Les réfugiés occidentaux au XIe siècle

 

Tout au long de son histoire, Constantinople a vu entrer par ses portes des voyageurs attirés par le prestige de l'empire byzantin. On les qualifie souvent de pèlerins à cause de la mention de sanctuaires et de reliques dans les textes qui parlent de leur voyage-

 

mort de Harald à la bataille de Stamford

 

On rencontre aussi  d'autres catégories de voyageurs, entre autres des réfugiés et des employés, qui appartiennent à l'éternel flux et reflux des êtres humains dans l'histoire. Bien qu'ils aient admiré et vénéré peut-être les reliques, leur voyage se fit pour d'autres motifs. Leur séjour dans la métropole est essentiellement différent du bref séjour de la plupart des pèlerins.

 

 

Comment se faisait l'immigration de ces étrangers dans la capitale byzantine ? Comment les accueillait-on ? Les idées stéréotypées ont-elles de part et d'autre joué un rôle ? Au XIe siècle,pour Byzance, c'est le pont entre  l'essor du siècle précédent et l'époque des croisades. Pour l'Europe de l'Ouest il précède l'essor culturel et artistique du XIIe siècle. On n'y voit pas encore les massacres du siècle suivant, où la haine réciproque des Byzantins et des étrangers éclate avec violence. C'est une période de changement politique, économique, religieux pour l'Europe, et surtout une période mouvementée pour le nord-ouest, Scandinavie, Angleterre.

 

A Byzance, des forces centrifuges sont actives en province. Les étrangers sont les bienvenus dans la mesure où l'armée gouvernementale doit faire appel au mercenariat maintenant que la province se « féodalise », et que les menaces viennent de toutes parts. Des missions de recrutement sont envoyées à l'étranger. La monnaie d'or byzantine, le besant, est dévaluée, processus lent et graduel dont les effets sur les prix, les salaires et la position des salariés sont difficiles à apprécier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après le schisme de 1054, l'arrivée de grands contingents de pèlerins puis de croisés va accentuer la différence religieuse entre l'Occident latin et l'Orient grec.  Dans le nord et le nord-ouest de l'Europe beaucoup de gens, riches et pauvres, quittèrent leur foyer. Ils prirent la route, certains pour échapper à la vengeance politique, d'autres à cause de la misère des campagnes dévastées, ou de ressources insuffisantes, d'autres encore pour chercher ailleurs du travail, des terres et la liberté.

 

 

Toutes les classes sociales étaient affectées par les troubles du temps. Les pèlerins riches pouvaient vendre des biens et hypothéquer leurs terres. Dans la société féodalisée le seigneur donnait normalement l'autorisation de partir en pèlerinage . Ceux qui partaient en quête d'aventure et de travail ont peut-être joui du même régime, combinant les deux motifs, et profitant ainsi, par leurs lettres de recommandation, de certains privilèges comme l'exemption d'impôts.

 

 

 


Quand on mettait le pied sur le territoire byzantin, il y avait encore l'accueil monastique et, surtout dans les villes, les hospices et la charité privée. Pour empêcher l'abus les hospices avaient des statuts : le séjour était limité, ou bien on demandait des corvées. Les hospices militaires épars à travers l'empire et dans les marches ont pu jouer un rôle pour ceux qui s'engageaient dans l'armée. Une fois arrivé à Constantinople on avait, paraît-il, l'embarras du choix. Au XIe siècle les empereurs fondaient et restauraient des hospices, ainsi Romain III Argyros (1028-1034), Michel IV (1034-1041), Constantin Monomaque (1042-1055) -

 

 

Ces activités faisaient sans doute partie de leur programme politique, car pendant leur règne de nombreux mercenaires entrent dans l'armée grecque. Le panégyriste Jean Mauropous, futur métropolite, se réfère aux myriades d'étrangers qui arrivent à Constantinople pendant le règne de Monomaque, non sans lui rappeler son devoir de les protéger-

 

 

 

Constantinople était, d'autre part, une ville fortifiée, où le contrôle des étrangers était facile. Les marchands logeaient, pendant leur séjour limité, dans les mitata. Les ambassades officielles se présentaient au bureau des barbares .  Hors de l'armée le choix était limité. En revanche les étrangers pouvaient faire carrière dans la hiérarchie byzantine, où on les trouve avec des titres et rangs divers  Ces milliers d'immigrants dont la plupart sont restés anonymes représentent différentes classes sociales. L'information nous vient de l'est et l'ouest : sagas en norrois, chroniques en latin et en grec, une Vie de saint en latin, et des discours en grec.

 

 

Voici quelques noms d'émigrants célèbres.Commençons avec Harald Hardrada, prince norvégien et futur roi de Norvège ). Il s'exila après la mort de son demi-frère Olaf. Après avoir traversé la Suède et la Russie, il arriva, au jeune âge de dix-huit ans, à Constantinople, vers 1034, et y prit du service. Pendant dix ans il remporta des victoires, en Sicile, Bulgarie, Terre Sainte, Asie Mineure, à la tête de son corps de 500 hommes du nord, obtenant les rangs de manglavite et de spatharocandidat. Le mystère règne sur son départ. Sans doute voulut-il faire valoir ses droits en Norvège. Il s'enfuit de prison pour y retourner, rompant sans doute son contrat par ce départ. Dans le nord on a expliqué son emprisonnement par une histoire de femme, idée dont Guillaume de Malmesbury se fera l'écho. La saga nous apprend aussi qu'il envoya à Novgorod la fortune amassée à Byzance. Où était entreposé l'or que recevaient ces mercenaires?Sans doute des compatriotes qui rentraient se chargèrent-ils de ces transactions, illégales peut-être car il était défendu d'exporter l'or.

 


 

 

Que devenaient les biens des étrangers morts sur place sans héritier. La mortalité doit avoir été élevée, et la plupart des mercenaires arrivaient sans doute célibataires. Harald et ses compagnons avaient bien eu quelques ennuis à Byzance. Lorsque le prince eut construit une chapelle pour saint Olaf, récompense pour une victoire sur les païens, les Constantinopolitains s'opposent à sa consécration. Puis, on l'empêche de préparer le festin en lui refusant le bois nécessaire à la cuisine.

 

D'autres étrangers ont connu, dans la réalité ou la légende, le même problème. L'animosite entre les Grecs et les visiteurs occidentaux s'y reflète. Pour Harald, les problèmes ne s'arrêtent pas là. L'empereur lui ordonne d'enlever le battant de la cloche afin qu'elle ne puisse sonner. Harald réussit à surmonter ces obstacles, et inaugure sa chapelle. Ses compatriotes le créditent de l'aveuglement d'un empereur. Mais les Byzantins, habitués à voir les carrières impériales terminées de la sorte, ne doivent pas l'avoir blâmé pour un tel acte. Son ascendance royale ne passa pas inaperçue. Kekaumenos, aristocrate provincial, la  mentionne dans ses Conseils et récits, rédigés entre 1075 et 1078. Il rappelle que ce fut là un étranger de haute naissance, satisfait pourtant d'une position modeste dans l'armée grecque.

 

 Devenu roi de Norvège, Harald garda amitié aux Grecs. Rencontra-t-il Robert le Magnifique, duc de Normandie? Celui-ci fit un pèlerinage à Jérusalem en 1035, et mourut l'année suivante près de Nicée. Ses compagnons purent en profiter pour rester à Byzance et y prendre du service. De nombreux Normands servirent dans l'armée Byzantine, tel Herva Frangopoulos. Il accompagna le général Georges Maniakês en Sicile, avec Harald et Kekaumenos. Sa rébellion sous Michel VI Stratiôtikos (1056-57) s'expliquerait par l'attitude hautaine de l'empereur. Chef de la garde impériale, il finira magistros à la cour d'Isaac Ie Comnène (1057-59), après quoi nous le perdons de vue. Peut-être s'est-il retiré dans ses terres près du lac Van. Les mercenaires pouvaient en effet obtenir des fiefs militaires dans les thèmes frontières. Hervé était sans doute un des nombreux aventuriers pauvres parcourant l'Europe en quête de travail, d'aventure, et d'argent

 

 


 

Les sources grecques ne ménagent pas les remarques hostiles sur lui-même et ses compatriotes : ils ne sont pas dignes de confiance, ils sont mal élevés, avides d'argent, etc. Jalousie, méfiance, ou pure hostilité ? Peu après 1049, les Normands de Constantinople eurent la visite d'Yves de Bellême, évêque de Sées, petite ville normande. Il cherchait de l'argent parmi ses amis et relations riches en Pouille et à Byzance.

 

Les Normands émigrés contribuèrent largement à la restauration de la cathédrale de Sées. Beaucoup de Normands avaient des parents en Italie, et l'itinéraire comprenait donc l'Italie du sud et, plus tard, la Sicile - Un peu plus tard deux jeunes nobles normands sont à Constantinople : les frères Odon et Robert, fils d'Odon Stigand. Leur père, le puissant seigneur de Mézidon, était chambellan du duc Guillaume. Le jeune Odon fut trois ans en fonction à la cour comme thalamepole et protospathaire. Il savait le grec, et il était spécialiste de médecine. Il était en mesure de connaître la culture et la technologie byzantines. Après avoir servi les empereurs Isaac Ie Comnène, déjà cité, et Constantin X Doukas (1059-1067), il revient en Normandie. Devenu à son tour chambellan à la cour ducale il mourut en 1063 à l'âge de vingt-six ans. Son frère Robert rapporta de l'or, des pierres précieuses, et des reliques.

 

De jeunes Normands apprenaient à Byzance toutes sortes de choses utiles, lesquelles plus tard contribuèrent peut-être au succès politique du duc Guillaume. La position de ces jeunes nobles différait de celle de la plupart de leurs compatriotes. Leur séjour était limité, et ils avaient l'intention de rentrer en Normandie. Leur condition sociale a pu les protéger .

 

En octobre 1066 Guillaume débarqua en Angleterre, et une nouvelle vague de réfugiés se déversa sur l'Europe, l'Ecosse, le Danemark et d'autres pays les virent arriver en grand nombre. Plusieurs prirent le chemin de Byzance. L'histoire de quelques noble anglo-saxons, quelque peu légendaire de ci de là, se trouve dans la chronique de YAnonymus Laudunensis. Ils passèrent par le détroit de Gilbraltar et, au grand détriment des habitants, firent escale à Septa, dans les Baléares, et en Sardaigne, pillant, massacrant, incendiant. Leur accueil à Constantinople fut des plus chaleureux. L'empereur leur fit de riches dons et de grandes promesses.

 

Une partie du groupe cependant dédaigne l'offre généreuse d'une concession de terres, de vignes et d'argent, et obtint de s'établir au nord, dans une région envahie par les païens. Là ils fondent une nouvelle Angleterre, un nouveau Londres, un nouvel York. L'agent impérial qui vient réclamer le tribut est tué, et l'empereur, furieux, veut exterminer ces Anglais qui, dès lors, vont faire carrière dans la piraterie. Mais l'empereur, se ravisant, propose une réconciliation afin d'éviter d'autres troubles. Restés fidèles au pape, Les Amglais envoient leur clergé en Hongrie pour y être consacré. Voilà le conflit religieux. Ils ne veulent pas se soumettre au patriarche, ce qui déplaît fort à l'empereur. La plupart des églises latines furent fermées de 1052 à 1058, et de 1081 à 1089. L'arrivée des réfugiés anglais se situe vers 1075.Leurs relations avec le gouvernement byzantin se tendent, bien que les individus fissent carrière.

 

Un Anglo-saxon anonyme, peut-être ce Coleman nommé dans YAnonymus Laudunensis,  fit carrière à la cour, et se maria avec une dame noble et fortunée, nommé Eudokia. Près de sa maison il fit construire un chapelle où il installa deux icônes : saint Augustin de Cantorbéry, avec l'inscription agios (sic) Augustinus Anglorum apostolus, l'autre de saint Nicolas, saint grec, et populaire auprès des Normands-

 

Le saint patron anglais, opérant un miracle, l'emporte sur sa rivale sainte Eudoxie. Dans la chapelle se rencontrent le monde anglo-saxon et la spiritualité byzantine. Les réfugiés se réunissent devant les icônes pour cultiver la mémoire de la partie perdue . Le moine Goscelin, rédigeant les Miracles de saint Augustin vers 1094 prit connaissance de leur tristesse et de leur nostalgie. Ainsi Constantinople n'était pas cette ouranopolis de Michel Psello, en ce même XIe siècle;Byzance est une société à deux visages dans ce domaine comme dans d'autres Psellos réunit en lui ces deux tendances : fier d'avoir des étudiants « celtes », et méprisant les étrangers arrivant au pouvoir . 

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