LE FLEAUX DES FLEAUX: LA PESTE
Maladie typhique, contagieuse, caractérisée par des bubons, des charbons et des pétéchies, et par la présence dans le sang et le pus d'un bacille caractéristique (bacille de Yersin), la peste n'est pas une maladie propre au Moyen âge et toutes les épidémies qui ont frappé les humains à cette période n'étaient pas de peste. Il n'en est pas moins vrai que les immenses ravages occasionnés par cette maladie ont inscrit tout au long du Moyen âge de profondes ornières. Le XIVe siècle qui est sûrement le temps qui fut le plus éprouvé par les calamités, voit ainsi à la peste noire, s'ajouter aussi quantité d'autres maux : des hivers rigoureux, des chaleurs excessives, des invasions d'insectes, de sauterelles, des tremblements de terre, des guerres, qui concourent à tous à la famine et à la maladie, sans que la mortalité causée par l'une ou l'autre ne puisse être dissociées. Et, si la peste continua à sévir au cours des siècles suivants, ce fut d'une façon moins meurtrière. Déjà, au XVe siècle, l'évidence de la contagion de la peste avait conseillé quelques mesures de prophylaxie publique.
La première grande manifestation de la peste date du milieu du VIe siècle : cette peste, dite de Justinien vint désoler le monde connu de 531 à 580. Partie de Péluse, elle gagna Alexandrie, le Nord de l'Afrique, la Palestine, la Syrie, Constantinople, l'Italie, la Gaule, la Germanie. En résumé, dans la deuxième moitié du VIe siècle, elle avait parcouru le monde occidental. Dans certaines parties de l'Europe, la dépopulation fut telle que des villes importantes devinrent des déserts. Une autre peste sous Constantin Copronyme fut beaucoup moins désastreuse et ne dura que vingt ans. Entre le VIIe et le XIVe siècle apparurent plusieurs épidémies de peste relativement bénignes. Puis vint la grande peste du XIVe siècle, la peste noire, la mort dense, qui vint du fond de l'Asie, de la Chine, dit-on, où il mourut 13 millions de personnes! Après avoir parcouru l'Asie Mineure, l'Arabie, l'Afrique, l'Égypte, elle passa en Grèce, en Italie, en Sicile, en France, puis en Espagne, en Angleterre, en Norvège, etc. Les pays les plus éprouvés par la peste noire perdirent au delà du tiers de leurs habitants : Bagdad aurait perdu 500 000 individus en trois mois, le Caire 10 00 habitants en un seul jour; Chypre fut dépeuplée.
Cette grande irruption s'accomplit entre 1346 et 1353 ; l'Europe perdit, semble-t-il, 24 millions d'humains, le quart de sa population probable et l'Asie plausiblement bien davantage. La mortalité fut donc énorme; et d'autant plus que les maladies ne tardent pas à frapper des organismes affaiblis. Comme le remarque un historien lorrain en 1503, la « famine estrange » est toujours la compagne de « grande pestilence, car l'une est comme le levain de l'autre ». Ces épidémies, mal soignées, trouvant un terrain favorable à leur évolution, s'étendent, se multiplient nécessairement. En effet, partout des marais stagnants; des cités et des châteaux entourés de hautes murailles, bordées de fossés profonds aux eaux croupissantes. A l'intérieur, rues étroites, maisons basses, malsaines; cimetières près des lieux habités; inhumations faites sans souci de l'hygiène, sous les dalles des églises; populations entassées surtout en temps de guerre.
Outre la mortalité effrayante, ces épidémies eurent une influence énorme sur la société, et sur les moeurs. Car au premier rang des grands phénomènes psychologiques provoqués par l'irruption de la peste, il faut noter, la peur, la frayeur, la terreur, allant jusqu'à l'affolement, jusqu'à l'extinction de toute lueur de bon sens : mal qui en produit d'autres plus grands et plus nombreux souvent que les désastres de la peste même. -
L'Angleterre paye son tribut; on cite les pestes de 1198, 1315; 1366, 1407.
Les armées ne restent pas indemnes. La dysenterie épidémique décime les Croisés assiégeant Antioche (1098); des affections contagieuses atteignent les troupes de Frédéric Barberousse, marchant sur Rome (1167). La peste disperse les soldats de Henri VI devant Naples (1193) et ceux de Beaudourn en Syrie (1202). Le scorbut exerce d'affreux ravages au siège de Damiette (1218). Trois fois saint Louis (Louis IX) ne peut empêcher la contagion d'attaquer ses compagnons d'armes : lorsqu'il marche contre Henri III d'Angleterre (1242-1243), en Égypte (1250), près de Tunis (1270) ; il succombe alors lui-même. En Italie, les troupes du duc d'Anjou (1384), de Charles VIII (1496) éprouvent de ce fait de grandes pertes. De 1400 à 1510, Raguse se voit envahie onze fois par le fléau apporté avec les ballots de marchandise venant de l'Égypte, de l'Asie mineure, de la Sicile. La peste visite Florence dix-sept fois de 1315 à 1495. On compte à Nîmes trente et une épidémies de 1348 à 1649. Le Bourgeois de Paris dont le journal s'étend de 1405 à 1449 parle dix fois au moins de : « très grant mortalité »; de bote (petite vérole), d'espydimie, de toux. Les parties de l'Europe atteintes le plus gravement auront été la Germanie, la France méridionale, l'Italie et surtout les villes qui font un commerce régulier avec l'Orient : Marseille, Venise, Rome, etc.
On le voit, toutes ces maladies épidémiques, contagieuses et infectieuses ne correspondent pas toujours à la peste proprement dite. A côté des pestes à bubons, il y a les fièvres catarrhales, les fièvres miliaires, le typhus, les dysenteries, le scorbut, et il faudrait aussi y ajouter les fréquentes épizooties, qui, au total, aboutissent au même résultat : dépeupler le pays. Mais on comprend que sous la plume des chroniqueurs médiévaux toutes ces maladies reçoivent indistinctement le nom de peste, puisque ce mot signifie originellement fléau. Il y eut néanmoins trois de ces fléaux qui se distingueront des autres par la netteté de leur caractère ou leur violence et qui méritent bien le nom de pestes. Il s'agit du feu sacré, de la peste noire, puis, la suette anglaise :
LA PESTE NOIRE
En 1346, un autre fléau succède dans les contrées lointaines de l'est Chine, Tartarie, à une épouvantable famine et à de brusques convulsions du sol. Il envahit les Indes, la Turquie, l'Égypte, la Grèce, l'Illyrie, le Nord de l'Afrique. L'année suivante, la Sicile est atteinte, puis l'Italie, sauf Milan et quelques cantons situés au pied des Alpes. Cette peste franchit les montagnes ou est apportée par les navires marchands : la Savoie, la Provence, le Dauphiné, la Bourgogne, le Languedoc, l'Espagne presque entière sont contaminés. Les Flandres (hormis le Brabant), Paris, les principales villes françaises voient apparaître ensuite la terrible faucheuse d'humains qui d'un bond traverse la mer, envahit l'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande (1348-1349).
« Par analogie, écrivait au XIXe siècle le Dr Eraud, on serait amené à considérer le « feu sacré » comme étant la syphilis.
« Il n'y a point de doute, que la peste qu'on appela d'abord, pestis inguinaria, pestis inguinalis, mal des ardens, peste qui prenoit en l'aine, etc., ne soit la maladie observée plusieurs fois depuis, dont les effets sont on ne peut pas plus rapides et meurtriers, et dont les symptômes pathognomoniques sont le charbon, les exanthèmes ou taches pétéchiales, et surtout le bubon, qui a le plus souvent son siège aux glandes inguinales. Nous croyons donc être autorisés à conclure que le feu saint Antoine, qui est une maladie chronique qui finit par gangrener et sécher les membres qu'elle attaque, diffère essentiellement du mal des ardens... »
Le Dr Marchand a combattu vivement ces conclusions; pour lui :
« il reste avéré que sous les noms divers de feu sacré, feu saint-Antoine, mal des ardents, les chroniqueurs ont entendu décrire la même maladie, caractérisée par les mêmes symptômes. »
Les travaux de culture interrompus, le cours de la ,justice suspendu, témoignent de l'intensité du mal. A leur tour, l'Allemagne, la Pologne, la Hongrie, le Danemark, la Suède sont décimés par l'épidémie. Quant à l'Islande que les glaces protègent insuffisamment elle est dépeuplée (1350-1351). Dans l'île-de-France, au témoignage de du Breul, la peste règne durant l'espace de trois ans environ. Elle reparaît en Italie 1361-1363. Milan ne réussit plus cette fois à échapper à la contagion.
Des littérateurs, des historiens (Boccace, Villani, Guillaume de Nangis), des médecins (Guy de Chauliac) retracent la marche, l'étendue, la gravité de la maladie; certains symptômes généraux la caractérisent : taches charbonneuses (papulae nigrae). bubons, prostration des forces. Des complications particulières, insidieuses, l'accompagnent selon les régions.
En Angleterre, les crachements de sang prédominent, en Allemagne, les taches noires, en Italie, les tumeurs et les éruptions. A Constantinople, le mal s'attaque de préférence aux poumons, il les enflamme et cause des douleurs excessives.
Partout l'épidémie est contagieuse; selon l'expression de Boccace, elle se propage comme le feu dans du bois sec. Dès qu'une maison est atteinte, à peine échappe-t-il un habitant. Ceux qui soignent les malades, les prêtres assistant les mourants, sont victimes de leur zèle. Les liens sociaux se trouvent pour ainsi dire rompus; l'épouvante des populations est à son comble, d'autant mieux qu'à cette lugubre époque la guerre est presque universelle et que les années 1346,1347 se signalent par leurs mauvaises récoltes.
Les fruits s'offrent abondants, il est vrai, en France, l'année suivante (1348), mais personne ne songe à les recueillir, et dans
« On sentait, dit Boccace, naître sur les différentes parties du corps des tumeurs qui insensiblement devenaient aussi grosses que des oeufs, et quelquefois davantage, suivant les tempéraments. Peu de temps après, ces tumeurs gagnaient de proche en proche et dès ce moment il n'y avait plus de ressources, on voyait aussi le mal se produire par des taches noires ou blanchâtres tantôt larges et rares, tantôt petites et en grand nombre - macchie nere o livide [...] a cui grandi e rade ed a cui minute e spesse... »
Nombre de régions les bestiaux abandonnés à eux-mêmes périssent.
« Vit-on jamais, s'écrie Pétrarque, de semblables désastres? En croira-t-on les tristes annales? Les villes abandonnées, les maisons désertes, les champs incultes, les voies publiques couvertes de cadavres, partout une vaste et affreuse solitude. »
C'est la Peste noire, la peste de la mortalité, la mort dense. Les lettres de Philippe, roi de France (juin 1349), qui autorisent les mayeurs Amiénois à ouvrir de nouveaux cimetières disent :
« Les gens se y mœurent si soubtainement comme du soir au lendemain et bien souvent plus tost assés » (Rec. des monuments du tiers état, I, p. 544).
On l'appelle aussi la grande peste parce qu'elle envahit, ou peu s'en faut, tout le monde connu et que les contemporains n'en ont jamais vu de semblable
La littérature portant sur la peste de 1346-1350 (appelé plus tard la Grande Peste ou encore la Peste noire) est très abondante mais souvent répétitive. Ces deux récits diffèrent par leur vision du phénomène de la peste et ainsi se complètent. Le premier texte est paru dans les Etudes d’orientalisme dédiées à la mémoire de Lévi-Provençal. Le second est tiré de l’œuvre Le Décaméron. L’auteur de ce premier texte ne nous est pas connu. Cependant on peut supposer qu’il est un contemporain et un témoin des faits qu’il relate. De même Jean Boccace, l’auteur du Décaméron, assiste aux événements qu’il rapporte. Il est né vers 1313 à Florence. Son père florentin : Boccaccino di Chelino est mort de la peste. Il n’est alors pas étonnant que Boccace ait écrit sur cette maladie. Son œuvre fut achevée aux alentours de 1354 et rencontra un grand succès. La peste noire est apparue dés 1333 en Orient. Elle intervient dans un contexte de famine, de guerre et de crise économique qui sera évoqué, du fait de son importance, plus en détail dans la suite du devoir. Ces deux textes abordent donc le même sujet : la Grande peste. Cependant le premier n’examine que l’aspect religieux de la peste à Damas, tandis que dans le second, apparaît principalement la description de la maladie et les moyens de la combattre à Florence. L’étude de ces deux textes permet alors d’avoir une image plus précise des caractéristiques de la peste mais aussi des moyens de s’en défendre que ce soit Orient ou en Occident. D’autre part, les renseignements différents apportés par ces deux textes précisent les divers impacts de ce fléau sur la société médiévale. En effet, la peste, par sa nature, atteint l’ensemble de la société à différents niveaux, aussi il est important de voir dans quelle mesure la peste a pu constituer un révélateur de cette société médiévale.
Boccace nous donne des détails assez précis sur les symptômes de la peste : « Au début de l’épidémie (…) certaines enflures se produisaient à l’aine ou sous l’aisselle : les unes devenaient grosses comme des pommes ordinaires, d’autres comme un œuf, d’autres un peu plus ou un peu mois. On les appelait vulgairement bubons. Puis du double domaine où ils étaient d’abord apparus, les bubons ne tardèrent pas, pour semer la mort, à grossir indifféremment sur n’importe quelle partie du corps ». Boccace décrit avec minutie les manifestations visibles de la maladie et montre son évolution qu’il a probablement lui-même constatée sur les malades : « le symptôme du mal se transforma en taches noires ou livides qui, sur beaucoup, se montraient aux bras, aux cuisses et en tout autre point, tantôt grandes et espacées, tantôt serrées et menues ». Boccace cependant, décrit uniquement les symptômes de la peste bubonique et semble ignorer l’existence d’une autre forme de peste : la peste pneumonique. En effet, la peste se manifeste sous deux formes. La forme bubonique qui se déclare à la suite d’une piqûre de puce. Après quelques jours d’incubation, des plaques noires, appelées « le charbon », apparaissent sur la peau, puis un bubon, une grosseur dure, qui se forme à l’aine ou aux aisselles, c’est à dire sur le circuit lymphatique. Une forte température et des troubles nerveux conduisent à la mort entre trois jours et quatre semaines. Statistiquement, on peut estimer à 2% ces décès immédiats et subits, à 30 – 40% ceux qui interviennent avant le deuxième jour, à 50 –55% les décès de la première semaine, à 60 –65% ceux qui ont lieu avant trois semaines, à 80 –90% avant la quatrième semaine, le reste au-delà. La seconde est la forme pneumonique dont la transmission ce fait par contagion. Les muqueuses puis les poumons sont infectés. L’incubation est courte et le développement de la maladie foudroyant. La mort survient en moins de trois jours. La peste ne se propage pas de la même façon, ni à la même saison selon qu’elle se manifeste sous la forme pneumonique ou sous la forme bubonique. La première sévit l’hiver, la seconde au printemps et à l’été, humidité et chaleur étant indispensables pour que la puce porteuse du bacille soit active. Les deux formes de la peste (bubonique et pulmonaire) différent donc par la voie de pénétration du germe : pénétration cutanée pour la peste bubonique, pénétration par la muqueuse pulmonaire dans le second cas mais aussi selon les saisons où elles sévissent.
Boccace tout comme l’auteur du premier texte n’a pas su expliquer le phénomène de la peste et n’a pas vu non plus le rôle du rat ou du chien comme il en est question dans le premier texte. L'auteur du premier texte écrit : « le gouverneur ordonna de tuer les chiens de la ville : ces chiens étaient très nombreux dans les faubourgs, ils attaquaient les passants et leur interdisaient de circuler pendant la nuit. Ils souillaient les rues sur leur passage : on en souffraient beaucoup et il était difficile de s’en prémunir… ». On constate bien dans cette remarque que l’auteur n’a pas compris l’importance de cette mesure comme moyen de combattre la peste. A cette époque, en effet, les contemporains ignoraient le rôle des rats ou des chiens dans la transmission de la maladie. La découverte du bacille de la peste fut faite en 1894 à Hong- Kong par Yersin. Peu après, en 1898, à Bombay, Simond trouvait la clef du mode de transmission en la personne des puces, indispensables agents vecteurs qui inoculent le bacille par leurs piqûres. Cette découverte éclairait le cheminement du mal inconnu aux contemporains. Les animaux (bien souvent le rat mais aussi les chiens) constituent des réservoirs de bacilles que la puce transmet à l’homme. Une fois la peste inoculée à l’homme, des puces spécifiques à l’homme se chargent d’en assurer la transmission d’humain à humain et l’épidémie prend son ampleur caractéristique. L’importance du parasitisme humain est un facteur d’efficacité de la transmission. La peste bubonique n’est pas à proprement parler maladie contagieuse, puisque le bacille doit en être inoculé par la piqûre de puce. Mais dans un second temps, la transmission peut devenir strictement interhumaine. Cette autre forme de peste, la peste pneumonique, se communique par les gouttelettes de salive émises par la parole ou la toux. Ce tableau clinique débouche sur une mort quasiment certaine comme l’affirme Boccace aux lignes 37, 38 et 39 : « Comme le bubon avait d’abord été, et était encore, l’indice d’une mort assurée, il n’en allait pas autrement de ces taches pour ceux qui en étaient porteurs ».
La description des symptômes faite par Boccace est relativement rare dans les sources des contemporains du fait de sa précision. Certes de nombreuses descriptions existent mais elles restent à un niveau général, incapables de s’incarner dans des individus tant ils sont nombreux. Comme on le voit à travers le premier texte, le récit de la peste rend compte avant tout des comportements collectifs et il semble que le mal attaque d’avantage la société que les personnes. Cependant bien que la description de Bocccace soit précise, celui-ci ne parle pas de la souffrance individuelle du malade. Ce qui le frappe en tant que chroniqueur spectateur c’est non la souffrance directement vécue, mais ce qu’il voit à savoir, la transformation totale et radicale du corps. En effet, la maladie est perçue comme l’horreur visible d’un corps devenu monstrueux par l’attaque de maux ravageurs qui impriment leurs marques dans la chair. Cependant certains contemporains racontent que les bubons, lorsqu’ils durcissaient et ne pouvaient éclater, causaient une douleur si terrible qu’elle était comparable aux tortures les plus atroces, et que beaucoup, pour échapper à leurs tourments, se jetaient par les fenêtres, se tiraient une balle dans la tête ou trouvaient un autre moyen de mettre fin à leurs jours. Très souvent, l’horreur et la douleur faisaient perdre la raison aux malades.
La peste est donc un phénomène violent perçu comme synonyme de mort quasi immédiate qui atteint une grande quantité d’individus en peu de temps en raison du mode rapide de contamination des individus. Comme le dit l’auteur du premier texte : « A peine la maladie avait-elle frappé un membre d’une famille que celle-ci était presque anéantie ». En effet la propagation de la peste se fait à une extrême rapidité et agit comme une menace sur les contemporains comme l’écrit Boccace : « Puis, sans arrêt, gagnant de proche en proche, elle s’était pour nos malheurs propagée vers l’Occident ».
L’Orient et l’Occident avaient déjà été touchés par la peste qui avait débuté en 451 en Egypte. Elle s’était étendue à l’ensemble du bassin méditerranéen et s’était maintenue en Méditerranée orientale jusqu’à la fin du XIIe siècle. Après deux siècles de ravage elle avait disparue et sombré dans l’oubli. De là l’effet spectaculaire que produisit sa brutale réapparition.
On trouve l’origine de la peste en Chine où elle aurait commencé à faire rage dés 1333. De Chine elle passa par l’Inde, la Perse et la Russie, empruntant les trois principales artères commerciales existant alors en Europe. La propagation de la peste va s’effectuer le long de la « route de la soie », jusqu’à la Méditerranée et la mer Noire. La Toscane fut la première à être atteinte en Europe. Cela peut s’expliquer par les relations commerciales étroites qu’elle entretenait en particulier avec toute la côte de la région de Naples et l’Orient. Sur les premières manifestations de la peste à Florence et les triomphes qu’elle y remporta en avril et en septembre 1348, on possède essentiellement la description de Boccace. A partir des ports de la Méditerranée, de 1346 à 1352, elle ravage l’Occident qu’elle parcourt au rythme des saisons et des voies de communication par terre et, encore plus rapidement, par mer.
Il convient de souligner l’importance des communications dans la propagation de l’épidémie. L’Italie a de nombreux contacts avec l’orient en matière commerciale. Au XIe siècle, la reconquête chrétienne en Italie du Sud permettait aux navires italiens de circuler dans toute la Méditerranée et d’aller eux-mêmes chercher dans les ports byzantins ou musulmans les produits de l’Orient : épices, ivoire, soieries, parfum… Les villes intérieures comme Florence voient leur commerce se développer et c’est tout un réseau de villes qui pratiquent entre elles des échanges commerciaux. A partir du XIIe, les Croisades offrent une nouvelle occasion d’activité surtout avec l’Orient. Damas représente un centre commercial important souligné par le grand réseau de communication auxquelles elle est liée. Elle exporte dans tout l’Occident. D’autre part Damas est l’une des grandes villes saintes de l’Islam, aussi les voies et routes de pèlerinage sont nombreuses. Les divers déplacements de population concourent à accentuer la rapidité de propagation de la peste qui frappe de peur l’auteur du premier texte : « La population de Damas avait appris que l’épidémie s’étendait sur le littoral et en divers points de la province, ce qui laissait présager et craindre une menace sur Damas, et quelques habitants de la ville avaient été victime de cette maladie ». Le risque est donc réel puisqu’il suffit d’un unique cas pour introduire la maladie dans la ville. D’autre part la rapidité de l’épidémie à contaminer les populations s’explique aussi par le contexte dans lequel elle apparaît.
Dans l’Occident de la fin du Moyen Age, 90% de la population vivait de l’agriculture. Aussi, tout ce qui affectait la production agricole (qui restait principalement une agriculture de subsistance) était déterminant. Du Xe au XIIIe siècle, l’Occident avait connu un essor continu de la production agricole et de la population. Mais l’équilibre fondé sur ce parallélisme allait être rompu. En effet alors que dans la plupart des régions, on ne pouvait plus gagner de nouvelles terres et que les sols qui restaient à défricher étaient peu fertiles, la population quant à elle ne cessait d’augmenter. Aussi les terres furent bientôt surpeuplées et les campagnes ne purent plus nourrir l’ensemble de la population. Enfin, ajouté au problème de surpopulation, le climat devint irrégulier et plus froid, ce qui provoqua une succession de mauvaises récoltes. Aussi apparaît en Europe du Nord-Ouest la grande famine de 1315-1317, puis celle de 1343-1347 en Europe méridionale. La peste apparaît donc dans un contexte de famine où la sous-alimentation de la population est chronique. La population affaiblie est alors plus fragile et résiste donc moins à l’épidémie.
D’autre part la guerre aggrave la misère de la population. En effet l’Italie mais surtout Florence connaît des difficultés économiques dues essentiellement à la guerre de Cent Ans débutée en 1337 qui provoqua une crise bancaire d’une grande ampleur. Le besoin d’argent pour subvenir au coût élevé de la guerre obligea Edouard III, roi de France, à emprunter d’énormes sommes d’argent aux banques italiennes. Edouard Ier d’Angleterre fit la même chose en faisant des emprunts gagés sur le produit des « coutumes » pesant sur les exportations de la laine. Mais les rois de France et d’Angleterre ne purent rembourser leurs dettes aux dates prévues. Les conséquences économiques furent graves : banqueroute des banques italiennes, hausse brutale du prix des laines exportées, donc des draps fabriqués en Flandre et à Florence, ce qui fut l’une des causes de la crise de la grande draperie de luxe de ces régions. Cette crise bancaire fut particulièrement importante pour la ville de Florence du fait qu’elle était le grand centre bancaire d’Europe et ses banquiers prêtaient essentiellement de grandes sommes d’argent aux souverains. Il y eut alors de véritables faillites en série touchant d’abord les plus grosses banques prêteuses, puis de proche en proche, la faillite gagna tous les métiers. La crise économique ne permettait alors plus de donner du travail à tous les habitants. C’est donc dans ce contexte de crise économique et sur une population mal nourrie et affaiblie que s’abat la peste.
L’évolution rapide de ce fléau et son aspect meurtrier fait prendre très vite conscience aux populations et aux autorités la nécessité de réagir contre cette menace. Cependant la méconnaissance durable des mécanismes de propagation et l’absence de distinction entre les concepts d’infection et de contagion font que la seule question immédiate et pratique qui se posait était celle de la sécurité et de la survie de la communauté.
En effet la menace d’épidémie est prise très au sérieux par les autorités : les villes sont alertées avant que le mal ne les frappe par les bruits et rumeurs qui font circuler la nouvelle. Boccace relate qu’à Florence en 1348, diverses mesures de protection furent prises contre la peste : « Toute mesure de prophylaxie s’avéra sans effet. Les agents spécialement préposés eurent beau nettoyer la ville des monceaux d’ordures. On eut beau interdire l’entrée de la ville à tout malade et multiplier les prescriptions d’hygiène ». De telles mesures sont mises en place par la police sanitaire, administrative qui détecte les causes de l’épidémie. Elle établit pour chaque lieu des mesures de santé et de contrôle de la salubrité des maisons, des cimetières, des abattoirs…Ces mesures se signalent par le fait qu’elles tirent leur origine non pas de la charité chrétienne, mais d’initiatives du pouvoir politique et de la classe sociale dominante. Il s’agissait non pas comme dans la conception traditionnelle, de venir en aide aux pauvres du Christ, mais d’assurer la défense de l’ensemble du corps social au prix d’une action globale dont seuls les pouvoirs publics pouvaient garantir l’efficacité.
Comme l’écrit Boccace, l’une des premières mesures prises à l’annonce de la peste, consiste à ordonner le nettoiement des rues car l’insalubrité de la ville inquiète les autorités. En effet, rues, fossés, cours d’eau recueillent les immondices dont l’accumulation et la stagnation participent à la corruption de l’air. Or l’air apparaît alors comme un facteur essentiel de la contagion. On estime que l’air chaud et humide se putréfie facilement, ce qui est à l’origine des épidémies. On attribue la corruption de l’air aux cadavres, aux marécages… et on estime que l’atmosphère pestilentielle qui en découle cause une corruption du sang qui se communique à l’ensemble du corps. Les magistrats urbains font aussi d’autres prescriptions comme l’expulsion ou l’enfermement des pauvres (la misère étant une autre cause d’épidémie), prohibition des rassemblements (foires, marchés, cérémonies religieuses) reconnus comme dangereux par les autorités. On constate cependant, que la saleté corporelle n’a pas été prise en compte comme facteur d’épidémie. Si le nettoyage urbain est une mesure immédiate, celui des corps n’est pas envisagé.
Aussi, l’essentiel ne réside-t-il pas dans les réactions individuelles, mais dans la lutte menée par la collectivité et dans la part de plus en plus grande qu’y prenne les pouvoirs publics. Contrairement à la protection individuelle, le sanitaire vise à préserver l’ensemble de la communauté en l’isolant de la contamination. Il s’agit de mesures administratives relevant de ce qui était appelé la « police ». Les institutions sanitaires opposées à la peste relèvent d’un souci de purification globale, aussi bien qu’une volonté de contrôle de la circulation des individus qui laisse entendre que la peste serait individuellement transmissible. En fait, c’est le dynamisme de l’épidémie qui est au centre des préoccupations administratives : le contrôle des déplacements et le détournement du trafic en découlent, aussi bien que le blocus des zones contaminées d’où l’interdiction de tout commerce avec les lieux infectés ou seulement soupçonnés, ainsi que la mise en place de gardes aux portes de la ville.
La protection des sujets sains paraissait plus importante que le traitement des malades. La première règle était de fuir. La meilleure protection était alors égoïste et réservée à une élite car la fuite était davantage possible pour les riches que pour les pauvres. Boccace, plus loin dans son œuvre, parle justement de la fuite des riches florentins. Mais la fuite est aussi le meilleur moyen de propager l’épidémie.
Finalement, on constate qu’il y a une véritable politique de contrôle généralisé prise en main par les villes. Mais cette organisation découle d’un précédent sanitaire en Occident. En effet le Moyen Age occidental avait déjà été marqué par la lèpre. Le troisième concile de Latran en 1179 avait décrété à son endroit des mesures prophylactiques reprises dans les ordonnances du pouvoir royal : expertise des cas suspects, exclusion des lépreux de la vie sociale…Aussi l’exemple de l’isolement des lépreux vient immédiatement à l’esprit, mais le parallèle est loin d’être absolu car la lèpre n’atteignait que des individus et n’avait pas l’aspect massif de la peste. Cependant il y a là un héritage dans les mesures sanitaires d’où la rapidité de leur mise en place lors de l’arrivée de la peste.
Contrairement à Boccace, l’auteur du premier texte ne mentionne aucune mesure de prévention face à la peste. En effet, l’Orient ne connaît ni mesures de lutte, ni mesures de prévention. Cela est du essentiellement à l’absence dans l’Empire ottoman, d’organisation municipale interdisant toute efficacité de mesures sanitaires.
D’autre part le fatalisme musulman mettra pendant longtemps obstacle à toute lutte sanitaire efficace.
Les recours humains envisagés en Occident pour lutter contre la peste résident donc dans une prophylaxie partiellement correcte (avec cependant l’absence totale de ce qui nous paraît aujourd’hui essentiel : la dératisation), mais un manque évident de personnel qualifié. Les autorités ont tenté de freiner l’épidémie en protégeant les zones privilégiées à savoir les villes mais n’ont pas été administrativement capables de véritablement l’enrayer. Parallèlement, l’inefficacité des médecins n’a pas permis de faire reculer l’épidémie.
Boccace écrit : « Quant au traitement de la maladie, il n’était point d’ordonnance médicale ou de remède efficace qui pût amener la guérison ou procurer quelque allégement ». En effet, les remèdes préconisés marquent l’incapacité des médecins à lutter contre la peste. Fuir les lieux malsains, purifier l’air par le feu ou par les parfums (les produits aromatiques étant censés fournir à l’air et au corps les éléments qui leur manque), se garder d’absorber de mauvais aliments, conserver un bon moral ou encore avoir le ventre vide comme le souligne l’auteur du premier texte aux lignes 37 et 38, telles étaient les mesures préventives fréquemment recommandées par le corps médical. Ces soins curatifs sont donc divers et, pour nous, ne se distinguent guère des remèdes préconisés par les charlatans. En effet, le lien forcé avec la théologie revêtait alors toute la médecine médiévale d’un air de charlatanisme. Il faut voir aussi que même les esprits les plus éclairés se trouvaient influencés par l’astrologie et la magie qui occupaient une place éminente dans les doctrines émises par les facultés de médecine qui étaient placées sous la juridiction de l’Eglise. Aussi médecine, religion et même magie étaient liées dans une action visant à éviter de subir le mal incarné dans la maladie et tenaient des discours reflétant la même conception du monde et l’origine divine de ce mal. Le discours médical consacre en fait ses exposés théoriques aux causes secondes et reconnaît en Dieu la cause première du mal, situant le premier des recours dans le domaine spirituel. Aussi, bien que les médecins aient décrit correctement les symptômes du mal et aient compris, sans pouvoir l’expliquer, qu’il était contagieux, ils ne trouvèrent d’autre cause au fléau que la conjonction néfaste des astres supérieurs (Saturne, Mars, Jupiter) dans le signe du Verseau provoquant la corruption ou putréfaction de l’air et modifiant l’équilibre des éléments et des humeurs.
Aussi les multiples traités médicaux et recettes préconisées brillaient dans l’ensemble, par leur inefficacité car elles étaient basées sur une méconnaissance totale de la nature du mal et de son mode de transmission. Boccace le souligne dans son interrogation à : « La nature de l’affection s’y opposait-elle ? ». Parmi les gens du commun, les médecins étaient très impopulaires, et ce n’était que dans de très rares occasions qu’on s’adressait à eux, comme c’était d’ailleurs le cas pour la plupart des princes qui préféraient les alchimistes, magiciens et charlatans qui ne manquaient pas. Aussi comme le dit Boccace, les médecins devenaient-ils parfois des boucs émissaires de la population paniquée.
Devant l’impuissance des médecins, le discours de l’Eglise intervient alors pour donner à un phénomène inexplicable une signification d’ordre supérieur et fournir des armes spirituelles pour lutter contre lui.
Il s’est en effet développé à cette époque, la croyance qu’il y avait dans la peste quelque chose d’origine divine, transcendant l’entendement humain. Etant donné que cette opinion était partagée par les autorités médicales, il est facile d’imaginer la terreur inspirée par le fléau divin. Boccace relate ce sentiment : « Que la peste fut l’œuvre des influences astrales ou le résultat de nos iniquités, et que Dieu, dans sa juste colère, l’eut précipitée sur les hommes en punition de nos crimes ». L’opinion générale voulait que Dieu ait infligé la peste à l’homme en punition de ses péchés. Cette idée était soutenue en particulier par l’Eglise qui se prononça à plusieurs reprises contre la croyance fataliste que certaines conjonctions des astres étaient la cause de la peste. En revanche elle était persuadée que la fin du monde était proche et que la peste était le cavalier de l’Apocalypse montant un cheval blanc. Le premier texte exprime aux lignes 6, 7 et 8 cette croyance d’une fin du monde proche avec l’image du déluge : « Au matin de la journée du 9 (7 juin), la foule se rassembla devant le mihrab des compagnons du Prophète et se répartit la récitation de la sourate de Noé, dont la lecture fut faite 3 363 fois ».
Les prières et les vœux étaient les deux principaux moyens d’ordre spirituel par lesquels l’Eglise s’efforçait de combattre la peste. A cette assistance spirituelle s’ajoutait une aide temporelle du clergé, car le soulagement des souffrances physiques faisait également partie des missions de l’Eglise. Le devoir de tous chrétiens pour apaiser la colère de Dieu était la pénitence et la confession sincère des péchés : « le peuple afficha son humilité, son esprit de mortification, son remords et son repentir » . Les chrétiens manifestent leur dévotion de deux manières différentes. Boccace écrit : « On eut beau recourir, et mille fois plutôt qu’une, aux suppliques et prières qui sont d’usage dans les processions, et à celles d’un autre genre, dont les dévots s’acquittent envers Dieu ». En effet, certains montrent un élan de mysticisme individuel qui répond à un besoin psychologique de contact personnel avec Dieu auquel les formes structurées du christianisme ne laissaient que peu de place. D’autres témoignent de leur foi par des invocations collectives. Cette nécessité d’une pénitence publique et collective découle de la nature publique et scandaleuse des péchés que Dieu punit par la peste. Dans ces prières collectives est demandé non pas la guérison des malades, mais le détournement et la cessation de l’épidémie comme le déclare l’auteur du premier texte : « Le prédicateur récita une formule coranique spéciale au cours de toutes les prières et invoqua Dieu pour la délivrance de la ville et sa mise à l’abri de cette calamité ».
On constate cependant que le recours collectif au ciel se situe davantage avant et après l’épidémie qu’au plein moment de son activité. Cela s’explique par les mesures des autorités interdisant, en pleine épidémie, les rassemblements entraînant ainsi la cessation des prières publiques. Mais ces mesures comme on l’a vu ne sont pas adoptées en Orient. Le premier texte témoigne en effet, de la continuité de ces grands rassemblements en pleine épidémie : « on voyait dans cette multitude des juifs, des Chrétiens, des Samaritains, des vieillards, de vieilles femmes, de jeunes enfants, des pauvres, des émirs, des notables, des magistrats, qui défilèrent après la prière du matin ne cessant de psalmodier des prières jusqu’au jour : ce fut une cérémonie mémorable ».
A travers cette description de l’auteur on peut constater l’obsession de la majeure partie de la population par la question du salut éternel. Il faut savoir qu’à l’époque médiévale, la religion est omniprésente dans l’existence des individus. Elle rythme et imprègne toutes les étapes de leur vie. La population est donc encadrée par un clergé dont l’emprise morale est un élément de cohérence sociale. L’obsession du salut éternel se manifeste de manière plus violente lors de la peste. En effet, la maladie pose pour le chrétien le problème de la souffrance, de ses rapports avec le péché : le malade se reconnaît pécheur avant même de demander à Dieu sa guérison. Le drame de la peste est renforcé par la possibilité et la crainte pour ceux qui en sont atteints de mourir sans le secours des sacrements qui sont considérés comme condition nécessaire du salut éternel.
D’autre part le nombre de mort étant tellement important les rites religieux apportés au défunt ne pouvaient s’exercer comme à l’accoutumé comme le constate l’auteur du premier texte : « On nota encore dans la Grande Mosquée de Damas une prière pour quinze morts en une seule fois et un autre jour pour onze morts ». Selon le premier texte, les personnes étaient « consternés et effrayés ». Cette crainte n’était pas due à l’horreur de la mort mais bien plus par la peur de la damnation engendrée par une mauvaise mort, c’est à dire une mort pas ou mal préparée. Aussi la Grande Peste constituait une menace pour chacun à un moment où les réactions de fuite et de panique venaient bouleverser l’attitude traditionnelle d’acceptation de la mort.
Parallèlement on peut constater que des dérives religieuses et des mœurs apparaissent. Avant même l’arrivée de la peste, la dissolution générale des mœurs avait déjà atteint un degré très élevé. Boccace rapporte que « évêques, prélats et hauts dignitaires temporels révéraient la volupté de la façon la plus scandaleuse et s’abandonnaient à leurs appétits, non seulement naturels mais aussi contre nature, sans honte ni retenue, de sorte qu’au moyen de prostitués, hommes et femmes, on pouvait en obtenir les choses les plus importantes ». Cela s’accrut lors de la terreur de l’épidémie. Beaucoup à Florence étaient persuadés que pour des raisons d’hygiène il leur fallait mener la vie la plus dissolue possible. Le temps de la peste était temps d’exception dans la vie civile comme dans la vie religieuse et, en tant que tel, fournissait prétexte à commettre des péchés particuliers. A cette occasion s’opère un glissement vers d’autres recours irrationnels non orthodoxes : à la magie, aux superstitions, talismans et exorcismes divers… Davantage même, la panique et le désarroi liés à la peste pouvaient entraîner le rejet des règles ordinairement admises de l’altruisme et de la morale, l’un des fondements de la société. On voit aussi que le mouvement des flagellants, apparu en 1260, resurgit en 1348-1349. Ce mouvement rassemble uniquement des hommes organisés en confrérie et dirigés par un maître. Ils font pénitence durant trente-trois jours et demi.
Ils vont de ville en ville, se livrant à la flagellation deux fois par jour. Ils imitent le Christ à la colonne pour se purger de leurs péchés et inviter les chrétiens au repentir. Le long pèlerinage qu’ils firent de 1348 à 1350 illustre le sentiment des masses devant la terreur et l’horreur de la peste. Les flagellants ont soulevé un grand enthousiasme chez les populations. C’est en fait une tentative d’action personnelle de la part du peuple qui, parfois déçu par l’Eglise, trouve le courage de s’adresser directement à Dieu pour implorer de lui l’assistance et le salut sans l’intervention du clergé. Parallèlement à ces dérives religieuses la population chercha à identifier des boucs émissaires : les prostituées, les médecins dont parle Boccace, les autorités ou encore les juifs. Cependant, bien que les communautés juives soient nombreuses en Italie, les juifs échappèrent à ces violences. Leur situation était, il est vrai, un peu particulière dans la mesure où ils n’étaient pas les seuls prêteurs d’argent puisque les grandes compagnies commerciales et bancaires chrétiennes pratiquaient aussi cette activité. Par ailleurs, dans le souci d’assurer les prêts à court terme portant sur de petites somme, qui étaient absolument indispensables à de nombreuses couches de la population des villes, les autorités urbaines ont tout fait pour que s’installent dans leurs murs des banques juives. Face à la violence du fléau, les réactions des populations se situent donc à deux niveaux : individuel et collectif largement marqués par la violence sociale.
L’épidémie entraîne la terreur face à un événement traumatisant, d’autant plus redoutable que ses mécanismes ne sont pas clairement connus. Aussi le recours fut-il principalement d’ordre religieux car l’Eglise fournissait la seule explication globale de l’épidémie. En fournissant cette seule explication alors possible et efficace, la pédagogie de l’Eglise a substitué une peur théologique à la peur irraisonnée et collective. Elle fait finalement œuvre consolante puisque la pénitence et la confession des péchés permettent le rachat et la rédemption débouchant sur l’espérance du salut.
La société médiévale était désarmée devant la menace directe et immédiate de la peste. Compte tenu de l’inefficacité des mesures sanitaires prises en Occident par les autorités et de l’ignorance de la nature et des modes de propagation de l’épidémie, la réalité pour les contemporains était terrifiante. La seule explication globale était d’ordre religieux. Elle concernait la collectivité punie pour son infidélité à la volonté divine. Les effets que la peste provoqua sont considérables, tant sur le plan démographique et économique, que sur le plan des mentalités.
L’impact démographique de l’épidémie est difficile à cerner avec précision, et cela pour diverses raisons : il faudrait disposer d’une connaissance très exacte de la population et de son évolution hors du temps de l’épidémie, de pouvoir isoler les effets de la maladie de ceux des calamités concomitantes, de disposer aussi de sources précisément établies au moment où la désorganisation administrative était fréquente et où la panique conduisait les contemporains à amplifier les chiffres avancés. Or il n’y eut jamais de recensement à l’échelle nationale à l’époque médiévale et les sources réellement démographiques sont rares. D’autre part la peste n’apparaît pas dans un contexte serein. En effet, comme on l’a déjà vu, l’Europe méridionale est touchée par la famine en 1345-1347 ce qui pose le problème d’identifier les conséquences démographiques dues uniquement à la peste. Dans les régions méridionales en particulier, les effets numériques de la famine de 1345-1347 et de la peste de 1348 se confondent le plus souvent dans les « statistiques » médiévales.
Il faut noter également que la mortalité n’est pas le seul facteur démographique perturbé en temps de peste. Nuptialité et fécondité peuvent également être modifiées en fonction non seulement de la maladie, mais aussi des recommandations médicales. C’est ainsi que la baisse du nombre de baptêmes et des mariages est constante.
Ainsi, s’il est évident que la peste a eu un impact démographique, il reste fort difficile de cerner celui-ci avec précision. Les sources dont on dispose sont les registres paroissiaux qui donnent des renseignements précis bien que partiels sur les naissances, les décès et parfois les mariages ; les sources fiscales ainsi que les nombreux registres particuliers dressés par une seigneurie, une circonscription administrative ou une région.
A l’échelle « mondiale », les « statistiques » dressées à l’instigation du pape Clément VI font apparaître une mortalité de 42 836 486 individus. L’Europe occidentale aurait perdu un cinquième à un quart de sa population. Quant à l’Italie peuplée vers 1300 par 11 000 000 d’habitants, elle perdit la moitié de sa population.
Cette évaluation démographique des pertes humaines provoquées par la peste est très difficile à établir avec précision. Cela l’était encore plus pour les contemporains. L’auteur du premier texte évalue pour chaque mois la croissance de la mortalité mais uniquement dans le cadre de la ville de Damas. Quant à Boccace, il reste très évasif sur le nombre de mort : « elle avait entraîné la perte d’une quantité innombrable de vies humaines ». Aussi, même si les contemporains arrivaient à percevoir l’ampleur démographique de l’épidémie en général, ils étaient incapables de la mesurer avec précision sur l’ensemble d’un pays.
L’auteur du premier texte affirme que les victimes de la peste étaient « surtout parmi les femmes car elles étaient énormément vulnérables, plus que les hommes ». Cette affirmation est contredite par Boccace : « qu’il s’agît des hommes ou des femmes ». En effet, les personnes frappées par la peste étaient indistinctement de tous les sexes, de toutes catégories sociales : riches et pauvres, de tous âges : enfants et adultes qu’ils soient citadins ou ruraux. Cependant la peste a plus fortement touché les villes que les campagnes car la population y était plus concentrée. Les villes d’Italie ont vu en effet leur population diminuer considérablement et leur nombre se réduire fortement. Il ne faut cependant pas ignorer les campagnes démographiquement majoritaires, même si, en raison de la plus grande dispersion de l’habitat, le phénomène épidémique y paraît moins frappant.
L’épidémie provoquait donc une mortalité importante de la population. Aussi par ce caractère massif et violent, elle constituait pour ceux qui la vivaient un traumatisme psychologique profond.
La peste représente pour les contemporains l’horreur absolue : arrêt des activités familières, silence de la ville, solitude des individus dans la maladie ou dans la fuite, anonymat des cadavres, interdiction des rassemblements en Europe occidentale, images de cauchemar, tout cela constituait une hantise à laquelle personne ne pouvait échapper. On peut alors véritablement parler de crise morale, de crise des mentalités. Ce traumatisme causé par la peste noire était encore plus profond du fait que le rituel du deuil traditionnel était rendu impossible par celle-ci, comme nous l’avons déjà vu. La vision de la mort change laissant place à l’angoisse et la terreur d’une mort mal préparée et douloureuse.
Mais plus qu’un impact individuel, c’est tout le lien social et la vision de la société que la peste a atteint. En effet, une autre caractéristique de l’épidémie c’est de rompre momentanément les solidarités des différents groupes sociaux. La peste a une action destructrice des liens sociaux traditionnels comme de la psychologie des populations et il revenait au recours religieux de sauvegarder les équilibres : par l’explication apportée sont garantis les ordres social et politique reposant eux-mêmes sur un schéma religieux. L’auteur du premier texte l’affirme clairement : « On voyait dans cette multitude des Juifs, des Chrétiens, des Samaritains, des vieillards, de vieilles femmes, de jeunes enfants, des pauvres, des émirs, des notables, des magistrats, qui défilèrent après la prière du matin ne cessant de psalmodier des prières jusqu’au jour : ce fut une cérémonie mémorable ». L’explication religieuse de la peste permet de restaurer la cohérence de la communauté mise en cause par l’épidémie : c’est collectivement que cette communauté est responsable et la soumission à la volonté divine et la contrition collective sont les armes spirituelles dont elle dispose. Cette explication religieuse ne remet en rien en cause les structures sociales, mais les sauvegarde en intégrant la peste dans le plan divin dont les unes comme les autres sont la traduction.
Les réflexions de l’auteur du premier texte montrent également le sentiment d’égalisation chez la population. Ce sentiment est imposé par la peste du fait qu’elle pouvait frapper n’importe quel individu quelle que soit sa condition sociale. Il apparaît véritablement un sentiment d’égalité devant la mort. Mais cette égalité de tous face à la peste reste uniquement théorique et ne modifie en rien les structures inégalitaires et hiérarchiques de la société médiévale.
Sur le plan économique la peste a véritablement ébranlé la société médiévale. L’auteur du premier texte souligne en effet « les intérêts publics en souffraient ». L’un des effets spectaculaires de la peste était l’arrêt brutal de l’activité de la zone contaminée : la ville pestiférée était comme morte, toute activité y était suspendue. Les principaux acteurs de la vie économique prenaient souvent une fuite préventive et les mesures d’isolement paralysaient tout mouvement. Sans travail, les habitants se trouvaient sans moyens et il fallait les nourrir sous peine d’émeute. Aussi les villes devaient-elles organiser le ravitaillement de la population et financer la lutte sanitaire contre la peste. Pour faire face à ces charges, celles-ci étaient alors contraintes de s’endetter et d’emprunter. A long terme encore, la mortalité importante opérée par la peste ne pouvait manquer de diminuer la capacité contributive des populations tant à l’endroit des impôts réclamés par l’autorité de plus en plus exigeante
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