le dimanche et les jours de fête va trouver la maîtresse d'école de la paroisse ; prie-la de te donner quelques leçons, et efforce-toi, par ton zèle à bien apprendre, de mériter l'un des psautiers que tu as vus aux mains de la Vierge." La petite paysanne obéit, et telle fut la rapidité de ses progrès dans la lecture, que les autres enfants, de familles aisées, qui fréquentaient l'école, en furent émerveillées ; croyant à un miracle, elles se cotisèrent entre elles, raconte la légende, pour acheter à la jeune fille pauvre le livre de classe et de piété que ses parents n'avaient pas pu lui procurer.

De tout ce qui précède il résulte que les parents d'une jeune fille, si humble que fût leur position, n'étaient pas, au moyen âge, absolument dépourvus des moyens de la faire instruire par des mains étrangères. Profitaient-ils toujours des facilités qu'ils avaient ? J'en doute beaucoup ; car, si on en juge par le témoignage de Christine de Pisan, hors la cour et quelques grandes maisons, c'était peu l'usage de donner de l'instruction aux filles.


 

 

 


 

 

A ce moment Constantinople succombait, et les Grecs, chassés de leur pays, apportaient avec eux en Europe les plus beaux chefs-d'œuvre de la littérature antique. Une lumière inespérée éclairait tout à coup les ténèbres qui s'épaississaient sur l'Occident. Quelle part les femmes ont-elles prise à cette renaissance des lettres païennes ? Quelle influence a-t-elle exercée sur leur éducation ? Nous laissons à de plus érudits que nous le soin d'élucider cette curieuse question. Bornons-nous, en terminant, à constater, comme la dernière conclusion de nos humbles recherches, que si, de Charlemagne à Louis XI, l'éducation des femmes laissa beaucoup à désirer sous une foule de rapports, cependant elle ne fut pas aussi nulle qu'on le croit généralement, et qu'il y eut alors des écoles monastiques et de petites écoles où les jeunes filles de toute condition étaient recueillies, tandis que les enfants des grandes familles recevaient au foyer domestique une assez riche culture, dont l'unique défaut fut souvent d'être un peu trop mondaine. L'œuvre, en un mot, était ébauchée ; la partie, si je l'ose dire, était engagée contre l'ignorance, au nom des lumières et de la civilisation chrétienne ; il s'agissait de la suivre et de la gagner. C'est la tâche difficile et honorable que la société du moyen âge légua aux générations suivantes-

 

sources

Françoise Lelièvre, Claude Lelièvre, Histoire de la scolarisation des filles, Nathan, 1991
Christian Baudelot, Roger Establet, Allez les filles !, Éditions du Seuil, 2006 (1ère édition, 1992)

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