Les jalons de l'histoire
Les Ottomans tirent leurs origines de peuplades nomades qui vivaient dans la région de l’Altaï au sud du lac baïkal (près de la Mongolie actuelle). Organisés en tribus, ces nomades pratiquaient l’élevage et le pillage, étaient dirigés par des chefs dits " Khans " au pouvoir limité, et leurs croyances étaient d’ordre chamanique. A partir du IIe siècle av JC, une partie de ces nomades envahit en vagues successives les régions limitrophes, et ceux qui vont vers l’Europe orientale et l’Asie centrale sont rapidement connus sous le nom d’Oguz ou Turcomans ( ou turcs en Europe). Au VIe siècle, ces Turcomans fondent la première entité politique turque connue, l’empire dit Göktürk. Dans le cadre de ce dernier, les nomades Turcomans vont prendre contact avec l’Islam. Au Xe siècle, un groupe de guerriers oguz, les Seldjoukides, pénètrent au Moyen-Orient, fondent un empire au XIe siècle et battent les Byzantins en Anatolie. Cette victoire permet à une multitude de nomades turcomans de s’installer en Anatolie et de créer des petites principautés. A la fin du XIe siècle, avec le déclin de l’empire seldjoukide, des princes seldjouks se rendent autonomes et fondent leurs propres Etat tel le seldjouk de Roum en Anatolie. A partir de la fin du XII e siècle, les Mongoles envahissent l’Asie Mineure. Au début du XIIIe siècle, en Anatolie coexistent dans un certain désordre des petites principautés turcomanes dirigées par des Beys1 avec des principautés seldjouks. C’est dans ce brassage qu’émergent les Osmanli.
Osman bey
L’origine des Osmanli est problématique et douteuse. Selon la tradition, un certain Suleyman Chah, chef d’une tribu turcomane dans une petite région au nord de l’Irak, décide de prendre la fuite avec les siens devant l’invasion mongole du début du XIIIe siècle. Malheureusement, sa mort inopinée en passant l’Euphrate entraîne la division de la famille. Un de ses fils, Ertoughroul conduit une partie de la famille en Anatolie, et se met lui et les siens au service du seldjouk de Roum, en récompense, ce dernier lui donne des terres en Anatolie occidentale. En 1280, Ertoughroul meurt, son fils Osman lui succède.
Osman, né peut-être autour de 1258, est le fondateur éponyme de la dynastie ( d’où Osmanliº Ottoman ), il inaugure une politique de conquête contre les derniers seldjouks et contre l’empire décadent byzantin à qui il prend la ville de Yénicherir qui devient la capitale ottomane.
Orkhan succède à son père en 1324, il en poursuit la politique d’expansion. Surtout, profitant d’un contexte favorable ( Byzance déchirée par une lutte civile entre deux dynasties qui postulent le trône) il permet aux Ottomans leurs premiers pas en Europe. En effet, une série d’expéditions d’Orkhan vers la mer de Marmara entraîne une contre-expédition de l’armée byzantine qui se fait écraser à Maltepe ( 1328). Cette déroute permet à Orkhan de conquérir les villes de Nicée et de Nicomédie ( 1331-37). Plus tard, les Cantacuzème luttant à Byzance pour le trône demandent l’aide des Ottomans qui en profitent pour conquérir Gallipoli, première base ottomane en Europe.
Mourad I (1360-1389), fils d’Orkhan, passe pour être le vrai fondateur du premier Empire ottoman au regard du nombre de ses conquêtes. Tout d’abord l’Anatolie sera en grande partie contrôlée grâce à des séries d’expéditions contre les possessions byzantines. Parallèlement Mourad I passe à l’offensive en Europe, et prend la ville d’Edirne (Andrinople) en 1361 qui devient sa capitale. En 1363, Mourad négocie le premier traité otto-byzantin où ces derniers reconnaissent toutes les conquêtes ottomanes, en retour Mourad promet de ne pas attaquer Byzance, celle-ci est désormais vassalisée. En décembre 1366, une bulle papale prêche la croisade contre les Turcs, c’est la première du genre, elle n’aura que peu d’effet. A partir de cette date, Mourad se lance dans une dynamique de conquêtes avec deux généraux, Evrenos bey et Kara Timurtach, ils prennent la Thrace, une grande partie de la Macédoine, la Serbie du sud avec la prise de la ville de Nich et la Bulgarie En 1388, une défaite de Kara à Plochnik contre Bosniaques et Serbes ( c’est la première victoire des chrétiens sur les Ottomans) entraîne la formation d’une Union balkanique qui entend bouter les ottomans hors d’Europe. Mourad occupé en Anatolie à guerroyer contre une principauté turcomane rebelle fait rapidement face et écrase les coalisés à Kossovo (1389) au sud de la Serbie. Il meurt dans la bataille mais cette victoire permet aux Ottomans de contrôler presque toute l’Europe du sud du Danube.
Bayézid I (1389-1402) innove son règne en matant systématiquement toute rébellion des beys d’Anatolie, ceux-la mêmes qui dirigent de fortes principautés et qui forment le noyau de l’armée ottomane, il cherche à s’affranchir des notables turcs souvent rebelles en favorisant la promotion de notables chrétiens plus conciliant. Bayézid lance les armées ottomanes dans une grande dynamique conquérante. Luttant sur deux fronts, Anatolie et Europe, il frappe avec une vélocité extraordinaire dans un mouvement de va et vient menant son armée aussi bien dans les confins anatoliens qu’aux franges de la Hongrie. Surnommé Yildirin (la foudre), il achève la conquête de la Macédoine, de la Thessalie et de la Bulgarie avec Evrenos bey et pacha Yiá it bey. Il met en échec la croisade de 1396 à Nicopolis contre Sigismond de Hongrie, il est honoré par son armée du titre de sultan à l’issue de la bataille. Mais cet élan va être interrompu net par un autre grand conquérant :Timur le boiteux ou Tamerlan. Ce dernier envahit la Syrie avec ses Mongoles puis entre en Anatolie, Bayézid s’interpose, les deux armées se rencontrent près d’Ankara en juillet 1402, les Ottomans sont défaits, le sultan emprisonné meurt l’année suivante ! !. L’empire entre dans une phase de crise-
La période qui s’étend de 1402 à 1413 est dite l’Interrègne, elle constitue une coupure dans l’histoire de l’Empire ottoman, elle voit une lutte fratricide entre les différents successeurs de bayézid qui mettent l’Empire en danger. En 1413, Mehmed, l’un des prétendants, réussit à s’imposer, coup de chance, l’empire n’a presque pas bougé.
Après l’Interrègne, l’empire entre dans une phase de restauration avec Mehmed I (1413-1421) et Mourad II (1421-1451), puis une phase d’élan impressionnant avec Mehmed II Fathi (1451-1481), Bayézid II1481-1512), Sélim I (1512-1520), enfin l’empire connaît son apogée sous Suleyman le magnifique (1520-1566).
Avec Mehmed I, réaction et restauration vont de pair. Réaction car le nouveau sultan renoue avec les notables turcs. Restauration car il réussit à affermir l’empire malgré un conflit avec Venise (défaite de la flotte turque en 1416 près de Gallipoli).
Mais le grand restaurateur de l’empire, celui qui passe parfois comme le vrai fondateur de la puissance ottomane en Europe et en Asie, c’est Mourad II. Conquérant formidable, il met trois ans pour s’imposer sur le trône face aux prétentions de ses 4 frères qu’il élimine. Capable de grands succès qui ont accru l’espace turc, capable de développer les institutions de l’Etat qui consolidèrent l’empire, il est capable aussi de décisions qui le mettent en péril, ainsi, en pleine crise due à la croisade de 1439, il se retire soudainement du pouvoir en août 1444 en faveur de son fils pour vivre une vie de moufti4 mais revient et sauve son empire !
De 1421 à 1451, Mourad II :
- Consolide le pouvoir : Il impose des notables d’origine chrétienne pour se rendre plus indépendant face aux notables turcs et aux forces féodales de l’armée. Il restaure les rouages de l’Etat et renforce sa puissance.
- Consolide et agrandit l’empire : Tout comme Bayézid I, il frappe à l’est (Anatolie) comme à l’ouest (Europe) dans un mouvement de va et vient. Il réalise l’unité de toute l’Anatolie. En Europe, il doit faire face à la croisade de 1439 guidée par Hunyadi, gouverneur de Transylvanie, avec les Serbes et le roi Ladislas de Hongrie. Il obtient d’abord des succès mais il abdique brusquement pour son fils, or ce dernier se montre incapable de faire face aux croisés, Mourad revient au pouvoir, et se permet le luxe d’écraser l’armée des croisés à Varna en novembre 1444. Puis, sur la lancée, il bat une seconde armée de croisés à Kossovo en octobre 1448, deux victoires complètes sur l’Europe chrétienne qui ne s’en relèvera jamais ! A sa mort en 1451, la domination ottomane est largement assurée au sud du Danube.
A partir de 1451 et pendant un siècle, l’empire connaît un grand élan de conquête. Mehmed II passe pour être le Fathi ( le conquérant). Son long règne permit en effet une grande expansion de l’espace ottoman grâce à trois dynamiques puissantes : Mehmed porte à son paroxysme l’idéal de guerre sainte ( Tradition dite des Ghazis ), il entend unifier l’empire et surtout rêve d’empire universel. Un rêve qui justifie un coup de maître, le siège puis la prise de Byzance ( fevrier-mai 1453) faisant de Mehmed le successeur légitime de l’empereur byzantin et à travers lui des empereurs romains. Un rêve qui explique aussi des projets hallucinants comme la conquête de l’Italie en 1480 au moment où 100000 turcs débarquent à Otrante, l’Europe s’arrête subitement de respirer, rien ne paraît pouvoir stopper une telle puissance ... sauf la mort subite du Fathi, l’Europe a eu chaud !
Après la prise de Byzance, Mehmed passe en 1454 un accord avec Venise qui fera date : Contre le droit de pouvoir commercer librement dans l’empire ottoman et celui d’avoir un baile (consul) à Istanbul, la Sérénissime accepte de payer un droit de douane de 2% et de verser un tribut annuel ...selon le droit féodale, verser un tel subside, c’est reconnaître la domination de l’autre, voilà Venise vassalisée ! Puis, Mehmed obtient une alliance avec les Tartares de Crimée (vassalisés aussi) et part à la conquête de toute la Serbie en 1459 (sauf Belgrade), de toute ou presque la Morée (Grèce) en 1458-1460. La Vallachie est conquise peu après, la Bosnie occupée en 1463. En septembre 1463, l’Europe décide de réagir et lance une croisade ... sans effet, Mehmed continue...l’Albanie tombe en 1478, le Négrepont (Eubée) appartenant à Venise est conquis en 1470. En 1480, deux projets vont échouer avec la mort du sultan, le siège de Rhodes et, en accord avec le royaume de France, l’invasion de l’Italie en débarquant au sud d’icelle.
Mehmed II entre dans Constantinople
Avec Bayézid II (1481-1512), l’empire marque un temps d’arrêt qui permet sa consolidation. Il affronte avec succès deux petits conflits, avec la Pologne en 1497 suite à une agression d’icelle, mais les Polonais se font écraser à Kozmin (1497), contre Venise en 1499-1502 qui voit le succès de la flotte ottomane qui passe désormais pour une vraie puissance navale. En avril 1512, face à un sultan qui s’est retiré depuis 1502 des affaires pour la contemplation et les études, les janissaires le forcent à abdiquer pour son fils Sélim. C’est la première fois que les janissaires interviennent pour imposer leur choix du sultan, une action qui fera école...
L'organisation de l'État
L’Empire ottoman a développé au cours des siècles une organisation de l’État qui reposait sur un gouvernement très centralisé avec le sultan comme dirigeant suprême, qui exerçait un contrôle effectif sur les provinces, les citoyens et les fonctionnaires. La richesse et la position sociale n’étaient pas nécessairement reçues en héritage, mais pouvaient être acquises par la reconnaissance des mérites. Cette évolution des positions sociales était marquée par l’attribution de titres tels que vizirs et agas. Le service militaire était un élément clé de l’avancement dans la hiérarchie.
Historique
Les divisions administratives de l’organisation étatique de l’Empire ottoman ont été d’abord fondées sur une administration militaire, mais ayant aussi des fonctions exécutives civiles. En dehors de ce système ont été mis en place différents types d’États vassaux et tributaires. On considère généralement, du point de vue de l’organisation administrative de l’Empire, qu’il y a eu deux principales époques : la première fut celle de la mise en place du système qui a évolué avec la montée en puissance de l’Empire et la seconde fut celle qui résulta des vastes réformes administratives de 1864, qui préparèrent l'avènement de la Turquie moderne.
L'organisation initiale
La première organisation remonte aux débuts de l’histoire ottomane, lorsque les Ottomans n’étaient qu’un petit État vassal de l’empire seldjoukide (Uç Beyligi) dans le centre de l’Anatolie.
En 1457-1458, le sultan Mehmed II installe la capitale à Constantinople et promulgue le premier code de loi turque, le Kanun-name. Il jette les fondements de l’organisation de l’empire. Le gouvernement est dirigé par le grand vizir, nommé par le sultan et assisté de quatre vizirs, dont le reis ul kuttab (chef des secrétaires), le kahya bey (Intérieur) et le reis efendi (Affaires étrangères). Le divan, sorte de conseil des ministres, réunit quatre fois par semaine les vizirs, les aghas (chefs de troupes), le kapoudan pacha (grand amiral), les deux juges de l’armée (kadi 'asker), le nichandji (garde des Sceaux), les defterdar (chefs des impôts, un pour la Roumélie et un pour l'Anatolie), les deux beylerbey (gouverneur, répartis de la même manière). Les provinces (sandjak) sont administrées par des beys ou des pachas chargés de rendre la justice, de maintenir l’ordre, de percevoir l’impôt, de le faire parvenir au pouvoir central et de fournir le contingent militaire.
Il se développe à la fin du XVème siècle une classe de hauts fonctionnaires. La majorité sont des chrétiens convertit d’origine servile (les esclaves de la Porte, kapi kullari). Sous Bayezid II (1481-1512), ils deviennent prépondérants. Les Grands vizirs se recrutent presque toujours parmi eux. Ces esclaves de la Porte sont recrutés dans les Balkans (Serbes, Albanais, Croates) et le Caucase par le système du devchirmé, qui connaît son apogée au XVIème siècle. Coupés de leurs racines, ils sont dévoués au sultan .
Au sommet du système politique se trouve le sultan. Sa succession est réglée de manière sanglante : le fratricide institutionnalisé par décret sous Mehmed II. En effet, comme le droit turc ne reconnaît pas la primogéniture, le sultan a son avènement fait massacrer tous ses frères. Chaque changement de règne provoque de violents conflits de successions, auxquels participent activement le corps des janissaires. Le sultan est un monarque universel élu de Dieu. Il est choisit obligatoirement dans le clan turc des osmanli.
Le statut des personnes
La société ottomane est divisé en asker (ou askeri) et re'aya (ou rayah). Les asker, souvent d’origine serviles travaillent dans l’armée et l’administration et sont exemptés d’impôts. Les plus nombreux, les re'aya constituent la masse des producteurs contribuables, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans. Parfois artisans dans les villes ils sont le plus souvent cultivateurs. Ces paysans n’ont que l’usufruit de la terre qu’ils cultivent. Ils ont la possibilité de la quitter, avec cependant des restrictions, pour aller s’installer ailleurs.
Le timar est à la base du système d’imposition. Son détenteur, le timariote, met en valeur des terres sur lesquelles il perçoit des revenus fiscaux qu’il est chargé de collecter. En contrepartie il doit entretenir une cavalerie mise à la disposition du sultan en cas de besoins.
La notion de Jaour ou Giaour (troupeau)
Les Giaour désignent dans l'empire ceux qui ne sont pas musulmans. Le mot est l'adaptation en turc du persan gdwr ou gbr. Le terme, péjoratif à l’origine, est devenu d’usage courant.
Le sultan ne favorise pas la conversion à l’islam des peuples de l’empire. Les non-musulmans, chrétiens et juifs (Gens du livre), majoritaires dans l’empire (58 % des foyers fiscaux dans les années 1500) sont soumis à des impôts supplémentaires, un impôt personnel, la jizya et un impôt foncier le kharadj, en échange desquels ils obtiennent le statut de protégés (dhimmis). Les législations coutumières sont conservées localement en complément de la loi islamique.
Le ramassage des enfants ou devchirmé et la création des Janissaires
Les Ottomans prélevaient « l’impôt sur le sang » (ou devchirmé) sur les populations des territoires nouvellement conquis, que ce soit dans les Balkans, en Anatolie. Les adolescents ne devaient pas être trop jeunes, pour pouvoir supporter les longs déplacements, et pas trop âgés, pour qu’ils puissent perdre leur culture d’origine et changer de religion. Circoncis à leur arrivée, ils étaient convertis de force à l’islam et fanatisés. Les meilleurs éléments étaient intégrés dans le corps des janissaires (Yeni Ceri : « nouvelle troupe » - 12000 à l’époque de Soliman le Magnifique 1520 - 1566, 48000 sous Murad III 1574 - 1595 et 140000 au XIXème siècle). Les plus brillants devenaient fonctionnaires.
C’est ainsi que sur les vingt-six Grands Vizirs dont nous connaissons l’origine, onze étaient albanais, six grecs, d’autres encore circassiens, arméniens, géorgiens, ou même italiens et seulement cinq turcs. Plusieurs d’entre eux marqueront leur période, parmi lesquels Mehmed pacha Sokolovic, grand vizir de trois sultans successifs et d’origine bosniaque, Ali Pacha, d’origine dalmate, ou Ibrahim Pacha, grec de la côte adriatique.
Éducation des élites
Les Turcs sont exclus du pouvoir et celui-ci va être exercé par les Janissaires.
Règle de la cage d’or pour le sultan
À l’abolition de la loi de fratricide instaurée par Mehmet II, qui autorisait le nouveau sultan à éliminer tous les prétendants mâles au trône, les héritiers sont placés dans « la cage d'or », une suite de trois pièces richement décorées, mais en vase clos, dès l’âge de sept ans, où ils ont leurs esclaves, leurs divertissements, mais ne peuvent en aucun cas en sortir ou se méler de la vie extérieure. Ils n’en sortent que pour régner, la coutume aura court jusqu’à l’installation à Dolmabahçe. Dès lors, ils seront placés en résidences surveillés.
L'Empire ottoman est une monarchie absolue et théocratique dans la forme, mais tempérée, dans la réalité, par les institutions mêmes de la souveraineté et par les coutumes du pays, qui là, plus qu'ailleurs, modifient et limitent l'action du pouvoir. L'empereur prend le titre de padischah et de sultan; il prend également les titres religieux de calife et de commandeur des croyants (Emir el-Mouminin), ce qui lui assure, outre une certaine action sur des groupes musulmans sans chef. Ce pouvoir à la fois civil et religieux, il l'exerce soit par lui-même. En matière civile, il est assisté du grand vizir ou Sadr Azam, faisant fonction de premier ministre, et en matière religieuse par le Cheikh ul-Islam ou mufti. L'autorité de ce dernier dans les questions religieuses est autrement réelle que celle du grand vizir dans les affaires civiles.
A côté du grand vizir et du cheikh ul-islam, constituant avec eux la Sublime Porte, c'est-à-dire la cour, des ministres ou muchirs (au nombre de 13 à la fin de l'empire). Les plus importants sont : le capitan- ou kapidan--pacha (amiral), le defterdar (ministre du trésor), le reïs-effendi (à l'extérieur), le kiaia-bey (à l'intérieur). Ces fonctionnaires, avec quelques autres, forment le divan ou conseil d'État. Le corps des ulémas, présidé par le mufti, a aussi part aux affaires. et limite jusqu'à un certain point le pouvoir du sultan. Cependant, l'absence complète de contrôle parlementaire et d'expression libre de l'opinion publique a pour effet de rendre à peu près illusoire le pouvoir des ministres comme celui des religieux lorsque le sultan veut exercer un contrôle actif.
Toute cette administration est généralement très défectueuse : les potentats locaux, investis de pratiquement tous les pouvoir exercent toutes sortes d'extorsions.
Le sérail.
Le mot sérail, vient du persan seraï, palais, mais a désigné plus particulièrement le palais de Topkapi où vécurent pendant la plus grande partie de leur histoire les sultans ottomans, et plus spécialement encore la partie de ce palais réservée à l'habitation des femmes, le harem de l'empereur. Aussitôt après la prise de Contantinople en 1453, Méhémet II lança la construction de ce palais, maintes fois agrandi par la suite, à l'emplacement de l'ancienne acropole de Byzance. A partir de 1835, quand le sultan habitera le palais de Yildiz-Kiosque, sur la rive européenne du Bosphore, le sérail (ma-béïn) ne désignera plus que la cour, l'entourage du souverain, avec cette réserve que le harem possédera toujours une installation spéciale. Mais avant le Tanzimat, le sérail de Topkapi avait une organisation très particulière dont nous dirons quelques mots.
Le personnel de la cour, ainsi que celui de l'administration de l'État, se recrutait parmi les enfants pris à la guerre ou enlevés de force aux familles chrétiennes à l'âge de neuf ou dix ans; on choisissait les mieux doués et on les partageait en deux catégories, celle des Itch-oghlans (= garçons de l'intérieur) dans laquelle entraient ceux qui se faisaient remarquer par leur intelligence, et celle des Adjem-oghlans (= garçons apprentis) distingués par leur vigueur corporelle. Les premiers fournissaient les hauts fonctionnaires de la Porte et les gouverneurs des provinces, les autres les jardiniers, portiers, cuisiniers, portefaix employés dans le palais et parvenaient à quelques hautes charges domestiques, telles que celle du bostandji-bachi, intendant général des jardins, qui commandait à pins de 40 000 bostandjis, et avait le privilège de tenir la barre du caïque du Grand-Seigneur.
A côté de ces employés, on voyait un nombre prodigieux d'eunuques blancs, basanés ou noirs, les uns provenant de l'Inde cis- et transgangétique, les autres de l'Afrique; ces derniers étaient chargés de la garde de l'appartement des femmes, tandis que les premiers étaient attachés à la personne même de Son Altesse, tels que le kapy-agha, leur doyen, grand maître du palais, accompagnant le sultan partout où il se trouvait, introduisant les ambassadeurs à l'audience, le khass-odabachy, grand chambellan, le séraï-aghassy, majordome, chargé de l'administration intérieure, le khaznadar, intendant du trésor particulier. Le chef des eunuques noirs était et restera d'ailleurs jusqu'à la fin de l'empire, le kyzlar-agha qui avait parité de rang avec le kapy-agha et conservait l'équivalence du grade hiérarchique avec le grand vizir et le cheikh-ul-islam. Il était le surintendant de l'appartement des femmes, tenait les clefs des portes du harem, et parlait quand il voulait à son maître.
Gardées étroitement à vue par les eunuques noirs, les femmes étaient dans une détention perpétuelle interrompue par de rares sorties qui se faisaient avec des précautions particulières : les femmes, montées à cheval, étaient, ainsi que leur monture, enveloppées dans une espèce de pavillon qui ne laissait passer que la tête du cheval et était porté par quatre eunuques. Les trafiquantes juives qui étaient autorisées à entrer dans le sérail pour le commerce des bijoux ne pouvaient pénétrer que jusqu'à une certaine salle, et les mêmes eunuques servaient de courtiers entre elles et leurs clientes, qu'elles ne voyaient pas. Le recrutement de ce personnel féminin s'opérait, soit au moyen d'achats effectués par le chef de la douane de la capitale, soit par des présents de filles offerts par de grands dignitaires.
Ce personnel féminin était divisé en cinq classes :
1° les cadines (kadyn = dame), épouses en titre, généralement au nombre de quatre;
2° les guédiklis (= diplômées), destinées au service personnel du sultan, telles que les intendantes de la table et de la garde-robe; la favorite d'entre elles prenait le titre d'ikbal ou de khass-odalik (= fille de chambre, odalisque);
3° les oustas ou khalfas (maîtresses ouvrières), attachées au service de la sultane Validé, des cadines et de leurs enfants;
4° les chaguirds ou novices;
5° les djarié, enfin, simples esclaves.
Toutes ces catégories étaient placées sous la surveillance d'une grande maîtresse (kiaya-kadyn), qui portait un bâton de commandement garni de lames d'argent, et d'une sous-gouvernante (khaznadar-ousta, trésorière) chargée de la garde-robe et des dépenses.
Enfin, un certain nombre de muets et de nains étaient attachés au sérail. Le chef des muets se tenait à la porte du cabinet du souverain quand celui-ci était en conférence avec le grand vizir ou le cheikh-ul-Islam. Ils se servaient, pour se faire entendre de gestes convenus, et ce langage était compris de tous ceux qui, « nés dans le sérail, en connaissaient les détours ». Les nains amusaient la cour par leurs bouffonneries.
L'Armée .
L'armée et la flotte.
La force militaire se compose d'une armée active (nizam), d'une réserve (redifs) et de troupes irrégulières (bachi-bozouks) : toute la population musulmane est censée, en théorie, faire partie de l'armée et doit le service pendant 5 ans. Au milieu du XIXe siècle, l'armée se compose de 520 000 hommes. Nizam : 145,500; rédifs, 145 500; contingents auxiliaires des pays vassaux : 140 000; bachi-bouzoucks), 87 000. Elle est composée de 6 corps; commandés par des muchirs (grade équivalant à celui de maréchal), et dont les chefs-lieux sont à Constantinople, Monastir, Scutari, Hharbrout, Damas et Bagdad. La marine, bien déchue, ne compte plus que 90 bâtiments, dont 16 de haut-bord et 6 vapeurs. Le nombre des matelots est cependant de 34 000, avec 3 000 pièces de canon. Il n'y aura plus que 42 bâtiments 50 ans plus tard.
1- Yaya, chrétien des Balkans au service des ottomans, début XV ème siècle.
2- Sipahis turc vers 1400, caractéristique des armées ottomanes de cette époque.
3- Fantassin d'élite ottoman, début XIV ème siècle.
Un siècle plus tôt, les effectifs de l'armée active était supérieurs. On aura une idée de ce qu'ils étaient et de l'organisation de cette armée à partir des données suivantes :
L'infanterie est formée du corps des Janissaires (113 400); des Topgis, troupes formant l'artillerie (15,000); Bombarjis, corps des bombardiers (2000); Bostangis , gardes des jardins : ils sont commis à la garde du palais (12 000); Metergis; ceux qui dressent les tentes et qui asseyent le camp (6 000); Messirlis , envoyés d'Égypte (infanterie et cavalerie : 3000); soldats de la Valachie et de la Moldavie (6000); Leventis; troupes de la marine (en temps de guerre : 50 000).
Pour la cavalerie, on a : Spahis payés régulièrement (10 000); Serragis, destinés au service de l'infanterie et des bagages, et enrôlés dans les provinces par les pachas. Ils servent de corps de réserve dans les cas de dangers imminents (6000); Zaines et Timariots, corps de cavalerie, troupes féodales (132 000); Gegebys, armuriers commis à la garde des poudres, des armes et des magasins. On s'en sert occasionnellement comme corps de réserve pour la cavalerie (13 000). Miklagis ceux qui accompagnent les Spahis (6 000); Segbans, préposés à la garde des bagages de la cavalerie (4 000); Volontaires fournissant leurs chevaux (jamais plus de 10 000).
Ce qui fait un total des troupes turques avoisinant les 390 000. Si l'on déduit de ce chiffre les troupes non combattantes ou affectées aux garnisons d'Istanbul et des forteresses, le chiffre des soldats pouvant être rangés sur le champ de bataille était de l'ordre de 180 000.
L'Empire ottoman était divisé en sept Ordou ou circonscriptions militaires, sans compter la division du Hidjaz en Arabie et la division de Tripolitaine. Les chrétiens et les juifs ne font pas de service, mais payent une taxe.
La législation.
Les Ottomans, qui étaient musulmans du rite hanéfite, avaient apporté avec eux d'Asie Mineure, comme base de leur législation, le chariah ou loi canonique qui fut leur unique règle Jusqu'au règne de Soliman le Législateur. Son Kanoun-namè, réunion de tous les rescrits qu'il a rendus, sur l'opinion exprimée par le mufti Abou's-Sooûd, relativement à l'organisation des fiefs militaires (timar), a été colligé après sa mort par le contrôleur des finances, Mohammed-Tchélébi. Le Code des sujets promulgué par lui, complété plus tard par le sultan Ahmed Ier (Le déclin de l'Empire ottoman), réglait la nature des redevances que le sujet était tenu d'acquitter entre les mains du sipahi, détenteur du fief.
Les règlements de police qu'il institua formèrent la base du droit pénal appliqué dans l'Empire ottoman jusqu'à l'époque des réformes; la principale peine qui y est portée est l'amende; celle-ci est également admise pour le rachat de peines graves prescrites par la loi canonique, telles que l'ablation de la main pour le délit de vol; le vol qualifié et la récidive sont punis par la pendaison. Un article curieux fixe à 11% le taux de l'intérêt au delà duquel commence le délit d'usure. Un maximum était fixé pour la vente des objets de première nécessité. Enfin c'est sous son règne que le mollah Ibrahim d'Aleprédigea, sous le titre de Mulléka 'l-Abhor (= confluent des mers), un résumé du droit canonique musulman qui sera encore consulté à la fin de l'Empire et fréquemment réimprimé.
Les Capitulations
En un sens large, on entendait par capitulations les traités qui garantissaient aux sujets chrétiens, qui résidaient temporairement ou d'une manière permanente dans les pays dits "hors chrétienté", spécialement dans les pays musulmans, le droit d'être soustraits dans une large mesure à l'action des autorités locales et de relever de leurs autorités nationales, représentées par leurs agents diplomatiques et leurs consuls. Entendues en un sens plus restreint les Capitulations correspondent à ceux de ces traités qui ont été conclus entre les puissances européennes et l'Empire Ottoman, à partir du XVIe siècle (Le Siècle de Soliman).
Pendant plusieurs siècles, l'Empire ottoman a connu des périodes riches tant d'un point de vue économique que culturel. Il a influencé ses voisins de l'ouest (Europe, Afrique du Nord) comme ceux de l'est (Asie centrale, Perse, Inde). Sa position géostratégique en a fait pendant longtemps une puissance culturelle de premier plan.
Influence sur le reste du monde
La vie du sultan à Istanbul est fastueuse. Il est le monarque absolu, assisté par le Grand Vizir et un Conseil (diwan), qui se réunit quatre fois par semaine. Ils sont tous esclaves du sultan. Il possède un harem formé d’esclaves choisies. L’administration est très efficace et laisse une certaine liberté religieuse. L’Empire est divisé en régions dirigées par un Pacha, en charge pour trois ans. Les juges (qadi) s’inspirent du Coran, mais les non musulmans sont jugés par leurs chefs. Près des mosquées surgissent les madrasas, écoles gratuites pour les jeunes musulmans. Le commerce est très important pour les Ottomans et permet aux chrétiens d’être en contact avec les pays islamiques.
Les sultans donnent une importance considérable au développement culturel et artistique. Soliman en particulier, est estimé pour la paix et la tolérance, même s’il est aussi un tyran féroce pour d’autres aspects. Les écrivains occidentaux sont intrigués par cette religion qui présente une certaine fascination, même si beaucoup la considèrent immorale ou la décrivent comme une hérésie chrétienne.
Afrique
La Méditerranée est pendant longtemps au pouvoir des Turcs sarrasins et les habitants des villes côtières craignent d’être assaillis et emmenés comme esclaves à Tunis, Alger ou Istanbul. Les incursions des Sarrasins dans le sud de l’Italie continuent jusqu’au début du XIXe siècle. Le corsaire Khayr al-Din reprend Tunis aux Espagnols en 1534. Là, sont emmenés les prisonniers devenus esclaves (comme à Alger).
En Afrique du Nord, environ 40'000 esclaves chrétiens subissent beaucoup de mauvais traitements. Parmi eux, il y a aussi quelques prêtres, dont saint Vincent de Paul. Certains esclaves se convertissent à l’islam afin d’être libres. Les missionnaires s’engagent pour éviter certaines formes d’apostasie (mercédaires, moines de l’Ordre des Trinitaires, des franciscains, des dominicains et des capucins).
Saint Vincent de Paul, fondateur des lazaristes, crée à Marseille une maison qui devient le point de départ pour les prêtres et les frères qui partent pour la mission en Afrique du Nord au service des esclaves chrétiens, en qui saint Vincent voyait le visage de Jésus. Ces religieux s’y rendent comme chapelains des consulats, et certains deviennent même consuls.
Un fait propre au Maroc isolé du reste de l’islam : le roi se réclamant de l’origine de la fille du Prophète, Fatima, il professe un islam rigoureux, bien loin de la corruption du sultan.
La conversion à l’islam d'une partie de l’Afrique noire advient de manière pacifique grâce aux commerçants et aux missionnaires laïcs. Elle commence en Éthiopie, à Zanzibar et sur les côtes de Madagascar, continue au Sénégal et partiellement au Ghana. Cependant, dans de nombreuses régions, les antiques traditions subsistent.
Asie
En Perse, une dynastie d’origine chiite réussit à maintenir un certain pouvoir en concluant des accords avec les Ottomans.
En Inde, une invasion arabe a déjà eu lieu dans l’actuel Pakistan. Ils sont rejoints par les Ottomans qui occupent de vastes zones de l’Inde. Ils sont installés par les gouverneurs dont certains cherchent un syncrétisme entre l’islam, l’hindouisme et le christianisme.
Des missionnaires chrétiens arrivent aussi en Extrême-Orient (Inde, Japon et surtout en Chine avec François Xavier, Matthieu Ricci et divers missionnaires Franciscains, Dominicains et surtout Jésuites).
- Joëlle Dalègre, Grecs et Ottomans (1453-1923), de la chute de Constantinople à la disparition de l'empire ottoman, L'Harmattan, 2002. -
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