Le fameux adage de Jean de Salisbury, souvent cité, rappelle qu’« Un roi sans instruction est comme un âne couronné ». C’est pourquoi, l’éducation des jeunes princes a une vocation encyclopédiste. Il s’agit d’assimiler un ensemble de disciplines, d’arts et de valeurs qui permettront aux princes d’assumer pleinement les hautes fonctions auxquelles ils sont voués.
Dès lors, on peut tenter de définir ce qu’est l’éducation princière. Deux réponses sont possibles. Premièrement, cette éducation avait incontestablement une origine philosophique et antique, reposant sur l’idée que l’éducation du prince ne doit pas être différente de celle du « citoyen ». Un bon roi est censé être d’abord, et avant tout, un homme dans toute la plénitude de ce terme. Cette première solution se fonde d’une part sur la philosophie antique (couple Platon-Aristote), et d’autre part sur l’éducation chrétienne. Deuxièmement, la royauté se complexifie sans cesse et devient un « métier » de plus en plus difficile et demande alors un enseignement de plus en plus technique. La seconde possibilité est plutôt imposée de lui-même, il apparaît comme le fruit de circonstances et est donc d’essence empirique.
L’enfant dans un premier temps doit acquérir les bases de la maîtrise de la vie sociale, à commencer, à partir des 10e-12e siècles, le savoir lire, le savoir signer, le savoir écrire, le savoir calculer. Puis, une fois sorti de l’enfance, il doit accéder à la culture générale de l’époque, qu’elle soit orale ou écrite. Il faut en faire un roi – homme idéal – et les idéaux changent avec le temps. Ensuite intervient –ou pas- la formation politique proprement dite, l’apprentissage de la « mécanique » des institutions d’Etat. Ce beau schéma est par malheur très souvent troublé par l’acteur majeur de la vie des temps passés : la mort précoce. La mort des parents peut laisser le pouvoir à un enfant non encore formé, donc à une régence et/ou ses conseillers. L’enfant-roi est donc forcé de sauter les échelons intermédiaires, de se « professionnaliser » très tôt.
Les XIIIe, XIVe et XVe siècles sont une période de floraison de manuels d'éducation. De nombreux auteurs ont écrit selon diverses traditions, encyclopédiques, à l'exemple de Vincent de Beauvais, Christine de Pisan ou Ghillebert de Lannoy, moraliste, à l'exemple de Dante. Même si les traditions diffèrent, tous ces manuels se retrouvent dans un même double idéal : l'idéal dévot et l'idéal civique.
La question est donc de savoir quels sont les enjeux de l'éducation du prince entre le XIIIe et le XVe siècle. Autrement dit, comment les différents aspects de l'éducation du prince participent de l'idéal de l'homme accompli. Un homme accompli et exemplaire spirituellement, il s'agira alors d'étudier l'instruction religieuse au travers de ses sources, mais aussi un prince accompli politiquement, œuvrant pour le bien de son peuple.
Les aspects de l’éducation du prince
a) Une éducation physique
Dans un premier temps, une éducation physique a pour but de former le jeune prince à l’art militaire et ce, par divers biais. L’équitation offre dans un premier temps, un excellent exercice. Par ailleurs, le premier jouet d’un enfant noble qui maîtrise la marche est un cheval-bâton. Ensuite, une fois assez grand pour se tenir sur un cheval, son père l’emmène en croupe. Enfin, dès que possible, on lui enseigne à monter seul. Le réel apprentissage équestre commence vers l’âge de 6-7 ans. Avant cela, l’enfant est en contact avec des montures à sa mesure (poulain, etc.). L’acquisition d’un cheval s’accompagne donc bien évidemment d’un équipement équestre complet et luxueux. Il convient de signaler que si la maîtrise de l’équitation est essentielle pour l’art militaire, elle l’est également pour tout déplacement. En effet, le cheval constitue à cette époque le seul moyen rapide de locomotion terrestre et, par-dessus tout, la cour était souvent amenée à se déplacer.
l'éducation de Clovis:l'apprentissage des armes
En complément, l’apprentissage de la chasse commence très tôt. C’était un des sports qui préparaient le mieux à la guerre. En général, les jeunes princes la pratiquaient accompagnés de leurs parents, et il semble qu’ils participaient à des chasses d’importance dès le plus jeune âge. Les livres de comptes révèlent l’achat de matériel nécessaire à la chasse : chausses, houseaux, bottes. Mais au-delà de l’art de vénerie, les garçons pratiquaient aussi la fauconnerie. Ainsi, à la fin du Moyen-âge, l’enfant devait savoir s’occuper des animaux : chevaux, chiens ou faucons. Souvent, il leur était fait cadeau d’une bête pour qu’il apprenne à le dresser.
En parallèle de l’équitation et de la chasse, l’enfant prince est également initié relativement tôt au maniement des armes. On lui procure d’abord des modèles réduits d’armes avec lesquelles il a tout le loisir de jouer. Puis l’entraînement en « taille réelle » se fait avec des armes en bois, et finalement en métal. Ce serait vers l’âge de douze ans que le prince recevrait sa propre épée en métal. Mais l’épée n’est pas la seule arme dont les enfants apprennent à se servir. Les enfants princiers sont également initiés relativement jeunes au tir à l’arc. En plus des armes, ils reçoivent également une armure. Il existait, en effet, des armures pour enfants. L’apprentissage du maniement des armes va de pair avec un exercice du corps rigoureux : lutte, course, saut, gymnastique, lancer de javelot et de poids. Il s’agit pour le jeune homme d’acquérir force, souplesse et adresse. Enfin, pour parfaire l’art militaire, les jeunes princes commençaient sans aucun doute les pratiques du tournoi et de la joute. C’était un apprentissage qui demandait déjà une assez grande maîtrise des arts de la guerre. Ainsi, il semblerait que les premières joutes se faisaient aux alentours de 17 ans.
Le prince devait non seulement assimiler toutes ces techniques militaires mais également y trouver un grand attrait. Elles représentaient une sorte d’idéal. Les livres d’éducation morale et religieuse destinés aux princes représentaient de nombreuses illustrations inspirées de ces activités. De plus, comme le résumait Philippe de Vitry : « chevalerie et science, qui moult bien conviennent ensemble ».
Une bonne éducation physique est donc essentielle pour l’instruction du prince mais elle ne saurait se suffire à elle-même.
l'art de la guerre
b) Education intellectuelle
Cette éducation intellectuelle s’effectue sous la conduite d’un précepteur surnommé « maistre d’escole ». L’âge auquel cette éducation débute est variable mais, globalement, elle commencerait à 7 ans. Ces précepteurs sont choisis avec le plus grand soin et il est fait grand cas de leur mérite et de leurs compétences. Cela démontre à quel point l’éducation intellectuelle est primordiale pour l’instruction complète et parfaite du jeune prince. En outre, cette importance est soulignée par les revenus de ces maîtres d’école. C’était une fonction importante comme en témoignent les pensions touchées mais également les divers (et riches !) cadeaux de fourrures et de vêtements qui leur étaient offerts. Il semblerait aussi que les précepteurs des premiers nés recevraient davantage que ceux des cadets. Et ce maître d’école est d’autant important que les jeunes princes suivent leurs enseignements pendant de nombreuses années.
Le maître est chargé d’inculquer différentes disciplines à son élève. Dans un premier temps, l’enseignement reste élémentaire : apprendre à lire et à écrire. Puis vient le calcul. Au 10e siècle, savoir lire, écrire et compter était privilège ecclésiastique ; ce savoir était rarissime chez les enfants royaux, du moins dans l’Occident chrétien. Un siècle plus tard, il sera chose courante et au 13e siècle largement dominant. L’alphabétisation des enfants princiers a précédé ou accompagné celle d’un monde réputé « bourgeois ».
Une fois tout ceci assimilé, le but est de maîtriser et manier les subtilités de la langue. Et l’apprentissage ne se cantonnait pas à celui du français. Les jeunes princes auraient également fait leur le latin, langue diplomatique de l’époque. En plus se greffe souvent l’enseignement de langues étrangères selon les fonctions futures auxquelles seront appelées les princes. Par exemple, en ce qui concerne les princes bourguignons, ils seront également appelés à être des princes flamands, et il leur faut s’initier à la langue et aux coutumes du comté : ce sont avant tout des raisons politiques et pratiques qui prévalent dans ce choix. Il est probable, aussi, que les garçons soient introduits en politique et en histoire, comme il sied à leurs futurs rôles, mais étrangement, la comptabilité n’en fait pas état.
Pour faire assimiler toutes ces disciplines à son élève, le précepteur se base sur divers supports. Toutefois, il faut signaler qu’au Moyen-âge, l’apprentissage de la lecture et l’enseignement de la foi se font en même temps. Pour cela, les principaux supports de l’apprentissage de la lecture sont les psautiers et/ou, à parti de la fin du 13e siècle, les livres d’heures (ils contiennent les oraisons à dire chaque « heure » du jour) qui comportaient des abécédaires. L’abécédaire de la fin du Moyen-âge débute par l’alphabet, mais il contient aussi d’autres textes, soit purement éducatifs, soit religieux ; on y enseigne à distinguer les voyelles des consonnes, et il s’accompagne d’un syllabaire. L’enfant s’imprègne donc très tôt des textes sacrés et des rudiments de la foi. En outre, les livres d’heures étaient souvent très luxueux. Ceux des enfants de Bourgogne étaient recouverts de riches couvertures et comportaient des illustrations, ce qui ne manquait pas d’apporter un aspect pédagogique et ludique. Pour d’autres disciplines, les jeunes princes s’y initiaient souvent par l’étude d’auteurs spécialisés sur le sujet. Par exemple, pour ce qui est de la grammaire, elle s’apprenait via l’auteur romain Donat qui était également enseigné à l’université des arts de Paris.
Seulement, l’instruction du prince ne saurait se limiter à l’apprentissage intellectuel et physique. Elle devient complète avec une certaine l’éducation religieuse.
c) L’éducation religieuse
Au Moyen-âge, jusqu’à l’âge de 7 ans, l’enfant est élevé par sa mère. De ce fait, c’est la mère qui assure la première transmission de la foi, en enseignant le plus tôt possible à ses enfants les prières fondatrices, les rudiments de la foi (les sept péchés mortels, les dix commandements et les quatorze points de la foi), les gestes et la manière de prier (l’agenouillement et le signe de la croix). Seulement les mères des princes sont des personnes occupées et délèguent aux « gouverneresses » la prise en charge des enfants. En réalité, c’est donc avec leur gouvernante que se fait l’apprentissage des rudiments de la foi. Par la suite, le maître d’école instruit les jeunes princes avec des lettres profanes et sacrées à l’appui, achevant ainsi cette première base de l’éducation religieuse. Malgré ces différents intervenants, le rôle de la mère n’en est pas pour autant éclipsé. Cette dernière reste très attachée à l’enseignement religieux et ne manque pas de conduire ses enfants à la messe ou en pèlerinage. De même, elle participe avec eux aux fêtes du calendrier liturgique et les habitue à faire des offrandes. Ainsi, ces offrandes servent notamment à faire brûler des cierges devant les images des saints, dans les églises où se trouvent leurs reliques. Et la participation aux fêtes du calendrier liturgique était très certainement l’occasion pour les enfants de suivre l’exemple de leurs parents.
Il existe différents moyens de rendre l’enseignement religieux accessible aux enfants. Nous l’avons vu précédemment, c’est par l’intermédiaire de psautiers et de livres d’heures que les enfants apprennent à lire et écrire et, par la même occasion, retiennent les rudiments de la foi. Seulement, pour plus de pédagogie, on recourt souvent à l’utilisation de mots et de gestes. Par exemple, on peut citer l’usage du chapelet, où le geste (glisser les grains entre les doigts) s’allie à la prière procède de cet apprentissage. Toutefois, c’est notamment par la liturgie et la fréquentation de l’église que se forme la vie religieuse des enfants princiers. En effet, les jeunes
princes disposent relativement tôt d’une chapelle et d’un chapelain attaché à leurs personnes, ils sont donc accompagnés dans leur vie spirituelle. Ces chapelles particulières sont le plus souvent situées dans les appartements mêmes du prince et disposent du matériel nécessaire pour dire la messe. De plus, pour permettre aux enfants de suivre l’office, on leur procure de coûteux missels. Ce n’est pas seulement aux simples offices qu’assistent les jeunes princes. Dès leur plus jeune âge, on les habitue à participer aux cérémonies religieuses qui entourent les baptêmes, les mariages, et les enterrements de leurs proches ou de grands personnages. Parfois, les jeunes gens sont aussi initiés à la religion par la pratique de certains sacrements tels que la confession, mais aussi celle de l’aumône.
L’apprentissage religieux occupe une place de choix dans le programme éducatif des enfants.
L'enseignement sacré
La tradition du Regimen Principum
C'est une vieille et importante tradition dans la littérature historique. Un des plus connus et célébrés était le Secretum Secretorum, connu comme l'apprentissage que fit Aristote à Alexandre. Il trouvait ses origines dans le Moyen-Orient, et était probablement compilé d'abord en Syrien depuis diverses sources au VIIIe siècle. Le premier texte latin date d'avant 1130. D'un côté, ce travail était le prototype du « miroir du prince », mais c'est un speculum principum pré-chrétien. Beaucoup de ses préceptes, cependant, concernent les vertus et le courage du prince, trouvant leur voie dans les miroirs du prince.
Les XIIIe et XIVe siècles attestent de beaucoup des miroirs des princes chrétiens et les manuels d'éducation. Ils ont tous le même sujet général : extraire un homme de son état de corruption et de dépravation, et l'aider à retrouver sa dignité morale au travers de la sagesse, l'instruction et la grâce divine. La fin suprême de l'instruction et de l'éducation est révélée dans les enseignements du Christ: c'est l'amour de Dieu de son prochain. A cause du péché originel, l'intellect de l'homme est assombri et sa volonté est mauvaise. Seules l'éducation et l'instruction illumineront son intellect alors il pourra faire l'expérience de la connaissance de Dieu. Ainsi, être un bon chrétien était le but. On peut dire que l'une des sources pour le regimen principum du Moyen-âge, était l'énorme corps de littérature dévote sur la manière d'être un bon chrétien, incluant les Ecritures, les manuels de confession, les prières des psaumes, les hymnes, les bréviaires, les prières à Jésus et en l'honneur des saints de la Vierge. Une autre source était la romance courtoise avec ses conceptions du modèle chevaleresque qui est la piété, la loyauté, la dévotion, croyance en sa mission divine, et est généralement le parfait chrétien avec sa quête pour le bon suprême.
Les sources de l'éducation du prince
Un travail de référence basique dans cette tradition est le Die Fürstenspiegel des hohen und spätent Mittelalters, par Wilhelm Berges. Il fait une analyse politique et éthique de la tradition de John de Salisbury (1159) et Pétrarque (1373) et ces analyses sélectionnent Gérald de Wales, Gilbert de Tournai, le Konungs Skuggsjà, Vincent de Beauvais, Pseudo-Thomas, Thomas d'Aquin, Aegidius Romanus, Juan Manuel, Phili Leyden et Raoul de Presles.
Voici cinq des plus importants travaux du regimen principum des XIIIe et XIVe.
Vincent de Beauvais écrivit le De eruditione filiorum nobilium entre 1247 et 1249 à la demande de la Reine Margaret, épouse de Saint Louis. Le travail est une théorie de l'éducation formelle, qui, une fois mise en pratique, discipline la volonté et façonne l'intellect. Education, sélection d'un enseignant, relations entre l'élève et l'enseignant, prérequis de l'apprentissage, signifient le bon moral. Pour Vincent tout l'apprentissage devrait mener à une doctrine religieuse. Le Speculum doctrinal de Vincent était le travail encyclopédique le plus compréhensible. Son sujet était de donner le sommaire de toute la connaissance Scholastique de l'âge, ainsi cet homme donnerait une signification pour restaurer lui-même l'état de grâce. Les mêmes caractéristiques encyclopédiques apparaissent dans De eruditione. Le travail est une collection du flosculi pédagogique collecté depuis des sources sacrées et profanes, dénombrant plus de 900, n'incluant pas les sources Ecritures. L'objectif de Vincent était d'impartir des morceaux spécifiques de connaissance pour aider à former l'intellect et la volonté.
Les Enseignements de Saint-Louis à son fils ont été établis par Jean, Sire de Joinville et présentés au fils de Louis en 1309, un type complètement différent du miroir du prince par rapport à Vincent ou Dante. C'est écrit dans un éloge d'un héros ; Joinville a présenté la vie, les pensées, et les enseignements d'un saint. Les préceptes de Louis sur la royauté sont strictement pour mener une vie chrétienne et dévote fondée sur la prière et la méditation, l'adhérence aux 10 commandements, la connaissance des Saintes Ecritures, les sacrements, vivre dans les vertus de patience, gratitude, amour, renoncement à l'égo et le sacrifice, la paix et l'honneur. Le roi doit vivre selon la volonté de l'Eglise, en soutenant et honorant le pape et les saints et en protégeant l'Eglise en combattant l'hérésie. Le travail est une grande prière ou béatitude, dans lequel Louis, au travail de la plume de Joinville semble dire « Bénis sont ceux qui suivent ces préceptes ». Il recommande 4 choses spécifiques ; le roi doit maintenir les coutumes du peuple, l'entourer lui-même avec preudommes, freiner la guerre contre les chrétiens, et avoir de bons officiers pour le représenter. Elles sont aussi présentes dans L'instruction.
Le travail de Saint-Thomas-d'Aquin, De regno, ad regem Cypri (vers 1260 ?), notion de loi, ce que le roi doit faire selon la lettre de la loi. C'est un travail sur les attributions légales du roi. Le premier livre est une étude de la théorie de la monarchie, incluant ses mérites, limitant la monarchie, et les problèmes de résistance au tyran ; et la récompense d'un bon prince. Le second livre étudie les attributions ou les pratiques du monarque. Les attributions générales du roi incluent le modelage de son office de gouvernement sur un gouvernement divin ; son règne devrait avoir la même perfection inhérente et béatitude du règne de Dieu. Les attributions spécifiques du roi sont de trouver une ville, et faire la sélection de sites aussi ouvertement possible, dépendant l'ensemble de l'air, nourriture disponible et le côté plaisant du site. Pour résumer, Thomas approche l'aspect légal, théologique et matériel.
En 1379, Jehan Golein compléta le Livre de l'information des princes, une traduction d’un travail latin plus tôt. Charles V commissionna la traduction de Golein en 1378 pour l'éducation de son fils, le futur Charles VI. Golein apporta des améliorations au texte latin dans l'aire du personnage de Dauphin qui en avait besoin. Le Dauphin était faible et relâche dans son développement intellectuel aussi bien que dans la dévotion à l'écriture, il était irresponsable dans le courage et la morale, et se faisait voir en mauvaise compagnie. Panser les maladies de son caractère. C'est moraliste, érudit et sermonieux. Le processus de recouvrement moral doit commencer à l'intérieur de l'individu, progressant jusqu'à la famille et la cour, puis au royaume. La première partie du travail contient 33 chapitres sur la personne du prince qui décrit les riches, la richesse et la luxure que doit fuir le prince, et les vertus et caractéristiques qu'il doit poursuivre. La seconde partie, aussi 33 chapitres dans la longueur, le management d'une famille et de la cour, et 35 qui relatent la large sélection des officiers. Partie III, contenant 41 chapitres, expliquant la nature et les bénéfices de sagesse (sapience) et distinguant la sagesse de la connaissance pleine de péchés. Partie IV, 30 chapitres, concernant les attributions des juges et les requis de la justice.
Les caractéristiques de chacun de ces cinq travaux du regimen principum, peuvent maintenant être résumées. Bien que le sujet est de libérer l'homme de l'ignorance et le mener à la dignité morale et le salut final, chacun à ses propres caractéristiques de méthode. Vincent de Beauvais est une théorie encyclopédique de l'éducation. Dante est une étude de l'institution de la monarchie et son concept d'un empire mondial, tandis que Joinville présente les enseignements du roi saint. Saint Thomas se focalise sur la question théologique des parallèles entre l'humain et le divin aussi bien que sur les attributions spécifiques du roi. Golein traduit en fait une prescription spécifique pour un prince qui a un caractère moral déficient.
L'idéal dévot
Le royaume doit être charitable, une communauté d'amour et de sacrifice, d'humilité et de simplicité. Le prince aussi bien que chaque participant de la communauté doit essayer d'extraire le péché en faisant un effort de perfection personnelle pour le bien de la communauté.
La simplicité (amour, pitié, compassion et humilité) devient le message essentiel et leçon de l'Instruction, la manière principale dans laquelle l'homme peut améliorer sa condition. Pour cela, la meilleure est l'idéal de simplicité, l'idéal des évangiles. La simplicité est la leçon qui pourrait bien avoir été donnée pour les quatre ducs Bourguignons, dont les vies et les cours étaient l'antithèse de simplicité.
La simplicité comme manière de vivre est une réaction à la culture burgonde sur-élaborée dans laquelle l'éthique et la morale sont enseignées non simplement, mais avec grande élaboration. Simple n'est donc pas utilisé dans un sens péjoratif. Cela signifie « clair et direct ».
La leçon de simplicité est enseignée en trois niveaux. Le premier est le niveau de vocabulaire ou verbal. Le deuxième est la pratique ou l'exemple. Le troisième est théorique. Franc charitable, la franchise est la qualité de quelqu'un ouvert et honnête dans ses interactions avec les autres, sans jeu ni déception. Ses relations sont pleines de confiance et de vérité, fondées sur la confiance et la vérité de la relation avec Dieu.
Véritable. Prudence, magnanimité, pieux, franc et véritable sont quatre exemples. Pitié et compassion, amour, justice, humble et pitoyable, âme pure et nette, aimer et douter, et croire et obéir.
Le deuxième niveau est un ensemble d’exemples pour montrer comment changer sa nature et son comportement.
L'idéal dévot peut être résumé comme ceci : c'est le même que l'idéal dévot des écrits liturgiques médiévaux : la Bible, la vie des Saints et le Bréviaire. C'est l'idéal d'amour, de communion, et la sanctification des temps, des saisons et des occasions de vie. Le modèle est l'homme simple qui épouse ces idéaux des écrits liturgiques. Il est pur, saint, dévot et approche et aspire au divin. Le but ultime de cet homme est le salut éternel.
Les enjeux profanes de l’enseignement
Les bonnes manières
Les belles manières sont le reflet d’une bonne éducation. Il convient dans un premier pour le jeune prince de savoir se dominer. Il doit alors observer une bonne tenue à table. Selon les préceptes de l’époque, la gourmandise est non seulement nuisible à la santé, mais aussi au développement moral. Sans le contrôle des appétits, on ne soumettra jamais à la domination de la raison. Les enfants limitent facilement les manières et les mœurs de leurs compagnons, il faut donc veiller à entourer le prince de bons exemples et à écarter ceux qui pourraient l’entraîner dans une mauvaise voie. Les enfants des nobles étaient effectivement élevés avec les fils des seigneurs et en devenaient les compagnons. Le comportement des jeunes princes et de leur entourage fait l’objet d’une grande attention. Cette dernière débute avant même que l’enfant ait un maître d’école et c’est la gouvernante qui s’en charge. Le comportement des enfants est extrêmement codifié. Sur cette question, une vigilance toute particulière est accordée aux jeunes princesses, en témoigne, par exemple, Le Livre des Trois Vertus, manuel d’éducation dédié par Christine de Pisan à la jeune Marguerite de Nevers.
L’éducation du comportement se fait en partie par l’intermédiaire de livres de contenances et d’éducation destinés aux jeunes gens. Il est alors possible de faire référence aux fameux miroirs des princes. Dans le but d’aider les grands à éduquer leurs enfants, les clercs écrivirent ces miroirs, qui ne sont autres que des traités de bonne conduite. Cette pratique n’est pas inédite et remonte à l’époque carolingienne, mais ces traités se multiplièrent aux 12e et 13e siècles. On peut citer un de ces miroirs, La Somme le Roi, qui servit à l’éducation des enfants de Philippe le Hardi à la cour de Bourgogne.
Presque paradoxalement, il n’est pas exclu pour les jeunes princes les distractions et occupations artistiques. Au contraire, ces « arts d’agrément » sont une constante de l’éducation de nombre de princes. Par exemple, à travers la pratique des échecs, on espère ainsi amener les enfants à rationaliser leur ardeur, les initier à la courtoisie et les intéresser à l’étude et à la réflexion. Les arts de la danse et de la musique sont également pratiqués. Cela passe aussi par la distraction telle que l’écoute de ménestrels narrant des aventures chevaleresques. C’est une façon de faire entrer les jeunes gens dans la poésie et l’amour courtois. Par ailleurs, il n’est pas exclu que les jeunes princes soient initiés à l’éducation amoureuse.
Vertus sociales et idéal civique
La courtoisie est peut-être la plus importante des vertus sociales, c'est la politesse, la courtoisie et le respect mutuel que doit observer la base de toute interaction. C'est la vertu qui rend possible toute interaction sociale et intégration, et garde cela constamment en santé, cela prévient les offenses. La beauté est la disposition requise pour se présenter naturellement, et le mieux que possible. La beauté est aussi le reflet de la pureté, la vérité d'une âme. La jeunesse est aussi une attitude du cœur. C'est une approche et une attitude de vie qui est énergique, avide, pleine d'espoir, créative et productive. La vieillesse est le cynisme et la renonciation à tout effort d'être productif. La tristesse est l'habit de l’insatisfaction de la société, l'égoïsme et l'éloignement des autres. Cela amène la paresse et la léthargie. La tristesse est une attitude sans espoir et négative et pessimiste qui refuse de croire dans le bien ultime de l'ordre social. Dans un niveau spirituel, la tristesse est le péché de ceux qui refusent de croire dans le pouvoir de la rédemption et du pardon. La convoitise est le péché qui défie l'ordre de justice distributive dans la société. La vilénie est la base du comportement qui montre de l'irrespect, il peut être considéré comme l'opposé de la courtoisie. Enfin, la félonie est l'état de ceux qui transforment leurs pensées vicieuses en répugnants, vindicatifs et méchants actes.
Par conséquent, le thème principal de l'idéal civique de l'instruction des princes est l'atteinte d'une bonne vie au travers du comportement propre dans la société. L'homme doit bien interagir avec ses concitoyens, suivre les lois sociales et les préceptes de la société, trouver sa place dans la société et travailler pour maintenir cela. Avec attention à la méthode, l'homme peut trouver son propre niveau de comportement au travers de la mesure, la modération et la tempérance. L'auteur enseigne que ces leçons de modération sont de trois niveaux, le verbal, le pictural et le théorique.
Idéal politique
Mais l’idéal civique a également un lien avec l’idée de tyrannie. Les moralistes, à l'exemple de Dante, font dépendre la durée d’un état de sa santé morale ; un régime tyrannique amène sa chute.
De monarchia (1309) de Dante, est une étude de l'institution de la monarchie comme distincte de la personne du roi. Il est fondé sur la vision dualiste de Dante d'un homme avec sa nature périssable, le corps, et sa nature immortelle, l'âme. La nature de l'homme devrait être gouvernée par la tête de l'Eglise, mais sa nature mortelle devrait être gouvernée par la tête d'affaires temporelles, le monarque. Le bonheur terrien et la paix et l'unité de la race humaine peuvent être atteints seulement sous le règne d'un seul monarque. Son travail est une apologie de la monarchie et une preuve de sa nécessité. Il étudie l'existence, les fonctions et les trois de la règle impériale.
Dante part d’une prémisse aristotélicienne : le bonheur humain ne peut être atteint que par la sphère du politique. Ayant le rôle de conduire les gens vers le bonheur, l’autorité impériale est liée à la plus haute des sciences, la philosophie, qui est vue dans ce cas non pas en tant que métaphysique, mais en tant que morale Si le terme de morale vise chez Dante les vertus, leur théorisation essentielle se trouve dans l’Étique à Nicomaque d’Aristote. La clé de voûte pour ces vertus nous est offerte par la vertu politique, car c’est à elle que revient le rôle de faire régner la justice parmi les hommes puisque le bonheur ne peut pas être atteint sauf la justice. L’homme étant un medium entre le corruptible et l’incorruptible, il est bien évident que pour tout chrétien, et le christianisme de Dante a été défendu d’une manière convaincante par Auguste Valensin, la politique est le moyen par lequel la partie corruptible peut atteindre le bonheur. L’autre but de l’homme ou de sa partie incorruptible est lié à l’atteinte du bonheur céleste. Mais si le bonheur de la partie corruptible de l’homme est le visage humble et pâle de celui céleste, il est clair alors que le monarque ou l’empereur doit lui aussi être fait selon l’image du Dieu tout-puissant. Le régime politique qu’envisage Dante a existé dès le temps de la naissance du Christ, pendant le règne d’Auguste, sous la bien connue Pax Romana. Comme on le voit, cette démonstration se fonde tant sur des arguments philosophiques d’origine aristotélicienne que sur des arguments bibliques. Le monarque universel est donc nécessaire en vue du maintien de la justice dans la société et même sa nécessité, selon l’expression de Claude Lefort, tient à une « justice transcendante ».
Le monarque universel est en premier lieu le garant de la paix et celle-ci représente la condition fondamentale pour l’obtention du bonheur dans le monde d’ici bas. Si elle ne représente pas le but ultime, la paix peut être l’ultime des moyens. En l’absence d’un monarque universel, la paix sera impossible. L’existence d’un monarque universel garantit aussi l’application de la justice car celle-ci ne sera jamais accomplie en l’absence d’un empereur dont la volonté commande légitimement. Ceci parce que les autres volontés, à l’exception de celle de l’empereur, sont possédées par la cupidité, qui est le contraire même de la justice. Même là où la volonté est juste, elle ne réussira pas à imposer la justice, étant dépourvue de force, car seulement l’unicité du souverain pourrait garantir le fait que chacun soit récompensé selon ce qui lui est dû.
Ainsi le royaume de France ne pouvait maintenir sa supériorité dans le domaine de la science et de la vertu, qu’à condition d’exiger des mœurs correspondantes. Les ministres choisis pour administrer la chose publique contribuent à la grandeur morale du pays, comme dans une ruche d’abeilles, les abeilles ouvrières nourrissent leur « roi » du miel recueilli sur toutes les fleurs. Il faut donc que le prince soit un bon gouverneur, vertueux. Le prince vertueux se dépouille de tout orgueil. Il s’efface en tant qu’individu, et ne renaît que plus majestueux dans le symbole. C’est par son abnégation, que le souverain s’identifie à la destinée de la nation et qu’il mérite de jouer le premier rôle. Tandis que le tyran, nourri d’ambition et de vaine gloire, tourne constamment sur l’axe de sa propre idolâtrie, le bon prince se donne intégralement à la cause de son peuple. Investi du pouvoir suprême, le prince possède la liberté de choix ; selon sa volonté il devient bienfaiteur, ou tyran.
Le texte de Dante eut une influence considérable chez les princes et leur instruction. Son De monarchia trouvera un écho retentissant à l'aune de la Renaissance, dans Le Prince, de Machiavel, dans lequel celui-ci expliquait que l'intérêt du prince était d'œuvrer pour le bien du peuple.
Conclusion
Par conséquent, la tradition éducative dans les cours princières du 14e siècle a une vocation encyclopédiste. Id est, il s’agissait de proposer un enseignement universel et universaliste dans le sens où le prince devait être un modèle pour le peuple. Le prince devait apprendre les rudiments du maniement des armes, de la chevalerie, autrement dit, la res militari à laquelle s’ajoutait un vaste enseignement philosophique et religieux. Cet idéal préfigure déjà l’idéal de l’homme complet de la Renaissance humaniste. Ainsi, ces siècles dits obscurs et boudés par les historiens ne font pas rupture entre un Moyen-âge culturellement statique et la Renovatio des 15es et 16es siècles. Cette tradition éducative est donc le témoin privilégié d’une continuité historique.
Sources
Ghillebert de Lannoy, L'instruction d'un jeune prince Conell, Josette. 1984.
HALEVI Ran (dir.), Le savoir du prince du Moyen âge aux Lumières, Fayard, Paris, 2002.
MEYER Jean, L’éducation des princes du XVe au XIXe siècle, Perrin, Paris, 2004
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