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L'expansion de la croissance démographique
Le premier signe de l'expansion aux 11ème et 13ème siècles est la croissance démographique. Un puissant mouvement de peuplement interne accompagne et contribue au développement économique. Il est difficile de présenter des données démographiques assurées, faute de sources fiables, tous les témoignages provenant des biographies, tous les documents sur les compositions familiales, sur les créations de sites ou de clairières nouveaux, voir quelques documents d'exception comme le recensement anglais de la fin du 11ème siècle, de 1086 plus précisément, qui s'appelle le dom stay book, tous ces documents attestent une véritable crue des hommes qu'on peut estimer entre l'an mille et l'an 1300, de l'ordre du doublement des hommes, du triplement ici ou là de la population. On peut donc estimer par exemple qu'entre l'an mille et l'an 1300, les habitants de la France sont passés, sans doute, des environs de 6 millions aux environs de 15 millions d'habitants, qu'on est passé de 4 à 10 millions d'habitants en Italie et en Allemagne et des environs de 1,5 millions aux environs de 4,5 millions d'habitants en Angleterre.
Ceci dit, même si cet essor démographique du moyen âge central est spectaculaire par ses résultats d'ensemble et par sa durée, il est certain qu'il s'est fait lentement, sans explosion fracassante et cela parce qu'il a été freiné par la persistance de conditions extrêmement précaires de l'existence. Les famines locales sont loin d'avoir disparues et les disettes ne sont pas rares, même si elles sont quand même moins fréquentes qu'à la période précédente.
Des techniques plus performantes
Ces bras, plus nombreux, utilisent des techniques plus performantes, c'est là le deuxième moteur de la croissance et en particulier, il s'agit de progrès dans les techniques agraires. Ces progrès des techniques agraires proviennent davantage de la diffusion d'un équipement de meilleure qualité que d'innovation proprement dite. Il y a relativement peu de véritables innovations, il y a essentiellement un phénomène de diffusion d'innovations connues auparavant mais peu diffusées auparavant. Ainsi, les moulins à eau et à vent déjà présents sur les grands domaines carolingiens se multiplient. La puissance de travail des animaux de traie est décuplée grâce à l'adoption de techniques d'attelage moins sommaires : le collier d'épaule déjà connu sous l'antiquité, le joue frontal pour les bœufs, l'usage de l'attelage en fil des chevaux pour les travaux des champs, voilà un certains nombre d'innovations qui se répandent en Occident tout au long des 11ème/ 13ème siècle. Ceci dit, les chevaux, pour parler d'eux, d'entretien plus délicat, et plus coûteux que les bovins puisqu'ils se nourrissent d'avoine qui est plus chère, sont relativement moins nombreux que les bovins, les bovins qui sont plus solides et rentables, puisque au terme de leur service, ceux-ci peuvent être davantage négociés pour leur viande. Or, on sait, à l'heure actuelle, contrairement à ce que l'on a pensé pendant longtemps, les hommes du moyen âge, lorsqu'ils se nourrissaient de viande, ce qui n'est pas le cas le plus général, puisque l'essentiel de l'alimentation est une alimentation en pain et en farine, on sait que cette alimentation en viande est essentiellement une alimentation en bovins et non pas en porcins.
Enfin, autre progrès fondamental, l'outillage agricole bénéficie de l'introduction croissante du fer, les instruments se font plus résistants et plus à même d'exploiter les sols lourds et limoneux des plateaux du nord de l'Europe et l'exemple le plus probant et le mieux connu en ce domaine vient des instruments de labour ; si la traditionnelle araire en bois convient toujours et survit donc dans les sols fragiles des pays méditerranéens de l'Europe du sud, en revanche, la charrue avec son socle métallique pourvue d'un versoir dissymétrique permet de mieux aérer les sols picards et anglais par exemple.
L'amélioration des méthodes de culture
Le gain de main d'œuvre réalisé grâce aux progrès techniques permet en effet d'améliorer les méthodes culturales notamment en multipliant les labours pour mieux régénérer les terres. La rotation triennale, c'est à dire l'alternance trisannuelle des cultures sur une même terre, cette rotation qui est connue dès le 8ème siècle à l'époque carolingienne, gagne lentement l'Europe occidentale où elle semble être largement de règle à la fin du 13ème siècle. Au cours de ce même 13ème siècle, certaines communautés rurales commencent à organiser une mise en valeur collective de leur terroir divisé en trois unités, sur lesquelles tout exploitant dispose d'une parcelle qu'on appelle une sole. Ces soles voient alterner chaque année pendant trois ans : blé d'hiver, céréales de printemps, en particulier l'avoine réclamée par les seigneurs pour leurs chevaux et tant de jachères où peut paître le bétail. C'est le système dit de l'assolement triennale qu'il ne faut pas confondre avec le système beaucoup plus simple et beaucoup plus courant de la rotation triennale puisque l'assolement triennal implique lui l'ensemble de la communauté villageoise et l'ensemble du terroir d'un village et non pas seulement une terre possédée par un particulier.
L'agrandissement considérable de la surface arable manifestée par les grands défrichements.
Du fait notamment de la pression démographique, les paysans sont en effet animés, en particulier au 12ème siècle qui est la grande période des grands défrichements, par une immense faim de terre et entreprennent la grande opération de défrichement des bois et des forêts qui a donnée aux campagnes occidentales leur visage actuel ou presque, c'est à dire un paysage essentiellement défriché.
Ces opérations de défrichements connaissent une telle ampleur que les seigneurs se préoccupent rapidement de protéger les zones forestières pour préserver leur terrain de chasse, chasse qui est le signe éminent de leur prestige et qui est donc l'un de leurs privilèges, mais aussi zones forestières qui sont les sources d'une matière première essentielle : le bois, encore très recherché pour la construction, le chauffage ou la fabrication du charbon nécessaire au traitement du minerai de fer.
Cette ampleur des défrichements est aussi attestée par la prolifération des noms de lieux qui persistent encore à l'heure actuelle dans la toponymie, nom de lieux qui signale une création récente d'habitat. On voit apparaître ainsi des lieux qui s'appellent Sauveté, qui s'appellent Essarts (zone défrichée sur la forêt), qui s'appelle Villeneuve (qui signifie village neuf), qui s'appelle Borde, tout cela indique un défrichement récent.
Les hommes vont même s'installer dans des milieux jusque là réputés hostiles tels les marais en Flandre et en Poitou par exemple.
Les terres cultivées gagnent sur les friches et les bois selon divers modalités et l'on distingue généralement en suivant le grand historien Georges Duby trois grands types de défrichement :
L'élargissement progressif des anciens terroirs
C'est la forme la plus ancienne de défrichement sans aucun doute, celle qui a duré le plus longtemps, mais c'est aussi la moins connue car elle laisse le moins de traces dans la documentation. Discrètement, sans faire de bruit ni laisser de traces écrites de ces transformations, les paysans tentent, individuellement en général, d'augmenter leur surface d'exploitation et d'augmenter leurs gains, à l'insu, et c'est pour cela que cela ne laisse pas de trace, des seigneurs prompts à venir réclamer une augmentation des redevances en conséquence de cette augmentation des productions.
La création de villages neufs
C'est le plus spectaculaire et le mieux connu. On les appelle généralement villes neuves, mais le mot villeneuve ne doit pas tromper, il s'agit de villages neufs et non pas de véritables centres urbains nouveaux. Ces villages neufs, ces fondations, sont le plus souvent fait à l'initiative du seigneur qui cherche à accroître ses revenus seigneuriaux en concédant en contre partie des franchises, c'est à dire des privilèges fiscaux et économiques, des libertés comme on disait à l'époque également, (on parle en général de libertés au pluriel et non au singulier d'ailleurs) à des paysans pionniers installés sur de nouvelles terres appelées hôtes, ces nouvelles tenures étant d'ailleurs qualifiées du terme d'hostis. Ces seigneurs qui créé des villages neufs, peuvent s'associer entre eux par des contrats dit de pariage qui associe le seigneur banal, c'est à dire qui possède le pouvoir politique et un seigneur foncier qui possède la terre. Ce seigneur banal et le seigneur pouvant contracter entre eux en vue de se partager les profits qui portent sur la terre et sur les hommes.
Le peuplement intercalaire
Le peuplement intercalaire qui est le fait d'initiative en général individuelle et non pas collectif contrairement au deuxième type, qui peuvent être le fait aussi bien de seigneurs que de paysans. A l ‘inverse du premier type de défrichement, ce peuplement intercalaire aboutit à l'exploitation de tenures d'un seul tenant protégées le plus souvent par des clôtures permanentes et ils créent ainsi un habitat intercalaire et dispersé aux confins des vieux terroirs villageois. C'est ainsi par exemple qu'est né, c'est le paysage pour nous le mieux connu, le fameux paysage de bocage, le fameux paysage bocagé qui prévalait dans certaines régions de l'ouest de la France avant le récent remembrement.
. La floraison urbaine et commerciale
L'expansion des villes et du commerce est en effet à la fois une conséquence et une cause de la croissance démographique et de l'expansion économique des campagnes. Même s'il s'agit d'un phénomène globalement minoritaire, voir même très minoritaire puisque l'on peut estimer sans trop se tromper qu'environ 90% de la population de l'Occident est rurale, même s'il y a des zones davantage urbanisées comme l'Italie du nord ou les Flandres, les villes connaissent à partir du 11ème siècle, une phase d'embellie sans pareil depuis l'époque romaine.
En effet, la civilisation du haut moyen âge est une civilisation pratiquement sans ville ou presque et le 11ème siècle voit un redémarrage urbain. Une phase d'embellie urbaine donc, qui est étroitement liée au renouveau de l'artisanat et à la révolution commerciale (ou ce qu'on a appelé comme tel) suivant le mot de Lopez, qui affecte une partie croissante de l'Occident à cette époque.
L'augmentation de la production artisanale et des échanges est donc ici le premier facteur à considérer. Pour satisfaire une clientèle toujours plus nombreuse et toujours plus exigeante, les divers métiers de l'artisanat se spécialisent dans toute l'Europe et affinent leur production. Ceci dit, il ne faut pas exagérer l'importance de ce phénomène, ces divers métiers de l'artisanat sont loin de pouvoir soutenir la comparaison, sauf pour les produits d'usage courrant, avec les produits des mondes byzantins et musulmans qui sont en général beaucoup plus raffinés. L'unique secteur où l'Occident au 11ème et 13ème siècle et plus tard parvient à acquérir une réputation mondiale, est celui de la fabrication des draps de laine dont la production atteint une certaine ampleur. Cette production des draps de laine se concentre d'abord dans ce que l'on appelle les grandes villes drapantes, donc producteurs de draps, de la Flandre, en particulier Douais, Ypres et Grand, villes qui achètent leur laine en Angleterre, sur qui crée une interdépendance économique très grande entre la Flandre et l'Angleterre, qui a des répercutions politiques et cette production en villes drapantes donne lieu à la mise au point de techniques de fabrication en série, que l'on ne peut pas véritablement qualifier d'industrielles, mais disons de préindustrielles.
Pour ce qui est du commerce, et en particulier du commerce artisanal, le principal axe est l'axe méditerranéen par lequel les marchands occidentaux entrent en contact avec Byzance et le monde islamique et par l'intermédiaire de ceux-ci, qui est indispensable, avec les mondes de l'Asie et de l'Afrique. Ces marchands occidentaux en rapportent des produits de luxe très recherchés par les nobles d'occident, en particulier des étoffes de qualité, notamment la soie qui vient d'Asie, des épices, les fameuses épices, qui représentent un marché extrêmement rémunérateur et très léger, ces épices qui sont utilisées comme condiments, comme colorants ou comme médicaments, mais aussi les métaux précieux, or et argent qui viennent principalement d'Afrique, des cuirs, également, travaillés et des fourrures. Non moins actif, le commerce des mers nordiques porte sur des produits plus pondéreux, sur des matières premières ou des denrées alimentaires, en matière de produits pondéreux, on pense essentiellement au bois et également le nord de l'Europe connaît un très grand développement du commerce des fourrures. Ce commerce des mers nordiques fait la fortune de ce qu'on appelle la hanse terme qui désigne l'association des villes marchandes de la Baltique. Toute une série de villes s'unissent entre elles sur un plan à la fois commercial et politique.
Le transport des marchandises se fait donc à cette époque essentiellement par voie d'eau, d'où la prospérité des ports, des ports italiens pour le commerce méditerranéen,(Amalfi, au sud de l'Italie, Pise, Gènes et Venise dont la prospérité est très grande à partir du 12ème siècle.), mais aussi ports flamands (Bruges en particulier) et ports allemands (Lubeck notamment). Mais en dehors des ports, les marchands ont aussi l'occasion de se retrouver dans des foires internationales, rencontre à lieux et dates fixes dont les plus célèbres et les plus prospères qui dominèrent le commerce international du milieu du 12ème siècle au milieu du 13ème siècle, sont les fameuses foires de Champagne, liées à l'initiative des comtes de Champagne, ce qui permet de remarquer, entre parenthèses que les seigneurs féodaux ne sont pas forcément opposés, loin de là, aux bénéfices du commerce et ils encouragent bien souvent le commerce à leur propre profit. Ces foires de Champagne, qui connaissent leur apogée entre 1250 et 1350, sont les fameuses six foires réparties sur toute l'année en quatre villes : Provins, Lagny, Troyes et Bar sur Aube. Ces foires de Champagne sont essentiellement des foires commerciales, en particulier pour les produits textiles, mais aussi et de plus en plus, en particulier à partir de 1230/1240, des foires de change entre les monnaies. Le renouveau du commerce s'accompagne en effet d'une multiplication d'ateliers de frappe monétaire d'or et surtout d'argent. A l'époque, l'essentiel du commerce se fait en monnaie de compte évaluée en argent et l'or est essentiellement une monnaie de prestige qui n'est produite dans les cités et par les souverains les plus prestigieux et les plus puissants. On pense en particulier aux Augusta lès de Frédéric II, au florin de Florence, au ducats de Venise et à l'écu d'or crée par Saint Louis, tout cela au 13ème siècle.
Ce renouveau du commerce international, mais aussi du commerce régional et local, joue un rôle essentiel dans la croissance urbaine des 12ème/ 13ème siècles. Cet épanouissement urbain se manifeste de trois façons complémentaires :
a) Par le développement des vieux centres, c'est à dire des bourgs et des cités hérités de l'époque romaine, vieux centres autour desquels s'établissent de nouveaux arrivants qui abandonnent les campagnes surpeuplées dans l'espoir de trouver en ville une situation meilleure. Il y a donc déjà, à cette époque, un phénomène d'exode rural, même s'il est sans commune mesure sur le plan quantitatif avec l'exode rural de l'époque contemporaine. Ces citoyens de fraîche date s'installent dans des faubourgs en général, qui sont donc à la périphérie des villes, qui sont en général en dehors de l'enceinte urbaine et qui ne sont incorporés par la suite dans l'enceinte de la ville que au fur et à mesure de la croissance de la ville et en général d'ailleurs après, à postériori.
b) Apparaissent de nouvelles villes, soit spontanément, soit par la volonté des princes, ce qui donne lieu à des réussites variables. Certaines créations de villes connaissent des réussites extrêmement brillantes comme Lubeck au 12ème siècle, d'autres des réussissent beaucoup plus modestes, on pense à Aigues Mortes fondée en Provence sur la Méditerranée par Saint Louis au 13ème siècle pour servir de port d'embarquement pour la croisade. Manque de chance, c'est la fin de l'époque des croisades et donc Aigues Morte est restée un château fortifié beaucoup plus qu'une véritable ville.
c) Cet épanouissement urbain se manifeste, enfin, par l'obtention de la part des habitants de la ville, d'un statut privilégié au sein du monde seigneurial. Soit les bourgeois de la ville obtiennent de la part des seigneurs environnants un statut propre, grâce à une union de leur part par un serment commun de fidélité, par ce qu'on appelle une conjuratio, ils se constituent ainsi en commune jurée et obtiennent ainsi du seigneur local ou régional une charte de commune qui concrétise l'autonomie du gouvernement urbain, c'est le cas de certaines villes du nord de la France et de l'Italie à partir du début du 12ème siècle, ceci dit, l'évolution des villes du nord de la France et de l'Italie est tout à fait différente car les villes du nord de la France, peu à peu, deviennent de moins en moins autonomes, mais sont de plus en plus domestiquées sous la forme de bonnes villes, comme on les appelait à l'époque, par le roi de France, alors qu'au contraire les villes de l'Italie et en particulier d'Italie du nord deviennent de plus en plus autonomes par rapport au pouvoir de l'empereur et du pape. Et, deuxième alternative, il peut arriver que ceux qui dominent la ville constituent une aristocratie urbaine dont le pouvoir s'intègre d'une façon relativement plus harmonieuse dans le cadre seigneurial que le phénomène des communes. C'est le cas des villes du Languedoc régies par le système du consulat
Au total, vers 1250/1300, on peut dire que l'Occident connaît une période d'apogée démographique et économique, mais apparaissent à ce moment là les premiers signes de la crise.
. La crise et la reconstruction économique à la fin du moyen âge.
Pour aborder le problème des causes de la crise économique et démographique de la fin du moyen âge, il faut être conscient du fait que ce sont, au moins en partie, les mêmes facteurs qui ont contribué auparavant à l'essor de l'époque précédente, et qui ont joué un rôle ensuite dans le retournement de la conjoncture. Les facteurs de prospérité sont devenus au bout d'un certain temps des facteurs de crise. Par exemple, la croissance démographique des 11ème/13ème siècle a aboutit à un phénomène de surpeuplement relatif qui a entraîné le retour des grandes famines.
Autre problème : le développement des techniques commerciales et du change entre les monnaies, a contribué à la sédentarisation croissante des marchands et au déclin des foires de Champagne qui est tout à fait patent autour de 1300 et qui est définitif au début du 14ème siècle.
Autre aspect extrêmement important dans l'évolution de la conjoncture et que nous n'avons pas encore évoqué, la naissance de ce qu'il est convenu d'appeler l'Etat moderne. Qu'entendons-nous par Etat moderne ? Ce qui peut paraître paradoxal au moyen âge, l'Etat moderne est un ensemble gouvernemental pourvu d'une administration croissante qui s'accompagne d'un phénomène de bureaucratisation (il y a de plus en plus de serviteurs de l'Etat autour du prince), qui s'accompagne pour financer son accroissement, d'une fiscalité croissante qui devient de plus en plus permanente et Etat qui s'accompagne pour assurer sa pérennité de l'existence d'une armée, elle aussi de plus en plus permanente.
Cette apparition de l'Etat moderne, elle ne se fait pas du jour au lendemain, et elle ne se fait pas de la même façon dans les différentes parties de l'Occident. Mais, dans certaines régions de l'Occident, on peut dire qu'au tournant des 13ème et 14ème siècle, notamment en France et en Angleterre, l'Etat moderne est en train de naître. Apparaissent à ce moment là effectivement, une bureaucratie de plus en plus importante autour du prince, une fiscalité et une armée de plus en plus permanente et tout cela, bien entendu, il faut le financer et c'est ce financement qui va contribuer à accroître la crise et à renforcer les effets de la crise sur la population.
En effet, ce renforcement, cette naissance de l'Etat moderne contribue à généraliser une concurrence croissante entre les états et à généraliser un état de guerre qui se manifeste en particulier par la fameuse guerre de cent ans, qui a duré en fait beaucoup plus, malgré des périodes de trêves puisqu'elle a duré de 1337 à 1453. Et cette croissance de l'Etat a généré du fait de la guerre qui était le prétexte idéal au maintien de la fiscalité, cette naissance de l'Etat a donc contribué à l'existence d'une pression fiscale de plus en plus insupportable, d'autant plus insupportable que la population était beaucoup moins nombreuse pour la supporter, et que par conséquent, on peut observer à partir de la seconde moitié du 14ème siècle, un phénomène de sur prélèvement fiscal sur l'ensemble de la population de l'Occident et en particulier en France et en Angleterre, pays qui sont en guerre d'une façon plus ou moins permanente.
Ce retournement de la conjoncture se manifeste par une véritable conjonction entre plusieurs fléaux, les fameux malheurs des temps sur lesquels se lamentent, à juste titre, les chroniques de l'époque.
a) Premier fléau : le retour des grandes famines.
Ce retour des grandes famines s'explique assez aisément. Vers la fin du 13ème siècle et le début du 14ème siècle, les grands défrichements ont cessé, ou s'ils n'ont pas cessé dans certaines régions, ils ne peuvent plus s'en prendre qu'à des terres jusqu'alors délaissées en raison de leur mauvaise qualité et qui s'avèrent d'un faible rapport. A cette époque, par ailleurs, les techniques agraires ne progressent plus ou pratiquement plus. Les exploitations, du fait de la croissance démographique, sont morcelées entre des héritiers trop nombreux, chacun ne parvenant qu'à grand peine à nourrir sa propre famille sur des parcelles divisées à l'infini. Tout cela entraîne une plus grande sensibilité des populations à l'égard des accidents climatiques. Est ce qu'il y a eu véritablement un refroidissement climatique qui expliquerait en partie le retournement de la conjoncture du 14ème siècle ? Certains historiens le pensent, d'autres le contestent, en tout cas, ce qui est certain, c'est qu'il y a une plus grande sensibilité des populations à l'égard des aléas du climat. D'où la réapparition des famines et de famines générales, et non plus locales. Une famine générale réapparaît en Europe du Nord Ouest à la suite de trois étés pourris successifs entre 1315 et 1317. C'est ainsi par exemple, en Flandre 10% de la population d'Ypres disparaît à ce moment là du fait de la famine. On assiste également plus tard, un peu près à la génération suivante, à la réapparition de famines régionales, voir quasiment générales dans le Sud de l'Europe dans les années 1340. Dans les années 1340, mais au début des années 1340, c'est à dire avant l'apparition de la peste noire. Par conséquent, la peste n'est pas le seul élément dans le retournement de la conjoncture démographique, la peste n'a fait que renforcer les effets d'un retournement de la conjoncture qui avait commencé avant.
b) Deuxième grand fléau, catastrophe majeure, réapparaît un très ancien fléau qui avait disparu depuis le 10ème siècle, depuis la fameuse peste dîtes de Justinien, la peste.
La peste est transmise par la puce du rat, appelée peste noire du fait de la noirceur des bubons pesteux qui apparaissent dans la forme bubonique, la plus fréquente. Mais la première peste, celle de 1348/1352 a été particulièrement foudroyante parce que la peste bubonique s'est accompagnée d'une autre forme : la peste pneumonique, qui se transmettant par les poumons entraînait la mort dans les trois jours, alors que la peste bubonique entraîne la mort dans les huit jours et la peste pneumonique est mortelle à 100%, alors que la peste bubonique n'est mortelle qu'à 75% environ. Cette peste noire, elle arrive d'Orient par bateau, elle débarque en Italie, puis à Marseille au début de 1348, et à partir de là, elle se répand comme la poudre dans tout l'Occident, le long des principaux axes de communication et elle tue, c'est ce que dit le chroniqueur Froissart, mais globalement les historiens confirment cette estimation, elle tue la tierce partie des vivants, c'est à dire le tiers environ de la population occidentale et cela en un temps très court, c'est à dire en quatre ou cinq ans. Entre 1348 et 1352, on peut estimer que le tiers de la population d'Occident disparaît même si évidemment la mortalité a été très inégale selon les régions.
Passé cette onde de choc majeur de 1348/1352, la peste réapparaît d'une façon sporadique tous les dix ou vingt ans en moyenne. Elle réapparaît par exemple en1360/1362, c'est la peste dite des enfants parce que les enfants qui ne sont pas immunisés meurent comme des mouches lors de cette seconde peste. Elle réapparaît en 1374, puis en 1399/1400….. Elle réapparaît donc d'une façon sporadique tous les dix ou vingt ans jusqu'en 1450, puis ensuite d'une manière de plus en plus espacée jusqu'à la dernière grande peste qui affecte l'Occident en 1720, c'est la fameuse peste de Marseille. Et par conséquent, cette fameuse peste, en réapparaissant de façon sporadique, confirme d'une façon particulièrement dramatique, le retournement de la conjoncture démographique qui l'a précédé, et empêche, c'est cela le plus grave, toute reprise à la fois démographique et économique réelles avant au plus tôt la seconde moitié du 15ème siècle, voir plus tard.
c) Troisième facteur de crise, troisième malheur des temps : la guerre.
La guerre enfin qui exerce ses ravages au 14ème siècle sur l'ensemble de l'Occident, en particulier en France du fait de la guerre de cent ans causée par les prétentions du roi d'Angleterre à devenir roi de France. Les ravages de cette guerre sont réels, ils sont cependant sans commune mesure avec les effets de la peste, mais ils contribuent à une désorganisation de l'économie rurale et urbaine. Les populations concentrent une grande partie de leur énergie à se défendre, à se réfugier en ville à chaque fois qu'il y a un danger, et la mise en défense du royaume de France en particulier, est l'un des éléments essentiels de l'activité des Français à cette époque face aux Anglais. Ce qui fait qu'il n'y a pas de véritable reconstruction rurale en France avant la fin de la Guerre de Cent Ans en 1453. Cette reconstruction rurale retrouve les structures que nous connaissions auparavant, en particulier la structure de la seigneurie foncière, qui est renforcée, mais qui est renforcée en s'accompagnant souvent de taxes nouvelles, ce que ce que l'on n'a pas parfois qualifié de réaction seigneuriale, à tord parfois parce que la situation est extrêmement variée dans le détail.
d) Quatrième fléau : les désordres monétaires
Les désordres monétaires, des séries de dévaluation et de réévaluation de la monnaie, un peu partout en Occident, désordres monétaires qui sont dus à plusieurs facteurs :
à une pénurie croissante de métaux précieux et ensuite à des rivalités politiques et enfin à des besoins financiers croissants des princes, liés à la naissance de l'Etat moderne que nous avons déjà évoqué. Les princes, en effet, grâce aux mutations monétaires, peuvent se procurer une sorte d'impôt déguisé, dans la mesure où à chaque fois que les marchands sont obligés de venir faire fondre la monnaie qu'ils possèdent dans les ateliers monétaires royaux et princiers, le prince ou le roi prélève un pourcentage sur cette masse monétaire qu'on appelle le seigneuriage, qui lui permet par le biais de cet impôt déguisé de résoudre, au moins d'une façon temporaire, ses problèmes de trésorerie.
Ces désordres monétaires jouent un rôle important évidemment dans la désorganisation du commerce, en particulier à certains moments cruciaux qui sont aussi des moments de crise politique, la période du milieu du 14ème siècle entre 1348 et 1360, 1360, c'est la création du franc par Jean II Le Bon au retour de sa captivité en Angleterre. Et la période 1418/1422 à la fin du règne de Charles VI qui est une période de très nombreuses mutations monétaires.
Les conséquences de ce retournement de la conjoncture sont extrêmement spectaculaires.
- Première conséquence qui est la plus manifeste, même s'il y a une très grande variété régionale, la population de l'Occident diminue de moitié environ entre 1300 et 1450.
- Dans certaines régions, en particulier en Allemagne, on assiste à une désertification des villages, 20% des villages allemands en 1300 sont désertés par la suite. Ceci dit, le phénomène des villages désertés n'est pas forcément lié à la crise. En Angleterre, c'est en particulier vers les années 1450/1470 au moment au contraire de la reprise économique, que l'on assiste à une désertification des villages, à ce qu'on appelle les lost villages anglais. Et là, il s'agit d'un phénomène au contraire lié à l'exode rural et à la reprise de l'activité urbaine.
- Du fait la dépression démographique, du fait de la baisse du nombre de paysans, les revenus seigneuriaux baissent. Cette baisse des revenus seigneuriaux qui résultent de la dépression démographique, incite les seigneurs, les nobles en général à se mettre au service des rois ou à entrer dans la clientèle des princes territoriaux. Ceci abouti donc à deux choses : d'une part à ce que l'on appelle le développement de la féodalité bâtarde, c'est à dire des liens qui ne sont plus véritablement ceux de la féodalité classique où il y a un seigneur et un certain nombre de clients qui sont liés à ce seigneur par le biais de distribution de pensions ou de rentes et non plus par la distribution de fiefs. Et d'autre part, deuxième facteur qui est entraîné par cette baisse des revenus seigneuriaux, les nobles se mettent au service des rois et par conséquent, la noblesse est de plus en plus domestiquée par le pouvoir royal.
On assiste donc à un processus de domestication croissante des classes privilégiées, de la noblesse, de la bourgeoisie urbaine par les pouvoirs princiers et royaux. Et par conséquent, la crise du bas moyen âge, est donc paradoxalement l'un des éléments important de construction de l'Etat moderne. L'Etat moderne, dans sa naissance est l'un des facteurs aggravant la crise, mais la crise a en retour contribué à la construction de cet Etat moderne.
Et il en va de même dans le domaine économique. La crise économique du bas moyen âge contraint les marchands à s'adapter et à faire progresser les techniques commerciales et les techniques d'organisation du commerce. Apparaissent la lettre de change au 14ème siècle, les sociétés à succursales à la fin du 13ème siècle comme les Bardis et les Ferruzis qui disparaissent dans les années 1340, puis apparaissent au 15ème siècle les compagnies à filiales multiples dont l'archétype est la fameuse banque Médicis, la fameuse banque de la famille Médicis dont le centre des affaires est basé à Florence, mais dont les filiales sont installées dans les villes d'Occident les plus dynamiques sur le plan commercial. La crise, donc, contraint les marchands à s'adapter et à faire progresser les techniques commerciales.
La crise incite également bon nombre de cadets de famille, bon nombre de marchands et d'aventuriers de nombreux pays d'Europe, en particulier les pays méditerranéens, en Italie et en péninsule ibérique, Espagne et Portugal, à se lancer dans les grandes découvertes maritimes, avec l'aide plus ou moins actif de l'Etat, c'est en particulier le cas au Portugal où on peut parler pour ce qui est des grandes découvertes portugaises au 15ème siècle, d'une aide au moins pour le tiers des investissements concernant ces grandes découvertes, de capitalisme d'Etat. Le début des grandes découvertes portugaises se situe en 1415 avec la prise de Ceuta au Maroc et se poursuit pendant tout le 15ème siècle avec différentes étapes : le Cap Bojador est franchi en 1434, Bartholomeu Dias double le Cap de Bonne Espérance en1488, la route des Indes est à ce moment là découverte et le point d'aboutissement, c'est l'arrivée en Indes en 1498 de Vasco de Gama, ce qui fait donc que les Européens sont arrivés à contourner l'Afrique, à contourner l'obstacle des musulmans pour arriver directement sur la route des épices.
Le Portugal est très en avance sur l'Espagne et ce n'est qu'en 1492 que Christophe Colomb, marin d'origine génoise, au service des rois catholiques Isabelle et Ferdinand d'Aragon, découvre d'une manière involontaire l'Amérique. Tout ceci aboutit au partage du monde, du monde océanique, entre Espagne et Portugal, au traité de Tordesillas en 1494.
Grâce à ces découvertes, la crise est partiellement résolue. Les occidentaux ont désormais un accès direct aux sources majeures de richesse que sont les épices en Indes, les métaux précieux en Amérique, et les esclaves en Afrique. Et ceci nous ramène à la problématique du lien entre la crise démographique de la fin du moyen âge et l'expansion coloniales de l'Europe. L'Europe du 15ème siècle manque non seulement de métaux précieux qu'elle va donc chercher ailleurs, en Afrique et ensuite en Amérique, mais aussi l'Europe du 15ème siècle manque de bras du fait de la dépression démographique. Elle réclame des hommes par conséquent et il faut se souvenir que ceci aboutit au développement de l'esclavage. L'esclavage n'est pas inconnu à l'époque médiévale, mais il se développe fortement au moment de la dépression démographique des 14ème et 15ème siècle en Occident même. Il faut savoir par exemple que 10% de la population de Lisbonne en 1500 est constituée d'esclaves. Par conséquent, l'ancien monde se régénère en exploitant sans vergogne ces nouvelles ressources, le moyen âge est terminé.
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