L'univers de la forêt

 

 

 

  Dans l'espace rural médiéval, la forêt est perçue très tôt comme un lieu de travail et une véritable annexe des champs. Elle devient rapidement l'enjeu d'un conflit entre les trois ordres de la société médiévale. Ceux qui prient veulent y voir le désert propice à leurs ermites, ceux qui combattent perçoivent en elle un formidable territoire de chasse et d'entraînement et, enfin, ceux qui travaillent pour les puissants - clercs ou laïcs - entendent en tirer profit tant ses ressources semblent inépuisable.

 La forêt nourricière

 Omniprésente dans l'environnement médiéval, la forêt est d'abord le lieu qui abrite les ressources vitales pour les hommes. C'est avant tout un espace de cueillette qui offre en quantité champignons, racines, plantes, sucres - d'érable ou de bouleau -, feuilles pour composer les boissons et les médecines et, surtout, fruits parmi lesquels il faut rappeler l'importance de la châtaigne, aliment de base pour la table médiévale, surtout celles des plus humbles.

 La forêt est ensuite une réserve de chasse sans équivalent. Les sangliers et les cervidés foisonnent et leur viande est très recherchée et appréciée. Les ours, les lynx et les loups qui menacent les troupeaux sont les proies privilégiées des chasseurs. Les bêtes y sont traquées pour leur viande, certes, mais aussi pour le danger qu'elles représentent pour l'homme et ses activités. D'autres animaux sont aussi recherchés pour leur fourrure, comme les écureuils les hermines, les martres et les bièvres (castors).

 La chasse reste cependant le privilège des nobles. Depuis le XI ème siècle, les roturiers et le clergé en sont exclus car, dans le cadre d'un système voulu par Dieu, rien ne doit détourner de leur fonction ceux qui travaillent et ceux qui prient. Ceux qui combattent justifient le privilège de la chasse comme une nécessité vitale pour l'intérêt de tous. En chassant, le noble s'aguerrit et entretient son adresse. Avec les tournois, la chasse constitue donc un excellent et indispensable entraînement pour les jours de guerre à venir.

 Face à cette exclusivité de la chasse réservée aux nobles, le vilain est obligé de se réfugier dans le braconnage qui s'apprend généralement dès l'enfance.

 

La forêt réserve

 La forêt est également une fantastique réserve de bois pour le chauffage et le petit artisanat, mais aussi et surtout, elle propose un large choix d'arbres aux essences diverses pour alimenter la construction et l'art de bâtir. Mais le moyen Age a longtemps coupé son bois en fonction des besoins ponctuels sans véritable planification.

Pour construire les monastères, les églises abbatiales et les cathédrales, il faut disposer d'arbres centenaires. Face à ce constat, se sont progressivement mis en place - les défens, les réserves - afin de protéger des essences de bois et des arbres de haute et belle futaie. Le Livre de chasse, de Gaston PHOEBUS (XV ème siècle) illustre bien cet espace forestier désormais lieu d'opposition entre ceux qui entendent le défricher, ceux qui veulent y faire pâturer leurs troupeaux, ceux qui négocient le bois et ceux qui se plaisent à chasser.

 Lieu de conflits de plus en plus fréquents, la forêt devra son salut à l'action conjuguée des rois, conscients d'une organisation à imposer, et des monastères - notamment cisterciens - soucieux de faire bon usage de ressources que l'on sait désormais fragiles et périssables.

 

 Les gens des bois

 Les images qui évoquent la forêt ne sont pas toutes composées de scènes de chasse ou d'essartage. Le peuple des boisilleurs est abondamment représenté dans ses diverses activités et, à côté des chasseurs et des défricheurs, figure également en bonne place le peuple sylvestre.

 Ateliers et fabriques sont grandement tributaires du bois et du charbon de bois. Les métiers qui sollicitent le feu se doivent donc de disposer de réserves conséquentes pour alimenter les forges, les verreries et autre briqueteries si nombreuses au Moyen Âge. Des siècles durant, la forêt demeure la principale pourvoyeuse du bois de feu, première source d'énergie, pour chauffer les maisons, cuire les aliments et faire fonctionner les forges. Charbonniers (personne fabricant du charbon de bois) et forgerons vont donc fréquemment en forêt chercher la matière première nécessaire à l'ouvrage tout comme les charpentiers, les charrons ( fabricant de chars, charrettes, tombereaux, brouettes et autres moyens de transport), les sabotiers,...

 La forêt est alors le théâtre d'une immense activité que l'on a parfois du mal à apprécier aujourd'hui. Aux côtés des artisans du bois, les chercheurs de miel et de cires sauvages, les peleurs d'écorce, les rusquiers (personne récoltant le liège) de liège, les gemmeurs(forestier entaillant les pins pour en récolter la résine dans des pots en terre cuite), de résine rencontrent les verriers, les plâtriers et les briquetiers de plus en plus nombreux à venir s'installer en forêt dans des abris provisoires constitués de cabanes en bois recouvertes d'un toit de terre.

 Cette exploitation de plus en plus intense de la forêt entraîne une approche plus rationnelle. Chacun des métiers forestiers a sa saison particulière. Les enluminures déclinent ces heures et ces jours où tout un peuple s'active pour le bien-être de la communauté. Le bûcheronnage a lieu en hiver juste avant l'écorçage qui doit se faire impérativement avant la montée de la sève. Les charbonniers attendent généralement que le bois soit sec pour venir en forêt. L'improvisation n'est plus de rigueur. Novembre est le mois de la glandée, qui voit le paysan mener en forêt son troupeau de porcs afin de le nourrir de glands qu'il fait tomber des chênes en lançant un bâton. En hiver, le peuple des pauvres cherche a s'engager à la tâche, les uns pour bûcheronner ,les autres pour débarder ou donner un coup de main au peleur d'écorce. Une fraternité de bois est en train d'émerger.

 

 La forêt refuge

 Lorsque le château - ou la ville - n'est plus l'endroit synonyme de protection et de sécurité, la forêt apparaît parfois comme le refuge idéal face aux bandes de soudards et autres compagnies qui ravagent les campagnes. Elle est aussi le lieu des amours défendus ou impossibles, un refuge pour les amants adultères.

 La forêt s'oppose ainsi à la norme des villes et des châteaux. Tous ceux qui sont en marge de la règle ou qui souhaitent vivre loin du regard des autres trouvent alors dans la forêt le cadre idéal qui leur permet d'échapper provisoirement ou durablement à un contrôle social ou religieux, jugé trop étroit. Des voleurs aux lépreux, en passant par les hors-la-loi, la forêt devient alors le havre des proscrits et des bannis.

 

 Défricher et essarter

 Le Moyen Age n'est qu'une incessante évolution dans les relations entretenues par l'homme et la forêt. Depuis le haut Moyen Age, déboiser est un acte de civilisation. C'est une victoire de l'homme sur la nature sauvage, c'est aussi symboliquement une victoire de la religion sur le paganisme.

 Ce sont d'abord les monastères qui initient ce grand mouvement d'essartage en promettant aux essarteurs dont ils ont grandement besoin un avenir de tenanciers et de cultivateurs : religion et promotion sociale se conjuguent harmonieusement, la dynamique est lancée.

 Les cisterciens sont en grande partie à l'origine d'un déboisement plus raisonné et calculé. On leur doit une mise en valeur agricole à laquelle participent manants et nobles, les uns par nécessité, les autres par intérêt, soupçonnant dans la forêt une nouvelle source de revenus plus qu'un ancien territoire de chasse.

 Repaire des brigands, abri des bêtes féroces, territoire de chasse, demeure nourricière et guérisseuse, désert où les ermites viennent se détacher du monde, mais où vivent aussi les sorciers et les bannis, la forêt est devenue au Moyen Age le lieu de tous les plaisirs et de tous les défis.

 Tout un monde de boisilleurs la parcourait ou y bâtissait ses huttes : chasseurs, chercheurs de miel, et de cire sauvage, faiseurs de cendre qu'on employait à la fabrication du verre ou à celle du savon, arracheurs d'écorces, qui servaient à tanner les cuirs, ou même tresser les cordes...

 La chasse, à l'ombre des arbres, n'était pas seulement un sport, elle fournissait de cuir les tanneries, les ateliers de reliure des bibliothèques monastiques, elle approvisionnait toutes les tables...

 Aux habitants des lieux avoisinants, la forêt offrait une abondance de ressources. Ils allaient y quérir bien entendu, le bois : bois de chauffage, torches, matériaux de construction, planchettes pour les toitures, palissades des châteaux forts, sabots, manches de charrue, outils divers, fagots pour consolider les chemins. Ils lui demandaient en outre toutes sortes d'autres produits végétaux : mousses, feuilles sèches de la litières, faines pour en exprimer l'huile, houblon sauvage, et les âcres fruits des arbres en liberté - pommes, poires, alises, prunelles - et ces arbres eux-mêmes que l'on arrachait pour les greffer ensuite dans les vergers.

 

 

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