Les petites écoles sont difficiles à saisir. Le vocabulaire « scolae » très imprécis n'indique nullement ce qu'on enseigne (seuls les historiens actuels distinguent les écoles élémentaires et celle de chant, puis l'école qui apprend à lire suivie de l'école de grammaire en latin) ni quel est le responsable de l'enseignement (école paroissiale, école communale ou chantry school). Aucune distinction de vocabulaire ne permet de distinguer le primaire du secondaire même si l'on peut admettre que les petites écoles prennent les enfants de 5 à 7 ans jusqu'à 14 ou 18 ans un nombre très réduit d'enfants suivant l'ensemble du cursus.
Les documents portant sur les petites écoles contrairement aux documents universitaires spécifiques et groupés sont très divers et dispersés :
• Peu de cahiers, des manuels plus nombreux mais le matériel scolaire est normalement périssable.
• Présence d'écoles dans les registres du chapitre chargé de contrôler les écoles de son diocèse et de recevoir le serment des maîtres ou dans les registres d'officialité où les parents mécontents intentent un procès contre les maîtres peu consciencieux qui jouent aux dés, boivent et vagabondent trois mois ici, trois mois là.
• Listes de petits garçons tonsurés à 7 ans par l'évêque (à Rouen) ce qui donne une idée du nombre des écoliers débutants. La liste des ordonnés par diocèse permet de suivre en gros ceux qui sortent de l'école de grammaire.
• Testaments des maîtres et surtout présence très fréquente de legs scolaires ou même de fondations par un bienfaiteur qui se multiplient au XIV-XVème s.
• Dans les documents communaux on peut suivre le statut fiscal des maîtres (sauf s'ils sont exemptés) ou l'apparition des écoles créées par les communes italiennes.
Enfin les petites écoles ont dans l'ensemble moins intéressé les historiens que l'enseignement supérieur. Cette distorsion est très visible en France où implicitement tout commence à Jules Ferry ; La Renaissance et la Réforme ont fait progresser l'écrit et les connaissances (ce qu'on suit avec les progrès de la signature un très mauvais indicateur pour l'époque médiévale). Quant au MA il est globalement considéré comme rural et ignorant, les deux allant ensemble. Hormis des articles récents portant sur une ville ou un diocèse, les études anciennes comme celles de Philibert Pompée sur Paris ou de Clerval sur Chartres sont l'œuvre de clercs ou de catholiques et sont restées isolées.
. Géographie et chronologie des écoles
Dans tous les pays, les écoles dépendent de la même législation scolaire étique et très générale : le capitulaire de Charlemagne de 794 (une école cathédrale dans chaque diocèse et des écoles de paroisse pour former les clercs), les prescriptions de Latran III en 1179 et Latran IV en 1215 rappelant ces nécessités et créant des écolâtres là où ils n'existaient pas et enfin la bulle Cum ex eo de Boniface VIII précisant le niveau exigé des clercs lors de leur ordination et facilitant leur passage par l'école. Les laïcs ne sont que très indirectement concernés et les autorités locales chargées d'une application très variable.
1) La France
Les principes sont les suivants :
• Absence de distinction entre les niveaux d'enseignement. Ecoles grandes, petites ou moyennes cohabitent d'ailleurs parfois au sein des mêmes établissements.
• Multiplicité de l'offre même si celle-ci est sous la responsabilité de l'église. Celle-ci contrôle tant les écoles cathédrales que les écoles de paroisse (une par quartier, une par village) que les écoles des hôpitaux (orphelins et enfants trouvés), celle des confréries, des béguinages ou des couvents dont certains reçoivent toujours des pensionnaires. Elle contrôle de plus loin les maîtres privés.
• L'offre favorise les villes et les catégories sociales aisées au détriment des campagnes et du sexe faible. Il y a peu de maîtresses et elles n'enseignent que les filles.
Sur les écoles rurales nous savons peu de choses sauf pour trois régions le Nord, la Champagne, la Normandie (au nord de la ligne Saint-Malo-Genève) des archevêchés riches, fortement urbanisés qui ont beaucoup de clercs à former et les moyens pour le faire. Dans le Nord sur 156 villages de la Flandre wallonne, 152 en 1449 sont pourvus d'une école. Dans le diocèse de Troyes au XVème siècle la majorité des paroisses ont une école sans que la taille de la localité semble avoir une quelconque importance mais dans le diocèse voisin de Châlons 30 villages seulement ont une école attestée. Autour de Reims tous les villages pratiquement ont une école qui scolarise le tiers de la classe d'âge mâle (et quelques filles). Les résultats sont les mêmes près de Rouen où 30 % des petits garçons sont tonsurés à 7 ans.
Inversement dans le sud de la France les résultats sont mauvais (bien que le notaire ou le marchand puisse éduquer quelques jeunes). Les campagnes savoyardes ou celle de Suisse romande ont fort peu d'écoles même si quelques confréries du Saint-Esprit font un effort.
Presque toutes ces écoles rurales datent du XIVème ou du XVème s. bien que cette notion n'ait pas beaucoup de sens puisque l'école médiévale est volatile. A la campagne le tenue ou non d'une école dépend du zèle conjoint de nombreux acteurs : l'évêque (qui inspecte) le curé qui enseigne lui-même ou fait enseigner un chapelain ou tout clerc mineur ayant niveau ou bonne réputation. A défaut un laïc expérimenté fait l'affaire (avec parfois un métier de complément). Le maître n'est pratiquement jamais un gradué. L'école dépend aussi de la bonne volonté de la fabrique (qui agrée le candidat et le loge parfois) et des parents puisque l'école n'est ni gratuite, ni obligatoire. Le maître fait classe chez lui ou dans un local qu'il loue. Habitation et salle de classe ne font qu'un. Il y reçoit pour un ou plusieurs trimestres une dizaine d'enfants (avec quelques vacances pour les moissons et les vendanges). Les parents lui versent un salaire par terme en partie sous forme de blé, de poulets…
Les petits écoliers ont de 7 à 12 ans mais beaucoup se contentent d'un séjour d'un an ou deux suffisant pour apprendre à se débrouiller dans le domaine de l'écrit. Les écoles rurales refont les apprentissages élémentaires (les prières, les commandements, quelques psaumes). Si le maître est clerc, les enfants servent la messe où le maître lit l'épître et ils chantent les cantiques. Enfin il est prévu d'apprendre à lire et les bases de calcul (comprendre une facture ou une liste de contribuables). Normalement une école rurale n'apprend pas à écrire et ce n'est pas une école de grammaire en latin.
Les petits écoliers sont surtout des garçons (mais la sœur aînée de Gerson qui a fréquenté l'école écrit les lettres de la famille), fils de laboureurs, ou d'artisans de village. Entrer à l'école leur donne le statut de clerc (mineur donc mariable « avec une vierge et une seule fois ») qui les dispense de taxes, d'obligations militaires et les rattache aux tribunaux ecclésiastiques moyennant une tonsure peu voyante. C'est une preuve de liberté, d'honorabilité utile pour être marguillier de sa paroisse ou faire un beau mariage. Comme on le dit à Reims ou ailleurs « scolae, scalae » (écoles = échelles). Leurs compétences seront bonnes en lecture du vulgaire, additions et soustractions. Quelques-uns uns sauront écrire et quelques mots de latin (les marguilliers sont en général des écrivants en tout cas théoriques). Cadets et filles sont moins concernés.
En ville, l'offre est beaucoup plus diversifiée : à l'école cathédrale s'ajoutent les pensionnats des couvents bénédictins, les écoles de paroisse et celles des institutions charitables et les maîtres à leur compte. Des cours de théologie existent chez les Mendiants et les notaires forment d'autres enfants que leurs clercs. Tous les niveaux sont représentés de l'école de grammaire latine destinée prioritairement à ceux qui poursuivent leurs études à l'université, à l'école pour apprendre à lire (7-10 ans) ou à celle des tout-petits (5-7 ans). Ces écoles plus denses sont parfois aussi plus anciennes et pour certaines dotées d'un collège. Ainsi à Reims les deux écoles de grammaire à collège remontent aux années 1210-1220, les Bons Enfants dans le quartier Saint-Etienne et les Crevés en tout 24 places pour de pauvres écoliers.
Dans le Nord 30 écoles à Lille et St Omer pour 32 paroisses, 7 écoles à Douai ville et Valenciennes a 20 écoles en 1337 et 49 en 1388 scolarisant 516 enfants de 7 à 10 ans dont 145 filles et 1200 enfants fin XVème (tous les garçons et un quart des filles). Il s'agit surtout d'écoles élémentaires.
Prenons le cas de Paris ; à Paris le chancelier surveille l'université, l'école cathédrale et les nombreuses petites écoles de l'île de la Cité. Le chantre en revanche, deuxième dignitaire du chapitre s'occupe des autres écoles de paroisse auxquelles s'ajoutent celles des grands monastères. Ces écoles de paroisse datent pour la plupart du XIIIème s. En 1292 le rôle de la taille signale 12 maîtres et une maîtresse qui contribuent à l'impôt en payant 1 / 50ème de leur revenu. Le plus ancien règlement des écoles parisiennes (émanant du chantre) date de 1357. En 1380 Paris possède 41 maîtres et 21 maîtresses pour 35 paroisses. Rien ne s'oppose en effet à ce qu'une paroisse ait plusieurs écoles pourvu qu'on respecte une certaine distance et ne débauche pas les élèves de ses confrères.
Le contrôle annuel du chantre touche la moralité et les compétences, les expériences pédagogiques ou les grades universitaires pour les grammairiens. Sur nos 41 enseignants 7 sont maîtres es arts et 2 bacheliers en décret. Ils sont astreints à résidence et enseignent à plein temps. Les plus compétents peuvent ajouter grammaire, rédaction d'actes, bases du trivium pour attirer des écolages plus nombreux.
Les maîtresses sont des bourgeoises (épouses d'artisans) chargées d'enseigner aux filles les prières, la lecture en français, la tenue d'une maison et les bonnes manières dans la lignée de l'enseignement des mères. Pourtant Paris n'a pas de petites écoles très ambitieuses dans la mesure où préparant certains de ses élèves (fort minoritaire) à l'université elle ne peut marcher sur les plates bandes de celle-ci.
L'ambition pédagogique est en revanche de mise lorsque les petites écoles d'une grande ville ne rencontrent pas la concurrence d'un studium ou pas celle d'une école cathédrale. Ainsi à Chartres (diocèse mais l'université est lointaine même si le chapitre héberge des maîtres parisiens) l'école cathédrale a été une des meilleures de la chrétienté au XIIème s. Elle existe toujours et deux maîtres, l'un de musique l'autre de grammaire, y forment les futurs clercs. Lui est adjointe une école externe où le chapitre nomme des maîtres de grammaire, de théologie mais aussi de médecine et de droit : 6 petites écoles de paroisse ouvertes le matin chôment le jeudi et au mois d'août. Elles regroupent 300 élèves vers 1400.
Même scolarisation ambitieuse à Dijon. La capitale des ducs de Bourgogne n'a ni université (à Dôle après 1423) ni cathédrale (diocèse de Langres). Le besoin d'officiers bien formés pour l'administration tant ducale que municipale a suscité très tôt un équipement scolaire dense, varié et de bon niveau. En 1445 Dijon compte 2 000 élèves. Le recteur y nomme les maîtres tous licenciés es arts qui enseignent le trivium et le quadrivium (plus le droit et l'hébreu !). Les Dominicains assurent la théologie. Ces écoles (secondaires) sont choyées par la municipalité qui paie les maîtres, fournit le bâtiment, met des chaînes au bout de la rue pour éviter le bruit et fait déplacer le bordel pour éviter les distractions ou les mauvaises pensées. Les petits élèves viennent de tout le duché et même de Flandres (il faut parler français pour faire carrière, dans l'état bourguignon), de Savoie et de Lorraine. Les maîtres font ensuite de belles carrières à Dôle ou à Paris. Très comparables sont les écoles de Genève ou de Lausanne qui assurent un cycle secondaire supérieur dans une zone sans université.
Le bilan est nettement moins favorable en France du Sud où les petites écoles ne se multiplient guère en milieu urbain avant 1350. Seule Avignon, où le pape réside et a créé une université, a de petites écoles actives dès 1320 (Pétarque fréquenta les écoles de Carpentras ces années-là). En Provence il faut attendre 1350, en Dauphiné 1380. Contrairement à la France du nord, les écoles sont souvent ici municipales ou partagées entre la ville et l'église. Les maîtres sont logés, salariés et exempts de taille mais confirmés par l'évêque ou la chapitre. Ils passent avec la ville un contrat renouvelable qui précise les droits et les devoirs de chacun.
Il faut donc retenir que les petites écoles françaises apparaissent au XIIIème s., se multiplient entre 1350 et 1450 dans des années de crises et de désorganisation. Cette densification permet une augmentation du nombre des lisants (plus que des écrivants) qui est certaine mais difficile à mesurer. Elle profite prioritairement aux garçons des milieux aisés des villes ou aux fils de gros paysans. Ces progrès indéniables n'ont rien à voir avec l'invention de l'imprimerie qu'ils précèdent d'un bon siècle.
2) L'Angleterre
C'est le seul pays pour lequel il existe des chiffres globaux (pour tout le pays, par diocèse, par comté) et une cartographie des petites écoles. Une documentation excellente permet de distinguer des types d'écoles qu'on ne fait que deviner ailleurs, tout ceci lié à des conditions très particulières de scolarité.
a- Le problème linguistique.
En 1066, l'anglais était la langue de tous qui s'écrivait et s'utilisait tant pour l'administration qu'en littérature (Beowulf, poésie allitérative). La conquête fit de l'anglais la langue des vaincus que les vainqueurs ignoraient ou méprisaient. Il ne s'écrivit plus de même qu’on n’écrivit guère l'écossais ou le gaélique transmis par la mémoire. Les conquérants réimplantèrent le latin dans les évêchés et les abbayes, l'administration et la justice se firent en anglo-normand (en français de l'Ouest). Tous les manuels juridiques, les archives du Parlement, les ordonnances royales furent françaises. L'histoire, la littérature de dévotion furent françaises (ou latines). La littérature continentale peupla les bibliothèques. Pourtant le français sauf dans la haute noblesse et à la cour (où on le parle toujours début XVIème s.) fut assez vite une langue apprise et non une langue maternelle (ce qu'il était encore pour Richard I ou Richard II né à Bordeaux).
Ceci pose un problème dans les écoles : si les écoles supérieures apprennent le latin en latin, quelle langue utiliser dans les petites écoles le français nécessaire à la gentry et aux marchands ou l'anglais utile aux paysans ou aux artisans ? Mi-XIVème s. on opta généralement pour l'anglais tandis que l'apprentissage du français langue étrangère développait des instruments spécifiques parfaitement inconnus sur le continent : les premiers livres de grammaire française et les dictionnaires français / anglais.
b- Les chantry schools
En droit canon rien n'interdit de fonder une chantry school sur le continent mais nul n'en fit autant d'usage que les Anglais entre le début du XIVème s. et 1547. Un prince, un évêque, un riche bourgeois soucieux de son paradis fonde par testament une école avec bâtiments, chapelle, jardins, logements des écoliers et des maîtres, livres nécessaires à l'enseignement et dotation perpétuelle. Le maître chapelain dit chaque jour une messe de requiem pour le fondateur en présence des petits écoliers accueillis gratuitement. Ces fondations privées sont donc des public schools. L'avantage est la stabilité et la continuité de ces établissements qui laissent des bâtiments encore visibles (Ewelme près d'Oxford fondée par William de la Pole duc de Suffolk assassiné en 1450) et des documents (Leaden Hall projet du maire de Londres Simon Eyre en 1445).
Il est assez difficile d'expliquer pourquoi la générosité funéraire des Anglais va vers les petits écoliers (alors que celle des Parisiens vise les pauvres étudiants). L'influence d'Henry VI (fondateur d'Eton) a entraîné le peerage et la gentry ; les années 1430-1460 fourmillent de fondations de chantry.
c- Compter les écoles.
D'après N. Orme il y aurait en Angleterre 36 écoles repérées vers 1200 soit environ une par comté en général dans la plus grande ville. Ces écoles s'ajoutent à celles des abbayes et à celle du monastère joint à l'évêché qui n'est pas prise en compte dans ses calculs (alors qu'elle existe la plupart du temps). Entre 1200 et 1300, 70 nouvelles écoles apparaissent dans la documentation. Vers 1400 tout comté aurait 5 à 10 écoles mais le Lancashire une douzaine.
Les chiffres donnés par Moran pour la province d'York sont nettement supérieurs. La densité des écoles est assez faible vers 1300 mais elle augmente ensuite assez vite suivant des courbes divergentes. Les écoles élémentaires démarrent plus vite dès le début du XIVème s., stagnent de 1350 à 1400 : 25 écoles de lecture et 8 de chant. Les progrès des écoles de grammaire sont plus lents (5 nouvelles écoles seulement) ; équivalent au secondaire, elles ne redémarrent qu'après 1450.
Londres a un équipement scolaire moyen : une excellente école cathédrale à St Paul, une école monastique à Westminster qui accueille 30 enfants, 3 puis 5 écoles de grammaire (St Paul, St Mary Arches, St Martin Le Grand et St Antoine Hospital) 3 song's schools liées à 3 paroisses centrales (Sainte-Mary, Westminster et St Paul). L'offre est insuffisante pour une capitale de 30 000 à 40 000 habitants. Presque tous les fils de bourgeois et les apprentis des grandes guildes qui exigent toutes un parfait maniement de l'écrit sont candidats à l'école. De nombreux projets furent faits pour combler ce handicap (une IUFM à Cambridge proposée au roi en 1439, la fondation par Simon Eyre d'une école triple : chant, grammaire, écriture, confiée à la corporation des drapiers). Des maîtres d'écoles ambitieux en profitent pour s'établir sans consulter le clergé comme John Seward et ses deux collègues dans le quartier de la paroisse de Saint Pierre Cornhill dépourvue de toute école. Le problème de l'insuffisance d'offre n'est résolu que dans le dernier quart du XVème s.
d- Quelles écoles ?
La bonne connaissance des écoles anglaises permet d'y distinguer au niveau de la paroisse une song'school ou une reading school ; les petits commencent par l'ABC, le Psautier, Les Commandements. La lecture se fait sur le Psautier, les Matines, les Heures de la Vierge et sur de petits textes moraux en vulgaire. La song's n'est pas différente : Elle forme les choristes et enfants de chœur des établissements ecclésiastiques sur les mêmes textes chantés.
Les grosses paroisses ou les bourgs peuvent avoir concurremment une école de grammaire destinée aux enfants plus grands et sachant lire. Le cursus latin repose classiquement sur Donat, le De Barbarismo, les Distiques de Caton fort moralisateurs ; on y apprend à parler latin par le dialogue (Es tu scolaris ?) et à rédiger de petits textes en prose ou en poésie (vulgaria). Les manuels sont exactement les mêmes que sur le continent.
Les écoles d'écriture sont assez tardives et peu nombreuses. Les écrivains publics sont contre. Les écoles de ce genre comme celle d'Oxford enseignent plutôt à rédiger des actes, tenir une comptabilité manoriale, comprendre la procédure de la cour de comté, tout ce qui est nécessaire pour suivre ensuite les Inns of Courts londoniens qui forment des spécialistes en droit coutumier anglais plus que l'écriture à proprement parler.
e- Combien d'écoliers ?
Dans une paroisse il faut compter 5 à 15 élèves, une chantry abrite 20 à 30 pensionnaires, une école de couvent 30 à 40 et les grosses écoles de grammaire de 60 à 100 élèves (en plusieurs classes). Comme en France ils ont le statut de clercs ce qui rend l'école particulièrement attractive pour les fils de serfs qu'elle affranchit. En principe ceux-ci ont besoin de l'autorisation du maître. Ce n'est pas un problème marginal dans la mesure où plus de la moitié des paysans anglais sont encore des serfs ce qui provoque la Grand Révolte de 1381. En 1400, le Parlement reconnaît la possibilité de s'inscrire à l'école librement aux fils de serfs.
3) L'Italie
a- Des écoles laïques.
L'Italie présente un schéma très original marqué par un développement précoce des écoles urbaines à côté des institutions ecclésiastiques. Certes, il existe bien des écoles cathédrales enseignant en latin aux futurs clercs du diocèse, mais guère à d'autres. Les chapitres moins cultivés et moins riches qu'en France se soucient peu d'ouvrir sur l'extérieur des écoles qui seraient largement concurrencées. Les écoles monastiques se sont rapidement fermées à cause des réformateurs comme Pierre Damien. Ce sont les Mendiants qui assurent la présence éducative de l'église. Ainsi à Gènes où l'école cathédrale existe dès 1111 mais reste étique, les Dominicains ont des bibliothèques, scriptorium et studium actifs où dans la 2ème moitié du XIIIème s. travaillent Jacques de Voragine (futur archevêque entre 1260 et 1267 qui est l'auteur de la Légende dorée) ; Giovanni Balbi y achève en 1286 le Catholicon puis Jacques de Cessoles y rédige début XIVème s. son Jeu d'échecs moralisés. Leurs cours de théologie sont prioritairement réservés à la formation des clercs et n'ouvrent qu'exceptionnellement sur l'extérieur. Il n'y a guère d'écoles de paroisse actives sauf à la campagne.
Les premiers maîtres laïcs s'installent entre 1220-1280 et dès les années 1300 la plupart des grandes villes d'Italie du nord et du centre en comptent plusieurs sur lesquels l'Eglise n'exerce guère de contrôle ; certains diocèses voient disparaître concurremment leur école cathédrale. Pourtant, les maîtres laïcs ne lui font pas forcément concurrence puisqu'ils enseignent peu la grammaire latine (domaine des maîtres clercs). Ceux d'entres eux qui sont aussi notaires enseignent ce dont a besoin un enfant pour devenir notaire pour succéder à son père ou juge après passage par l'université. D'autres visent les fils de marchands et enseignent une literacy plus simple en vulgaire ; dans un cas comme dans l'autre s'y adjoint une formation pratique à laquelle clercs ne connaissent rien.
Le cursus latin est le même en Italie qu'ailleurs. Mais, la grande majorité des enfants (toutes les filles, les fils de marchands, d'artisans comme de milieux modestes) choisissent le cursus en vulgaire. Aux premiers apprentissages donnés comme partout sur l'alphabet (celui de Maximilien Sforza, mort avant d'avoir pu l'utiliser, est célèbre) et le psautier succède un apprentissage strictement syllabique de la lecture puis de l'écriture en vulgaire. Les chiffres et les 4 opérations quelques notions de français complètent la formation. Certains iront jusqu'à apprendre les bases du dictamen et rédigeront des lettres marchandes ou de chancellerie.
Ensuite les petits garçons recevront dans la même école (à Gênes jusqu'en 1374) ou dans une autre une formation abbaciste. Alors qu'en France les mathématiques sont toujours enseignées à Boece, en Italie on utilise l'abbaco aux deux sens du terme : l'abbaque instrument qui permet de compter livres sous deniers et le Liber de abbaco écrit en 1202 par le pisan Leornardo Fibonacci marchand et contrôleur des douanes. Le livre introduit le zéro, les chiffres arabes, les nombres négatifs. Il est repris sous forme de manuels à la fin du XIIIème s. qui enseignent les opérations, les conversions de monnaies, la règle de trois. S'y ajoute le calcul des surfaces et des volumes, celui des taux d'intérêts, les règles de l'escompte et de l'amortissement. Autrement dit ce sont des mathématiques utilitaires qui n'ont rien à voir avec ce qui est enseigné à l'école cathédrale ou à l'université.
b-Le rôle des Communes.
La ville en Italie soutient spontanément les écoles dans la mesure où elle a besoin de lisants écrivants pour avoir de bons citoyens éligibles dans les Conseils et des magistrats bien formés. Souvent les premiers maîtres laïcs se regroupent sur la Place où se trouve le Palais Communal. Toute Commune s'intéresse à l'enseignement et facilite les séjours des maîtres (exemption de taxes, citoyenneté, maison). Mais elle n'a pas forcément une école municipale, c'est-à-dire dont elle choisit et paie les maîtres qu'elle héberge dans un bâtiment public. Celles-ci qui se multiplient après la grande peste ne sont d'ailleurs pas forcément gratuites mais les écolages y sont réduits : la ville se décide à municipaliser si l'offre privée est insuffisante (petite ville) ou inadaptée (pas de cours de droit ou d'écriture des chartres : la Commune crée). Dans une petite ville, le grammairien ou l'abbaciste sont plus facilement payés par la Commune que le maître de l'école élémentaire. Quelques rares écoles municipales apparaissent au XIIIème s: Ivrée en 1308, Lucques en 1332, Venise en 1412-1417. Elles coexistent fréquemment avec les écoles privées. A Venise, l'école qu quartier du Rialto fut créée en 1408 par un riche commerçant Tomaso Talenti et ensuite progressivement municipalisée et prise en charge par l'état. Ce n'est qu'en 1446 que la Sérénissime créa la Scuola de San Marco destinée à former des spécialistes d'écriture et de rédaction humaniste pour la Chancellerie. Cette faible intervention vénitienne explicable par le maintien dans la Sérénissime d'écoles de paroisse et d'écoles tenues par des clercs à côté des maîtres privés ; elle contraste avec d'autres cas (Bassano en 1259, Chioggia fin XIVème s.) où la Commune opte pour une formule intégralement municipale avec interdiction de l'exercice privé qui reste rare.
c- Une fréquentation scolaire très élevée.
Les chiffres sont donnés par les chroniqueurs ou par les rédacteurs des éloges urbains car de bonnes écoles forment des citoyens vertueux et sont un sujet d'orgueil. Villani en 1338 donne 10 000 enfants scolarisés (pour 100 000 habitants) à l'école élémentaire, 1 200 suivent les cours de l'abbaciste et 600 dans les écoles supérieures de grammaire ce qui équivaut à 40 % de la classe d'âge (70 % de garçons) répartis dans 500 écoles (ce qui est probablement excessif). Bonvesano della Ripa donne en 1288 à Milan 70 écoles primaires et 8 écoles de grammaire. A la même époque, Venise aurait eu 60 écoles. Les écoles italiennes ont la plupart du temps plusieurs classes avec des répétiteurs et jusqu'à une centaine d'élèves. Neuf sur dix sont des écoliers. Une sur dix est une petite fille. Le nombre des écoles élémentaires croît comme partout : au XVème s. Venise aurait 130 à 160 écoles. L'offre est évidemment meilleure dans les grandes villes ou dans celles qui abritent une université qui ont beaucoup de grammatici (15 à Bologne, 5 à Pérouse). L'offre rurale est très inégale et d'un niveau très inférieur même si beaucoup de contadini florentins savent lire.
Globalement néanmoins l'alphabétisation concerne tous les milieux dirigeants des villes, les employés de l'état, les marchands, les gros artisans et même à Florence les cordonniers ou les teinturiers ; seuls les plus pauvres y échappent mais Piero di Franscesco qui finit ses jours à l'hôpital à Florence dans l'indigence tient son journal de 1416 à 1465.
4) L'Empire
Les petites écoles sont toutes urbaines avant 1450. Dès 1250 les grandes villes d'Allemagne du nord créent des écoles face à celle de l'écolâtre qui subsiste, l'Allemagne du sud suit. Le contrôle des écoles est un classique objet de friction entre le clergé et les autorités urbaines. L'enseignement n'y est d'ailleurs guère différent, le cursus en vulgaire n'apparaissant qu'après 1400.
Profession Magister
Les maîtres sont 90 % des hommes bien qu'il y ait des Magistra dans les grandes villes accueillant les petites filles (Paris) ou les petits garçons (Italie). D'une maîtresse on attend une moralité impeccable, de bonnes manières autant que des connaissances. Les maîtres eux aussi doivent n'être pas trop jeunes (20 ans), de bonne moralité et fréquentant l'église. Le MA croit à l'importance de la personne autant que du savoir transmis. Le maître doit inculquer discipline et bonnes mœurs autant que connaissances.
Un certain nombre sont toujours des clercs en France et en Angleterre : curé de paroisse, chapelain des chantry schools et professeurs des grosses écoles de grammaire pour lesquelles la licencia docendi (Maîtrise es arts) est en principe exigée (mais gradués seulement sur les 41 maîtres des écoles parisiennes et 13 magistri un titre qui suppose la maîtrise soit – dont les compétences font l'objet d'une reconnaissance universitaire et qui ont probablement des grammatici). Mais même parmi ces derniers, les clercs mineurs ou laïcs tendent à remplacer progressivement les prêtres. De nombreuses écoles religieuses utilisent les maîtres laïcs. Presque tous les maîtres du primaire (reading schools, écoles formant les marchands ou les notaires) sont des laïcs souvent pourvus d'une expérience professionnelle antérieure ou parallèle, le maître continuant son activité de notaire ou d'écrivain public. Les maîtres laïcs des XIIIème et XIVème s. sont souvent itinérants et alternent l'enseignement avec d'autres activités (scribes, notaires, fonctionnaires municipaux).
Mais au XVème s. de plus en plus, être maître devint un métier à temps plein dont on vit plus ou moins bien. Dans une autre ville où les écoles sont nombreuses la concurrence est forte et un nouveau maître peut avoir de la peine à s'imposer et à gagner correctement sa vie avec les écolages trimestriels. Ceux-ci peuvent être fixés par contrat avec les parents. Les salaires versés par les communes sont dans le Veneto pour des contrats de 3 à 5 ans de l'ordre de 30 à 70 ducats et à Eton 16 livres par an ce qui fait des membres de la classe moyenne aisée comparables à un artisan qualifié possesseur d'une boutique qui tourne. Sa fortune n'est pas très différente de la leur : une maison où il fait école, plus de livres que la moyenne (de quelques-uns uns à une trentaine) et quelques réserves sous forme de cuillers ou de tasses d'argent, des amis dans le milieu canonial ou notarial.
Quelques maîtres d'écoles anglais sont particulièrement bien connus ; John Seward (1364-1435) clerc mineur probablement formé à Oxford ouvre fin XIVème s. une excellente école de grammaire à Londres. Rédacteur d'épigrammes virgiliens, de petits traités de poésie latine ou de morale il correspond avec des milieux forts aisés et dédie même une de ses œuvres à henry V. Il meurt dans un confort tranquille entouré d'une nombreuse famille (des filles, des neveux scolarisés !). Au XVème s. en effet tant le niveau économique que le prestige des maîtres d'école s'améliorent.
Quand enseigner devient un métier, l'idée de s'associer pour l'exercer apparaît : fin XIVème s. à Gènes des maîtres s'associent ainsi entre eux pour fournir les capitaux nécessaires à l'ouverture d'une grosse école où un seul d'entre eux enseignera et remboursera les autres avec les bénéfices.
Il existe enfin à Paris et dans la plupart des grandes villes italiennes, Venise excepté des associations de maîtres mi-confréries, mi-métier à laquelle adhèrent tous les enseignants qui se jurent paix (être de bons collègues) et solidarité (assistance aux obsèques, fêtes communes à saint Nicolas). Nul n'embauchera plus de 2 ou 3 moniteurs ni ne démarchera les élèves d'autrui. En Italie, le collège des maîtres est un ars qui remonte souvent à la fin du XIIIème s. et a le monopole de son activité (les étrangers n'accédant qu'aux postes de répétiteurs). Il y a une taxe d'entrée et une sorte d'examen-réception dans le collège qui consiste à soutenir une dispute ou un discours (sermo) devant ses futurs collègues. Par la suite, le maître est invité à donner une dispute ou un sermon public par an. Le collège qui a une caisse commune impose des règles de concurrence et garanti en principe le niveau de l'enseignement, la moralité de ses membres et le respect des jours fériés.
Le contenu de l'enseignement
Les apprentissages intellectuels.
Les petites écoles médiévales n'ont pas toutes les mêmes ambitions mais les manuels qu'on y retrouve sont les mêmes d'un bout à l'autre de la chrétienté. Ars minor de Donat, Institutes, Doctrinal d'Alexandre de Villedieu pour les grands, abécédaires (celui de Maximilien Sforza qui ne fut jamais utilisé est célèbre), Psautier qui reste le livre de base pour apprendre à lire, même si les sept psaumes de la pénitence sont souvent les seuls à être réellement mémorisés, Croix de par Dieu (ces dernières enchaînent crucifix, abécédaire, prières de base, liste des commandements), Proverbes moraux (Distiques de Caton, dits Catonet), recueils de fables d'Esope et d'Avianus (Ysopet, Avionet), recueil de fables mythologiques et d'exempla (le Théodule) et dialogues comme le Es tu scolaris présent en Angleterre en France ou en Allemagne vers 1400 pour apprendre un minimum de déclinaisons, conjugaisons et vocabulaire utiles au latin basique qu'on parle à l'école, florilèges de textes antiques.
En revanche, le cursus en vulgaire implique des manuels spécifiques dans chaque pays une fois l'alphabet connu. Il n'est pas bien connu que pour l'Italie. Celle-ci utilise la Fleur des vertus répartie en 20 chapitres où un texte sur chaque vertu puis chaque vice fait l'objet d'une série d'exemples tirés de l'Antiquité ou de l'écriture sainte. Ni Pétrarque, ni Boccace ni Dante ne sont utilisés qu'ils soient jugés trop difficiles ou immoraux. Des romans de chevalerie d'origine française arthuriens ou carolingiens s'ajoutent à la version en vulgaire de la Légende dorée.
Une douzaine de cahiers d'école du XVème s. ont été conservés pour l'Angleterre dont la plupart sont les cahiers de maîtres ; le premier chapitre d'un petit garçon date de 1480. Les maîtres copient des exercices bilingues, des règles de grammaires, des proverbes moraux, des petits dialogues avec quelques allusions à l'actualité aux soucis de l'enfance et au monde scolaire quotidien, quelques chansons.
Les bonnes manières
Les petites écoles conçoivent leur apprentissage dans la même optique que les apprentissages familiaux reçus par les jeunes enfants : former un bon chrétien et donner les bases nécessaires à l'insertion sociale du jeune paysan comme du jeune marchand ou du jeune noble. Les apprentissages intellectuels ou l'épanouissement personnel ne sont donc pas prioritaires ; ils sont complétés par une formation religieuse et morale très visible dans les chantry school ou les petits collèges mais omniprésente. Apprendre à être honnête, à respecter sa parole ou à donner aux pauvres est aussi important que de maîtriser Donat. S'y adjoint l'apprentissage de la discipline du corps et l'intégration des règles de la vie en société. Ce que nous appelons bonnes manières se nomme règles de courtoisie ou de civilité. Leur inculcation commence en famille aux enfants petits puis des canaux divers ; précepteurs et formation de cour pour les jeunes nobles, à la campagne la famille et l'école si elle existe, en ville la boutique et l'école se rejoignent pour inculquer les règles de la vie en société. Ces conventions dérivent tous des règles des novices des écoles monastiques du XIIème s. qui s'appliquaient aussi aux enfants des laïcs qui y étaient pensionnaires. Au XIIIème s. toutes les règles de civilité sont écrites en vulgaire par des notaires ou des maîtres d'école à l'usage des familles, des enseignants comme des adolescents. Les plus connus sont l'anonyme Facetus et celui rédigé par Albertano de Brescia vers 1250.
Il faut discipliner son corps à la fois pour soi et pour être en mesure de donner le bon exemple aux autres. Plus l'enfant est haut placé, plus la discipline doit être stricte pour éviter le scandale toujours possible. Tout geste doit être ordonné, mesuré et s'adapter aux circonstances et au statut de l'interlocuteur. L'enfant doit s'adresser avec respect à ses parents comme à son seigneur ou aux gens âgés et aux dames. Toujours poli, il doit éviter le bruit et les gestes excessifs comme les grimaces. Il y a des règles différentes pour l'école (comment entrer et sortir de classe), pour l'église qu'il faut fréquenter régulièrement et pour la maison. Il n'y en a pas pour la rue où l'enfant pourvu de bonnes manières n'est pas supposé traîner. Les règles sont encore plus strictes pour les filles.
Tous les manuels ont un chapitre sur les manières de table lieu privilégié de la sociabilité médiévale ; les Cinquante Contenances de table du milanais Bonvesano della Ripa (un maître d'école mort en 1313) eurent un gros succès. La table est un lieu où l'on mange sous le regard de Dieu et des pauvres. Il faut donc dire son Benedicite et les grâces comme garder la part du pauvre. Certaines règles touchent à l'hygiène ; se laver les mains avant et après, ne pas cracher, ne pas utiliser la nappe comme mouchoir, d'autres à la modération ; ne pas tripoter la nourriture, ne pas se goinfrer, attendre son tour pour se servir, ne pas faire de trop gros morceaux et penser à couper la viande des dames. D'autres visent la tenue ; se tenir droit et ne pas mettre les coudes sur la table, ne pas faire du bruit en mangeant ou en buvant. Mais la table est aussi un lieu de sociabilité qui doit rester serein ; chacun est assis à sa place hiérarchique, chacun adopte un visage gai (les éventuelles mauvaises nouvelles seront annoncées plus tard). Il ne faut pas dire de grossièretés, s'adresser à ses commensaux suivant leur âge, leur sexe, leur statut avec gravité et modestie. Dans quelle mesure tous ces sages conseils entraient-ils dans les faits, il est bien difficile de la savoir. Les enfants farceurs et mal élevés existent !
L'intervention des Humanistes
Les humanistes se sont intéressés à l'enfant qu'ils veulent former dans sa totalité (corps et âme) dès le plus jeune âge en s'adaptant à lui avec douceur tant dans l'intérêt du développement de chacun que du bonheur de la cité. Ils prônent une éducation globale prioritairement littéraire qui dans leur esprit doit remplacer l'éducation médiévale jugée trop autoritaire, faisant un appel excessif à la mémoire et utilisant de mauvais manuels. Il faut renoncer à cette culture d'abrégés et revenir in extenso à Cicéron et sans filet !
Dans la pratique, ils étaient très conscients des difficultés qu'entraîne une culture très littéraire, éloignée des nécessités de la banque ou de la boutique. Celle-ci ne s'adressa donc que très théoriquement à tous les garçons et filles. La culture humaniste s'adressa surtout aux petits princes ou aux enfants des élites qui à la génération précédente suivaient une école de grammaire où leur était inculquées les bases du trivium (logique et quelques poètes latins) ; désormais ils fréquenteront une école (coûteuse) tenue par un pédagogue nouvelle formule qui comme ses prédécesseurs italiens est un laïc qui compte vivre de son enseignement. Gasparino Barbizza (1360-1430), fils d'un notaire de Bergame formé à l'université de Pavie enseigna à Padoue, payé par la commune 120 livres l'an puis à l'université de Bologne avant de revenir à Pavie. Il tient un pensionnat où il donne des cours de poésie, explique Cicéron et enseigne l'histoire de Rome. Mais il ne sait pas le grec et recourt toujours aux vieux manuels médiévaux et aux morceaux choisis.
Guarino de Vérone (1374-1460) a fait de brillantes études avant de se former en Grèce. Il est successivement professeur à Florence vers 1410 puis à Vérone après 1420. Il s'y marie et ouvre une luxueuse école financée par la ville pour les élites de la cité. En 1430 il est appelé à Ferrare pour former l'héritier Lionello d'Este avec un confortable salaire de 300 ducats l'an. A son avènement en 1441 il en devient le conseiller. A sa mort il eut droit à un éloge officiel et à un monument dans la cathédrale payé par le duc et la Commune. Il forma entre autres les héritiers de la noblesse vénitienne (Barbaro, Giustiniani) florentine (Strozzi), mais aussi Léon Battista Alberti et Bernardin de Sienne.
Vittorino de Feltre (1374-1447) fils de notaire et élève du précédent a séjourné en Grèce. Il professe à Venise puis à Mantoue où il est appelé par les Gonzague. Il y ouvre en 1423 la Casa Giocosa qui forma durant 30 ans une vingtaine d'enfants à la fois entre 4 et 20 ans. La plupart ont 12 à 18 ans et sont fils de princes, d'élites urbaines ou pauvres méritants (20 %). La formation est religieuse (messe le matin), sportive et bien évidemment littéraire. En sortent des princes (Gonzague, Imola, Montefeltre) des cardinaux et des évêques, des humanistes comme Lorenzo Valla et de rares petites princesses liées aux Gonzague. La Casa est une grande école au ses actuel du mot.
Toujours est-il que grâce aux élèves de ces pédagogues hors pair, les humanistes triomphent dès 1450 dans le cursus latin des écoles de grammaire. Les bases ne furent plus apprises sur Donat ou Priscien mais sur les Regulae de Guarino ou les Elegantiae de Valla. Ensuite vers 12 ans les jeunes élèves se frottent à la rhétorique ; ils apprennent à composer des lettres cicéroniennes et à prononcer des discours antiquisants ce qu'à vrai dire peu d'élèves auront à faire (mais les parents sont très admiratifs).
Enfin, il y a des cours de poésie et d'histoire. Les poètes antiques abordés deviennent plus nombreux (Térence, Properce) et la façon de commenter différente : retour au texte intégral pourvu de notes historiques et géographiques. En revanche, l'apparition d'un enseignement de l'histoire est une absolue nouveauté. L'histoire ne s'enseignait ni à Rome, ni dans les écoles médiévales. Furent ainsi réintroduits la Guerre des Gaules de César, le Catilina de Salluste, Valère Maxime et surtout Tite Live édité, commenté, indexé. L'essentiel de l'histoire de la Rome républicaine et impériale est ainsi réintroduit (évènements, institutions, stratégies en bataille) comme de nombreuses notions géographiques sur la France et l'Italie. Mais l'enseignement humaniste de l'histoire ne dépasse pas l'Antiquité.
Plutôt que d'essayer désespérément de calculer un taux de lisants qui nous échappe (15 à 20 % des Rémois vers 1400, 20 % des citadins allemands vers 1450, 25 % des londoniens d'après Moran mais 40 % selon Thomas More), il suffit d'admettre les énormes progrès faits par les XIVème-XVème s. dans la familiarité avec l'écrit même si celle-ci varie suivant la langue, les milieux sociaux et le sexe, l'habitat urbain ou rural. Une bonne partie de ces progrès est à mettre sur le compte de ces écoles élémentaires qui se multiplient dans les sources aux pires moments de la crise. Ce paradoxe s'explique mal : des places à prendre, une aisance accrue pour les survivants ou seulement multiplication incontestable de la documentation ? De toute façon, la chronologie de l'enseignement élémentaire est visiblement très différente de celle des universités et le bilan de la fin du MA est pour les petites écoles très positifs.
Ces nombreuses petites écoles présentent des caractères traditionnels comme des signes de nouveauté. La formation est toujours morale et religieuse autant qu'intellectuelle, les manuels sont d'une stabilité ahurissante. Mais le vulgaire s'installe et le rôle des laïcs s'accroît dans l'enseignement surtout en Italie. En France et en Angleterre, le rôle des clercs reste important. Quelques unes de ces écoles sont municipales, d'autres sont des chantry. Le pouvoir politique s'intéresse de plus en plus au primaire sous des formes diverses. Les pauvres petits écoliers sont accueillis dans des collèges pas très différents de ceux de leurs aînés ; les études peuvent aussi être payées par une institution religieuse ou un protecteur. Gerson fils d'une famille paysanne de 11 enfants ou Raoul de Presles fils de serfs auront cette chance. Etre maître devient une profession avec ses difficultés mais avec une aura que les humanistes vont accroître. Les grands professeurs conseillent les princes ou en tous cas ils en rêvent !
Les souvenirs d'un écolier du Moyen-Age
Monsieur ! puisque vous allez à Paris, vous saurez d'avance qu'il y a, sous le Châtelet, une grande arcade qui vous paraîtra, telle qu'elle est, vilaine et noire, qui me paraissait et qui me paraît encore belle et gaie, car c 'était par là que, lorsque j'étais roi de l'école, mes petits camarades venaient, suivant l'usage, me conduire chez moi en chantant ces vers enfantins :
« Vive en France et son alliance !
« Vive en France et le roi aussi ! »
Plus le nombre de mes années s'accroît, plus j'aime à me rendre présents les jours du jeune âge. Je me rappelle que nous entrions le matin à huit heures et que nous sortions à onze ; que le soir nous entrions à deux et que le soir nous sortions à quatre en hiver et cinq en été. Nos leçons commençaient, comme dans toutes les écoles, par la patenôtre dite à genoux devant le grand crucifix attaché à la muraille. En nous enseignant ensuite la croix de par Dieu, le maître nous disait quelquefois : Heureux enfants, plus heureux que vos pères ! vous avez dans votre alphabet le V et le Z dont ils étaient obligés de se passer. Ils n'avaient pas non plus vos traités de l'art de bien prononcer, aussi comment lisaient-ils ? Comment prononçaient-ils ?
Notre maître ne l'était pas en titre ; de temps en temps, il nous récitait avec emphase ses lettres de coadjuteur ou vice-gérant que lui avait données le chantre de l'église de Paris, chef général de toutes les petites écoles de la ville ; il finissait toujours ainsi : Mes lettres, comme toutes les lettres, valent pour un an, je suis maître pour un an, les trois cent trente maîtres, tous, nous sommes'maîtres pour un an.
Il va sans dire, a poursuivi le vieux écolier, que je me souviens aussi, et avec plus de plaisir, de nos jours de vacances qui étaient les dimanches et l'après-midi du jeudi. Ces jours là, plusieurs d'entre-nous ne manquions guère d'aller aux audiences de la chantrerie : en sortant, nous contrefaisions la voix des jeunes maîtres, des jeunes maîtresses, la voix des vieux maîtres, des vieilles maîtresses, leurs invectives, leurs injures mutuelles et, ensuite, la voix du promoteur donnant ses conclusions, du chantre prononçant ses jugements. Vous avez tenu des écoles buissonnières, des écoles mal sonnantes, suspectes d'hérésie, je ne puis vous instituer : l'écôlatre d'Amiens a pu vous instituer à Amiens, l'écôlatre de Rheims a pu vous instituer à Rheims ; le scolastique d'Orléans a pu vous instituer à Orléans ; mais je ne puis, moi, vous instituer à Paris.
(Le Vieux Ecolier de Saint-Flour)
A.-A. MONTEIL.
Le " Magister " n'est pas heureux
Et vous voilà, muni de vos titres, de retour à Paris où vous devrez acheter une licence et payer, entre les mains du Chancelier, le droit d'ouvrir une école : il y faudra encore dépenser tout ce qu'exige la vénalité des fonctionnaires de l'Université.
Alors commence l'exercice de la profession. A la tête du troupeau dont vous avez la charge, vous êtes devenu l'esclave de votre fonction et, le souci de votre devoir, votre zèle, vos inquiétudes vous consument, vous éteignent. Vous avez veillé à la lumière de la lampe et, le matin, vous êtes exténué de l'effort que vous avez dépensé aux leçons de la veille. Pourtant, il va falloir repartir pour une nouvelle journée et enseigner du matin au soir, vous allez choisir des sujets que vous adapterez aux forces de vos élèves, écouter leurs vers, les corriger, les remettre sur pieds.Or, tandis que vous dirigez ainsi l'exercice scolaire, d'autres soucis vous harcèlent. La chaire où vous êtes assis, vêtu d'une pauvre peau de chèvre, devient parfois le siège d'un magistrat : vous avez à juger vos écoliers. Une querelle éclate entre-eux, une voix pleurarde s'élève, vous écoute» le motif de la plainte et les raisons des deux parties ; puis vous appliquez les verges. Mais c'est une égale aventure de punir les fautes et de les pardonner. Si, tenant compte de l'âge, vous passez sur un tort sans sévir, les parents font entendre de furieuses protestations ; et si vous punissez la faute comme elle le mérite, les mêmes parents vous assaillent de leurs récriminations, de leurs reproches, de leurs menaces. On ne saurait compter toutes les occasions de conflit qui vous attendent dans votre chaire ; et l'expérience vous enseigne que gouverner un peuple d'écoliers, ce n'est pas une charge, c'est un fardeau.
Et tout cela, pour quel profit ? On voit des parents qui, déloyalement, rognent sur le prix dont vous êtes convenus avec eux pour l'instruction de leurs enfants. L'un ne paie qu'une moitié, l'autre ne paie rien, clamant que son fils n'a fait aucun progrès et n'a rien appris ; un troisième jure ses grands dieux qu'il a déjà payé ; un autre encore vous comble de paroles mielleuses et finalement ne donne rien. Pour n'être pas frustré, vous recourez aux tribunaux ; mais si le juge vous fait droit et vous donne gain de cause, la moitié du salaire récupéré va aux avocats, et votre bourse ne s'enfle guère.
Quant aux collèges, n'en parlons pas : ce sont autant de rivaux. On en voit s'installer dans une chaire, qui n'ont jamais rien appris et qui se mêlent d'apprendre aux autres ce qu'il faudrait leur enseigner. Ce sont des singes du savoir ; et, pourtant, le vrai savant doit, plus d'une fois, s'effacer devant l'ignorant, parce que celui-ci sait plaire. Heureux quand l'imposteur n'est pas un concurrent perfide et haineux ! Le maître déchire le maître voisin et le perd de réputation en l'attaquant dans sa vie privée. Peut-être même tel jour viendra-t-il où il essaiera de se débarrasser de lui par la violence.
Souvenirs d'Evrard l'Allemand.)
Traduction Ed. Faral (Hachette).
Aucun commentaire pour l'instant, soyez le premier à laisser un commentaire.
Créer un site gratuit avec e-monsite.com - Signaler un contenu illicite