A la fin du XIIIe siècle, l'Europe atteint les limites du mode de production féodal ; il est de plus en plus difficile d'équilibrer la production alimentaire et la demande de la population. Ainsi au XIVe siècle, cet équilibre précaire est rompu et une crise générale naît en Europe. Du point de vue historiographique, cette crise du XIVe siècle est considérée comme la mort du Moyen Âge et la naissance des états modernes. En Europe occidentale se forme la société dite d'Ancien Régime, caractérisée par le passage d'une économie féodale au capitalisme, une société d'ordres et des monarchies autoritaires devenant des monarchies absolues. La féodalité évolue mais ne disparaît pas avant le XIXe siècle. En Anglaterre, les changements prennent une dimension particulière, en permettant l'émergence d'une puissante bourgeoisie d'affaires innovante dans le commerce et l'industrie, lui donnant une avance certaine sur les autres pays européens. Il convient de préciser que la crise est longue, complexe et qu'elle affecte tous les aspects du Moyen Âge (économiques, politiques, sociaux et culturels) sans pour autant concerner un seul de ces aspects, il s'agit de phénomènes interdépendants. La crise est globale au XIVe siècle. Au XVe siècle, on peut parler d'une amélioration économique et démographique, alors que les crises politique et sociale continuent -
Les famines que connait l'Occident à la fin du Moyen Âge résultent d'une crise structurelle bien étudiée. Elles peuvent résulter des crises de cherté, le plus souvent dues à de mauvaises récoltes, des troubles politiques ou guerriers, ou encore de désorganisation de l'économie due à la peste noire, souvent d'une combinaison de tous ces facteurs. De 1314 à 1317, sur une période qui coïncide avec le court règne de Louis X de France, on a par exemple une série d'années froides et pluvieuses caractéristiques, qui culmine avec la famine de pluie de 1315, récoltes inférieures de jusqu'à 50% à l'année commune, une des plus importantes du dernier millénaire (entre 5 et 10% au moins de la population française est passé de vie à trépas), la population meurt de faim ou d'épidémies corrélatives, qui fleurissent sur la faim.C'est une famine climatique pure en ce sens qu'il n'y pas de problèmes politiques ou guerriers majeurs en cet an 1315.
Les années 1340 sont aussi très intéressantes, en cela que ce sont celles de la peste Noire de 1348. C'est une décennie très pluvieuse et froide, il y a déficit des grains et (petite par rapport à 1315) famine corrélative dès 1342-1343, due à des pluies diluviennes. Quant à l'année de la peste elle-même, elle marque la fin d'une période très pluvieuse et froide. Les historiens du climat ne se sont pas encore mis d'accord à son sujet, bien que certains tiennent pour certains que la peste a été favorisée par le climat. Jusque vers 1380, diverses années sont déficitaires en grains en raison du climat froid et humide, citons notamment les famines bien avérées en 1351 et 1360 (échaudeuses par exceptions), en 1363-1364 (grand hiver), en 1369-1370 et une grande en 1374, due en partie à la désorganisation de l'économie après la peste, famines de pluies et de mauvais temps. Une mauvaise récolte aussi en 1382 génératrice de la Révolte des Maillotins.
Le xive siècle est donc souvent marqué par des épisodes froids et pluvieux et les famines corrélatives, argument qui a permis de justifier, pour divers historiens, son appartenance au petit âge glaciaire. Ensuite, au xve siècle, une famine prend place en 1408 dans le Nord de la France due à un grand hiver. Puis on trouve un épisode d'échaudage en 1420, suivi d'un hiver 1420-1421 rude10. Après une période de bonnes récoltes (années 1420, début des années 1430), l'an 1432 faisant exception avec une famine d'hiver froid et d'été pourri, on arrive à l'an 1438, de nouveau un hiver froid et un printemps-été humide, qui cause une grande famine, aggravée par des combats franco-anglais de la Guerre de Cent Ans.11. Finalement, viennent les années 1440, les années 1450, les années 1460, les années 1470, les années 1480, très bonnes pour les récoltes, qui laissent la place aux famines de pluies et de froidures de 1481, avant le premier xvie siècle nettement radouci. Le XVe siècle est donc dans sa première partie plutôt froid et humide, propice aux famines, dans sa deuxième partie, plus doux et moins riche en famines.
Politiques d'assistance
À l'époque de Louis X de France, les politiques d'assistances sont quasi inexistantes de la part de l'État Royal. Les villes, seules, se mobilisent pour lutter contre les famines, avec l'aide des ecclésiastiques. Les seules réactions du dit Roi se résument à une pendaison (le financier Enguerrand de Marigny, accusé de spéculation), à divers emprunts pour relever des finances alors en chute libre (mauvaises récoltes, cela veut aussi dire moins d'impôts en nature), serfs libérés contre espèces sonnantes et trébuchantes, encore une fois pour remplir les caisses… Autrement dit, aucune politique d'assistance proprement dite qui seront, en 1315, le seul faits des religieux. Plus tard, en 1351, Jean le Bon, confronté à une petite crise de subsistance, aurait pris les premières mesures étatiques. Louis XI, bien plus tard, en 1482 au plus fort de la crise frumentaire 1481-1482, interdit de constituer des stocks de céréales, et d'exporter hors du royaume. Il s'assure se créer une libre circulation des grains des zones peu ou pas sinistrés vers les zones les plus sinistrés. Cependant, les grandes mesures étatiques (aides aux importations, ventes de grains à prix coutant, ou même gratuitement aux frais de l'État, ne seront vraiment effectives que bien plus tard, à partir d'Henri IV de France puis sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Cela finira par générer ce que l'on appelle une imputation au politique c'est-à-dire une première politisation du climat (le Roi s'intéresse plus ou moins à régler les malheurs de ses sujets, et les sujets s'attendent donc à ce qu'il y réussisse, en cas d'échec, le Roi est vu comme responsable et non plus le climat, contre lequel on ne peut rien). Finalement, c'est cette politisation du climat qui sera partiellement responsable des évènements de 1788 et surtout 1789 voire de 1848, ce qui est loin d'être négligeable.
A la fin du XIIIe siècle, l'Europe atteint les limites du mode de production féodal ; il est de plus en plus difficile d'équilibrer la production alimentaire et la demande de la population. Ainsi au XIVe siècle, cet équilibre précaire est rompu et une crise générale naît en Europe. Du point de vue historiographique, cette crise du XIVe siècle est considérée comme la mort du Moyen Âge et la naissance des états modernes. En Europe occidentale se forme la société dite d'Ancien Régime, caractérisée par le passage d'une économie féodale au capitalisme, une société d'ordres et des monarchies autoritaires devenant des monarchies absolues. La féodalité évolue mais ne disparaît pas avant le XIXe siècle. En Anglaterre, les changements prennent une dimension particulière, en permettant l'émergence d'une puissante bourgeoisie d'affaires innovante dans le commerce et l'industrie, lui donnant une avance certaine sur les autres pays européens. Il convient de préciser que la crise est longue, complexe et qu'elle affecte tous les aspects du Moyen Âge (économiques, politiques, sociaux et culturels) sans pour autant concerner un seul de ces aspects, il s'agit de phénomènes interdépendants. La crise est globale au XIVe siècle. Au XVe siècle, on peut parler d'une amélioration économique et démographique, alors que les crises politique et sociale continuent -
D'après les recherches ,on dégage une sorte de cycle climat-disette-peste-disette - Pour la peste de 1348, on a pu constater à Orvieto l'exactitude des trois premiers termes et relever un enchaînement d' années pluvieuses (depuis 1345), de mauvaises récoltes et de hausse des prix avant l'apparition de la peste. La succession famine épidémie avait d'ailleurs été déjà remarquée par les contemporains. En Italie encore, la famine de 1374-1375 est suivie d'une épidémie de peste. Mais l'épidémie de 1363 n'est précédée d'aucun signe avant-coureur : les généralisations sont toujours délicates pour l'histoire médiévale.
Déjà, à plusieurs reprises, on a été conduit à évoquer les conditions climatiques, en étroite liaison avec les bonnes et mauvaises récoltes. En fait, on tend aujourd'hui à considérer le Climat comme un des fléaux du xive siècle et on va même jusqu'à lui accorder la priorité par rapport aux autres, à voir en lui l'explication des difficultés de l'époque. En bref, le xive siècle se distinguerait par ses caractères froids et humides, dont on a donné pour preuves : en Europe, une avance des glaciers, tant polaires qu'alpins ; en Asie, une hausse du niveau de la Mer Caspienne ; en Amérique, l'épaisseur des anneaux de croissance (« tree-rings ») des grands conifères du sud-ouest des États-Unis. Seraient en relation directe avec cette aggravation des conditions climatiques l'extinction de la race des Normands au Groenland, la disparition de la culture des céréales en Islande, son recul dans les pays Scandinaves et particulièrement en Norvège, la disparition de la cueillette de la vigne en Angleterre.
- Au Moyen Âge,Les gens vivaient dans la pauvreté, le dénuement. On sait que, pour travailler la terre, les hommes de l'an mille utilisaient des outils en bois, comme en Afrique aujourd'hui. Pour un grain qu'on avait semé, on était très heureux d'en récolter trois. Donc il faut imaginer ces hommes, ces femmes vêtus en grande partie de peaux de bêtes, pas beaucoup mieux nourris qu'à l'époque néolithique - je parle des gens du peuple, car cette société était strictement hiérarchisée. Les travailleurs étaient écrasés sous le poids d'une noblesse à la fois militaire et religieuse qui raflait à peu près tous les surplus. Le peuple vivait en permanence dans la crainte du lendemain. En revanche, on ne peut parler de vraie misère, car des relations de solidarité, de fraternité faisaient que le peu de richesse était redistribué. Cette solitude épouvantable du misérable que l'on voit de nos jours dans le métro n'existait pas.
- Cela vous paraît être une différence importante?
- Fondamentale. Comme les sociétés africaines, les sociétés médiévales étaient des sociétés de solidarité. L'homme était inséré dans des groupes, le groupe familial, le groupe du village, la seigneurie, qui était un organisme d'exaction, mais aussi un organisme de sécurité sociale. Lorsque survenait une famine, le seigneur ouvrait ses greniers pour nourrir les pauvres. C'était son devoir et il en était persuadé. Ces mécanismes d'entraide ont fait que ces sociétés ignoraient la misère terrible que nos sociétés connaissent aujourd'hui.
- C'était une société qui ignorait la solitude?
- C'était une société grégaire: les hommes vivaient en troupeaux. Quand on pénètre dans la vie privée de nos lointains ancêtres, on s'aperçoit qu'ils étaient constamment entourés: ils dormaient nombreux dans le même lit, il n'y avait pas de vrais murs à l'intérieur des maisons, juste des tentures. Ils ne sortaient jamais seuls; on se méfiait de ceux qui le faisaient: c'étaient des fous ou des criminels. Vivre ainsi est sécurisant, mais aussi très pesant. On regardait comme des saints ces ermites qui s'en allaient au fond de la forêt pour expier leurs péchés. Parce que s'isoler était un acte de courage tout à fait exceptionnel.
- Quelle était la réalité des famines, juste avant le Ier millénaire?
- On conserve le récit d'une famine qui s'est produite en 1033, en Bourgogne, très célèbre parmi les historiens, décrite par un chroniqueur, un moine de l'abbaye de Cluny. A l'origine, dit-il, il y eut des intempéries exceptionnelles, il a plu tellement qu'on n'a pas pu faire les semailles ni même les labours. Si bien que la récolte a été détestable. On a gardé un peu de grain pour la semence, mais, l'année suivante, même chose. La pluie, la pluie, la pluie... Et la troisième année, plus rien. Alors, dit-il, ce fut épouvantable, on mangea n'importe quoi. Lorsqu'on eut mangé les herbes, les chardons, quand on eut fini de manger les oiseaux, les insectes, les serpents, alors, raconte- t-il, les gens se mirent à manger de la terre, et puis ils se mangèrent les uns les autres. On déterra les morts pour les manger. Je crois qu'il en rajoute. Enfin, sait-on jamais? Mais on voit aussi jouer la solidarité. On vida les trésors des églises pour acheter le grain que des accapareurs gardaient chez eux et vendaient au prix fort, et l'on s'efforça de nourrir les plus malheureux. Cela n'a pas suffi. Le chroniqueur termine en disant - ce qui en dit long sur la conception du monde à l'époque - que la solution était de faire pénitence. Le ciel envoyait ce fléau, il fallait apaiser la colère de Dieu et se prosterner devant lui, pleurer ses péchés. La peur de la famine a produit une sorte de sacralisation du pain, le don essentiel que Dieu fait aux hommes. Donnez-nous chaque jour notre pain... Cela a duré longtemps.
- Et cela reparaît aujourd'hui lorsque l'on voit tous ces appels à la solidarité, chaque hiver, autour des gens qui n'ont pas de quoi manger, pas de quoi se loger.
- Des révoltes de la misère ont-elles éclaté au Moyen Age?
- A ma connaissance, il n'y a pas eu de révoltes de la faim dans les campagnes. Il faut se rappeler que la France de l'an mille, de l'an 1200, la France de Philippe Auguste, la France de Saint Louis, est emportée par un mouvement de croissance matérielle extraordinaire, aussi puissant que celui qui a commencé au xviiie siècle et qui continue encore. Il y a eu progrès technique, les forgerons se sont répandus dans les villages au xie siècle, on a forgé des socs, on a donc accru le rendement des terres. On s'est aussi vêtu autrement, de tissus. Mais, surtout, le progrès s'est traduit par l'urbanisation, la renaissance des villes, qui étaient devenues presque mortes dans la civilisation purement agraire, rurale du haut Moyen Age. Et c'est dans les faubourgs des villes en croissance, au xiie siècle, que la misère est apparue. Brusquement. Comme une chose intolérable. Parce que, dans les faubourgs où vivaient les migrants, les déracinés, les solidarités primitives étaient détruites. On avait quitté sa famille pour aller chercher fortune en ville, on n'avait plus autour de soi ses cousins, sa paroisse. On était seul. Cela a déclenché le développement des institutions hospitalières et charitables. On créa des hôtels-Dieu, comme celui de Paris. Les confréries se formèrent pour reconstruire un tissu de solidarité dans les quartiers nouveaux. C'est à ce moment-là, à la fin du xiie siècle, qu'apparaît François d'Assise, qui annonce une transformation radicale du christianisme. François a voulu vivre pauvre avec les pauvres. Les nouveaux hommes de prière n'étaient plus juchés au sommet de la hiérarchie comme dans la civilisation agraire, simple et calme, du xie siècle. Ceux qui trouvaient un aliment spirituel dans l'Evangile voulaient,vivre au coeur des masses. Au début, les franciscains et les dominicains étaient eux aussi des SDF, ils vivaient au milieu des rues avec les plus pauvres. Lorsqu'ils ont édifié des couvents, ils les ont bâtis en pleins faubourgs. Il existe un parallélisme tout à fait saisissant avec la situation actuelle.
- Qui étaient les habitants de ces premiers faubourgs? D'où venaient-ils? Comment vivaient-ils?
- Le faubourg? Au commencement, c'est un ramassis d'abris très précaires, un bidonville, et de cela, après huit siècles, il ne reste rien. Les archéologues n'en trouvent pas les traces. L'historien doit donc imaginer, et il en a le droit. Il se représente la vie de ces gens comme celle des habitants des favelas de Rio. D'où venaient-ils? Ils venaient de la campagne environnante, poussés hors de chez eux par la croissance démographique, qui a été le moteur essentiel du progrès fantastique que j'évoquais tout à l'heure. Elle était comparable, en France dans ces temps-là, à ce qu'elle est dans les pays les plus prolifiques du tiers-monde aujourd'hui, avec des taux de mortalité infantile très élevés. Le quart des enfants mouraient avant 5 ans et un autre quart avant la puberté. Mais les naissances étaient si nombreuses qu'il y avait quand même croissance de la population, et les individus qui avaient traversé les périls de l'enfance et de la jeunesse étaient résistants. Depuis quelque temps, les historiens du Moyen Age sont revenus sur l'idée que les hommes de cette époque mouraient tôt. En fouillant les cimetières, on a retrouvé des squelettes dont beaucoup sont ceux de vieillards. Les hommes et les femmes de plus de 15-20 ans étaient donc trop nombreux sur l'exploitation familiale. Ils devaient partir à l'aventure.
Il y avait deux sortes d'aventures possibles pour les paysans. La première était d'aller défricher des terres. La surface agricole s'est étendue de façon considérable. Les environs de Paris étaient couverts de forêts en l'an mille. La grande forêt des Yvelines allait du bois de Boulogne à Rambouillet. Elle a été petit à petit trouée, déchiquetée par les défricheurs, qui partaient avec ce qu'ils avaient d'outils. Le père donnait un vieux soc de charrue. Ils commençaient par abattre les arbres, ils extirpaient les racines, les brûlaient, et puis ils cultivaient des champs, ils construisaient leur propre maison. C'est ainsi que l'Europe s'est peuplée. Il y eut aussi des migrations à très longue distance. Des Flamands sont partis coloniser la Pologne, par exemple. Tout était organisé par des entrepreneurs qui recrutaient des travailleurs, les transportaient, après avoir obtenu des princes slaves la concession d'un terrain vierge, où se créait un nouveau village. L'autre aventure, c'était de partir vers la ville, où l'artisanat se développait en raison de la hausse générale du niveau de vie. On travaillait la laine, le bois, on fabriquait des draps de qualité de plus en plus belle, que l'on teignait. Il y a donc eu de l'emploi chez les tisserands, chez les teinturiers, chez les tanneurs, chez les charpentiers, chez les travailleurs du verre, chez les maçons. Mais il n'y avait pas de travail pour tout le monde. Les derniers venus arrivaient certains jours à se faire embaucher sur la grand-place, quand on avait besoin d'un manoeuvre ou d'un débardeur. Sinon, c'était la misère. Et puis la vieillesse, la maladie.
- Ce sont aussi les premières exclusions, j'imagine. Ces gens qui partent, ils ont été chassés de chez eux?
- Cette société était beaucoup plus fluide que nous ne l'imaginons. Dans les familles nobles, par exemple, il était normal que les garçons, à 7 ans, aillent faire leur apprentissage ailleurs. Ceux qui étaient destinés à devenir prêtres étaient envoyés dans les écoles monastiques ou cathédrales et ceux qui devaient être chevaliers allaient apprendre à monter à cheval et à se battre chez le seigneur de leur père ou chez un oncle. Mais l'exclusion? D'abord, les communautés juives, très importantes dans les villes en l'an mille et jusqu'au xiie siècle. C'est au début du xiiie que l'on a imposé aux juifs le port d'un signe distinctif, comme sous l'Occupation. Là, l'exclusion était radicale. Et elle l'était aussi pour une autre catégorie d'hommes et de femmes, les lépreux, qui, comme les juifs, ont été cantonnés dans un secteur latéral de la société, isolés des autres, distingués par leur costume et par la crécelle qu'ils agitaient.
- La France de cette époque comptait combien d'habitants?
- Toutes les évaluations sont extrêmement conjecturales. Ce que je peux dire avec un peu d'assurance, c'est que la population de la France s'est sans doute multipliée par trois entre l'an mille et l'an 1300. En l'an 1300, l'espace recouvert par la France actuelle était sans doute peuplé d'une vingtaine de millions d'habitants. C'était le pays le plus peuplé d'Europe. L'Angleterre n'avait que 3 millions d'habitants. Donc, si les conjectures sont exactes, on peut estimer qu'en l'an mille il y avait 7 ou 8 millions d'habitants, pas plus.
- Cette croissance démographique était-elle le signe d'une confiance en l'avenir, d'un optimisme collectif?
- Je le pense. La population européenne s'est mise à augmenter lentement à l'époque carolingienne, et l'on se demande pourquoi. Il est très difficile d'interpréter les oscillations de la natalité, même aujourd'hui. On ne sait pas vraiment pourquoi il y a eu un boom des naissances en France dans les années 50. Je crois au rôle qu'a joué l'évolution des structures familiales. Autour de l'an mille, l'Eglise a imposé, d'abord aux populations rurales, puis dans l'aristocratie, la monogamie et l'exogamie, c'est-à-dire de n'avoir qu'une seule femme et de ne pas épouser sa cousine germaine. Ainsi s'est construit un cadre stable, le ménage, où les enfants ont été mieux élevés, mieux défendus contre les menaces des premiers âges.
- Encore un parallèle, peut-être, avec l'époque contemporaine, où l'on voit une augmentation du nombre des familles monoparentales, des divorces, un éclatement du couple.
- L'Europe et la France ont vécu depuis la fin du xixe siècle, et surtout pendant le xxe, une transformation fondamentale. Les relations de parenté, les vieilles structures matrimoniales, le mariage à l'ancienne, le mariage de mes parents, le mien, tout cela a été remis en question. Et en même temps, dans la seule civilisation occidentale, et pour la première fois depuis les origines de l'espèce, la femme a cessé d'être considérée comme un être inférieur et nécessairement soumis à l'homme. C'est une chose tout à fait nouvelle. La société médiévale était une société masculine. J'ai parlé des hommes qui ne sortaient presque jamais dans la rue tout seuls. Mais une femme, une femme seule à l'extérieur de sa maison, c'était ou une putain ou une folle.
- A vous entendre, les peurs d'hier portent en germe les progrès de demain.
- Bien sûr. Prenez les famines. Elles viennent d'un déséquilibre entre la demande et la production de nourriture. Elles ont été interprétées par les chroniqueurs de l'époque comme des signes néfastes. Mais nous autres, historiens, nous les voyons comme les signes d'un progrès, comme les
à-coups du développement, d'un développement fulgurant mais chaotique.
INTERVIEW DE GEORGES DUBY - L'EXPRESS
La famine à Tournai en 1316 selon" Les Chronique et Annale de Gilles le Muisit"
Une chronique est une œuvre historiographie et narrative qui consigne des évènements locaux dans un cadre chronologique rigoureux. Dans notre cas l'auteur raconte des évènements importants par année.
Il s'agit ici d'un événement précis tragique : une famine (manque de nourriture et l'apport journalier est inférieur à 1200 calories) qui se déroule dans un cadre géographique donné : la ville de Tournai. Cette ville est située en Flandre, qui appartenait à la France au Moyen-âge oùelle joue un rôle historique, économique, religieux et culturel pendant le Moyen-âge.
L' fait partie d'un ensemble de chapitres qui concerne l'année 1316, date de l'évènement.
L'auteur de cette chronique est né à Tournai en 1272 et mort en 1353, il a fait ses études à Paris, devient moine en 1259 à Tournai, prieur en 1330 et abbé l'année suivante. Mais il commence à perdre la vue en 1346 et la perd totalement en 1348, néanmoins il a continué ses œuvres littéraires en les dictant. Il se fait opérer trois plus tard de la cataracte avec succès et il reprend ses fonctions.
Il écrit plusieurs histoires, des traités moraux et des poèmes et au moment de la famine il est intendant de son abbaye.
Dans ce début de 14e siècle, nous avons eu une augmentation importante de la population pendant trois siècles, mais la tendance s'inverse comme la production agricole a du mal à répondre à ce surpeuplement.
La crise agraire
les causes climatiques
Au cours des derniers siècles, le climat a été clément en Europe occidentale , ce qui a provoqué une hausse des surfaces agricoles cultivées et par conséquent une hausse de la population. Mais dans les années 1310-1320, survient une rupture climatique qui touche l'Europe du Nord-Ouest, dont les îles Britanniques, la France du Nord, l'Allemagne, les Pays-Bas et la Scandinavie.
Ainsi au début du XIVe siècle les famines réapparaissent et en 1315-1317 une famine considérable affecte tout le Nord suite à une combinaison d'hivers froids et de printemps pluvieux et froids pendant 3 ans de suite.
Ainsi, la pluviosité est exceptionnelle avec un refroidissement du climat; cet excès d'eau pourrit les récoltes, ruine les moissons d'été «détruites en maints endroits » et noie les semences. Le froid en hiver gèle les semences.
L'année 1316 est donc catastrophique, cette pénurie se voit également avec « le vin de France »; il s'agit du vin dans le bassin parisien, dont celui d'ile de France. Cette situation prouve que cela ne concerne pas seulement l'année 1316, mais les deux années précédentes.
Cette situation est grave pour deux raisons : l'ampleur de la zone touchée, pas seulement Tournai mais l'ensemble de l'Europe du Nord et par la durée.
Nous seulement les récoltes sont mauvaises, mais il y a également une mauvaise conservation des produits. En effet on voit qu'il y a également une « disette de sel » qui sert à recouvrir les aliments pour les protéger et éviter le pourrissement. De plus, la forte humidité est néfaste pour le sel.
Du fait de la pénurie des récoltes et de la mauvaise conservation du produit il s'ensuit une augmentation des prix
La hausse des prix
La rasière de blé vaut 60 sous. C'est à peu près 2 mois de salaires pour un ouvrier. L'augmentation des prix agricoles concerne toute la zone touchée par les intempéries et surtout l'année 1316 puisque les prix commencent à baisser l'année suivante. Nous sommes donc dans une situation de famine ou de crise alimentaire.
Le manque de blé et de sel a des conséquences immédiates sur la consommation comme le manque de viande, de poisson, de vin qui est le principal reconstituant et surtout le manque de pain. Ce sont par conséquent les principaux éléments de l’alimentation qui manquent.
Le peuple a donc recours à des substituants : pour le pain ils utilisent d'autres céréales l'orge, les fèves ou encore de l'avoine ou encore des légumineuses. Il y a donc modification du régime alimentaire.
Cette sous-alimentation entraine la famine et une fragilisation des corps. Le printemps sera la période la plus dure comme il n'y a plus de réserves de nourriture que la récolte suivante a été très mauvaise.
Les conséquences de la famine
Les effets sur la population
Du fait du manque de nourriture les personnes deviennent faibles « les corps commençaient à s'affaiblir »et plus sensibles aux épidémies.
La conséquence la plus évidente est la mort des personnes : la famine et l'épidémie ne touchent pas uniquement les campagnes, mais aussi les villes, comme Tournai. Au Moyen-Age elle doit compter environ 20 000 habitants, c'est donc une ville moyenne.
Les villes sont souvent les plus touchées comme on y stocke la production agricole : la situation est donc grave. En 1316, nous sommes dans la 3e année consécutive de mauvaises récoltes par conséquent les stocks sont épuisés, de plus il y a davantage de produits de la terre en ville qu'à la campagne. Il y a donc un afflux de pauvres en ville pour mendier la nourriture et se ravitailler.
Cette mortalité touche toutes les catégories de population en ville :« familles puissantes, moyennes ou pauvres » comme les plus riches dont les réserves en ville sont épuisées .La situation est plus grave chez « pauvres mendiants ».
Dans cette situation de crise alimentaire et de mortalité, nous pouvons observer dans la fin du texte le rôle des autorités municipales qui mettent en place un service pour enterrer les nombreuses victimes contre une rémunération. Il y a un taux de mortalité qui avoisine les 10%;
Les effets sur l'économie et la démographie
Du fait que la crise touche le secteur agricole, cela touche les autres secteurs d'activité : c'est l'effet boule de neige. Ainsi, l'économie urbaine va être touchée.
Le commerce dans cette région au 14e siècle consiste à exporter des grains et des draps de laine en ville et à importer le sel et des vins du Poitou.
Cette crise ruine les exportations et met un coup d'arrêt aux importations, surtout celles qui concernent l'arrière-pays rural. La ville et la campagne sont très interdépendantes.
Il y a une conséquence à long terme : au 13e siècle il y a une lente hausse des prix -
L'effet le plus immédiat sur la démographie est la forte mortalité qui marque la fin de croissance démographique dans l'Europe du Nord-Ouest qui durait depuis trois siècles. Cela se ressent une vingtaine d'années plus tard.
Cette inversion de la tendance démographique est antérieure à la peste qui va toucher une population avec un état sanitaire moyen.
C'est l'une des premières crises graves au nord du Royaume au début du 14e siècle. Cette crise rompt l'essor démographique des siècles précédents. De plus nous avons des renseignements sur la Flandre et surtout sur la ville de tournai;on signale également l'arrivée de la confrérie des flagellants-
La population est affaiblie par cette crise alimentaire, mais elle devra faire face à l'un des quatre autres cavaliers de l'apocalypse selon la Bible : la peste noire qui sera encore plus destructrice.
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