Ce texte a été élaboré à partir de l’extrait d’une charte d’affranchissement octroyé à certains des serfs du domaine de la Garenne. Ce domaine appartenait à la célèbre abbaye de Saint Denis.
Cette charte est un document juridique servant à consigner des droits, des privilèges ou régler des intérêts au Moyen Age. Celle-ci a été écrite en novembre de l’année 1248. Cette abbaye est renommée, au début du règne des capétiens; elle a d’ailleurs une position centrale. Elle fut dirigée par des abbés célèbres dont Suger (dont l’abbatiat dura de 1122 à 1151).
Le sujet principal du document est donc l’affranchissement (acte qui transforme un serf en homme libre) des serfs du domaine ecclésiastique de l’abbaye de Saint Denis. Les communautés ecclésiastiques sont les principales réservoir de serfs. L’auteur de cette charte est Guillaume III qui fut abbé de Saint Denis (de 1245 à 1254 )-
Dès la fin de l’époque carolingienne, l’esclavage a pratiquement disparu. Cette dépendance a laissé la place à une autre : le servage. Au début de l’époque capétienne des paysans endettés ont sacrifié leur liberté pour un lopin de terre et la protection du principal guerrier du lieu, le seigneur. Les libres ont glissé dans la servitude et sont devenus des serfs. En effet, en occident, le mot esclave va se substituer au latin « servus » pour designer les travailleurs privés de liberté. Mais à la différence de l’esclave les serfs de l’époque capétienne ne peuvent être vendus comme des meubles. Pour de nombreuses raisons, à partir du XIIIème siècle ,beaucoup de seigneurs affranchissent les serfs de leur domaine.
Le serf ou également appelé « homme de corps » « homme propre »… est une condition servile héréditaire. Le seigneur est propriétaire du corps du serf qui est à sa merci.. Ces hommes ne disposent d’aucune personnalité juridique, donc ne peuvent pas ester en justice et leur témoignage n’est pas non plus recevable. Il est en outre fixé au sol. C‘est pourquoi on parle souvent de « servitude de la glèbe ». En tant que non libre et dominé, le serf est à l’écart des ordres religieux. Il ne peut pas non plus disposer de ses biens, ni se déplacer librement.
Le serf est soumis à trois taxes principales dont il est question dans le texte : « du formariage, du chevage, de la mainmorte ».
Le formariage a été créé pour contrer une pratique des serfs qui pouvait pénaliser économiquement le seigneur. En effet avant la création de cette taxe, il arrivait qu’un non-libre se marie avec une femme étrangère à la seigneurie (un formariage). Pour le seigneur cela entraîne un manque à gagner car le serf peut accéder à la liberté et les futurs héritiers échappent au maître. Les seigneurs voulaient donc interdire ce formariage. La solution choisie fut de compenser financièrement ce manque, le seigneur devait en outre donner son autorisation mais le paiement de cette taxe appelé formariage était également obligatoire. Donc les seigneurs vont se montrer raisonnable : il est préférable qu’un serf puisse épouser qui il veut et paye une taxe au lieu de s'enfuir vers d’autres villes libérées par une charte de franchise .
Le chevage était une redevance fixe (on établit pour chaque serf une coutume héréditaire), périodique (levée à intervalle régulier souvent un fois par an c’est peut être pour cela que l'on dit « redevance annuelle »), et personnelle. Cette taxe est considérée comme la preuve principale du servage. Son montant est de plus en plus faible (environ quatre deniers en moyenne par an).
La troisième taxe servile est la mainmorte. C’est le droit pour les seigneurs de s’emparer dans certains cas de la succession de son serf… Il y a deux cas où les seigneurs récupèrent l’héritage du serf : quand le serf n’a pas d’héritiers il n’y a pas de problème le seigneur récupère les biens ; c’est également le cas si les héritiers ne sont pas restés avec le chef de famille sur le domaine. Dans la pratique ce droit s’exerce sous la forme d’un droit de rachat perçu au profit du maître sur les héritiers du mort, c’est le seigneur qui fixe le prix de vente. Ce rachat n’était pas officiel ;c' était plus une coutume.
Ces taxes constituaient les principales charges serviles mais il y en avait une autre la « Taille à volonté » ou la taille « à merci ». La taille était un impôt que chaque sujet versait mais il y a une différence avec celle des serfs. En effet le seigneur levait cette taille lorsqu’il le désirait; c’est pourquoi on l’appelle taille à volonté ou taille à merci. Celle ci n’était pas fixe et donc pas encrée dans la coutume Cet aspect de la servitude était très contraignant pour les serfs. La dernière des charges serviles était la corvée, un service collectif imposé aux serfs et aux tenanciers par le seigneur
Le serf était traité comme un être inférieur et sa condition de vie était pénible. Ce sont ces conditions qui ont amené certains à se révolter contre l’ordre établi. Ce fut déjà le cas sous l’abbatiat d’Eudes de Deuil (abbé de Saint Denis au XIIème siècle). Les serfs dépendant de l’abbaye de Saint Denis se révoltèrent pour obtenir leur affranchissement à cause de leurs lourdes charges serviles et des corvées. En outre, le domaine de la Garenne était étendu « des villages de la Garenne, soit de Villeneuve, de Gennevilliers, d’Asnières, de Colombes, de Courbevoie et de Puteaux » et d’autres. Cela rendait plus aisé les révoltes puisque plus difficile à contrôler. L’abbé Eudes ne pouvant les maîtriser seul avec ses propres moyens, il demanda l’aide du pape Adrien IV, pour adresser comme consigne aux évêques de France de contraindre à l’excommunication les serfs qui se révolteraient contre leur condition servile. Ce qu’évoque la charte : « Ayant égard du danger que couraient les âmes de certains de nos hommes de corps , tant pat suite […] que des excommunications qui liaient… ». Il y eu également des révoltes contre la taille « à merci » qui était mal supportée par la population. Cette taille représentait un lourd prélèvement : dans le bassin parisien en 1190 la levée de la taille était de 50 livres pour 80 en 1248 (l’année de la chartre-)
Les serfs ne faisaient pas que se révolter; certains même fuyaient vers d’autres villes ou villages. On peut se demander pourquoi.
Vers 1100 un mouvement de franchises (agglomération à qui a été concédé des libertés, sous la forme de privilèges)a pris de l’ampleur. Il y eu des milliers d’exemples. Ces franchises sont au départ orales puis au XIIème siècle apparaissent des chartes (écrites) de franchises. Malgré ces chartes il reste des non libres. Les chartes de fondation de Villeneuve et les franchises obtenus n’ont pas fait disparaître le servage mais a tout de même influé dessus : certains serfs ont quitté leur maîtres (par la fuite) pour se réfugier dans une agglomération franchisée. En effet tout serf qui venait s’installer clandestinement comme hôte pouvait jouir dans cette agglomération de certaine suppression de leur redevance les plus humiliantes comme la formariage, la mainmorte ou la taille « à volonté ». Les serfs y trouvaient la liberté de suite ou en moins d’un an et un jour. Certains auteurs d’ailleurs utilisent comme expression « l’air rend libre » en parlant de ces agglomérations. Ces fuites ont pu pousser les seigneurs à assouplir leur domination ou même affranchir leurs serfs pour éviter cela.
Les couches les plus basses de la population en théorie sont à la fois les serfs et les « vilains » (hommes libres) ou également appelé « manants » . Ce rapprochement entre deux catégories (différenciées par la liberté) s’expliquait par le fait qu’ils étaient pratiquement tous des paysans aux revenus environ égaux. Un serf est « un vilain plus quelque chose ». A l’époque de ces affranchissements, en Ile de France la sujétion distingue peu les serfs des autres manants. En effet dès le XIIème siècle la seule chose qui distingue le serf du paysan est sa condition de non libre. D’ailleurs pour désigner les futurs affranchis, Guillaume, l’abbé de Saint Denis va employer le terme de « manants » . Et il va employer le même terme en parlant des hommes de corps . En effet il parle ici des serfs qui bénéficieront de cet affranchissement. La frontière entre serfs et manants est donc de plus en plus abstraite même dans le vocabulaire des contemporains. La liberté ne fait donc plus une si grande différence dans le statut des Hommes.
Mais la dépendance juridique que subit les serfs ne signifie pas forcément qu’ils vivent tous dans la misère. En effet dans le même temps que la paysannerie s’enrichit, on remarque une amélioration des conditions de vie de certains serfs mais il ne faut pas non plus en faire une généralité. Pour l’abbaye de Saint Denis on a d’ailleurs un exemple frappant. C’est celui de Alleaume de Maisoncelles, serf de Saint Denis , il va épouser en 1234 Agnès, la fille d’un chevalier (les moines de Saint Denis lui demandèrent alors de payer une amende de 500 livres). En outre, celui-ci est devenu un homme riche (puisque qu’il a pu épouser une fille de chevalier et a pu payer cet amende) et puissant, même s’il n’était qu’un serf il a tout de même occupé des charges administratives sur le domaine de Maisoncelles. Et ce n’est pas un cas isolé. En effet plusieurs serfs se sont enrichis en devenant des hommes de confiance de leur maître. Effectivement les seigneurs ont réservé pour leur esclaves les fiefs de service pour récompenser des fonctions qu’il leur était confiées tel sergents, maires…Les seigneurs gardaient ces fonctions pour leurs serfs car ce sont les hommes qu’ils connaissaient le mieux et sûrement dans l’idée que cela les dissuaderaient de s’enfuir.
Malgré tous ces privilèges le serf reste un non-libre. La marque de la servitude est dégradante pour le serf car elle ne change pas malgré son niveau de richesse. C’est probablement ce sentiment d’infériorité, et la frustration qui en découle, qui ont forcé les seigneurs a penser à affranchir certains de leur serfs pour éviter de perdre définitivement leur « homme de corps ».
L’action de l’abbé Guillaume va s’inscrire dans une volonté royale de plus en plus marquée. En 1248, c’est le roi capétien Saint Louis qui règne en France. Outre la bonne réputation de ce roi chrétien il a favorisé par ces actions de charité les affranchissements de serfs. En effet de Saint Louis à Philippe le bel va exister des commissaires aux affranchissements (chargés plus du revenu de l’affranchissement). Et Blanche de Castille (mère de Saint Louis) qui va s’occuper de la régence du royaume lorsque le roi sera en croisade, va se battre pour affranchir un certains nombre de serfs notamment ceux du chapitre de Paris. Quand l’abbé de Saint Denis évoque le fait qu’il aurait été influencé par une personne il veut sûrement parler du roi lui-même : « Ayant en outre pris le conseil de bonne gens ». En effet Saint louis va multiplier les lettres de manumissions royales (action légale d’affranchissement d’un serf). C’est pourquoi de 1246 à 1272 le roi avec les communautés ecclésiastique vont libérer des serfs qui, par milliers, vivaient dans les paroisses d’ île de France (ce qui est le cas du domaine de la Garenne). Or on trouve dans la plupart des textes que l’Eglise est hostile au fait de rendre la liberté aux serfs de leur domaine. La volonté royale d’affranchir certains des serfs n’était pas suffisant pour une communauté ecclésiastique il lui fallait également l’accord de l’Eglise et donc de la papauté. Une bulle (ordonnance, charte ou constitution donnée par un souverain scellée d'or, en l’occurrence ici une bulle papale) du pape Innocent IV a autorisé l’abbé de Saint Denis à affranchir une partie de ses serfs. Ainsi, l’abbé Guillaume va affranchir les serfs du domaine de la Garenne en 1248, « villages de la Garenne, soit de Villeneuve, de Gennevilliers, d’Asnières, de Colombes, de Courbevoie et de Puteaux ». Ce domaine qui faisait partie d’un des plus rentables de l’abbaye donc il fallait de bonnes raisons pour affranchir les serfs de ce domaine.
L’abbé de Saint Denis va faire passer cet acte pour un acte de piété.
On remarque dans ce texte tout une série de mots qui illustrent bien la volonté de guillaume de faire passer cet acte d’affranchissement pour des raisons morales : par bonté d’âme de l’Eglise, par désir de « sauver » les serfs.... On retrouve le terme « par piété » , « Nous les avons délivrés » «nous les donnons à la liberté » … L’abbaye de Saint Denis fait comprendre qu’ils ont affranchi leurs serfs pour les sauver « Ayant égard du danger que couraient les âmes de certains de nos hommes de corps, tant par suite de mariages par eux contractés, que par des excommunications » -
Quels sont les « dangers » que courent ces serfs ?
Tout d’abord on parle de mariage, en quoi des mariages pourraient mettre en danger « l’âme des serfs » ? Guillaume évoque probablement certains mariages consanguins que faisaient les serfs, en effet cela leur permettait de ne pas payer le formariage, taxe qui était perçue quand il y avait mariage entre deux serfs de domaine différent. Cette pratique était de plus en plus courante et outre le fait qu’elle entraînait un manque à gagner pour toutes les seigneuries ecclésiastique ou non, cela était inacceptable pour l’Eglise du point de vue de la moralité.
Le deuxième danger dont fait état la charte est celui de l’excommunication. Comme on l’a déjà vu auparavant la sentence pour la fuite des serfs est depuis peu l’excommunication c’est à dire l’exclusion des serfs de la communauté religieuse à laquelle il appartient (en l’occurrence de l’Eglise chrétienne ). Le droit canon l’explique mieux encore : c’est la peine canonique excluant de la communion de l'Église et privant des biens spirituels qui y sont attachés les fidèles qui se sont rendus coupables de graves délits. Donc un serf qui est excommunié de l’Eglise perdait tous ces biens. En ce cas l’Eglise récupérait les biens. Alors si l’abbé voit l’excommunication comme un danger cela veut dire que ces fuites de serfs se sont généralisées et présente donc un véritable « danger » non pas pour les serfs mais pour l’abbaye même. Mais on peut se demander est-ce vraiment pour préserver leurs serfs que l’abbaye de Saint Denis va les affranchir ? En effet là question de pose puisque l’abbaye doit faire face à des problèmes économiques. L’Eglise aurait-elle affranchi ses serfs pour des raisons purement économiques ?
Le revenu créé par les affranchissements de l’abbaye lui sont utiles-Le contexte dans lequel se trouve l’abbaye au moment de la charte explique en partie ces considérations économiques de l’affranchissement. En effet en 1248 (date de la charte ) Louis IX se rend à Saint Denis avant de partir à la septième croisade. La coutume était de se présenter devant l’oriflamme de Saint Denis (à l’origine c’est la bannière de l’abbaye). Les croisades qui ne sont que des mouvement guerriers pour chasser les musulmans de Jérusalem. C’est un mouvement Catholique et comme tel il est financé en partie par les ecclésiastiques et donc l’abbaye de Saint Denis étant une abbaye importante devait verser sa contribution, notamment le versement de décimes (levée royale ou pontificale sur les revenus des églises). Cela peut expliquer en partie cette volonté de trouver d’autres revenus.
De plus au XIIIème siècle l’abbaye est en pleine phase de reconstruction des bâtiments (qui avait déjà commencé sous l’abbatiat de Suger). Ces nouveaux travaux ont été entrepris dès 1231 à l’initiative de Saint Louis et Blanche de Castille. Donc les réserves de Saint Denis sont plus ou moins vides et il faut trouver un moyen de pallier à cela. En outre le chevage devient mois important; la valeur numéraire des deniers va diminuer. Ainsi au XIIIème siècle, presque toutes les communautés ecclésiastiques d’île de France laissèrent tomber le chevage en désuétude (cela reste juste un signe du servage). En outre on peut préciser que la valeur du cens dans les revenus seigneuriaux ne représentaient plus que 1% pour le monastère de Saint Denis. Pour résumer l’abbé de Saint Denis recherche des moyens financiers pour son abbaye, en outre il y a des fuites de serfs et un des revenus du servage ne représente presque plus rien. On peut aussi rajouter que le XIIIème siècle est le spectacle d’un progrès des techniques et donc pour en profiter il faut des moyens financiers. L’affranchissement des serfs devient alors intéressant d’autant plus, et c’est un point important, que l’affranchissement n’est pas gratuit : « lesdits hommes ont donné pour cette liberté à nous et à notre église mille sept cents livres parisis ». Le Parisis étant une contrée dont faisait partie le domaine de la Garenne Saint Denis. C’est de là que vient donc la livre parisis qui correspond environ à dix livres . Avec cet argent le monastère va acheter les terres de Milly, Tillet, et Bouconval (actuelle Bougueval). Donc le revenu de l’affranchissement des serfs a été utile à l’abbaye.
Les affranchissements des serfs semblent avoir été fréquent au XIIIème siècle, peut être par piété mais il semble surtout que c’était pour des considérations financières. Mais nous allons maintenant voir que les serfs affranchis continus à créer des revenus pour l’abbaye de Saint Denis.
Les nouveaux affranchis du domaine de la Garenne sont devenus des « manants » et continuent de travailler la terre à la seule différence qu’ils sont libres. Mais sont-ils restés sur ce domaine ? Certains affranchis des paroisses de l’Ile de France rejoignirent la condition des villageois normands et celle des ruraux qui de la Bretagne au Poitou s’étaient vu concéder des affranchissements ou alors n’avaient pas été touché par le servage. Mais cela ne plait guère aux seigneuries. Ainsi l’abbaye de Saint Denis va essayer de garder des serfs sur son domaine (elle avait accorder l’affranchissement en partie pour ne pas perdre les serfs, elle n’allait pas laisser partir les nouveaux affranchis). Et sans l’homme que vaut la terre ?
C’est pourquoi on voit « leur accordant néanmoins l’exemption dans la ville de Saint Denis de tout botage, de toute chaussée, et de ce tonlieu seulement qui a coutume d’être payé pour la vente des œufs et des fromages ». Le tonlieu est la taxe perçue sur les marchandises, généralement à l'entrée d'un village ou d'une ville ou sur les marchés et les foires (c’est en résumé un synonyme de péage). On voit bien que Guillaume va donc accorder certains privilèges aux serfs mais c’est sous condition. En effet à cela Guillaume ajoute : « Cela, tant qu’ils seront manants dans les susdits villages de la Garenne ». Ces privilèges ne seront effectifs que si les nouveaux affranchis reste dans ce domaine. Il est clair que Guillaume essaye de montrer l’intérêt pour ses serfs de rester dans le domaine d’où ils ont été affranchis notamment en leur accordant certaines exemptions dont ils ne bénéficieront pas forcément ailleurs. La volonté de l’abbaye étant probablement de montrer aux serfs qu’ils bénéficient d’un statut de privilégiés. A cela il faut rajouter qu’ils ne payent plus la taille à « volonté ». En réalité ils continuaient à payer la taille mais celle-ci était dorénavant fixe et cela était rassurant pour les affranchis. En effet ceux-ci préféraient verser une somme annuelle que de subirent une levée arbitraire. Il faut tout de même relativiser « ces privilèges », en effet « Nous restant d’ailleurs réservés et dûs par eux les autres tonlieux et coutumes de la ville de Saint-Denis. ». Cela signifie que pour les autres domaines de Saint Denis certains des privilèges n’était pas effectifs. Cette limite n’est pas la seule, il y également des limites à la liberté que procure l’affranchissement.
Mais les nouveaux affranchis qui restent alors sur le domaine de la Garenne ne sont pas libres de tout engagement financier envers l’abbaye de Saint Denis. Cela on peut l’entrevoir: « Cependant nous ne les tenons pas quittes du respect et des autres devoirs qu’à raison du patronat le droit exige des affranchis envers les auteurs de leur affranchissement ». Les « auteurs » étant ici l’abbaye. Ainsi une nouvelle sorte de dépendance se crée. Cette dépendance n’est plus juridique elle est économique. Les affranchis qui continuent à travailler sur la seigneurie ecclésiastique de Saint-Denis sont soumis aux mêmes redevances que les « manants ». « Nous voulons, en outre, de leur consentement, que dans lesdits village de la Garenne nous seront payés les forages sur le vin par les marchands taverniers, de telle façon cependant qu’ils ne soient pas tenus de payer plus de six deniers par tonneau». Ainsi même si ceux-ci sont désormais libres ils continuent à effectuer le même travail qu’avant, leur condition n’a guère changé. La servitude a laissée la place à une dépendance patronale. Et cela pour la bonne raison qu’il continuent à travailler sur les mêmes terres. Cela est clairement dit : « qu’à raison du patronat ».
Parmi ces limites, il faut également ajouter que cette liberté acquise n’est pas éternelle, la servitude peut être retrouvée « En outre, on saura que si quelqu'-un des hommes susdits, après la liberté concédée, épouse une femme de notre mesnie, selon l’antique coutume de notre église, il nous sera adjugé pour être soumis à la condition de sa femme, nonobstant le privilège de la liberté concédée» En effet, les femmes transmettant le servage si un affranchi se marie avec une serve du domaine de Saint-Denis alors celui-ci retrouvait sa condition servile malgré la charte d’affranchissement (cela est signifié par « nonobstant le privilège de la liberté concédée »).
Quels sont les serfs concernés par les affranchissements ? Tout d’abord il est certain que la couche la plus aisée des serfs ont pu sans mal acheter leur liberté puisque celle-ci a un coût.
Le paiement de l’affranchissement est dû soit à l’amassement de richesses par le serf soit à l’endettement de certains. En effet, dans la plupart des cas seule l’élite des serfs a pu fournir le paiement demandé qui est relativement élevé. Il est logique que le « prix » de la liberté ne soit pas à la portée de tous pour que tous les serfs ne puissent pas acheter celle-ci. En outre parmi les nouveaux affranchis, il en existe beaucoup qui ont dû s’endetter ou emprunter pour payer cet affranchissement et donc pour eux la dépendance économique s’illustre dans le fait qu’ils passeront probablement toute leur vie à essayer de rembourser leur liberté.
Il existe des serfs qui n’ont pas pu acheter leur liberté : « Nous n’avons d’autre part concédé ladite liberté qu’à cesdits hommes, leur femme et leur hoirs de deux sexes, excluant complètement nos autres hommes et femmes ». Ceux-ci sont d’autant plus exploités qu’ils sont rares. En effet la majorité des serfs a été affranchie donc cela indique le niveau de pauvreté de ceux qui n’ont même pas pu emprunter. Cette matière servile est devenue précieuse. La main d’œuvre servile qui reste est la plus paupérisée (puisque c’est la seule qui n’a pas pu racheter sa liberté) et c’est la « couche » de population la plus exploitée.
Cette charte est révélatrice du contexte général du XIIIème siècle et des mouvements d’affranchissement qui se font : elle met en valeur le « prix » de la liberté, les devoirs du nouvel affranchi qui font de lui un manant comme les autres. Mais elle montre aussi que la main d’œuvre se fait rare et il est donc préférable d’essayer de la garder (beaucoup s’enfuit vers la ville) et cela est valable même pour les serfs. Cela Guillaume III l’a bien saisi et avec cette charte il satisfait tout le monde : il fait passer l’abbaye pour une bienfaitrice, il répond aux volontés du roi, il calme les mécontentements serviles, enfin et surtout, il trouve des revenus pour l’abbaye. Et ce sont ces deux derniers aspects qui vont pourtant réellement entraîner cet affranchissement.
Mais la réalité n’est pas aussi idyllique pour le nouvel affranchi. En effet, une dépendance économique va s’installer avec l’ancien maître devenu le patron car c’est toujours de lui que va découler les revenus de l’affranchi . Pour certains « l’achat » de la liberté a empiré la situation de l’ancien serf qui a du s’endetter et passera toute sa vie à rembourser cet emprunt. Seul l’élite du servage a pu vraiment tirer des bénéfices de cette charte et c’est d’ailleurs cette élite qui a fait « pression » pour avoir sa liberté.
Néanmoins le XIIIème siècle n’a pas été libérateur pour tous. Il a tout de même permis d’augmenter la population libre, et la condition servile a beaucoup reculé. A l’époque moderne le servage aura pratiquement disparu et pour preuve il ne subsistera plus comme charges serviles que la mainmorte et celle-ci sera amoindrie-
Source
LETRUCQ Samuel, La vie rurale en France au Moyen-Age X-XV ème siècle, Armand Colin, Paris, collection cursus histoire, 2004
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