Reformation de l'ordre monastique

 

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Au début du Xe siècle, naît notamment en l'Église catholique la volonté de réformer l'ordre monastique.

 

 Les aspirants à la perfection

  Les ermites

 La connaissance de cette vie religieuse se heurte à deux obstacles : la fragilité, réduite à un mince résidu historique des récits hagiographiques (récits qui traitent de la vie et du culte des saints), et le caractère souvent éphémère des constructions érémitiques. Une autre difficulté tient au caractère de la démarche érémitique, qui est une démarche spirituelle dont l’intériorité échappe à l’historien. C’est pourquoi nous ne connaissons que les ermites qui ont pleinement accompli les trois phases de la démarche érémitique (J. Heuclin): rupture et rejet de l’avoir et de l’être, craintes et doutes, plénitude de la liberté et retour vers le monde, et ont fondé une communauté.Le premier ermite fut saint Antoine (vers 250/350) qui s’établît dans le désert de Haute-EgypteLes ermites chastes, pauvres et humbles qui peuplaient les déserts (erm) steppiques ou forestiers étaient des personnages bien connus des paysans, qui les nourrissaient souvent, allaient leur demander des conseils, des bénédictions, voire des interventions miraculeuses (ce que leur curé voyait d’un assez mauvais œil). Ils étaient également bien connus des voyageurs égarés, qu’ils accueillaient et remettaient dans le droit chemin, des chasseurs qui passaient non loin de leur hutte, des vagabonds et des brigands.Ils avaient une réputation de sainteté parce qu’ils avaient accepté de tout quitter pour vivre dans un isolement total, à la recherche de la pureté évangélique qu’offrait la solitude de régions retirées. Le Christ s’est souvent retiré dans le désert pour prier. À l’exemple de Nil de Rossano qui avait regroupé en Calabre à la fin du Xème siècle des adeptes de l’anachorétisme (vie contemplative menée dans la solitude d’une retraite), plusieurs ermites italiens s’efforcèrent de concilier vie en groupe (cénobitique) et érémitisme en donnant une règle aux disciples qu’ils avaient rassemblés : Romuald créa les Camaldoli en 1012, Jean Gualbert de Florence l’établissement de Vallombreuse (1039). L’exemple fut suivi en Bavière et en France, particulièrement par Étienne de Thiers, fondateur de Gandmont dans le Limousin (1074) autour duquel se développa un ordre. Plus décidé encore à rompre totalement avec le monde, tout en assurant la stabilité monastique à ses disciples, saint Bruno de Cologne alla s’établir en 1084 au cœur des Alpes pour jeter dans un « désert » les fondements de la Grande Chartreuse ; aidés par des frères convers (laïcs), les moines vivaient en ermitages dont ils ne sortaient que pour participer aux offices et assister au chapitre réuni par le prieur qu’ils élisaient, voués au silence, à l’abstinence et à la contemplation. Vers 1200, trente-neuf établissements avaient adopté la règle de la Chartreuse.

  Les cénobites

 La plupart des aspirants à la perfection vivaient cependant en groupes (cénobites) dans une maison commune (couvent, monastère), suivant les prescriptions d’une règle et sous la direction d’un chef (abbé, prieur), ils formaient ce que l’on appelle le clergé régulier. Parmi eux, une minorité seulement a fait profession (vœux publics par lesquels on s’engage dans l’état religieux), a embrassé la condition parfaite définie par la règle, ce sont les profès (religieux qui ont fait profession), chanoines réguliers (religieux vivant en communautés tout en se livrant à un ministère extérieur), moines… ; quelques-uns ont reçu la prêtrise (les pères), mais aucune règle ne stipulait que les profès devaient être obligatoirement ordonnés ; pendant des siècles, ils ont toujours été considérés comme laïcs. De la même manière, les frères « convers », qui apparurent dès le Xième siècle, prononçaient des vœux de conversion, stabilité et obéissance, vivaient dans le silence, l’austérité, le jeûne, la prière et s’occupaient du service intérieur, du travail des champs, sans être obligatoirement clercs ( on les appelait aussi frères « lais »). Aussi, les « novices » (ceux qui, après avoir été déjà admis comme postulants (« qui demande »), décidaient d’aller plus avant dans la vie religieuse ; le noviciat était une période d’essai sans engagement), pendant leur stage éducatif, et les « oblats » ou « donats » (laïcs vivant en lien avec une communauté religieuse sans prononcer de vœux), qui s’associaient aux prières, vivaient dans la maison commune, y recevaient le vivre et le couvert, moyennant cession d’une partie ou de la totalité de leurs biens, pouvaient, en tant que laïcs, s’en aller librement. Enfin, il faut évoquer la foule des laïcs, prébendiers (titulaires d’une prébende, d’un revenu attaché à un titre ecclésiastique), valets, sergents, artisans…, qui se groupaient autour du monastère et en faisaient souvent un centre actif et fort peuplé.Le chef de la communauté était l’abbé, désigné ou élu par les pères ; il disposait d’une juridiction étendue sur les profès comme sur les autres ; il gérait le temporel, souvent considérable, et à ce titre jouissait, à l’époque féodale, d’une position de choix, comme seigneur de nombreux vassaux et paysans. Il se faisait aider par des familiers : prieur (il secondait l’abbé), lui-même flanqué parfois d’un sous-prieur ; prévôt (sorte de magistrat), camérier (dignitaire attaché à la personne de l’abbé), trésorier, infirmier, aumônier (ministre du Culte), cellérier (économe), chantre (celui qui chantait aux offices religieux). Parfois, une abbaye très importante créait des maisons filles sur des fragments de son immense temporel ; l’abbé en restait le chef, mais, pour régler les problèmes quotidiens, il nommait à leur tête un prieur spécial, qui résidait à demeure dans cette maison, laquelle prenait le nom de « prieuré ». Quand plusieurs maisons nouvellement créées ou « réformées » étaient soumises à la même règle, pour maintenir l’esprit du saint fondateur, pour s’aider les uns les autres à éduquer les novices, régler les querelles, maintenir leur dotation, promouvoir leur « ordre », avaient lieu des réunions périodiques groupant des délégués de chaque maison autour d’un chef unique : ce furent les chapitres généraux.La vie quotidienne de ces religieux dépendait donc, d’une part, de la règle adoptée, de son application plus ou moins stricte, et, d’autre part, de la situation locale du ministère : nombre de moines, richesses foncières…

 

 Les règles de vie

  Les bénédictins

 Sans méconnaître l’importance considérable des disciples de saint Augustin ((354/430), évêque d’Hippone, en Numidie en Afrique du Nord, théologien, philosophe, moraliste, auteur de nombreux ouvrages religieux), de Jean Cassien (Vers 415, il fonda des couvents d’hommes et de femmes près de Marseille. Ses Institutions cénobitiques établirent une règle monastique qui se répandit dans toute la Gaule), de Césaire d’Arles (évêque d’Arles, auteur des Sermons au peuple au Vème siècle) ou de l’Irlandais saint Colomban (moine irlandais (540/615), il fonda de nombreux monastères sur le continent : Luxeuil, Bobbio), il faut souligner que la règle de saint Benoît de Nursie (480/547), reprise par saint Benoît d’Aniane (750/821) puis par les fondateurs de Cluny (909) comme de Cîteaux (1098), a animé tout le monachisme médiéval.En 529, Benoît et quelques disciples construisirent au sommet du mont Cassin (Italie, près de Cassino) deux oratoires (chapelles privées à l’usage d’un groupe déterminé de fidèles) et un monastère pour lequel, après 534, le saint rédige un certain nombre de conseils et de prescriptions. Les membres, groupés autour de l’abbé, abandonnèrent tout bien propre et prononcèrent le vœu de stabilité (rester dans le même monastère jusqu’à la mort), de conversion des mœurs (pauvreté, chasteté, renoncement au monde) et d’obéissance à l’abbé et à la règle, principe fondamental, constitutif de la communauté.Un emploi du temps différent était prévu selon les époques : de Pâques au 1er octobre (printemps, été) ; du 1er octobre au Carême ; pendant le Carême (période de quarante jours, consacrée à la pénitence, et qui va du mercredi des Cendres (premier mercredi du carême au cours duquel on impose les cendres) au samedi saint). Il était directement en accord avec le mouvement du soleil. Le moine se levait avant le point du jour, récitait l’office des matines (ou vigiles, vers minuit) et laudes (« louanges ») (vers 6 heures), puis vaquait aux divers travaux jusqu’à la quatrième heure (vers 10 heures) et à la lecture jusqu’à midi (de Pâques à octobre) ou bien, l’hiver, récitait les psaumes (chant liturgique de la religion d’Israël et passé dans le culte chrétien), lisait la Bible ou des textes pieux jusqu’à laudes (tierce : partie de l’office monastique qui se dit à la troisième heure, soit à 9 heures du matin) et travaillait jusqu’à none (partie de l’office monastique qui se récite à 15 heures), ou, en Carême, jusqu’à la dixième heure (vers 16 heures). Le repas (midi en été, none en hiver) était suivi du repos ou de la lecture ; en hiver, a fortiori en Carême, il achevait la période de travail manuel, car il avait lieu sur la fin du jour ; en été, après none (légèrement avancée), le travail reprenait jusqu’à vêpres (partie de l’office divin célébré à la fin de la journée) et était suivi d’un second repas ; passé complies (dernière partie de l’office divin, qui sanctifie le repos de la nuit), tout le monde allait dormir. Le dimanche, lecture générale sauf pour ceux qui avaient des offices à accomplir.Ces prescriptions convenaient parfaitement au milieu rural ; les travaux demandés étaient, outre la cuisine (à tour de rôle), l’entretien et la fabrication des vêtements et de certains outils, l’exploitation des champs, sous la surveillance du cellérier. La nourriture était correcte puisque, si la viande était en tout temps interdite, chaque repas comportait deux plats, plus fruits à la saison, et que chacun avait en plus environ 300 g de pain et un demi-litre de vin pour se sustenter. L’habit était simple, mais fonctionnel : chaussures et bas, deux coules (amples manteaux à capuchon et à larges manches) et deux tuniques légères pour l’été ; la même chose, en gros tissu, pour la saison froide.

La vie bénédictine fut modifiée, aux VIIe et VIIIe siècles, par l’extroversion des monastères, qui s’occupèrent, en Germanie par exemple, de christianisation des populations et de diffusion de la culture, en créant en leur sein des écoles et des ateliers de copie de manuscrits. D’autre part, sous l’influence du saint prélat de Metz et conseiller de Pépin le Bref, Chrodegang (en 749, il fonda une abbaye à Gorze dans le respect de la règle de saint Benoît, il fit de Metz la ville de naissance du plain-chant ou chant messin, futur chant grégorien), les prêtres des principales églises, en particulier des cathédrales, commencèrent à se grouper en « chapitres » ou en « collèges », eurent le même réfectoire, le même dortoir, célébrèrent en commun les offices divins. Ils adoptèrent une règle inspirée moins de saint Benoît que de saint Augustin ; forcément plus souple, pour permettre à ces chanoines de vaquer à leurs diverses activités. Elle tolérait l’usage de tissus moins grossiers (lin), la consommation de viande, la possession en propre de certains biens, et fut de ce fait choisi par de nombreuses « chanoinesses » (nom porté par les membres de certaines congrégations féminines) qui redoutaient la vie inconfortable des moniales bénédictines (religieuse à vœux solennels). Même si les vœux de chasteté et d’obéissance étaient exigés et respectés, l’annulation pratique du vœu de pauvreté devait avoir par la suite d’importantes conséquences.Cependant, parallèlement à cette vie cénobitique moins rude, de nombreux monastères, sous l’influence de saint Benoît d’Aniane et de Louis le Pieux (817), se remirent à observer les principes stricts du mont Cassin ; bien mieux, la règle fut étendue à tous les moutiers (monastères, surtout dans les noms de ville) d’Occident qui n’étaient pas maisons canoniales (maisons de chanoines). La réforme fut en principe appliquée, mais toléra quelques aménagements. Des abbayes qui avaient crû démesurément à la fin du VIIIe siècle essayèrent, sans y réussir totalement, de séparer à nouveau vie religieuse et travail manuel de vie culturelle et relations extérieures. Telles ont été les préoccupations de la célèbre abbaye de Saint-Gall (en suisse, abbaye bénédictine fondée au VIIIe siècle, qui prit un grand essor littéraire et artistique du Xème au XIIe siècle).

  Les clunisiens

 À côté des abbayes bénédictines de ce type qui peuplèrent l’Occident et dont certaines sont arrivées jusqu’à nos jours, le Moyen Âge a connu, à partir de 909, le mouvement clunisien, qui groupait à la fin du Xième siècle plus de 1100 maisons, nouvelles ou réformées, avec des dizaines de milliers de moines et de moniales ; Cluny (en Saône-et-Loire en Bourgogne) même abritait plus de 400 religieux. Cependant, le mouvement clunisien ne fut pas le seul à cette époque. Gérard de Brogne, abbé du monastère du même nom fondé sur son alleu (terre libre), et Jean de Vandières, restaurateur de Gorze en 933, furent à l’origine de tout un mouvement monastique lorrain qui fut hautement prisé et favorisé par les Ottoniens (empereurs). Leur influence et leur puissance permirent à l’abbaye de s’ériger en fief abbatial indépendant des pouvoirs temporels. Le dynamisme de la centralisation clunisienne paraissait cependant irrésistible vers l’an mil.D’après la charte de fondation de Guillaume le Pieu, duc d’Aquitaine, fondateur de Cluny, le domaine et le monastère appartenaient en toute propriété au trône de Saint-Pierre à Rome. C’était soustraire le monastère à toute ingérence laïque.

Aux énormes bâtiments nécessaires à une telle foule s’ajoutait les maisons des serviteurs ou des serfs et, semant la campagne, des prieurés ruraux d’où quelques moines, à la saison, pouvaient surveiller les travaux des champs.Mais la journée du clunisien n’était pas exactement telle que l’avait voulue saint Benoît ; tout d’abord, beaucoup de moines étaient prêtres, devaient dire leur messe quotidienne, accumulaient prières liturgiques, oraisons (courtes prières liturgiques récitées, au nom de l’assemblée, par le célébrant de l’office), chants, consacraient beaucoup moins de temps au travail manuel ; le travail intellectuel avait la place de choix, ainsi que la copie de manuscrits, au point que Cluny possédait l’une des plus riches bibliothèques de tout l’Occident. D’autre part, l’ouverture sur le monde fut beaucoup plus grande : non seulement par l’ampleur des biens, qui donnait aux moines une grande importance dans la société féodale, par l’utilisation massive de la main-d’œuvre servile, contrepartie de l’abandon du travail manuel ; par la stricte hiérarchie, quasi féodale, qui liait étroitement les maisons fières (en particulier celles qui furent appelées :« les cinq filles de Cluny », Souvigny, La Charité sur Loire, Sauxillanges, Saint-Martin-des-Champs à Paris et Lewes en Angleterre) à l’abbé de Cluny ; mais encore par la charité agissante, la fraternité envers les pauvres et les malades, l’œuvre éducative envers les laïcs, le sacerdoce des pères ou des moines diacres (ceux qui ont reçu l’ordre immédiatement inférieur à la prêtrise). Par ailleurs, la règle s’adoucissait également sur le plan matériel : au dortoir commun succédèrent les cellules individuelles ; à la nourriture saine et fruste, les mets préparés, les poissons de tout genre, les œufs, les laitages (remplaçant la viande interdite), le vin, amélioré par l’adjonction d’épices ou de miel ; à la coule noire s’adjoignait fréquemment une douillette pelisse (manteau garni intérieurement de fourrure).Le moine noir, souvent d’origine noble, au milieu de vastes terres exploitées par paysans ou serfs, non loin de bourgades ou de petites villes, avait une influence considérable ; à son église, sous sa chaire, à son confessionnal se pressait le peuple des campagnes, voire le seigneur local. Son action en faveur d’une amélioration des mœurs du clergé et du laïc en général s’exerçait tout aussi bien par l’exemple que par la puissance, la force, la persuasion (paix de Dieu : un concile tenu à Charroux, près de Poitiers, le 1er juin 989, décida de lancer ce mouvement en excommuniant tout individu qui eût dépouillé un paysan de ses biens ou brutalisé un clerc désarmé, les chevaliers prêtaient serments de paix, afin d’endiguer un climat général de violence féodale) ou la peur de l’enfer, la crainte d’un dieu juste et terrible. Le moutier fut au même titre que l’église (dont le desservant fut souvent nommé par les moines) un élément essentiel de la vie des campagnes occidentales. Par ailleurs, peu intéressés et peu compétents dans une gestion du temporel que, par leur origine et leurs préoccupations liturgiques ou intellectuelles, ils ne considéraient pas comme fondamentale, les clunisiens ne firent guère d’efforts pour améliorer les systèmes d’exploitation ; l’idée de profit ou de rentabilité leur était étrangère. La construction de magnifiques et gigantesques églises (Cluny III ne fut dépassée en Occident que par Saint-Pierre de Rome !), le souci d’organiser des pèlerinages, de faciliter la Reconquista (reconquête chrétienne des terres musulmanes d’Espagne) ou le départ à la croisade par des prêts, interdisaient tout investissement et pratiquement tout progrès dans les techniques agricoles et l’amélioration du niveau de vie des campagnes. La règle bénédictine réformée de Cluny fut adoptée dans de nombreux monastères du Massif Central, du Poitou, de Provence, du Languedoc, du Bassin parisien, du Nord et de l’Est de la France. Elle gagna d’autres contrées comme l’Italie, les royaumes chrétiens d’Espagne, l’Empire, l’Angleterre et même la Terre Sainte, après les succès de la première croisade. Enfin, si les clunisiens ont contribué à un meilleur recrutement de l’épiscopat, deux de leurs moines furent même élevés au pontificat (Urbain II et Pascal II), s’ils ont soutenu, mais peu vigoureusement, le pape contre l’empereur (Querelles des Investitures, cf. IIIA) et aidé à sa victoire, ils ont en revanche paru trahir l’esprit de saint Benoît, et, sans démérité, ne semblaient plus répondre, à la fin du Xième siècle, aux aspirations des plus pures, parmi le monde traditionnel des travailleurs et des combattants. C’est pourquoi, de nombreux ordres apparurent à cette époque, parmi lesquels celui de la Chartreuse (cf. IA), ou celui de Fontevrault (1100/1101), qui associait sous la direction d’une abbesse, une maison de moniales à un couvent de moines, ou encore celui de Prémontré (1120), qui essaima surtout en Allemagne ; mais les principaux furent Cîteaux (1098) et les ordres militaires (1050/1168).

  Les cisterciens

 Une autre fondation allait dominer l’histoire du monachisme au XIIe siècle : Cîteaux. En 1098, quelques moines, sous la direction de Robert de Molesme, s’établirent à Cîteaux en Bourgogne. Les campagnes occidentales, sans éliminer les moines noirs (clunisiens), se peuplèrent alors de moines blancs (cisterciens), d’abord concentrés dans des endroits sauvages et retirés ; ils répudièrent toute entorse à la règle bénédictine, refusèrent les redevances seigneuriales, le travail servile, l’aisance, le confort ; une seule tunique, une coule, une paillasse dans le dortoir commun, un crucifix en fer, une alimentation chiche, une église nue, austère, sans clocher, ni peinture, ni vitrail, ni sculpture. Retour au travail manuel avec l’aide des frères convers et à une vie spirituelle, épurée et chaste, que n’écrasait plus une liturgie trop fastueuse ; retour aussi à une vie totalement communautaire et à une décentralisation complète à l’intérieur d’un ordre qui, sous l’impulsion de saint Bernard (Bernard de Fontaine), comptait à la fin du XIIe siècle plus de 500 maisons, réparties de l’Espagne à la Pologne et de l’Irlande à la Terre sainte. Telles furent les exigences que sanctionnât la « charte de charité », règle promulguée en 1118 par le troisième abbé de Cîteaux, Étienne Harding.Pratiquant le faire-valoir direct, les cisterciens (moines et convers) installèrent diverses granges autour de leur maison ; ils défrichèrent le sol et, manquant de bras, améliorèrent considérablement les techniques agricoles ou se consacrèrent surtout à l’élevage, auquel leurs terrains humides se prêtaient d’ailleurs fort bien (moutons cisterciens d’Angleterre). Le monastère fut généralement aménagé en fonction d’une bonne utilisation de la force hydraulique.Le renom des Cisterciens reposait en grande partie sur la personnalité de saint Bernard, qui entra à Cîteaux en 1112 avec une vingtaine de compagnons et fonda ensuite Clairvaux (dans l’Aube, Champagne-Ardenne) en 1115 dont il devint l’abbé. Les trois autres grandes abbayes fondées furent La Ferté, Pontigny et Morimond. Cadet d’une famille noble bourguignonne, ce moine passionné et volontaire, dévoré d’une foi ardente, entreprit de réformer la vie monastique, l’épiscopat et jusqu’à la papauté. Conseiller officieux des hauts barons, des rois et des papes, organisateur de la deuxième croisade, il régenta, de 1130 à 1150, la chrétienté tout entière, sur le plan de la doctrine comme dans les faits, avec une vigueur et une énergie parfois excessives. Bref, les biens, sagement administrés, rendirent riches en peu de décennies ces aspirants à une stricte pauvreté. D’autre part, leur vie contemplative fut troublée par les actions diverses que leur demandèrent les papes ou les évêques qui sortaient de leurs rangs : organisation d’ordres militaires dans la péninsule ibérique, lutte contre les hérésies dans le Languedoc. Sur ce terrain, ils se rencontrèrent avec des ordres plus spécialisés. Cîteaux ne disparut pas, loin de là, car sa famille passa de 525 à 694 maisons de la fin du XIIe à la fin du XIIIe siècle ; mais elle perdit la position en flèche qu’elle avait monopolisée pendant près d’un siècle ; la prépondérance des villes sur les campagnes commença par ailleurs à favoriser les ordres urbains par rapport à l’ensemble des bénédictins, demeurés surtout ruraux.

 

  Les ordres particuliers

 . Les ordres militaires

 Le premier et le plus célèbre des ordres militaires est né auprès d’une fondation charitable amalfitaine (ville italienne), au milieu du Xième siècle, dans la Jérusalem occupée par les Égyptiens ; son idéal de charité hospitalière, qui donna son nom à l’ordre : les hospitaliers, l’a amené à escorter et à défendre les pèlerins sur la route du Saint-Sépulcre et à former ainsi le premier ordre, en Occident, dont la vocation (le combat) était aux antipodes de l’idéal chrétien de paix. Monastère-caserne, chevaliers lourdement armés, recrutés dans la seule classe chevaleresque et flanqués de frères-sergents comparables à des valets d’armes, exercices en groupes, combats fréquents, discipline très stricte, garde de châteaux puissamment fortifiés (Krak des Chevaliers, en Syrie): telles furent les principales caractéristiques de la vie non seulement des hospitaliers, mais aussi des templiers, des Chevaliers teutoniques et des ordres nés aux franges orientale et méridionale de l’Occident, Porte-Glaive de Livonie (ancienne province baltique de la Russie, aujourd’hui Lettonie et Estonie), Saint-Jacques-de-l’Epée, Tomar dans la péninsule ibérique.

Ajoutons que, au cœur de l’Occident, en Angleterre, en Germanie, en France, ces ordres possédaient de nombreuses commanderies, recrutant les effectifs, centralisant les revenus de possessions foncières remarquablement gérées et sans cesse augmentées par les donations ou les legs pieux : les excédents de recettes provenant de la vente de la laine par les templiers d’Angleterre, de la vente du blé, des fourrures, de la cire, de l’ambre par les teutoniques, étaient consacrés à la croisade. En fait, la vie de ces moines-soldats n’était exactement comparable ni à celle d’un noble, ni à celle d’un clerc. Ils dormaient en cellules donnant sur le même couloir ; les frères-sergents en dortoir ; malgré leur vie active et leurs deux repas par jour, ils devaient s’abstenir de viande trois fois par semaine et observaient deux Carêmes (de la Saint-Marin à Noël, des Cendres à Pâques). Levés dès matines (minuit), ils récitaient 86 prières, sans oublier les messes que devaient célébrées les pères. La discipline était très stricte ; la moindre faute punie d’une flagellation avec la courroie des étriers ; des peines plus graves (exclusion) frappaient larcin, hérésie, mensonge, sodomie…

Beaucoup de rumeurs non vérifiables ont circulé sur le compte des templiers: qu’ils reniaient Dieu trois fois en crachant sur la Croix (preuve d’humilité et d’obéissance totale ?) que la sodomie était obligatoire pour les initiés (bizutage initiatique par un baiser au bas de la colonne vertébrale ? Homosexualité développée quand l’ordre connut sa crise au XIIIe siècle ?). Reste que la force, la discipline, la richesse et l’éloignement des templiers, au seuil de l’Orient fabuleux, ont pu accréditer de nombreuses légendes à leur sujet, gardiens du Graal (vase qui aurait servi à Jésus pour la Cène, et dans lequel Joseph d’Arimathie aurait recueilli le sang qui coula de son flanc percé), puis cristalliser de nombreuses haines. Rappelons que les templiers ont connu une crise profonde, comme les autres ordres, au XIIIe siècle, accentuée par la perte de la Terre sainte et leur difficile « reconversion » en banquiers (aux papes et aux princes) suscita envie et haines. Au XIVe siècle, la puissance et la richesse des templiers inquiétèrent certains rois ; Philippe le Bel fit arrêter en masse (138) le même jour les templiers (1307), ils furent mis à la torture et avouèrent tous, une soixantaine furent brûlés vifs (en 1314, dont leur grand maître Jacques de Molay), leurs biens vendus ; le pape clément V supprima l’ordre en 1312. Les ordres ibériques ou teutoniques eurent une survie beaucoup plus brillante, et les hospitaliers se perpétuèrent jusqu’à nos jours par l’intermédiaire des Chevaliers de Malte.

  Les ordres mendiants

 La crise des ordres ruraux et seigneuriaux fut marquée au XIIIe siècle par l’apparition d’une nouvelle floraison d’ordres, réclamant la pauvreté absolue, courant les routes ou s’installant dans les villes, devenues les artères de l’Occident. Parmi ces ordres mendiants, les carmes, les augustins, les sachets (vêtus d’une sorte de sac), la pie (vêtus en noir et blanc) et surtout les mineurs (franciscains) et les prêcheurs (dominicains) concilièrent action et contemplation dans une règle stricte sur les questions de morale.

Dominique (1170/1221, Dominique de Caleruega, Castillan, sous-prieur d’Osma) avait prêché avec les cisterciens en pays cathare et avait pu constater la nécessité de proposer des modèles spirituels en accord avec les nouveaux problèmes de la société, et fondés sur un strict retour à la pauvreté et à la prédication évangélique. Ainsi, après avoir créé à Prouille le premier couvent de femmes pour cathares repenties et converties (1207/1211), il établit au cœur du pays albigeois reconquis, à Toulouse, sur la base de la règle augustinienne, la première maison de frères prêcheurs (1215). En moins de cinq ans, un ordre fut constitué, divisé en huit provinces (1221) : France, Allemagne, Angleterre, Espagne, Hongrie, Rome, Provence, Lombardie, auxquelles s’ajouta, en 1228, Terre sainte, Grèce, Pologne et Dacie (pays scandinaves). Chaque couvent désignait chaque année des religieux qui se réunissaient en chapitre général et élisaient le maître général. Le futur dominicain faisait un long noviciat, durant lequel il restait cloîtré et se livrait à de sérieuses études théologiques ; après ses vœux (obéissance, pauvreté, chasteté), il entrait dans un couvent où il continuait ses études et recevait les ordres majeurs (diaconat et prêtrise) ; dès lors, il partageait sa vie entre l’étude, la méditation, l’enseignement, l’administration et l’action, la cure d’âme, la prédication le long des routes ou sur les places des villes ; tout cela en pratiquant l’absolue pauvreté et de nombreux jeûnes ou mortifications matérialisant pénitence et renoncement. Drapés dans la robe blanche de Prémontré, recouverte de la chape noire des chanoines espagnols, ces prêcheurs impeccables, du fait de leur formation intellectuelle, ont animé les universités et fourni les plus grands savants du Moyen Âge : Albert le Grand (dominicain, théologien et philosophe, né en Souabe (1193/1280), il fut le maître de saint Thomas d’Aquin) et Thomas d’Aquin ((1225/1274) théologien italien, dominicain, enseigna surtout à Paris, son enseignement tournait autour d’une harmonie entre la foi et la raison).

Au même moment, en Italie, naissait l’ordre des frères mineurs. Jeune bourgeois d’Assise, né vers 1182, François Bernadone rompit en 1205 avec les usages familiaux pour mener une vie de retraite, de prière et de mendicité. En 1209, il décida de vivre dans le dénuement absolu, suivi rapidement par des émules. Au lieu de s’adresser à l’intelligence et à la raison, de parler du dogme, les disciples de Saint-François-d'Assise dans leur robe brune à capuchon, ceinte d’une simple corde, comme en avaient les pauvres d’Ombrie (région centrale de l’Italie), touchaient le cœur, traitaient des sujets de morale pratique ; ce furent eux les pauvres entre les pauvres, répudiant souvent le couvent, qui leur offrait une sécurité matérielle, mendiant chaque jour leur pain, allant prêcher jusqu’en Égypte, en Mongolie, en Chine, la simplicité, l’humilité, la charité et l’amour évangéliques. Les conditions dans lesquelles la communauté s’organisa en ordre sont encore peu claires : François, attentif à l’exigence radicale de pauvreté s’opposa-t-il à cette transformation ? La papauté, soucieuse de contrôler la diffusion des ordres mineurs et d’en faire une milice de l’Église, imposa-t-elle au petit pauvre d’Assise (Poverello) une organisation et une règle ? Toujours est-il que François laissa à ses premiers disciples la direction de la communauté, après avoir élaboré une règle qu’Honorius III promulgua en 1223. Il se retira sur le mont Alverne en Toscane et mourut en 1226.

Une admiratrice de François, Claire de Favorino, fonda l’ordre féminin correspondant (Clarisses), et à la fin du XIIIe siècle existaient déjà, suivant la règle franciscaine, plus de 1500 maisons réparties en 34 provinces. Par-dessus tout, le monde des laïcs avait été fortement pénétré par la prédication et l’exemple ; nombreux furent ceux qui, sans abandonner l’état laïc et l’usage du mariage, se réunirent en fraternités pour pratiquer la pénitence et constituèrent ainsi le « tiers ordre » franciscain qui, vers le milieu du XIVe siècle, groupait, dans la seule Italie, près de 600 000 personnes : plus de 5% de la population totale ! D’autres laïcs, également, s’associèrent à l’ordre dominicain.

L’influence de ces ordres mendiants, tournés vers l’action, vivant dans le siècle au sein des villes ou prêchant et confessant le long des routes, dans tous les milieux, a donc été énorme. Il est impossible d’évoquer la vie médiévale sans faire une place considérable à ces religieux et, d’une manière générale, à tous les moines et aspirants à la perfection. Rares sont les ordres qui ont disparu au Moyen Âge ; aucun n’a exactement remplacé ses prédécesseurs ; tous se sont juxtaposés au cours des siècles. À côté d’un clergé séculier plus hiérarchisé et traditionnel, le clergé régulier, se renouvelant ou se transformant constamment, en accord avec les conditions économiques, sociales ou spirituelles, a été l’aile marchante de l’Église occidentale.

 

 

Source

 P.CONTAMINE, Moyen Âge. Le Roi, l’Église, les grands, le peuple, Seuil, Paris, 2006

 

 

 

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