Dès la naissance du christianisme, les dogmes se sont construits en réaction à des mouvements dits hérétiques. Cette orientation se poursuit durant le Moyen Age.Le XIIème siècle connaît des changements dans les mœurs ecclésiastiques. Au début de ce siècle, un nouvel ordre monastique apparaît. Il est mis en place par Robert de Molesmes pour répondre à un besoin de retraite, plus proche de la vie des premiers pèlerins et de ce que prônait Saint Benoît de Nursie. Ce mouvement est marqué durant le XIIème siècle par la personnalité de Bernard de Clairvaux.
Ce siècle est également un siècle important dans les réformes de l’Eglise, marquées par le pape Grégoire VII. Ce pape affirme son autorité sur l'Église universelle et sur les princes dans une lettre conservée aux Archives Vaticanes, intitulée Dictatus papae. En vingt-sept points, le pape se reconnaît le droit de déposer les princes et les évêques dans l'Église universelle, de délier les sujets du serment de fidélité et affirme qu'il ne peut être jugé par personne.
Au XIIème siècle, deux groupes se forment et aspirent à un changement de vie. C’est le cas des Cathares et des Vaudois. Si le premier est très largement documenté le second est en revanche moins bien connu. Mais ce dernier, contrairement aux Cathares, a pu survivre durant toute la période médiévale et même jusqu'à nos jours.
Le groupe vaudois naît dans la ville de Lyon aux environs de 1170 à l’initiative d’un homme, Pierre Valdès (ou Vaudès suivant les auteurs).
. Valdès
Le personnage central de ce mouvement nous demeure quasiment inconnu. Les informations relatives à sa vie n’apparaissent que plus tard au fil des écrits de ses successeurs.
Les autorités ecclésiastiques ne sont pas forcément opposées à cet idéal de vie que propose Valdès.
La tradition dit de Valdès que c’était un vendeur de draps qui souhaitait changer de vie pour pouvoir trouver son salut.
. Naissance du mouvement vaudois
Après la Réforme grégorienne, l’Eglise est animée par un esprit nouveau jusque dans la seconde moitié du XIIème siècle avec l’idée que tout acte public ou privé doit avoir une signification chrétienne.
C’est dans ce contexte que nous devons replacer l’une des figures marquantes de ce XIIème siècle, à savoir Bernard de Clairvaux [1090-1153]. Ce dernier a beaucoup écrit, ses principales œuvres, en dehors de sa correspondance et de ses sermons (parmi lesquels ceux sur le Cantique des Cantiques adressés à ses moines, exerceront une grande influence sur la mystique médiévale), furent le De gradibus humilitatis, l'Apologia ad Guillelmum abbatem, le De diligendo Deo, le De gratia et libero arbitrio, le De laude novae militiae…. Il donna à l’ordre cistercien auquel il appartenait une ligne de conduite. Guichard de Pontigny [abbé de 1136-1165], abbé de cette abbaye cistercienne, connaissait ces différents textes de Bernard de Clairvaux.
Lorsque le mouvement des Pauvres de Lyon naît, Lyon n’est pas la cité que nous connaissons. Elle est déchirée par une période de conflit qui oppose clercs et laïques. De plus l’Eglise de Lyon est opposée au comte Guigues II de Forez qui souhaite rattacher la ville de Lyon à ses terres. Entre 1163 et 1165, après la mort d’Heraclius de Montboissier [mort en 1163], il y règne toujours un grand conservatisme et elle n’est pas encore une place importante pour le commerce. Sa richesse est très certainement le fruit de différentes seigneuries ecclésiastiques.
Il semble également que l’Eglise de Lyon n’était pas très favorable à la Réforme dite grégorienne , cela malgré la présence dans ses murs d’un des ses principaux défenseurs de cette réforme en la personne de Hugues de Die.
Vient s’ajouter à la difficulté d’acceptation des Réformes entreprises par l’Eglise de Rome le problème du choix de l’archevêque qui devait remplacer Heraclius de Montboissier. Le collège de chanoines de la ville avait choisi l’un de ses membres, l’archidiacre de Beauvoir, mais il eut très vite des oppositions avec son propre chapitre. Six de ses chanoines élisent alors l’abbé de Pontigny, Guichard. Dreux de Beauvoir abandonne le siège d’archevêque en 1167. Guichard de Pontigny est consacré à sa place le 8 août 1165 à Montpellier, mais il n’est pas tout de suite accepté à Lyon.
Guichard témoigne d’une grande volonté réformatrice pour l’Eglise de Lyon. Dans ce contexte, Valdès peut trouver une place au sein de la réforme de l’Eglise de Lyon en devenant un modèle à suivre pour les clercs du collège épiscopale, un model de vie et un soutien pour le nouvel archevêque. Cette volonté de réformer l’Eglise de Lyon se retrouve dans les Statuts qui condamne les habitudes du chapitre.
Valdès, avec cet idéal de vie, pouvait ainsi servir d’exemple pour des clercs qui refusaient l’autorité de leur archevêque, ce qui permet de comprendre pourquoi ce dernier n’a pas tout de suite été condamné.
A travers ce bref contexte historique on peut voir que l’Eglise de Lyon n’a pas encore intégré les différentes réformes entreprises depuis la fin du XIème. C’est à l’arrivée d’un nouvel archevêque, influencé par les écrits de Saint Bernard de Clairvaux, que l’Eglise de cette ville entre en mutation et c’est dans ce contexte que nait le valdéisme.
Les premières années du valdéisme
Dans un premier temps, on a vu que Valdès n’a pas été condamné par l’Eglise pour son choix de vie. On peut même comprendre une certaine indulgence de la part de l’archevêque Guichard, bien que Valdès et ses premiers disciples se soient très probablement livrés très tôt à la prédication alors que celle-ci était réservée aux clercs. Pour cette activité Valdès s’appuyait sur des passages de la Bible traduits en vulgate et tire son droit à la prédication directement dans les écrits des évangélistes.
Lorsque Valdès est accueilli au concile de Latran III, il n’est pas reçu comme un hérétique. Il semblerait même qu’il ait été accueilli avec faveur par le pape Alexandre III, bien qu’il eut en la personne de Gautier de Map un farouche opposant. Ce dernier pour prouver que le mouvement naissant était dans l’erreur avait mis en place tout un questionnaire dogmatique. Après ce questionnement, Valdès et les siens obtinrent tout de même l’autorisation de prédication, mais à condition qu’elle se fasse sous l’autorité des clercs.
En 1180 au synode de Lyon , Valdès, sous la pression de différents représentants de l’Eglise de France, accepte une profession de foi qui fait reconnaitre une parfaite orthodoxie le concernant lui et ses disciples par des prélats cisterciens qui lui semblaient hostiles. Ces prélats étaient entre autres Henri de Marcy, cardinal-évêque d’Albano et également Geoffroy d’Auxerre.
Après ces deux justifications et la légitimé que Valdès obtient tout est remis en cause très rapidement. L’archevêque de Lyon qui semblait soutenir les premiers vaudois meurt et à sa place est élu l’évêque de Poitiers. Bien que le nouvel archevêque et Guichard aient le même point de vue sur l’accueil de Thomas Becket, ils avaient en revanche des idées bien différentes sur la prédication des laïcs et sur la façon de diriger le collège de chanoines. En effet l’évêque de Poitiers, Jean Bellesmains était un séculier, donc ses idées de diriger le collège étaient plus proches que ce que recherchaient les chanoines de Lyon, contrairement à ce qu’avait imposé Guichard qui était un régulier.
Jean de Bellesmains a participé comme Henri de Marcy à la grande mission languedocienne contre les hérétiques en 1178, ce qui lui donne un poids supplémentaire pour son élection à la tête du collège. Les chanoines trouvaient en sa personne un ardant défenseur de l’Eglise Romaine, et par la même occasion un opposant à Valdès et aux siens. L’une des premières mesures qu’il prend à leur égard est de les expulser de la ville de Lyon entre 1182-1183. Après cet événement, qui consiste en leur expulsion, il n’y a plus aucun témoignage des Vaudois à Lyon-
De la tolérance à l’hérésie
Les Vaudois, après avoir été expulsés de Lyon, ne sont pas tout de suite considérés comme des hérétiques-
Ils ne sont pas pour autant pourchassés, il faut attendre quelques décennies bien qu’ils aient été traités de schismatiques à Vérone en 1184, alors qu’au même concile les Cathares sont eux poursuivis pour hérésie.
Cette condamnation de schismatique oblige le mouvement à prendre un nouveau visage : ce qui était encore public après leur expulsion de Lyon va devenir petit à petit secret, car l’Inquisition les pourchasse. Les Pauvres de Lyon migrent vers de nouvelles terres à l’est, de l’autre coté des Alpes ou partent combattre les hérétiques que sont les Cathares, et précèdent ainsi de quelques années les prédications de Saint Dominique de Guzman (à partir de 1215).
Mais entre leur expulsion de Lyon et le concile de Vérone les empêchant de poursuivre leur idéal de prédication, l’Eglise accepte que ces prédicateurs transmettent leur idéal. Valdès justifie cette prédication en s’appuyant sur les Actes des Apôtres où il est écrit au chapitre V verset 29 « Pierre et les apôtres répondirent « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » »
Il y a de la part des Vaudois une véritable opposition aux Cathares, que l’on retrouve aussi bien dans la Profession de Foi que Valdès signe très probablement durant le synode de Lyon entre 1179 et 1180 que dans le texte Liber antiheresis qui est postérieur. Dans ce dernier texte, l’auteur reprend ce qu’avait signé Valdès dans sa Profession de Foi et accepte certains principes de l’Eglise Romaine quand d’autres, au contraire, sont contestés comme l’interdiction d’une prédication libre .
Ce qu’il reproche aux Cathares, ce sont essentiellement le dualisme et leur refus de la Trinité. Et le texte Liber antiheresis montre que pour les Pauvres de Lyon leur prédication est un véritable moyen de lutter contre les hérésies . On retrouve cette opposition chez un autre vaudois qui quitte le mouvement et fonde les Pauvres catholiques, Durand de Huesca . Il rejette une partie de la doctrine de Valdès et accepte de prononcer une Profession de Foi pour être à nouveau accueilli dans l’Eglise Romaine.
Malgré le combat contre l’hétérodoxie cathare au côté de l’Eglise Romaine, c’est bientôt au tour des Vaudois d’être la cible des nouveaux ordres, dit mendiants que forment les Dominicains et les Franciscains et qui ont en charge l’Inquisition. Les Vaudois trouvent de nouveaux lieux d’accueil pour faire face aux persécutions dont ils deviennent les victimes.
. Un mouvement d’émigration vers l’Est et dans les massifs montagneux de France
Pour faire face aux nouvelles condamnations dont ils sont les cibles, les uns quittent la France et d'autres se réfugient dans les vallées les plus difficiles d’accès dans les Alpes et le Luberon.
La condamnation totale des Vaudois se fait durant le concile de Latran IV. Le concile doit redéfinir, face aux théories Vaudoises, les principes du baptême des enfants, la possibilité d'être sauvé dans le mariage, la réalité du corps et du sang sous les deux espèces du pain et du vin, les conditions pour la célébration de la messe : un prêtre validement ordonné, les paroles fixées par le canon de la messe, l'intention droite du ministre. « Ce sacrement, personne d'autre ne peut le réaliser que le prêtre ordonné selon le pouvoir des clefs que Jésus-Christ a conféré aux apôtres et à leurs successeurs. »
En leur interdisant la prédication, l’Eglise Romaine oblige les Vaudois à pratiquer leurs rites en secret et par la même à modifier leur mode de vie.
Des communautés vaudoises naissent en différents lieux d’Europe de l’Est et d’Europe Centrale. Un groupe important s’établit en Italie, un autre trouve refuge en Suisse et en Allemagne, d’autres encore vont jusque dans l’espace géographique des actuels Pays Baltes, ou bien encore dans l’actuelle République Tchèque.
Ceux qui trouvent refuge en Italie s'installent dans le Milanais ou dans le Piémont. Lorsqu’ils s’installent dans la région milanaise, ils rencontrent les Patarins, les Pauvres de Milan. Comme ces derniers, les Vaudois incarnent ce besoin de liberté qui s'exprime par la revendication d'une foi plus responsable, plus personnelle, plus intériorisée.
Ainsi transplantés, ils s'organisent autour de la "schola", c'est-à-dire la "maison vaudoise", où l'on se retrouve pour lire la Bible, instruire les jeunes et prier. Ils parlent et écrivent une langue dérivée du provençal.
D'autres se réfugièrent dans le Lubéron et dans les Alpes du Briançonnais: les Alpes, en effet, étaient à l'époque une région mal délimitée et peu peuplée, formant comme un bastion, ce qui permit à certains Vaudois de s'y installer.
Le mouvement n’est pas opprimé de la même façon suivant la région dans laquelle il a trouvé refuge. De ce fait, le mouvement n’a pas évolué de la même façon dans le Luberon qu’en Pologne qui connaît une évolution encore différente de ce qui s’est se passe en Suisse. Mais il semble qu’il y a une constance dans l’évolution du mouvement vers une vie rurale. Leur méthode de prêche a changé et les barbes (les "anciens" chez les vaudois) qui peuvent aussi bien être des femmes que des hommes choisissent des métiers qui peuvent leur permettre de se déplacer en attirant moins le regard. Ils deviennent donc médecins, colporteurs et se déplacent à travers les campagnes européennes et diffusent ainsi les traductions des Saintes Ecritures
Le choix de partir face à l’Inquisition et aux différentes persécutions permet au mouvement de perdurer pendant plusieurs décennies. De grands inquisiteurs donnent des informations pour reconnaître les personnes appartenant à l’hérésie Vaudoise.
Les Vaudois qui réintègrent l’Eglise Romaine
Si la contestation du mouvement vaudois commence avec leur naissance, leur persécution est plus tardive. Les premières condamnations arrivent par le concile de Vérone de 1184, lorsqu’il définit le mouvement des Pauvres de Lyon comme schismatique. Puis du statut de schismatique, il passe à hérétique en 1215 avec le concile de Latran IV. A partir de cette condamnation, plus rien ne retient leurs opposants à les pourchasser.
Certains Vaudois choisissent de s’intégrer et de participer aux offices bien qu’ils refusent toujours certains rites comme la dévotion aux Saints comme l’exemple que cite G. Audisio. C’est l’un des docteurs des Vaudois, qui écrit : « Les dimanches doivent être solennisés avant toutes les autres fêtes ; les autres fêtes ont été inventées par l’Eglise, il n’est pas nécessaire de les célébrer ; on peut même travailler sauf les fêtes des apôtres et autres grandes fêtes ». Cette indiction de vie permettait d’être interprétée de différentes façons et donc de laisser aux personnes qui le souhaitaient d’intégrer la communauté obéissant à l’Eglise Romaine.
Pour la question de payer la dîme, là aussi il existait des disparités et des Pauvres de Lyon choisissaient de s’acquitter de cette taxe afin de ne pas s’attirer les foudres de l’Inquisition.
Face à la pression des inquisiteurs, un certain nombre de Pauvres de Lyon réintègrent l’Eglise Romaine comme Durand d’Huesca. Alors qu’il était l’une des figures marquantes du mouvement Vaudois avec différents écrits dont le Liber antiheresis et Liber contra Manichaeos. On le retrouve avec un groupe de Vaudois, dont Bernard Prim et d’Humiliés Lombards qui effectuent une Profession de foi. A nouveau acceptés dans l’Eglise Romaine, il créait dans le même temps le mouvement des Pauvres Catholiques qui semble petit à petit être intégré aux Dominicains.
Une grande vague d’intégration des Pauvres de Lyon intervient avec les différents conflits qui opposent certains princes et monarques d’Europe. Ainsi les communautés de Pauvres de Lyon qui avaient trouvé refuge dans des pays qui avaient adopté la Réforme, comme en Autriche, en Hongrie, en Pologne ou encore Bohême, au moment où les princes catholiques d’Europe les rattachent à l’Eglise Romaine. La mise en place par Rome de la « Congrégation pour la propagation de la foi » en 1622 a pour mission d’éliminer l’hérésie.
Un grand nombre de Vaudois du Piémont et du Lubéron sont exécutés suite à des condamnations par le pouvoir temporel de ces hérétiques comme à Cabrierette, Cabrières Aigues, Peypin, Lamotte et Saint Martin ou bien encore à Mérindol. Tous ces exemples sont situés dans le Lubéron mais on peut également trouver ce type de répression à l’encontre des Vaudois dans le Piémont avec les Pâques Piémontaises, qui ont vu un grand nombre de village vaudois de cette région mis à sac avec des actes de torture, de sadisme, de tueries et de razzia, et voit naître un héros pour ce mouvement religieux en la personne de Josué Janavel. Le 8 mai, toute la vallée du Val Germanasca fait acte de soumission et Prali se rend le 10 mai. Leger, l'un des chefs Vaudois, réfugié en France, annonce à l'Europe protestante que le bastion vaudois est tombé et il parvient à mobiliser l'opinion et à susciter les protestations des états protestants comme l'Angleterre. La lutte continue avec le renfort de volontaires huguenots et ils organisent contre leurs opposants des rafles, pillages et embuscades se succèdent.
L’intégration à l’Eglise Réformée
Comme il existait au moment de la naissance de la Réforme protestante différentes communautés Vaudoises, chaque groupe a traité ponctuellement avec ce nouveau mouvement religieux.
Les premiers rapprochements avec l’Eglise Réformée
On peut aisément comprendre pourquoi les Pauvres de Lyon se rapprochent de la nouvelle doctrine chrétienne. En effet comme les Vaudois, les Protestants donnent aux Ecritures une très grande valeur et le droit d’examiner par soi-même la Bible, l’idée que seule la foi peut permettre à un individu d’obtenir son salut est commune à ses deux Eglises. En revanche, Luther apporte une nouvelle vision théologique de la Bible, les Vaudois, eux, transmettent la parole des écrits de façon littérale, sans aucune interprétation-
Après un moment d’attentisme, il semble que Luther demande en 1523 dans une lettre au duc de Savoie de protéger ses sujets Vaudois. Par la suite, dans sa correspondance, il ferait allusion à ce mouvement. En 1535, il adresse une lettre à « Benoît Güb, de Boleslav, et aux frères vaudois en Bohême » mais il n’est pas possible d’affirmer qu’il s’agisse de véritables Pauvres de Lyon.
Il semble qu’au synode de Laux dans le val Cluson en 1526, les 140 barbes réunis décident d’envoyer Guido de Calabre et Martin d’Angrogne en Suisse et en Allemagne pour s’informer sur la Réforme naissante et se procurer des livres.
Les responsables du mouvement vaudois et les prédicateurs semblent être fortement attirés par la Réforme. Cette dernière représente à leurs yeux une réponse aux questions que se posent les responsables des Pauvres de Lyon depuis quelques décennies suite aux sévères répressions dont la communauté a été les victimes . Mais dans cette interrogation il y a un second problème, celui de savoir si elle a bien transmis depuis les temps apostoliques la vérité fondée sur les Evangiles. Cette crainte se fonde sur par la constatation selon laquelle la plupart des Réformateurs étaient d’anciens clercs issus du milieu urbain et ayant reçu un enseignement scolastique et qui cherchaient à convertir avant tout autre groupe de population, les dirigent en espérant ainsi permettre aux peuples de se réformer. Alors que les prédicateurs vaudois privilégiaient les enseignements en milieux ruraux depuis leur condamnation comme hérésie.
Un second synode de barbes en 1530 se serait tenu à Mérindol en Provence. Ce groupe aurait nommé deux des leurs pour une nouvelle rencontre entre les Pauvres de Lyon et les Réformés. Morel et Masson partent à Bâle et Strasbourg pour confronter leurs points de vue à ceux qui mettent en place une nouvelle Eglise. De cette rencontre les deux barbes rédigent à leur retour en Provence un ensemble de textes en langues romane et latine où les questions aux Réformateurs et leurs réponses sont retranscrits . On peut supposer qu’au sein même du mouvement des Pauvres de Lyon, il y ait eu des problèmes entre les différents courants, entre ceux qui prônent le maintien de la tradition et ceux qui au contraire souhaitent se rapprocher des idées de la Réforme.
Après ces premières prises de contact avec l’Eglise Réformée, les Pauvres de Lyon débattent entre eux. C’est seulement en 1532 qu’ils convoquent un synode, les Réformateurs sont conviés à se joindre à eux. Ce synode a pour but de voir les Vaudois intégrer l’Eglise Réformée.
Le synode de Chanforan
La révolution hussite de 1415 offre à la doctrine vaudoise une première occasion de se développer. Un siècle plus tard, Luther soulève à son tour le problème de la réforme intérieure de l'Eglise.
Le monde vaudois adhère à la lutte que mène Luther. Les barbes lisent les livres des nouveaux théologiens et les font circuler. Les Réformateurs voudraient que les Vaudois abandonnent tout ce qui, dans leur mouvement, relève de la clandestinité.
En 1532, du 12 au 18 septembre, se tient à Angrogne le Synode de Chanforan où sont présents tous les représentants vaudois et Farel. L'importance de la Bible y fut confirmée ; seuls le baptême et la Sainte Cène sont reconnus comme sacrements; le ministère des barbes cesse d'être itinérant, ils ont dorénavant à s'occuper d'une communauté locale. On insiste surtout sur l'idée de prédestination qui montre combien la liberté et la grâce de Dieu sont indépendantes de tout mérite humain fondé sur la pratique des bonnes œuvres. Sur le plan pratique, on recueille des fonds pour faire traduire et imprimer la Bible en français. On confie la tâche à Robert d'Olivétan: ce sera la première Bible Réformée, imprimée à Neuchâtel en 1535.
Le synode de Chanforan représente donc un grand tournant pour le mouvement des Pauvres de Lyon: l'adhésion à la Réforme constitue tout à la fois un pas en avant sur le chemin du témoignage évangélique, un approfondissement théologique et la maturation des institutions que la diaspora vaudoise du Moyen-âge n'avait pas su ou pu développer.
L'organisation des vaudois n'avait pas changé depuis trois siècles, une fois adaptée à une existence clandestine. Le "nicodémisme" continuait d'en être le trait typique: la communauté faisait semblant de vivre au sein de l'Eglise Catholique. Chanforan confirme donc la transformation de ce qui a été un mouvement de contestation évangélique en une institution ecclésiastique qui tout en restant culturellement en rupture avec l'Eglise Romaine est respectueuse des lois qui régissent la vie en société.
La Renonciation regroupe 20 articles, sur source de discorde entre les Pauvres de Lyon et les Réformés. L’acceptation de la doctrine Réformée privilégie les textes dogmatiques de Saint Paul, « les épîtres aux Romains et aux Galates ». A ces textes, il faut rajouter pour les Vaudois, une grande partie de la Bible avec une attention poussée pour le Nouveau Testament et en particulier les Evangiles selon saint Matthieu et saint Jean ainsi que les lettres pastorales.
Les Vaudois acceptent certains principes apportés par les Réformateurs comme les différents points suivants : la limitation à deux sacrements, l’abolition du célibat, des églises propres aux réformés.
Avec le synode de Chanforan s'effacent donc les derniers vestiges du Valdéisme médiéval, en particulier celui de la prédication itinérante.
Malgré ce rapprochement qui ne concerne en réalité qu’une partie de Vaudois (il semblerait que ceux qui s’étaient installés dans les vallées italiennes n’aient pas suivi le mouvement de rapprochement), le mouvement reste une cible pour les dirigeants des pays catholiques d’Europe comme la France et l’Italie.
. Le résultat de l’adoption de la Réforme
Après le synode de Chanforan, le mouvement semble se fondre dans l’Eglise Réformée à laquelle il a adhéré. Malgré ces modifications structurelles, l’Eglise Vaudoise connaît toujours des différences entre les communautés d’Europe.
Les difficultés d’acceptation des nouveaux dogmes.
L’acceptation du synode de Chanforan est le fruit de la position d’une majorité, mais malgré tout il semble qu’un groupe de Vaudois tchèques la refuse. Quelques indices permettent de penser que ce ralliement aux thèses de l’Eglise Réformée a pris du temps car certains principes, comme celui de l’idée de l’éternité posait un problème entre les barbes et Calvin. Cela est vrai encore huit ans après le synode selon le compte-rendu de Mathieu Cervenka concernant sa rencontre avec Calvin en 1540.
Les barbes disparaissent au profit de pasteurs. Chanforan annonçait une rupture avec le mouvement d’origine avec un culte ouvert, des communautés organisées et un pasteur à leur tête. Cependant, les différentes régions d’Europe qui accueillent des Vaudois n’acceptent pas forcément la religion réformée.
On dispose d’un seul témoignage traitant de l’accueil par les Pauvres de Lyon de la Réforme. Antoine Saunier indique dans une lettre adressée à Farel, datée du 5 novembre 1532, que tous assistent volontiers aux prédications secrètes mis à part un groupe de notables.
Les groupes présents dans le Dauphiné, la Provence, la Calabre et les Pouilles adoptent des positions assez souples en fonction des situations auxquelles ils sont confrontés.
Les pratiques qui visent à donner le change à l’Eglise Romaine sont très fortement condamnées. Les Vaudois qui ne sont pas protégés par l’Eglise Réformée, car placés sur des terres catholiques sont toujours obligés de se cacher, car la répression est toujours d’actualité.
. Les répressions du XVIème siècle.
De 1524 à 1536, les Vaudois attachés au travail de leurs terres sont sans cesse inquiétés. François Ier, alors que dans un même temps compromis aux yeux des catholiques par ses relations avec les princes luthériens allemands et par son alliance avec le Grand Turc, soutient l'église et surtout le Parlement d'Aix, dans ces persécutions.
En 1536, plusieurs habitants de Lourmarin, de Pertuis, de Villelaure, de la Roque d'Antheron sont remis au bras séculier et brûlés. Le 18 novembre 1540, le Parlement d'Aix rend contre les Vaudois "l’Arrêt de Mérindol". Heureusement, une enquête ordonnée par le Roi suspend l'exécution de l'arrêt.
En 1543, le baron d'Oppède est nommé président du Parlement, il était soutenu par la baronne de Cental, laquelle possède 24 villages où elle a installé des familles vaudoises. Les plaintes continuelles appuyées par le Parlement et de nouvelles lettres patentes rendent valables l'arrêt de 1540.
Oppède appelle à lui le capitaine Polin de la Garde qui vient d'entrer à Marseille avec quelques bandes d'anciens soldats de l'armée du Piémont. Il accepte la mission que lui confia Oppède. Quelque 3000 Vaudois établis dans la montagne du Luberon sont massacrés. Une vingtaine de villages seront dévastés -
Comme on a pu le voir, si l’adoption de la Réforme est le fruit du rapprochement des barbes et des Réformateurs, ce rapprochement ne modifie que très peu le mode de vie des Vaudois de par la diversité des groupes. La Répression est toujours d’actualité dans les régions toujours attachées à l’Eglise Romaine, les Pauvres de Lyon le sont au même titre que les Protestants.
Sources
. Audisio, G., Les vaudois : naissance, vie et mort d'une dissidence, XIIe-XVIe siècle. 1989, Turin. 252 p.
. Audisio, G., Les vaudois : histoire d'une dissidence (XIIe-XVIe siècles). 1998, Paris: Fayard. 330 p.
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