L'église et la danse

 

L’on pourrait croire qu’au même titre que la musique et le chant, suivant les traces du théâtre grec, la danse a elle-même tiré son inspiration de l’Antiquité. Cependant, à l’inverse de la musique, mise en scène au travers de dialogues chantés entre les personnages, rappelant ceux du coryphée et du héros tragique, la danse fait preuve, dans le théâtre médiéval, d’une réelle innovation. L’on connaît les origines de cet art, qui au niveau de l’exécution, ancre la danse dans la tradition, néanmoins la représentation qui en est faite donne au théâtre médiéval ses lettres de noblesse. Il est donc intéressant de se demander la valeur qu’ont cherché à mettre en exergue les auteurs par le biais de la danse ; en d’autres termes, la danse fait-elle, dans le théâtre médiéval, figure d’illustration ou de révélation? Si le Moyen Age se caractérise par une frontière bien définie entre le peuple et la cour, nous verrons en quoi la danse déplace celle-ci pour opposer les membres de la société féodale à l’Eglise.


 Voici une définition de cet art en insistant sur ses diverses caractéristiques, à savoir « le caractère d’imitation qui lui est commun avec tous les beaux-arts, celui d’expression qui lui est particulier dans l’institution primitive, et celui de représentation qui constitue seul l’art dramatique »-

Si l’on revient aux origines de la danse, on constate que cet art a conservé, à l’époque médiévale, une empreinte primitive et préhistorique. En effet, l’apparition de la danse chez certains peuples est liée à l’idée de rites, c’est pourquoi, dans le théâtre populaire, la danse observe des règles qui se transmettent de génération en génération, l’innovation et l’improvisation étant sévèrement abhorrées. Au Moyen Age, dans la société paysanne, le but n’est pas d’inventer de nouvelles danses, mais de réitérer ce qu’ont accompli les anciens, dans un lieu et à un moment précis. La danse s’effectue donc lors d’occasions bien déterminées telles que la moisson, la célébration d’un mariage…Le peuple tout entier y participe et témoigne d’un véritable engouement pour ses propres danses, activités considérées par Saint-Basile comme « l’unique préoccupation des anges ». L’on comprend alors pour quelles raisons la représentation du miracle des Noces de Cana, mise en scène d’un mariage, était accompagnée d’une danse. A l’inverse, à la cour, la danse apparaît comme une activité purement inventée ; par conséquent , la danse est mise au service de la séparation entre deux mondes, celui des paysans et celui des seigneurs, qui se tissent au travers de mœurs et de coutumes bien distinctes. Cette divergence est explicite dans les textes du Moyen Age, étant donné que le verbe qui signifie « danser » en moyen français, n’est pas le même pour un paysan ou pour un seigneur.

 

« Dans les premiers temps, avant même la naissance des autres arts, la danse fut une vive expression de joie. Tous les peuples l’ont fait servir depuis, dans les réjouissances publiques, à la démonstration de leur allégresse ». Ainsi, il existerait, dans le théâtre français du Moyen Age, un autre intérêt pour la danse que celui de vraisemblance dramatique. En effet, avec le développement du théâtre comique, notamment des farces, la mise en scène de la danse se fait à de multiples occasions, notamment lorsque l’histoire se termine bien, par un mariage par exemple, ou par une grande fête, ce qui permettait à l’époque de réunir sur scène l’ensemble des acteurs voire les spectateurs eux-mêmes, le théâtre devenait un lieu de divertissement. Lors de ces représentations devant le peuple, l’on exécute les danses locales, connues de tous, c’est pourquoi chacun peut y participer . La représentation théâtrale devient un véritable lieu de plaisir pour lequel le peuple tout entier se mobilise -


Il en est de même à la cour, dans laquelle la danse est apparue pour pallier à l’ennui que ressentaient les différents seigneurs en tant de paix. Ainsi, à l’occasion de mariages ou de cérémonies d’adoubement, les seigneurs organisaient des bals dans lesquels on exécutait des pas de danse à l’opposé de la farandole ou autres danses paysannes. Cependant, la danse en tant que représentation dramatique n’apparaît véritablement qu’au XIVème siècle avec la mise en place des entremets. Au Moyen Age, toute fête s’accompagnait de festins, lors desquels les repas entre seigneurs pouvaient durer des journées entières, ainsi, pour éviter au convives de s’ennuyer, l’on introduisit, entre deux services, de véritables spectacles pour divertir les invités. Au cours des siècles, grâce à leur succès, ces entremets n’ont cessé de se développer. En effet, débutant par de petits interludes exécutés par les bateleurs –artistes professionnels errant de châteaux en châteaux pour présenter au cours des repas, des numéros de jongleurs, d’acrobates, accompagnés de danse-, les entremets deviennent l’intérêt principal de la cérémonie. Placés à la fin du repas, ces spectacles sont mis en scène à partir d’un thème précis, au cours desquels chanteurs et danseurs portent des costumes en rapport avec le thème et sortent de chars, représentant tantôt une baleine, tantôt un rocher… Très codifiés, les entremets étaient appréciés à la cour et constituaient la représentation la plus spectaculaire de la danse au Moyen Age . Certains témoignages nous les présentent comme de gigantesques mises en scène, à l’origine des ballets, telles que la fête célébrée en 1489 : « […] au mariage de Galeazzo Visconti, Duc de Milan, les invités entrent dans une salle à manger non aménagée. Jason et les Argonautes mettent les nappes en forme de toison d’or. Puis Mercure amène un veau gras volé à Apollon autour duquel se fait la danse des Hébreux pour le Veau d’Or, avec trois rondes. Diane est ses nymphes amènent un magnifique cerf baptisé Acté qui se réjouit d’être mangé par de tels convives, si l’on en croit les chants qui l’accompagnent. Orphée amenait ensuite les oiseaux qu’il avait charmés, puis Thésée et Atalante chassaient en une danse rapide le sanglier de Calydon. Iris amenait trois paons dans son char. Des triton convoyaient le poisson et enfin, Hébé, les pâtres d’Arcadie, Vertume et Pomone, apportaient les desserts. Il y avait ensuite un véritable ballets glorifiant la fidélité conjugale. » Cette description nous permet de reconnaître le gigantisme de telles représentations et de conférer à la danse, comme l’a fait Louis de Cahusac, un caractère de « représentation », propre à l’art dramatique.

 

La danse apparaît comme un véritable art de la mise en scène. En effet, par delà les pas de danse, c’est le théâtre médiéval tout entier qui se présente comme une vaste chorégraphie, répondant à des règles bien précises, mesurant chaque faits et gestes pour obtenir un effet calculé. Chaque pièce, suivant le genre auquel elle se rattache, suit un fil conducteur et répond à des exigences qui universalisent le théâtre qu’elle souhaite défendre et illustrer. Ainsi, le « Silete » apparaît dans les Mystères comme un échauffement nécessaire avant l’entrée en scène, échauffement aussi bien pour les acteurs, qui vont exécuter une prouesse physique, que pour les spectateurs, qui se préparent mentalement à observer l’art en action. Le caractère chorégraphique que l’on peut conférer à ce « Silete » ou « faites silence » réside dans la répétition du même mouvement – morceau de trompette avant l’entrée en scène d’un acteur important -, dans tout Mystère. C’est cette homogénéité des pièces théâtrales, ici les Mystères, cette structure de base, aussi bien dans le fond que dans la forme, qui fait du théâtre au Moyen Age une gigantesque chorégraphie puisque toute pièce répond à un mouvement précis, commun à chaque genre. De même, dans les farces, la toile de fond est de faire rire le spectateur, c’est pourquoi chaque pièce comique observe des règles précises, répond à un code pour mener à bien son projet. Ainsi, les jeux de scène présents dans des farces telles que La Farce du cuvier ou celle du pâté et de la tarte, apparaissent comme de véritables pas de danse, une chorégraphie dont les gestes, répétés et mesurés, ont pour but la scène comique et le rire qui s’ensuit. Loin de l’improvisation, ces scènes réglées avec précision, font parfois appel à des accessoires qui permettent le comique de situation ; ainsi, dans la Farce du cuvier, la partie dansée réside dans une suite de mouvements qui, volontairement exécutés, placent la femme du cuvier dans une situation comique peu confortable. . Si chaque geste d’une pièce est chorégraphiée alors c’est tout le théâtre qui répond à une mise en scène dans laquelle les acteurs exécutent leurs pas.

La danse dans le théâtre médiéval a su trouvé sa place dans un contexte religieux dans lequel seule la volonté créatrice des auteurs et le plaisir des spectateurs lui ont permis de se développer.

 

Dans la société féodale, c’est l’Eglise qui possède le plus de pouvoir. Tout ce qui peut faire succomber l’homme aux tentations du démons est sévèrement puni. La danse au Moyen Age apparaît, aux yeux de l’Eglise, comme la célébration du culte dionysiaque, dont elle souhaite se démarquer, c’est pourquoi, elle punit sévèrement ces pratiques en infligeant, à ceux qui en font la démonstration, des amendes telles que trois ans de jeûne, d’aumônes ou de pèlerinage. De plus, la danse, comme expression de la démesure humaine, est liée au diable, et l’Eglise n’hésite pas à colporter de fausses rumeurs pour effrayer ses adeptes. « en 1021, le jour de Noël, à Kolbigk en Saxe, les femmes et 15 hommes dansèrent une ronde sur le parvis de l’église. Le prêtre vint leur dire de cesser et de venir immédiatement écouter la messe. Mais, ils ne s’en soucièrent pas, et continuèrent. Le frère d’une des danseuses voulant alors l’emmener la saisit par le bras, mais celui-ci lui resta dans la main, sans qu’il s’en échappe la moindre goutte de sang, ce qui frappe d’horreur les assistants, car c’était un signe de possession par le démon. Le prêtre voyant cela les excommunia et leur ordonna alors de danser toute l’année sans s’arrêter. Au Noël suivant, on les trouve enfoncés jusqu’aux hanches dans le sol. Quatre d’entre eux étaient morts, les autres survécurent, mais ils furent agités de tremblement jusqu’à leur mort. ». Ces histoires, destinées à effrayer les paysans, s’inscrivent dans la lignée des légendes telles que les chaussons magiques ou le violon du diable qui interdisent à leurs victimes d’interrompre leur danse. Suite à ces diverses histoires, l’on peut se demander pour quelles raisons la danse continuait-elle à être pratiquée, et pourquoi l’Eglise était-elle parfois à l’origine de cette activité.


La danse dans le théâtre n’était pas au goût de tous, c’est pourquoi, au même titre que d’autres pratiques, elle était parodiée voire objet de satire. En effet, la danse comme expression d’un autre langage pouvait tout à fait railler, et caricaturer ceux qui l’exécutaient ; de cette façon, la satire se mettait au service de l’Eglise afin de dénoncer l’engouement de toute une société pour une activité douteuse et même condamnable. Expression de la démesure de l’homme, de son penchant pour le vice, la danse pouvait donc être représentée sous un autre jour, être mise en scène à des fins religieuses, bien loin de la vraisemblance dramatique et du divertissement.. Par exemple, la danse met en scène  une Vénus aux traits sévères, autour de laquelle dansent un fou, un singe, un cupidon les yeux bandés… Cette représentation iconographique de la danse met en exergue le caractère démoniaque de celle-ci, figuré par la présence d’un squelette menaçant Vénus, ce qui nous met en présence d’une démonstration de folie plutôt que d’une prouesse physique . Par le biais de cette illustration l’Eglise tente de prouver la présence du vice qui réside dans une telle pratique et condamne une activité douteuse, propre à entacher l’âme d’un croyant, voire le faire sombrer dans la folie. Dans ce contexte, la danse s’apparente plus à une satire sociale qu’à une démonstration artistique. Qu’elle soit mise en scène dans une pièce de théâtre, qu’elle apparaisse dans une simple représentation carnavalesque ou au cours de la Saint-Etienne, la danse au Moyen Age apparaît comme un élément indispensable de l’art dramatique ; même si, par le biais d’une anamorphose, l’Eglise nous présente la danse comme une pratique douteuse et condamnable, il n’en reste pas moins vrai qu’elle sert un autre langage et regorge d’atouts qui la rende indispensable à la représentation dramatique. C’est pourquoi dans le théâtre médiéval, la danse acquiert très vite une autre qualité, au service de l’Eglise.

Les XIV et XVème siècles nous sont présentés, d’un point de vue historique, comme une époque difficile puisque la guerre, les épidémies… font partie du quotidien de toute une population. Il est donc nécessaire, aux yeux de l’Eglise, de dédramatiser la situation en rapprochant ses adeptes de la mort. Ainsi se développe, avec l’accord de la religion, la pratique de la danse macabre, à l’origine de la danse la plus en vogue dans le théâtre médiéval : la morisque. Etudions donc ces origines pour comprendre le succès d’une telle pratique.


Avec la danse macabre, l’Eglise cherche à placer les spectateurs et les acteurs d’une telle pratique en rapport direct avec la mort, afin de dédramatiser la situation présente et faire de la mort le but de la vie. En effet, l’omniprésence de la mort à cette époque n’aura donc pas pour but de fuir la religion, mais de s’en rapprocher ; ainsi, d’après l’Eglise, le meilleur moyen pour ne plus en avoir peur, c’est de fréquenter la mort, de la minimiser, voire de la ridiculiser, sans tomber dans la démesure. Ainsi, l’existence de tout adepte est de faire de sa vie un exemple de bonne conduite afin de passer l’épreuve du jugement dernier sans heurt et accéder enfin au paradis. Néanmoins, pour reposer en paix, il faut renoncer aux vices et croire en Dieu, ce qui paraît difficile dans une époque dépourvue de clémence divine. L’Eglise va donc être à l’origine des danses macabres pour renforcer la foi des croyants et la maîtriser, c’est pourquoi l’on trouve dans certains établissements religieux des illustrations représentant la danse macabre, telles que la fresque de la Chaise-Dieu . Se développe donc une danse au cours de laquelle un ou plusieurs vivants exécutent des pas accompagnés d’un squelette habillé de rouge qui gesticule dans tous les sens, elle est donc à rapprocher de la danse des démons présente dans les Mystères, tels que le Mystère de Saint-Louis- Cependant, cette activité dégénère vite en divertissement grossier, c’est pourquoi la danse macabre est interdite par l’Eglise et laisse place à la morisque. Cette dernière résulte de l’acceptation par l’Eglise du phénomène de la danse, en effet, étant donné que la danse plaisait tant au peuple, l’on a décidé de ne pas condamner cette pratique uniquement pour ceux qui y étaient autorisés. L’on voit donc apparaître dans les représentations théâtrales, des danses de démons, de fous… L’on constate également qu’une danse, telle que la morisque, pousse la démesure à l’extrême, par le biais de gestes le plus souvent improvisés , qui figurent la folie démoniaque :  « Un garçonnet machuré noircy , le front bandé d’un taffetas blanc ou jaune, lequel avait des jambières de sonnettes dansait la dans des Morisques, marchant du long de la salle, faisait une sorte de passage, puis rétrogradant, revenait au lieu où il avait commencé, faisant un autre passage nouveau, ainsi continuant, faisait divers passages bien agréables aux assistants »-


 Si la morisque connaît, dans le théâtre médiéval, un véritable succès, c’est qu’elle est, du point de vue de son exécution, très originale, mais c’est aussi parce qu’elle répond aux exigences de l’Eglise. En effet, la danse qu’est la morisque ne cesse, au fur et à mesure de ses représentations, de tendre vers l’allégorie. Véritable outil de révélation, elle inspire la réflexion sur l’Homme et sa condition, on parle alors de « morisque de moralité », comme en témoigne une pièce jouée à Avignon en 1488. Même si à l’origine, la morisque est une danse exécutée par des hommes figurant le démon, elle peut être l’œuvre d’une femme, comme nous l’avons vu, et soulève, en effet, de multiples interrogations. Bien que cette danse ne soit pas exécutée directement par une femme, elle peut être engendrée par et pour cette dernière. Ces multiples occasions de danser la morisque mettent en exergue l’engouement évident que le peuple a ressenti pour celle-ci, c’est pourquoi, autorisée par l’Eglise, la morisque est présente dans de nombreuses pièces du théâtre médiéval. Ainsi, l’amour est donc mis en scène et répond la plupart du temps à un même schéma, à savoir : plusieurs hommes exécutent une danse autour d’une dame centrale qui promet une récompense au meilleur danseur telle un anneau, une pomme ; les participants sont le plus souvent représentés par les couleurs ou figurent les métiers… C’est en ce sens que la morisque est une allégorie, puisqu’elle cache sous des représentations universelles et connues de tous, des êtres humains rongés par le vice. Les acteurs de cette danse sont tantôt « amoureux languissant », tantôt « espoir de parvenir »; on peut également assister à la métamorphose voire la réduction de l’être humain en « Orgueil », « Despit », ou « Desroy », tout trois dansant une morisque autour d’une dame centrale dans la Passion de Semur. Ainsi, en plus d’être une allégorie, la représentation de la morisque apparaît comme la mise en scène de la vanité elle-même puisque, sous le regard sévère d’une Vénus ailée; c’est l’orgueil qui transparaît. Ce péché confère à la femme aimée un statut proche du démon et explique la faiblesse de l’homme face à celle-ci ; l’on comprend donc l’impression de puissance qui se dégage de Vénus dans cette scène, elle qui impose à ceux qui la courtisent une certaine servilité-

 Dans une autre danse,les danseurs exécutent une morisque autour de « Mère Folie » ; dans celle-ci,ce sont des fous qui dansent autour de dame « Orgueil », ce qui pousse à l’universalité l’allégorie de telles représentations, étant donnée qu’elles suivent le même schéma que ce soit en France ou en Allemagne. En tant que mise en scène du vice et de la vanité, la morisque a connu au cours des XV et XVIème siècles son heure de gloire, ce qui explique la main mise de l’Eglise sur une tradition dramatique populaire dans laquelle même le profane sert la religion et condamne les vices de la société pour pouvoir exister.

Même si l’Eglise paraît de prime abord opposée à la pratique de la danse à l’époque médiévale, elle a su cependant tirer profit d’un art apprécié de tous, en mêlant à la représentation de la danse dans le théâtre médiéval, le caractère moralisateur qui lui faisait défaut.

 

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