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L'oral est au cœur de l'enseignement médiéval et le but primordial de tout enseignement c'est la parole. Théologiens ou décrétistes sont formés pour aller prêcher au peuple, qui ne sait pas lire les vérités de la foi et servir ainsi d'intermédiaires culturels. C'est là la vocation des ordres mendiants, fondés au début du XIIIème s.
Les Franciscains ou Cordeliers ou Mineurs ont été fondés par François Bernardone, fils d'un riche marchand d'Assise, converti au culte de Dame Pauvreté. L'ordre est approuvé par la papauté en 1223, François meurt le 4 octobre 1226 et il est canonisé deux ans plus tard.
Les Dominicains ou Frères prêcheurs ou Jacobins ont été créés par Dominique de Guzman, chanoine d'Osma (mort en 1221), pour lutter contre l'hérésie cathare en Languedoc. Les Carmes sont d'origine orientale et reçurent une nouvelle règle du pape en 1226 pour favoriser leur installation en Europe.
Enfin les Augustins ont été créés en 1243 par la papauté pour fédérer divers petits ordres mendiants. Tous ces ordres conçurent un monachisme différent du monachisme primitif rural, contemplatif et vivant de seigneuries et dîmes. Ils voulurent s'installer non pas dans le désert mais en ville parmi les hommes pour lutter contre l'argent et l'hérésie, pratiquer une vie exemplaire, aller parmi le monde en mendiant et en se confiant à la providence. Le succès fut fulgurant dans l'Europe méditerranéenne urbanisée où chaque ville compta rapidement selon sa taille de 2 à 4 couvents mendiants, le mouvement étant plus lent dans les régions rurales de l'Europe du Nord Ouest ; en Bretagne, les ordres mendiants ne s'implantèrent qu'aux XIVème-XVème s.
Former des prédicateurs.
Les ordres mendiants ont été créés aussi pour suppléer aux insuffisances du clergé paroissial peu formé qui prêche de façon intermittente, malgré les décisions de Latran IV. Certains curés sont consciencieux et utilisent un des nombreux recueils tout faits comme la Regula pastoralis de Grégoire le Grand.
Pourtant prêcher devient au XIIIème s. un réel métier, que la papauté ne reconnaît qu'aux spécialistes qu'elle contrôle et forme. La prédication (à l'origine confiée à tout baptisé chargé de répandre la Bonne Nouvelle) fut assez vite refusée aux femmes puis aux laïcs dans les années 1230. De toute façon, le nouvel art oratoire nécessitait une technique qui n'était accessible qu'aux maîtres séculiers et aux ordres mendiants. Il suppose en effet une formation supérieure (arts, théologie), dispensée dans les universités ou les Studia mendiants. Il supposait aussi l'utilisation d'instruments de travail spécialisés soit ceux classiques des théologiens (concordances et distinctions) soit ceux qui sont particulièrement destinés aux prédicateurs ; recueils de sermons modèles ou recueils d'exempla dont ils sont souvent les auteurs. Les plus connus sont le De eruditione predicatorum d'Humbert de Romans (1266-67) ou le De septem donis d'Etienne de Bourbon.
L'activité orale
Technique.
Elle a été mise au point à Paris à la fin du XIIème s. et triomphe dans toute l'Europe chrétienne dans les années 1230-1240 grâce aux ordres mendiants. Le sermon commence par l'exposition d'un verset thématique tiré de l'Ecriture Sainte, dont tout le discours va être le commentaire. Ce thème est en effet subdivisé et chaque mot fait l'objet d'une distinction faisant appel à ses occurrences dans la Bible et aux différents ses qu'il peut avoir. Le prédicateur progresse austèrement de distinctions en distinctions arborescentes, chacune étayée d'autorités empruntées à la Bible ou aux Pères, en égayant son public de temps en temps par un exemplum pour conclure sur les bons comportements attendus des auditeurs après le sermon. Les exempla sont de courtes histoires à but apologique dont le héros confronté au mal se trouve face à un choix qui engage son salut. Suivant sa réaction, il est puni ou récompensé. L'exemplum qui incorpore nombre d'éléments venus de la culture populaire filtrés par les clercs parle de tout ; des morts, de la sexualité comme de la vie quotidienne. Bien que le procédé date du XIIème s., la plupart des recueils d'exempla sont du XIIIème s. et sont l'œuvre de Cisterciens (Césaire de Heisterbach) ou de mendiants (Etienne de Bourbon). D'autres figurent dans la Légende dorée de Jacques de Voragine. A la fin du XIIIème s. apparaissent des recueils thématiques puis alphabétiques d'exempla dont les plus connus sont l'Alphabetum narrationum d'Arnold de Liège (vers 1300) et la Scala celi de Jean Gobi (vers 1320).
Les sermons sont adaptés évidemment au temps lithurgique (de tempore ou de sanctis) mais aussi au public : la fin du XIIIème s. voit le succès des sermons ad status destinés aux clarisses, aux filles publiques … Le frère prêche en général en vulgaire, même si les sermons destinés aux clercs et aux universitaires restent en latin. La langue dans laquelle les archives nous transmettent les sermons n'est pas probante : les étudiants ont l'habitude d'écrire les reportationes en latin et les prédicateurs font en latin tous leurs plans abrégés, même s'ils vont parler français. Le sermon est fait pour être compris de tous ; les premiers recueils conservés de sermons en vulgaire datent du XIIème s. en France ou dans l'Empire et des années 1200 en Italie. Le vocabulaire lui même cherche à coller au public parfois jusqu'à la familiarité et explicite les mots trop difficiles.
Mise en oeuvre
L'offre en sermons est nombreuse et diversifiée ; en 1272-73, Raoul de Châteauroux étudiant à Paris et désireux de se constituer un fond personnel, court les sermons de toutes les églises de Paris (35 paroisses, couvents mendiants, universités, béguinage). Ecoutant jusqu'à 4 sermons – de 40 minutes à 1 h 30 – dans la journée, il en transcrit 200. Tout le calendrier liturgique est représenté. Ce sont des sermons de la veine de prédicateurs expérimentés qui ne visent pas l'originalité. Beaucoup de sermons donc mais Paris est une capitale et une ville universitaire. Cherchons à Amiens où les archives municipales mentionnent les prédicateurs. Dans cette ville moyenne de France du nord, 11 000 sermons ont été prononcés de 1444 à 1520, soit 145 par an, 2 à 3 par semaine. Ce n'est donc pas la quantité qui manque.
Pour ce qui est de la qualité, elle varie. Les moins doués des frères prêchent en semaine dans leur église halle ou parcourent la campagne s'adressant aux paysans des termini, munis simplement d'un petit drapeau pour indiquer le sens du vent et que les auditeurs sachent où s'asseoir. Les diocèses sont quadrillés de termini qui évitent les conflits entre ordres mendiants, pour le sermon peut-être, pour la quête qui suit sûrement.
Aux plus doués et mieux formés sont réservés les grandes prédications solennelles des quatre semaines de l'Anet et du Carême, commandées par les municipalités ou les princes qui rivalisent pour avoir le meilleur prédicateur et paient bien. Enfin exceptionnellement, les tournées des grands prédicateurs vedettes attirent les foules ; ceux ci parcourent des centaines de kilomètres en prononçant un sermon par jour en moyenne. Ainsi fit Vincent Ferrier en Bretagne lors de la tournée de 1419-1420 où il mourut à Vannes. Le spectacle est très au point : arrivée du saint sur sa mule, suivi de clercs chantant des cantiques, messe solennelle puis fort longue homélie (que tous comprennent, ce qui pose problème : V. Ferrier est aragonais !) suivie de résultats spectaculaires, ici guérisons et bûcher des vanités (jeux, traîne des femmes, hennins), confessions et quête. Le but est d'appeler les chrétiens à la pénitence et à la conversion des cœurs.
D'autres tournées ne sont pas politiquement neutres : les frères peuvent appeler implicitement à chasser les Juifs déicides et usuriers pour construire des Monts de piété comme à la réconciliation entre factions, suivant l'exemple de François lui-même. Tout ceci est plutôt italien. En France, ce sont les femmes qui en font les frais et qui sont les spectatrices les plus assidues. Ainsi la femme de Guillaume de Murol, un peu folle par ailleurs, passait sa vie à courir les sermons !
Les lieux du prêche sont très variés : cathédrale, église paroissiale, mendiante ou cimetière sont plus fréquents que la place publique, lieu non consacré. Un bon tiers des sermons sont prononcés dehors, du haut d'une chaire ou d'une estrade de fortune érigée pour l'occasion. Le public qui appartient aux classes moyennes, est debout ou assis par terre, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre.
L'heure est extrêmement variable, mais ne doit pas concurrencer le sermon de l'évêque ou du curé qui ont donné leur autorisation. En Avent et en Carême, il y en a en général deux sermons par jour : le matin messe-sermon-confession et eucharistie, le soir une reprise plus courte sans messe.
Contenu et efficacité
Le sermon mendiant ne vise pas l'originalité mais à être clair, solide et bien construit ; catéchisme avant la lettre, il inculque les vérités de base : obligation de la messe dominicale et communion pascale. Le monde est plein de tentations, il faut y faire son salut et penser d'avance à sa mort ; là le prédicateur brandit un crâne ou explique une danse macabre.
Le message est moral autant que religieux. Chaque status se voit pourvu de sages conseils : le marchand doit éviter la fraude, l'usure, l'amour de l'argent, les femmes éviter la coquetterie et le roi s'entourer de bons conseillers. Aux gens mariés sont rappelés les devoirs entre époux et ceux envers leurs enfants ; aux clercs, leur responsabilité envers les ouailles (et non le souci de faire carrière) ou les vertus de la vie contemplative. A tous on répète la nécessité de l'aumône au pauvre, image du Christ.
Pour faire de son auditeur un vrai chrétien, il suffit de lui expliquer les prières, l'histoire du salut à travers l'année liturgique (l'Annonciation, Noël, Pâques, Pentecôte et Ascension) sans s'attarder sur les problèmes théologiques complexes posés par la trinité ou la transsubstantiation dont les laïcs n'ont pas à s'inquiéter. Le fidèle doit se reconnaître comme pêcheur et avouer ses fautes. En suivant les dix commandements et les conseils des clercs, il vivra bien. Et qui dit vivre bien dit mourir et accéder au paradis.
C'est donc une prédication pratique qui n'a pas en soi pour but de diffuser une bonne connaissance de l'Ecriture. Pourtant les fidèles savent les prières de base (Pater, Ave et Credo), les psaumes de la Pénitence ; ils écoutent chaque dimanche des morceaux choisis du Nouveau testament, une épître et un chapitre d'Evangile qui fournit la plupart du temps le thème du sermon. Il s'ensuit que le fidèle connaît bien mieux le Nouveau Testament que l'Ancien, à l'exception des psaumes. De plus un sermon dont le thème est souvent facilement mémorisable utilise de 10 à 30 citations de l'Ecriture sainte traduites et répétées. « Beati qui lugent » est connu même des illettrés. A côté de cela, que reste-t-il des autorités alléguées comme soutiennent du raisonnement, les Pères de l'Eglise Augustin, Bernard et Thomas d'Aquin ? Les exempla qui réveillent l'auditoire en passe de s'endormir sont sans doute plus facilement mémorisés que les Pères de l'Eglise !
Ainsi les Dominicains ont toute une réserve d'exempla propres qui tournent autour des Domini canes. Alors que les chiens luxurieux et excités par le sang vont à la curée, les Prêcheurs louent le chien fidèle et compatissant qui lèche les ulcères du pauvre Lazare, voire s'intéressent au chien canonisé (Guinefort et Etienne de Bourbon). Chez les Franciscains, tous les chiens sont méchants !
Quels furent les résultats de cette prédication omniprésente et obstinément répétée ?
A court terme, ils sont voyants : conversions spectaculaires, amélioration des mœurs ou rétablissement de la paix. Mais ils ne sont durables que si les clercs séculiers et les autorités urbaines prennent le relais. Le prédicateur n'est que de passage. Il est certain aussi qu'ils sont plus évidents en villes que dans les régions rurales ou montagneuses. Tous les milieux urbains ne furent pas également touchés par les ordres mendiants. Ils plurent aux princes qui en dotèrent les églises et s'y firent enterrer (comme les Châtillon comtes de Blois chez les Clarisses de la Guiche), à la bourgeoisie marchande qui les prit comme confesseurs, les manda à ses obsèques, fit des legs et fonda à Florence de superbes chapelles tant à Santa Maria Novella qu'à Santa Croce. Les Arts majeurs suivirent le même chemin. Inversement, l'influence des ordres mendiants est faible sur les pauvres réels qu'ils aident peu ; les clercs séculiers et les universitaires leur sont souvent hostiles pour d'évidentes raisons de concurrence.
Néanmoins malgré les querelles entre Observants et Conventuels et la montée des critiques contre leur enrichissement au XVème s., les ordres mendiants ont réussi dans l'ensemble à inculquer aux fidèles les valeurs essentielles du christianisme, même si la spiritualité des plus exigeants n'est pas forcément satisfaite. L'absentéisme et le cumul des clercs séculiers (qui existent), l'insuffisante formation des laïcs ne sont pas à l'origine de la Réforme ; celle ci est née d'une exigence accrue des fidèles qui cherchent à approfondir les vérités de la foi qui ont été inculquées avec succès, demande à laquelle l'Eglise n'a pas su répondre. Du succès de la pastorale elle même sortit la crise.
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