L armée des croisades

 

 

 

 

En proclamant, le 27 novembre 1095, à Clermont-Ferrand la croisade pour la délivrance de Jérusalem, le pape Urbain II entamait en fait, de façon solennelle, une série de prêches itinérants à travers la France, son pays d'origine, qui allaient l'occuper jusqu'à l'été de l'année suivante. Cette action personnelle et directe, exercée essentiellement au sud de la Loire, sera certes relayée par les clercs et les laïcs dans leurs sphères respectives, à l'intérieur et aussi au-delà de cette zone   géographique. Mais l'aire de recrutement de l'armée des croisés n'en fut pas moins relativement limitée par rapport aux prétentions universaliste  s de l'Eglise. Tout d'abord pour des raisons matérielles, car le message n'aboutit pas partout, et avec la même intensité, dans les régions susceptibles de se mobiliser. Ensuite, parce que la conjoncture politique ne prédisposait pas tout le monde à suivre les recommandations pontificales. La "querelle des investitures" aliénait à la Papauté une bonne partie de la noblesse d'Empire et d'Italie et l'excommunication du roi de France Philippe Ier ne permit point davantage de lever des troupes en abondance dans le domaine royal. Essentiellement, les combattants de la première croisade viendraient de la Normandie, de la Bretagne, de la Flandre, de la Lotharingie et du Sud de la France, avec un contingent supplémentaire levé après coup par la volonté des princes normands de Sicile et pour des raisons plus particulières-

 

On ignore presque tout du mode de diffusion de l'information et de recrutement des participants. L'aspect médiatique - comme on dirait aujourd'hui - de l'assemblée clermontoise et le silence de la plupart des sources sur ces prolégomènes occultent sans doute à nos yeux d'innombrables contacts pré et post-conciliaires avec les notables de l'époque, amplifiés par des informateurs soit officiels - en tout premier lieu les évêques et leur clergé - soit autoproclamés dans l'enthousiasme de leur foi militante, sinon poussés par des ambitions personnelles qu'ils entendaient ainsi satisfaire. On n'est pas mieux renseigné sur l'organisation matérielle de la croisade telle que la concevait Urbain II, si tant est qu'il avait poussé à ce point sa propre réflexion. On constate en tout cas qu'il ne l'envisageait pas sans un souci d'efficacité véritablement militaire, nonobstant le caractère de pèlerinage de masse que la terminologie officielle lui prêtait. En recommandant d'en exclure les vieillards, les femmes non mariées (pour des raisons morales), lese tendait à rendre l'expédition plus solide et plus pugnace. En accordant la rémission pleine et entière de leurs péchés aux participants, il favorisait le recrutement et encourageait les "pèlerins" à ce que la fin justifie les moyens. Les circonstances, cependant, allaient en disposer différemment, comme le montre la croisade des clercs et les laïcs non agréés par l'Eglise et, de façon générale, les non-combattants-

Avait-on assigné un délai à la mobilisation des "barons" et de leurs troupes ? Le seul document conservé à ce sujet est une lettre d'Urbain II adressée, fin décembre 1095, aux "princes et au peuple de Flandre" fixant le départ de leur contingent au 15 août de l'année suivante. Il dut avoir d'autres directives semblables, mais le caractère progressif de la diffusion de l'information n'a pas pu permettre une échéance unique, d'où le départ successif des divers contingents.

 La croisade populaire

 

 

 Bien avant l'entrée en campagne de l'armée franque préconisée par le pape, on constate, dès le début de l'année 1096 et en divers endroits de la France puis du Saint Empire, l'éclosion et l'extension de mouvements populaires spontanés visant à entreprendre le voyage de Jérusalem. Le chef de file le plus charismatique de cette tendance et aussi celui dont l'action s'exerça le plus longtemps durant la croisade fut Pierre l'Ermite. Prêchant à travers le Nord de la France et la Lotharingie, il entraîna à sa suite une foule de pèlerins, hommes, femmes et enfants, en grande majorité des non-combattants. Ce conglomérat comportait seulement une poignée de guerriers professionnels, notamment Gautier, chevalier de l'Ile-de-France accompagné de ses neveux, parmi lesquels un autre Gautier, surnommé "Sans Avoir" (du nom de la seigneurie de Boissy-Sans-Avoir, dans les Yvelines) qui devait acquérir quelque notoriété dans l'aventure. Traversant l'Allemagne, du Rhin à la Bavière, en deux vagues successives, et recrutant de nouveaux adeptes tout au long de leur périple allemand, tous ces gens finirent par atteindre Constantinople, en juillet 1096 et se concentrer dans ses faubourgs, rejoints d'ailleurs par de nouveaux pèlerins accourus d'Italie.Combien étaient-ils ? La question est secondaire du point de vue militaire, car il ne s'agissait pas d'une troupe de guerriers professionnels, encore qu'ils eurent l'audace et l'inconscience d'attaquer les Turcs au-delà du Bosphore et de se faire massacrer, le 21 octobre 1096, en l'absence de Pierre l'Ermite, se trouvant alors à Constantinople. On en est réduit à des conjectures en ce qui concerne leur nombre, grossi sans doute dans l'esprit des contemporains par le succès populaire de leur randonnée à travers l'Europe. Le total de 15 à 20.000 personnes est acceptable, avec des fluctuations cependant puisque, si la prédication entraînait, chemin faisant, un accroissement des effectifs, les inévitables défections voire les pertes, suite à des accrochages avec les populations locales de l'Europe centrale et orientale, contribuaient par contre à en réduire sensiblement l'importance numérique. Une estimation contemporaine fixe à moins de quinze pour cent du total le nombre de ceux qui échappèrent au carnage final et qui, dans des proportions inconnues, revinrent vers la capitale byzantine afin d'attendre l'armée des barons et éventuellement de s'y intégrer.

Mais il y eut d'autres mouvements que celui de Pierre l'Ermite, et leur destin fut plus bref encore. Durant l'été de 1096, plusieurs bandes, parfois confondues semble-t-il et de ce fait d'autant plus malaisées à dénombrer (on les estime à 12 ou 15.000 personnes), se répandirent dans la vallée du Rhin et à travers le Saint Empire germanique, marchant vers l'est et se réclamant, elles aussi, de la croisade. Elles se signalèrent tristement par leur indiscipline, leurs déprédations, et aussi par les massacres qu'elles perpétrèrent, notamment au détriment des communautés juives d'Allemagne et de Bohême. Composées de gens du peuple de diverses contrées, mais aussi de chevaliers, on y distingue 3 groupes : celui dirigé par un certain Folkmar, celui qui suivait un prêtre rhénan du nom de Gottschalk et le dernier, rassemblé autour d'un comte allemand, prénommé Emich, et d'une poignée de seigneurs français. Le premier se débanda en Slovaquie, les deux autres furent massacrés par les Hongrois, excédés par leurs rapines.

La croisade dite "populaire" constitue un phénomène sociologique et religieux intéressant, mais elle n'eut qu'un effet indirect sur le sort de l'expédition militaire proprement dite. Tout au plus entraîna-t-elle deux conséquences durables : elle contribua, d'une part, à renforcer l'arme psychologique de la terreur, dont les croisés usèrent abondamment, d'autre part à attiser la méfiance des autorités byzantines à l'égard des "barbares" venus de l'Ouest.

 La croisade des barons

 L'expédition militaire proprement dite, celle qui s'était donné pour but de "délivrer le tombeau du Christ" à Jérusalem, était composée du flot convergent de divers contingents venus de plusieurs contrées d'Europe, sous la conduite de grands seigneurs féodaux. Le degré de concertation initiale entre ces détachements n'est pas connu. En tout cas, le comportement de leurs chefs, inséparable de la mentalité individualiste propre à l'aristocratie médiévale, montre à l'évidence que, s'ils avaient l'intention de participer à une action commune, ils n'en désiraient pas moins se mettre chacun en valeur, au besoin au détriment de leurs pairs.

 Le point de concentration était Constantinople, mais l'arrivée des corps de troupe aux abords de cette capitale s'échelonna d'octobre 1096 à mai 1097. Les uns y parvinrent par voie de terre à travers l'Europe centrale, les autres par l'Italie et ensuite en franchissant la mer Adriatique, par la péninsule balkanique. Le plus fort contingent des croisés fut celui dirigé par le comte de Toulouse et marquis de Provence, accompagné du chef nominal de la croisade, le légat pontifical Adhémar de Monteil, évêque du Puy. Expédition armée certes, composée de Provençaux, de Gascons, d'Auvergnats et de Bourguignons, mais incluant une proportion importante de pèlerins non combattants, y compris l'épouse du comte lui-même. On estime l'ensemble à environ 10.000 personnes, dont 1.200 cavaliers au moins. Le second contingent en importance fut celui commandé par Godefroid de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie, peut-être 1.000 cavaliers et 7.000 fantassins. On y trouvait notamment le frère cadet du duc, Baudouin de Boulogne avec sa femme, Baudouin II, comte de Hainaut, Conon, comte de Montaigu et Renaud III, comte de Toul. Le comte de Flandre Robert de Normandie, fils aîné de Guillaume le Conquérant, et Etienne, comte de Chartres et de Blois. Leurs troupes réunies, peut-être 1.600 cavaliers et un nombre indéterminé de fantassins, venaient de la Flandre, de la Normandie, de la Bretagne, du Perche et du Maine. Elles se séparèrent en Italie et arrivèrent à destination à des moments différents.

 Enfin, le contingent de   Bohémond, comte de Tarente et de Bari, fils aîné du roi normand des Deux-Siciles, accompagné de son neveu Tancrède et d'autres seigneurs de l'Italie méridionale, ne comptait peut-être pas plus de 500 cavaliers. Moins spontanée sans doute que celles des barons du Nord, cette expédition s'opéra par opportunisme suivant en cela la propension des Normands de la péninsule à s'en prendre à l'Empire byzantin.

 Il y eut d'autres arrivages de troupes, moins importants, parfois contrecarrés par les aléas du voyage, telle l'expédition du comte Hugues de Vermandois, fils puîné du précédent roi de France Henri Ier, qui se perdit dans un naufrage et dont le chef, rescapé, ainsi que les autres survivants, firent piètre figure à leur arrivée chez le basileus.

Il dut également se produire d'innombrables défections dans les armées des barons, rendant leurs effectifs fluctuants et, même pour les contemporains, impossibles à dénombrer. Au total, il semble que l'on puisse évaluer l'ensemble de l'armée des croisés, au moment de son rassemblement au-delà du Bosphore, avant d'entamer sa marche sur Jérusalem, à environ 4.000 cavaliers et une vingtaine de milliers de fantassins. Parmi ces derniers, une bonne partie, non ou mal armés, étaient de simples civils au sens moderne du mot : auxiliaires s'occupant de l'intendance (marchands, palefreniers, charretiers, serviteurs, vivandières), épouses, enfants, pèlerins, prostituées, pillards... L'ensemble constituait à échelle de l'époque, une masse humaine extraordinairement lourde à mouvoir, difficile à diriger et dont l'approvisionnement tenait de la gageure. La proportion élevée de non-combattants en diminuait d'autant le rendement global même si l'effet de masse était de nature, dans un premier temps, à remplir l'adversaire d'effroi.

 La carence des sources ne permettra sans doute jamais d'en connaître davantage sur les effectifs précis des croisés, mais il est certain qu'il faut renoncer aux chiffres délirants de certains chroniqueurs de l'époque, et des historiens qui les ont suivis, lorsqu'ils assignent à cette expédition des dizaines, voire des centaines, de milliers d'hommes. D'ailleurs, les effectifs réduits que l'on découvre à travers les divers épisodes des combats qui ont suivi n'ont fait que confirmer l'estimation modeste ci-dessus. Négligeant les actions de détail, on constate que là où un maximum de forces étaient engagées, elles ne dépassaient pas l'ordre de grandeur ci-dessus. Ainsi, au moment du siège de Jérusalem, il n'y avait pas plus de 1.200 à 1.300 cavaliers chrétiens et une dizaine de milliers de fantassins, un peu moins encore un mois plus tard à la bataille d'Ascalon. Certes, dans les deux cas, une partie des contingents était en garnison dans les principautés nouvellement conquises au Nord de la Palestine et ne participait plus à l'action offensive finale, ce qui explique, en partie, la différence par rapport à la concentration réalisée au départ de Constantinople. En outre, il convient de tenir compte d'une certaine fluctuation du rapport cavaliers-fantassins, à cause de la disparition des chevaux en cours de route, soit qu'ils fussent perdus par faits de guerre, soit qu'ils fussent utilisés comme viande de consommation, en raison des famines fréquentes dans les rangs chrétiens. Il y eut cependant un certain taux de remplacement des montures, ce qui transparait à travers le souci constant des croisés de s'emparer de celles des ennemis vaincus ou de s'en procurer sur les marchés locaux.

 D'autre part, on sait que l'empereur de Byzance avait adjoint, au début de l'expédition, un détachement de troupes impériales à l'armée des "Celtes". Son effectif n'est pas connu, mais il devait être assez modeste, car il ne se trouva pas en mesure d'influencer le cours de la campagne et fut proprement congédié par les croisés au bout d'un an.

 Si maintenant l'on examine les effectifs des Francs après leur établissement au Moyen-Orient, entre 1099 et la deuxième croisade de 1148, on arrive à des chiffres plus modestes encore. A cette époque, les croisés ayant survécu aux trois premières années de campagne ont soit regagné leurs foyers en Europe, soit se sont établis sur la place dans une des quatre futures principautés féodales, fondées par les conquérants au détriment des Byzantins, des Arméniens, des Turcs et des Arabes, c'est-à-dire, du Nord au Sud : le comté d'Edesse, la principauté d'Antioche, le comté de Tripoli et le royaume de Jérusalem. La conséquence de cette situation est triple en ce qui concerne les effectifs.

 * Tout d'abord, les forces franques sont désormais morcelées, elles n'agissent plus de conserve qu'en présence d'un péril extrême. Dans ce cas, on essaye de réunir un maximum de combattants, au risque parfois d'amoindrir les garnisons des villes et des châteaux.

* Seconde conséquence, la pénurie de chevaliers francs et de fantassins d'origine européenne oblige les princes chrétiens à faire appel à des contingents indigènes, nouveaux venus dans les rangs des croisés et sorte de troupes "coloniales" avant la lettre : ainsi les milices urbaines, composées notamment d'Arméniens, et des cavaliers d'extraction modeste (les "sergents") ou recrutés parmi les Turcs (les "Turcoples"). Parfois même, on va jusqu'à nouer des alliances temporaires avec des Turcs ou des Arabes, au besoin pour lutter contre d'autres chrétiens.

* Enfin, on essaye de s'adjoindre de nouveaux croisés, fraîchement débarqués à la suite d'entreprises individuelles ou collectives d'ampleur limitée, comme il y en eut beaucoup et qui furent la plupart du temps trop modestes pour avoir pris rang, dans l'histoire, au nombre d'une des grandes croisades reconnues.

 En tout état de cause, les royaumes latins du Moyen-Orient ont souffert d'un manque chronique d'effectifs militaires. A lire les chiffres avancés par les sources de l'époque, on arrive à des maxima de 10.000 hommes en campagne en 1104, 15.000 en 1110, 16.000 l'année suivante. La plupart sont des fantassins. Les forces de cavalerie dépassent rarement le millier dans le cas d'une seule principauté, et atteignent les 2.000 à 3.000 hommes, s'il s'agit d'une expédition générale seulement.

 Chez les adversaires, selon l'importance des coalitions que les musulmans – souvent divisés – réussissaient à organiser, les effectifs pouvaient être plus ou moins élevés et le recrutement plus facile. Cependant, il faut se garder là aussi d'ajouter foi aux chiffres extravagants avancés par les chroniqueurs. Une force turque ou arabe de 10.000 hommes constituait une armée importante pour l'époque, car il fallait la réunir, l'acheminer et la nourrir, avec des difficultés matérielles, dont il sera question plus loin, similaires dans les deux camps.

 Il est intéressant, pour conclure, de s'interroger sur le statut des combattants. L'élite des hommes d'armes était composée de seigneurs féodaux qui suivaient leur suzerain ou leur parentèle en Terre sainte. Cependant, étant donné le caractère exceptionnel de l'expédition, ils n'étaient pas tenus, même aux termes d'un contrat vassalique, de le faire aussi loin, aussi longtemps et gratuitement. Il fallait donc qu'ils soient rétribués ou bien qu'ils assument eux-mêmes leurs dépenses. La seconde formule fut certainement le fait des princes qui commandaient l'expédition. Leur empressement à chercher des ressources, dans un contexte économique d'argent rare et de crédit difficile, en atteste : ainsi l'engagère de Bouillon à l'évêque de Liège par le duc Godefroid, comme ses extorsions de fonds au détriment des juifs rhénans, ou l'engagère de la Normandie par son prince au roi d'Angleterre. L'autonomie financière fut possible également, du moins dans l'intention première, pour des seigneurs plus modestes, voire par nombre de roturiers désireux de porter les armes ou d'agir en paisibles pèlerins. A preuve, les prêts sur gages fonciers, nombreux semble-t-il, consentis par des institutions ecclésiastiques à ceux qui décidaient de prendre la croix. Mais les plus riches ont en tout cas, dans une certaine mesure, cherché à subvenir aux besoins des moins fortunés, comme le fit par exemple Pierre l'Ermite lui-même, ainsi que le comte de Toulouse, et aussi les barons qui devaient nécessairement s'entourer d'une suite armée et de serviteurs. De trop rares documents permettent aussi de constater que les armées des croisés comptaient un nombre appréciable de mercenaires — comme les "Varègues", d'origine scandinave, ou des marins et des corsaires — à la solde des princes et des grands feudataires. Ces derniers eux-mêmes ne dédaignaient pas l'argent que le basileus leur avait distribué afin, pensait celui-ci, de les assujettir à son service au lieu de les laisser agir en toute indépendance contre les musulmans. Cette pratique, en l'occurrence sans effet, était pourtant coutumière aux empereurs byzantins, habitués à acheter les services de soudards de diverses nations, y compris celles d'Europe occidentale. Baudouin de Boulogne utilisa les richesses de son nouveau comté d'Edesse pour s'assurer d'une clientèle parmi les croisés. Le comte de Toulouse, riche et puissant, fera de même à l'égard des autres chefs francs, au moment où la marche sur Jérusalem paraissait compromise, au début de l'année 1099. Par la suite, Tancrède, se prétendant insuffisamment payé, se désengagera du Provençal et passera à la solde de Godefroid de Bouillon.

 Après la conquête de la ville sainte, les princes francs utilisent fréquemment non seulement, nous l'avons dit plus haut, des milices chrétiennes autochtones, mais soldent des mercenaires turcs ainsi que des chevaliers et des sergents parmi les Européens établis sur leurs terres. Ici, nécessité fait loi et la pénurie des ressources humaines dicte aux nouveaux maîtres du pays des solutions inédites.

 L'analyse des forces qui composent les armées de la première croisade fait donc apparaître, à travers le projet religieux avoué et le ciment qu'il constitue indéniablement, une collectivité plutôt bigarrée, fluctuante, avec des motivations profondes variées, allant de la piété authentique aux intentions les moins louables. En fait, dans ce premier grand élan vers le Moyen-Orient, qui se matérialisa surtout durant les trois années de 1096 à 1099, on trouve un véritable microcosme de la société européenne : des plus jeunes aux plus vieux, des hommes et des femmes, des riches et des pauvres, des nobles et des roturiers, des princes et des soldats de fortune, des gens de foi et des gens sans aveu, des guerriers éprouvés et des combattants d'occasion, des marchands en quête de débouché, des féodaux guignant de nouveaux domaines, des illuminés et des imposteurs, des chefs d'état et des aventuriers... S'il faut en rabattre de beaucoup quant aux effectifs de la première croisade, on reconnaîtra néanmoins qu'elle rassembla ce qui, pour l'époque, fut une très grande armée et pour une campagne d'une longueur tout à fait inusitée, dans des contrées pratiquement inconnues. Il s'agit de voir à présent comment cette expédition fut gérée.


 

Sources

René Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem - III. 1188-1291 L'anarchie franque, Perrin, Paris,  2006 .

Amin Maalouf, Les croisades vues par les arabes, J’ai lu, 1983 

Commentaires (2)

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