La croisade des Pastoureaux

 

La septième croisade

Louis IX, avec les tristes débris de son armée, quitta l'embouchure du Nil, et peu de jours après son départ arriva à Ptolémaïs, où le peuple et le clergé faisaient encore des prières pour sa délivrance. Tous les habitants de la ville allèrent en procession jusqu'au bord de la mer pour le recevoir.

Cependant les infidèles se réjouissaient de leurs triomphes. Les chefs et les soldats de l'armée égyptienne qui avait vaincu les Francs, reçurent les uns des vestes d'or et d'argent, les autres des sabres, des chevaux, tous des récompenses proportionnées à leur rang et à leur bravoure. La reddition de Damiette et les victoires de l'Islamisme furent à la fois célébrées par des discours prononcés dans les mosquées et par les chants des poètes qu'on répétait dans toutes les cités musulmanes. Un des poètes arabes s'adressait au roi de France :

"O monarque des Francs ! Lui disait-il, tu voulais envahir l'Egypte et t'emparer de ses richesses ; tu croyais, dans ton orgueil, que les forces qui la défendent se dissiperaient comme la fumée ou comme une ombre vaine : que sont devenus tes guerriers? Où les a conduits ton imprudence ? Cinquante mille hommes faits prisonniers, tués ou blessés, voilà le fruit de ton entreprise. O roi des Francs ! Ajoutait le poète des mameluks, si tu conserves l'espoir de venger ta défaite, si quelque dessein téméraire te ramène dans notre pays, n'oublie pas que la maison du fils de Lokman, qui te servait de prison, est encore prête à te recevoir. Souviens-toi que les chaînes que tu as portées et l'eunuque Sabih qui te gardait, sont toujours là qui t'attendent" -

 

Jacob de Hongrie et la croisade des pastoureaux

Les princes et les seigneurs ayant échoué dans leur entreprise, la multitude fut portée à croire que Jésus-Christ rejetait de son service les grands de la terre, et qu'il ne voulait pour défenseurs que des hommes simples, des bergers et des laboureurs. Le Seigneur avait été offensé, disait-on, du luxe des prélats, de l'orgueil des chevaliers, et Dieu avait choisi ce qu'il y a de plus faible sur la terre pour confondre ce qu'il y a de plus fort (Guillaume de Nangis). Un homme se rencontra qui entreprit, à l'aide de cette opinion populaire, d'échauffer les esprits et de les entraîner dans un mouvement général. Cet homme, appelé Jacob, né en Hongrie, et très-avancé en âge, passait pour avoir prêché cette croisade d'enfants dont nous avons parlé dans le douzième livre de cette histoire. Une longue barbe qui lui descendait jusqu'à la ceinture, un visage pâle, son langage mystérieux, lui donnaient l'air d'un prophète. Il allait de bourgade en bourgade, et se disait envoyé du ciel pour délivrer la cité de Dieu et venger le roi de France. Les bergers quittaient leurs troupeaux, les laboureurs leurs charrues, pour s'attacher à ses pas. Jacob, qu'on appelait le Maître de Hongrie, faisait porter devant lui un étendard sur lequel était peint un agneau, symbole du sauveur du monde. De toutes parts on lui apportait des vivres, et ses disciples disaient qu'il avait, comme Jésus-Christ, le don de la multiplication des pains (Mathieu Paris).


On donna le nom de pastoureaux à ces croisés villageois

Leurs premiers rassemblements, auxquels on fit d'abord peu d'attention, se formèrent dans les provinces de Flandre et de Picardie ; ils se dirigèrent vers Amiens, ensuite vers la capitale, se grossissant sur la route d'une foule de vagabonds, d'aventuriers et de femmes prostituées. Quoiqu'ils eussent commis quelques désordres, la reine Blanche les toléra, espérant qu'elle en tirerait du secours pour le roi. La protection de la régente enflamma leur orgueil, l'impunité accrut parmi eux la licence et redoubla leur audace. L'imposteur Jacob et les autres chefs que le hasard ou la corruption lui avaient associés, déclamaient avec véhémence contre la richesse et la suprématie du clergé, ce qui flattait la multitude qu'ils entraînaient à leur suite. Dans leurs discours, dit Mathieu Paris, ils accusaient les deux ordres des frères mineurs et des prédicateurs d'être des vagabonds et des hypocrites ; les moines de Cîteaux, de ne songer qu'à envahir des terres ; les moines noirs, d'être gloutons et superbes ; les chanoines, d'être demi-séculiers et de se nourrir de viandes délicates ; les évêques et leurs officialités, de courir après l'argent et de se plonger dans les délices ; la cour romaine, enfin, de réunir tous les genres d'opprobres. Au grand scandale des hommes pieux, les pastoureaux remplissaient eux-mêmes les fonctions du sacerdoce, et remplaçaient dans les chaires des églises les orateurs sacrés, employant la violence contre les ministres des autels, cherchant à remuer toutes les passions parmi le peuple. Rassemblés enfin au nombre de plus de cent mille, ces redoutables pèlerins sortirent de Paris, et se divisèrent en plusieurs troupes pour se rendre sur les côtes de la mer, où ils devaient s'embarquer pour l'Orient. La ville d'Orléans, qui se trouvait sur leur passage, devint le théâtre des plus violents désordres (1). Les progrès de la licence donnèrent enfin au gouvernement et aux magistrats de sérieuses alarmes ; on ordonna dans toutes les provinces de poursuivre et de dissiper ces bandes turbulentes et séditieuses. Le plus nombreux rassemblement des pastoureaux se rendit à Bourges, où le Maître de Hongrie devait opérer des miracles et faire entendre la volonté du ciel. Leur arrivée dans cette ville fut signalée par le meurtre, l'incendie et le pillage. Le peuple irrité prit les armes, et marcha contre ces perturbateurs ; on les atteignit entre Mortemer et Villeneuve-sur-le-Cher, où, malgré leur nombre, ils furent mis en déroute et reçurent la punition de leurs brigandages. Jacob eut la tête abattue d'un coup de hache ; plusieurs de ses disciples et de ses compagnons trouvèrent la mort sur le champ de bataille ou furent envoyés au supplice ; le reste prit la fuite.

Ainsi cet orage formé subitement se dissipa de même. Une autre bande qui s'était dirigée vers Bordeaux fut dispersée ; quelques-uns des pastoureaux parvenus jusqu'en Angleterre éprouvèrent le même sort. Le bruit se répandit qu'on avait trouvé sur les chefs des correspondances avec les musulmans ; ils furent accusés d'avoir eu le projet de livrer le peuple chrétien au glaive des infidèles : cette accusation, quoique invraisemblable, acheva de les rendre odieux. Le gouvernement, qui n'avait point d'abord de forces à leur opposer, s'arma contre eux des passions de la multitude, et la tranquillité fut enfin rétablie dans le royaume.



Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
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