La seigneurie du haut MoyenÂge et ses origines

 

Le sol de la Gaule franque nous apparaît comme fractionné en un très grand nombre de seigneuries. On les appelait alors, généralement, des villae, bien que ce mot commençât déjà à glisser au sens de lieu habité. Qu’était-ce, en ce temps, qu’une seigneurie, ou villa ? dans l’espace, un territoire organisé de telle sorte qu’une grande partie des profits du sol revînt, directement ou indirectement, à un seul maître ; humainement, un groupe qui obéissait à un seul chef.

Le sol de la seigneurie se divise en eux portions, nettement distinctes, mais unies par des liens d’interdépendance extrêmement étroits. D’une part, une grande exploitation, mise en valeur directement par le seigneur ou ses représentants : c’est ce qu’on appelait généralement domaine ; nous dirons domaine, ou encore réserve seigneuriale. D’autre part, un nombre assez élevé de petites ou moyennes exploitations sont gérées par des détenteurs qui doivent au seigneur diverses prestations et, surtout,  contribuent au travail sur la réserve : les tenures. La coexistence, dans un même organisme, de cette grande et de ces médiocres exploitations est, du point de vue économique, le caractère fondamental de l’institution.

 

La réserve

Ce sont des bâtiments d’habitation et d’exploitation, des jardins, des landes ou forêts, mais surtout des champs, des prés, des vignes : essentiellement un domaine agricole. Les labours de la réserve sont normalement divisés en plusieurs « champs » ou « coutures », plus ou moins enchevêtrés avec les biens des tenanciers. Seulement, ces parcelles,  sont, en règle générale, même dans la zone des champs ouverts et allongés, beaucoup plus étendues que celles dont se composent les tenures. Ayant plus de terres, le seigneur échappe, dans une certaine mesure, à la loi du morcellement, faite pour de petits et moyens occupants qui peu à peu avaient poussé en avant leurs sillons, avec le souci d’égaliser entre eux les chances. Car la réserve est, à l’ordinaire, très vaste. Laissons de côté maisons, bois et friches. Du sol cultivé, quelle part revient au domaine, et quelle part aux tenures ?  Aussi bien y avait-il vraisemblablement, non seulement de lieu à lieu, mais aussi entre les diverses catégories de seigneuries, de très fortes différences. Les riches fortunes terriennes sont les seules dont les documents nous donnent une idée un peu précise. Même en nous en tenant à elles, il faut renoncer à atteindre autre chose qu’un ordre de grandeur. Du quart, à peu près, à la moitié du total des cultures, en superficie souvent plusieurs centaines d’hectares, voilà, sur les terres du roi, de la haute aristocratie, des principales églises, l’image que nous pouvons, sans trop de risque d’erreurs, nous faire des champs seigneuriaux.

Donc une grande, voire une très grande exploitation. Pour en tirer profit une main d’œuvre assez abondante était nécessaire. Où le seigneur en trouvait-il les éléments ?

Trois systèmes pouvaient, en principe, les lui procurer et les lui procuraient en effet, mais dans des proportions extrêmement variables : le salariat, l’esclavage, la corvée due par les tenanciers.

Le salariat, à son tour, peut s’envisager de deux façons. Ou bien l’employeur rémunère le travailleur par un salaire fixe, en argent ou en nature Ou bien il l’accueille chez lui et prend à sa charge les dépenses nécessaires à son entretien ou même à son habillement ; le versement d’une somme d’argent, s’il s’ajoute à ces fournitures, ne figure guère que comme appoint. 

Le haut moyen-âge, quoiqu’on en ait dit, a connu le louage d’ouvrage, sous ses deux formes, et l’a pratiqué sur les réserves seigneuriales. C’étaient de véritables salariés que ces travailleurs employés par les moines de Corbie, dans leurs jardins, au bêchage des plates-bandes pendant l’automne, aux plantations du printemps, au sarclage en été, moyennant quelques pains, quelques muids de cervoise, quelques légumes et aussi quelques deniers. De même, ces paysans venus de régions dévastées qui, au témoignage d’un capitulaire de Charles le Chauve, se louaient pour les vendanges . Occupations saisonnières de part et d’autre, et qui exigeaient, pour un temps assez court, un brusque surcroît d’effort. L’existence de ces ouvriers temporaires prouve, dans la population rurale, plus de mobilité qu’on ne l’imagine parfois et une certaine surabondance de main-d’œuvre, qu’expliquent les maigres cultures du temps. Mais sur les grands domaines seigneuriaux, le salariat pur n’a jamais joué que le rôle d’un appoint exceptionnel, et passager.

Des travailleurs vivant aux frais du maître, recevant de lui, comme on disait en français médiéval, la « provende » ), des « provendiers », en un mot, , il y en eut, également, à toutes les époques du moyen-âge, et notamment dans la Gaule franque. Mais seuls, parmi eux, les hommes libres méritent le nom de salariés ; nourri lui aussi par son maître, l’esclave n’en occupe pas moins une position toute différente. Or la période franque avait encore des esclaves et parmi les « provendiers » dont nous entretiennent des documents assez nombreux — ce sont surtout des règlements relatifs aux distributions alimentaires, beaucoup plus préoccupés de fixer les rations que d’entrer dans l’analyse des conditions sociales —, il est souvent difficile de distinguer les divers statuts juridiques. Il est possible, cependant, que, dans le monde bigarré et souvent passablement turbulent qui recevait la provende des mains des cellériers seigneuriaux, à côté d’esclaves, d’artisans libres, d’hommes d’armes, de vassaux, aient figuré quelques garçons ou filles de fermes, dont la présence était volontaire. Mais pas assez, bien certainement, pour suffire à la culture de très vastes exploitations.

 

Et les esclaves ?

 Ici encore une distinction s’impose. Il y a deux manières différentes d’employer l’esclave aux champs : comme valet, peinant sur l’exploitation du maître, à des tâches fixées chaque jour par celui-ci ou son représentant ; ou bien en lui affectant un lopin de terre dont la culture tout entière lui est confiée et dont les profits, selon des modalités diverses, seront partagés entre le maître et lui. Dans ce second cas, l’esclave est, au vrai, un tenancier ; s’il fournit, en outre, un travail sur la réserve, ce travail sera une corvée. Restent les esclaves « provendiers ».

Le monde romain avait connu de vastes exploitations, cultivées uniquement par des équipes d’esclaves, selon un système fort analogue à celui que devaient pratiquer, bien des siècles plus tard, les plantations de l’Amérique tropicale. Mais dès la fin de l’Empire cette méthode, qui n’avait sans doute jamais été générale, avait été progressivement délaissée. Des raisons à la fois matérielles et psychologiques en expliquent l’abandon. Un pareil régime supposait une main d’œuvre servile abondante et — ce qui va naturellement avec l’abondance — bon marché. Les agronomes romains avaient déjà observé que l’esclave en équipes travaille mal ; il en faut beaucoup pour faire peu de besogne. En outre, lorsqu’il meurt ou tombe malade, c’est un capital qui s’évanouit et dont le remplacement s’impose. Il n’y a point, pour cela, grand fond à faire sur les naissances, à l’intérieur du domaine lui-même ; l’expérience prouve que l’élève du bétail humain est, entre toutes, difficile à réussir. Il faut donc, à l’ordinaire, acheter le remplaçant ; si le prix en est élevé, la perte devient singulièrement lourde. Or c’étaient les guerres, et les guerres heureuses, les razzias en pays barbare, qui alimentaient les marchés d’esclaves. Vers la fin de l’Empire, réduit à la défensive et peu à peu acculé à la défaite, la marchandise servile devint rare, et chère. L’esclave tenancier, au contraire, travaille mieux, au moins sur sa tenure, parce qu’il y besogne en partie pour soi et, comme il vit en familles constituées et qui ne risquent guère la dispersion, la main d’œuvre, en ce cas, se perpétue d’elle-même. Il y a plus. Une grande plantation est véritablement une entreprise capitaliste ; elle exige un ajustement délicat entre le capital-main-d’œuvre et les produits, des comptes de recettes et dépenses difficiles à établir, un contrôle constant et efficace du travail ; toutes choses que l’état économique du monde occidental et les conditions de vie de la société romaine, puis romano-barbare, rendirent de plus en plus malaisées. La plupart des esclaves, sous les Carolingiens, étaient des tenanciers, — comme on disait, étaient « chasés » , c’est à dire pourvus d’une maison à eux (casa), avec les champs qui en dépendaient. Ou, du moins, ce qui subsistait d’esclaves ; car beaucoup avaient été affranchis, à condition, précisément, de continuer à vivre sur la tenure.

Cependant, comme, à l’époque carolingienne, les sources de l’esclavage — surtout la guerre contre les infidèles — étaient loin d’être taries, et que le commerce de la marchandise humaine conservait une assez grande étendue, on voyait encore, sur les réserves, quelques esclaves non chasés, constamment à la disposition du maître. Leurs services n’étaient sans doute pas négligeables. Mais leur nombre, visiblement, était beaucoup trop faible pour qu’ils pussent, à eux seuls, assurer la culture des champsseigneuriaux, ou même y contribuer bien sensiblement. Tout nous ramène, en somme, à la même conclusion. Pour sa mise en valeur, le domaine dépendait des corvées, c’est à dire des tenures. Voyons donc ce qu’étaient celles-ci.

Représentons-nous de petites exploitations, en nombre, selon les cas, très variable. Les unes sont proches de la réserve, champ contre champ ; les maisons de leurs occupants voisinent avec la vaste « cour » — parfois, déjà, le château — où vivent le seigneur et sa domesticité. Ailleurs, la distance est plus grande ; il arrive que le hasard des donations, des partages, des achats, des contrats générateurs de relations de dépendance, ait lié à un mansus indominicatus des tenures qui déploient leurs parcelles dans des terroirs assez lointains, quelquefois à une bonne journée de marche.

De même, il n’est point rare que plusieurs seigneuries différentes enchevêtrent leurs domaines et les biens de leurs tenanciers à l’intérieur d’un même village et de son finage . La plupart de ces tenures, mais non pas toutes, forment, au regard de la fiscalité seigneuriale, des unités fixes, indivisibles, qu’on appelle généralement des manses (mansi) . Les hommes qui les occupent et les exploitent appartiennent à des conditions originellement fort différentes. Pour nous en tenir à l’essentiel, on trouve parmi eux des esclaves (servi) et, en beaucoup plus grand nombre, des colons. Ces derniers étaient des paysans théoriquement libres, que la législation du Bas-Empire romain avait héréditairement fixés sur le sol. A l’époque carolingienne, la règle de l’attache au sol n’existait plus guère ; mais les colons demeuraient soumis, très fortement, à la sujétion seigneuriale. On tendait à confondre avec eux les affranchis, anciens esclaves libérés à charge d’obligations assez strictes. D’autres catégories encore ajoutaient à cette bigarrure juridique. En outre la terre elle-même avait son statut, qui ne correspondait pas toujours à celui de l’homme. On distinguait des manses « ingénuiles » (d’hommes libres), « serviles », d’autres encore ; chaque classe de tenures était, en principe, différemment chargée. Mais il arrivait fort bien que le manse ingénuile, fait primitivement pour le colon, fût, maintenant, occupé par un esclave, qu’un colon, inversement, vécût sur un manse servile : discordances caractéristiques d’un système de hiérarchie sociale en plein renouvellement. De plus en plus ces classifications, si compliquées, tendaient à perdre leur valeur pratique. L’essentiel était que tous les tenanciers se trouvaient sous la dépendance du seigneur ; comme on disait dès lors, usant d’une expression à laquelle le moyen-âge tout entier donna un sens très plein, ils étaient « ses hommes ». 

La plupart des tenures n’étaient pas attribuées pour un temps spécifié à l’avance. Il existait bien, ça et là, des exploitations louées pour un certain nombre d’années, à vie ou pour plusieurs vies (trois en général) : c’étaient les « manses censiles », dits aussi « mainfermes ». Mais en Gaule, à la différence de l’Italie, ces fermages à temps étaient rares. La masse des tenures étaient de durée indéterminée. Et, pas plus que leur durée, leurs charges n’étaient fixées par un contrat écrit, ou même qui fût, d’aucune façon, explicite. La coutume de la seigneurie réglait seule les rapports du seigneur et de ses hommes. 

Nous touchons là à une notion qui, capitale, au moyen-âge, dans tous les domaines de la pensée juridique, n’a nulle part exercé une plus forte action que sur la structure de la société rurale. Foncièrement traditionaliste, cette époque, peut-on dire avec un peu, mais très peu d’exagération, a vécu sur l’idée que ce qui est depuis longtemps a, par là même, et a seul le droit d’exister. La tradition — la « coutume » — du groupe en commandait la vie. Il semblerait, au premier abord, qu’un pareil système dût s’opposer à toute évolution. Il n’en fut rien. La coutume, à l’occasion, prenait corps dans des actes écrits, décisions de jurisprudence, inventaires de seigneuries, établis par enquête ; mais dans la plupart des cas, elle demeurait purement orale. Somme toute, on se fiait au souvenir humain. Reconnaissait-on que telle institution avait été en vigueur « de mémoire d’homme » ? on la tenait pour valable. Or la « mémoire d’homme » est un instrument singulièrement imparfait et malléable ; ses facultés d’oubli et surtout de déformation sont proprement merveilleuses. Le résultat de l’idée coutumière fut beaucoup moins d’arrêter la vie que, transformant peu à peu les précédents en droits, de légitimer une foule d’abus de forces, ou bien de négligences : arme à double tranchant qui, tour à tour, servit les seigneurs et leurs paysans. Du moins le principe, qui avait les avantages et les inconvénients d’une relative souplesse, était-il évidemment préférable au pur arbitraire seigneurial. Sous les Carolingiens, alors que la justice publique avait encore quelque activité, on voit la coutume de la seigneurie invoquée tantôt par le seigneur contre ses hommes, tantôt par les hommes contre leur seigneur ; et dès ce temps son empire s’étend, parmi les tenanciers, non seulement aux colons, mais aussi aux esclaves .

 

Un des principaux résultats de son action fut de rendre les tenures. Les seigneurs n’avaient aucune raison de s’opposer à ce mouvement. En laissant se créer d’innombrables précédents, ils le favorisèrent. Quel intérêt, à l’ordinaire, eussent-ils trouvé à retirer aux enfants du colon ou de l’esclave morts l’exploitation paternelle ? L’ajouter à la réserve ? mais celle-ci, cultivée grâce aux corvées des tenanciers, sous peine, comme valeur agricole, de se détruire elle-même, ne pouvait s’accroître indéfiniment. Aussi bien, à terre sans hommes, chef sans prestige. Appeler un autre occupant ? la population était trop peu dense, les terres en friche trop abondantes pour qu’un bien vacant ne risquât pas un long abandon. Le fait nouveau à l’époque franque ne fut pas la perpétuité des tenures ingénuiles, dès longtemps reconnue, selon toute apparence, par les coutumes des petits groupes ruraux, mais l’extension de cette règle traditionnelle à l’ensemble des tenanciers, même de condition servile.

Rien ne serait plus inexact que de voir dans les relations du seigneur et de ses hommes seulement leur aspect économique, si important fût-il. Le seigneur est un chef, non pas seulement un directeur d’entreprise. Il exerce sur ses tenanciers un pouvoir de commandement, tire d’eux au besoin sa force armée et, comme compensation, étend sur leur groupe sa protection, son « mondebour ».  Il suffira de rappeler que, dès l’époque franque, en théorie pour une part et plus encore, sans doute, en fait, c’était devant la cour seigneuriale que se trouvaient portées le plus grand nombre des causes qui intéressaient les dépendants. Plus d’un, sans doute, des barons francs ou plus tard français aurait volontiers répondu comme ce Highlander auquel on demandait combien lui rapportait sa terre : « cinq cents hommes » . 

Du point de vue économique, le tenancier est soumis envers le seigneur à deux catégories d’obligation : il lui paye des redevances, et lui doit des services.

Dans l’ensemble complexe que forment les redevances, la signification première de chacune d’elles n’est pas toujours aisée à discerner. Les unes constituent une sorte de reconnaissance du droit réel supérieur que le seigneur possède sur le sol, une sorte de compensation pour la jouissance reconnue au tenancier. D’autres, payées par tête, sont le signe de la sujétion personnelle à laquelle certaines catégories de dépendants se trouvent soumises ; d’autres encore, le prix de certains avantages annexes — de pâture par exemple — accordés aux petits exploitants. Il en est enfin qui représentent, tout simplement, d’anciennes charges d’État que les seigneurs ont su accaparer à leur profit. Certaines d’entre elles sont perçues sous forme d’une part proportionnelle de la récolte. Mais le cas n’est pas très fréquent. Le plus grand nombre sont fixes, payées en argent quelquefois, le plus souvent en nature. Leur poids, dans l’ensemble, est lourd, — moins lourd cependant que celui des services. A l’époque carolingienne, le tenancier est moins un débiteur qu’un corvéable. Par son rôle essentiel, il ressemble à ces husmend auxquels le grand propriétaire norvégien d’aujourd’hui cède quelques lopins de terre, à charge de prêter le secours de leurs bras à la ferme principale. 

Dans la masse, également assez bigarrée, des services, on peut, laissant de côté quelques cas moins intéressants — les charrois par exemple —, distinguer deux groupes vraiment caractéristiques : services de culture, services de fabrication.
A l’intérieur du premier groupe, une nouvelle division s’impose travail aux pièces, travail à la journée. D’une part, en effet, chaque chef  de petite exploitation reçoit en charge une certaine étendue de terre, prise dans le domaine ; en même temps, le plus souvent, les semences nécessaires. Il est responsable de la culture de ces champs. Leurs profits vont tout entiers au seigneur. C’est le travail aux pièces. Par ailleurs il doit au, seigneur un certain nombre de journées de travail — parfois on précise davantage : tant de journées de labour, tant pour la coupe des bois, etc. Affaire au maître ou à ses représentants de disposer de ce temps au mieux des intérêts de la réserve.
Des journées de travail, soit ; mais combien ? Là était la question vitale. Le poids de la corvée variait selon les seigneuries, et, à l’intérieur de chacune d’elles, selon la condition juridique des paysans, ou de leurs manses. Il arrivait que, sur ce point, la coutume n’eût apporté aucune limite, au moins officiellement acceptée, à l’arbitraire seigneurial : le tenancier « fait des jours quand cela est nécessaire », « quand il en reçoit l’ordre ». Le cas se présentait quelquefois pour les manses ingénuiles. Sur les manses serviles, il était fréquent : vestige, sans aucun doute, des habitudes de l’esclavage ; l’esclave n’est-il point, par définition, constamment à la disposition du maître ? Ailleurs, le nombre des journées était expressément fixé par la tradition. Il était généralement très considérable. Trois jours par semaine : voilà le taux le plus répandu. Encore était-il assez souvent dépassé, soit pour certaines saisons, comme la moisson, soit même durant l’année entière. Comment les paysans trouvaient-ils donc le temps de cultiver leurs propres terres ? Les chiffres, ne l’oublions pas, sont donnés non par individu, mais par tenure — en général, par « manse ». Or, sur chacune de ces unités agraires, vivait une famille au moins, parfois davantage. Un des hommes du groupe, pendant une grande partie de la semaine, était détaché au service du seigneur, parfois obligatoirement accompagné, pour les grands travaux saisonniers, par un ou deux « ouvriers » supplémentaires ; ses camarades besognaient sur les champs de la petite exploitation. Il n’en est pas moins vrai qu’un pareil système mettait entre les mains du régisseur,du domaine une main-d’œuvre extrêmement considérable . 

Ce n’était pas tout. Au seigneur, les paysans ou du moins certains d’entre eux devaient remettre, chaque année, un nombre fixe de produits fabriqués : objets de bois, étoffes, vêtements, même, sur certains manses où se perpétuaient, de père en fils, les recettes d’un métier qualifié, outils de métal. Parfois la matière première était, comme le travail, à la charge du tenancier : c’était probablement, pour le bois, le cas ordinaire. Mais, lorsqu’il s’agissait d’étoffes, les matériaux étaient souvent fournis par le seigneur : le paysan ou sa femme ne donnait que son temps, sa peine et son adresse. La tâche était exécutée, tantôt à domicile, tantôt, afin d’éviter les gaspillages et les vols — mais cette obligation vraiment servile ne pesait que sur les esclaves chasés, à l’exclusion des colons — dans un atelier seigneurial que, même lorsqu’il s’y trouvait des hommes, on appelait, d’un nom déjà familier au Bas-Empire, le « gynécée ». Ainsi la tenure était si bien conçue comme une source de main-d’œuvre qu’elle était employée, à ce titre, au service de la production industrielle, aussi bien que de l’agriculture. En ce sens, on peut définir la seigneurie comme une vaste entreprise, ferme et manufacture tout à la fois — mais ferme surtout — où le salaire était généralement remplacé par des allocations en terre. 

 Diverses considérations  nous inclinent à voir, dans la seigneurie médiévale, la suite directe d’usages remontant à une époque très reculée, celtique pour le moins. 

César nous dépeint les peuples de la Gaule comme dominés presque partout par les grands. Ces puissants sont en même temps des riches. Nul doute qu’ils n’aient tiré de la terre le plus clair de leurs ressources. Mais comment ? On ne saurait guère leur attribuer la direction de grandes exploitations, mises en valeur par des troupes d’esclaves. Leur force  nous est donnée comme reposant avant tout sur des « clients », sujets, mais de naissance libre. Ces dépendants étaient visiblement trop nombreux pour vivre tous dans la maison du maître ; et comme on ne peut les imaginer concentrés dans les villes, rares et médiocrement peuplées, il faut bien qu’ils aient été pour la plupart des campagnards. Tout conduit à se représenter la noblesse gauloise comme une classe de chefs de villages, puisant le plus clair de leurs revenus dans les prestations de paysans placés sous leur autorité.


Sous la façade romaine, dans un Empire où de toutes parts se rencontraient, dans l’exploitation des terres, des modes d’organisation analogues, ces institutions se maintinrent probablement, pour l’essentiel. Elles durent s’adapter, bien entendu, aux conditions nouvelles du droit et de l’économie. L’abondance des esclaves entraîna, sans doute, au début, la création de vastes réserves seigneuriales. Il n’est point sûr que l’époque celtique en eût connu de bien considérables. L’exemple du Pays de Galles, ici encore, prouve que l’existence d’un domaine, en tout cas d’un domaine étendu, n’est point indispensable au fonctionnement d’un régime de « clientèle » terrienne ; les revenus du chef peuvent provenir uniquement ou principalement des prestations fournies par ses paysans. L’esclavage, par contre, invite à la grande exploitation. Puis, quand la main-d’œuvre servile, se fit plus rare, comme les réserves étaient là et que leurs possesseurs ne se souciaient point de s’en priver tout à fait, des corvées, plus lourdes que par le passé, soit à la place de certaines redevances, soit s’ajoutant aux anciennes charges, furent réclamées des tenanciers . L’aristocratie terrienne était puissante, dans l’Empire, et  capable d’exiger beaucoup de ses hommes. Pourtant dans le monde romain déjà — en Gaule probablement, comme ailleurs — chaque seigneurie rurale, en principe, avait sa loi, qui était sa coutume  .


De cette ancienneté du régime seigneurial, sur notre sol, le langage fournit des preuves frappantes. La toponymie, d’abord. Un très grand nombre des noms de nos villages français sont formés d’un nom de personne auquel s’ajoute un suffixe désignant l’appartenance, Parmi les noms d’hommes qui entrent dans ces composés, il en est de germaniques. Mais d’autres, en plus grande quantité, — avec adjonction de suffixes différents — sont plus anciens : celtes ou romains. Ces derniers, bien entendu, dépourvus de toute portée ethnique, attestent simplement l’usage, devenu général après la conquête, de l’onomastique des conquérants. De Brennos, par exemple, qui est gaulois, est venu Brennacum dont nous avons fait Berny ou Brenac ; de Florus, qui est latin, Floriacum, qui a donné, entre autres, Fleury et Florac. Le fait n’est point spécifiquement français : bien des villages italiens, pour ne citer qu’eux, ont de même conservé, à travers les âges, le souvenir de primitifs éponymes.  Comment mieux faire connaître que la plupart des villages avaient eu, originellement, un seigneur ? On doit admettre, je crois, qu’à travers beaucoup de vicissitudes et — cela va de soi — de dépossessions, les seigneurs médiévaux étaient, par l’intermédiaire des maîtres des villae romaines, les héritiers authentiques d’anciens chefs de villages gaulois.
Mais les seigneuries, à l’époque franque, couvraient-elles toute la Gaule ? Très probablement non. Selon toute apparence, il existait encore de petits exploitants, libres de toute redevance et de tout service — sauf, bien entendu, envers le roi et ses représentants —, et soumis seulement, dans la culture de leurs terres, au moins sur un grand nombre de terroirs, aux servitudes collectives, fondement de la vie agraire. Ces gens là vivaient, soit dans des villages à eux, soit, mêlés aux tenanciers des villae, dans les mêmes agglomérations et sur les mêmes finages.

De petits propriétaires de cette sorte, il y en avait toujours eu dans le monde romain, — en moins grand nombre peut-être dans la Gaule,  longtemps dominée par les « clientèles » rurales, que, par exemple, en Italie. Sans doute, après les invasions, leur nombre s’accrut d’une partie des Germains nouvellement établis sur le sol gaulois. Non d’ailleurs que tous les barbares, ni même, vraisemblablement, le plus grand nombre d’entre eux, aient ainsi vécu en marge de l’organisation seigneuriale ; dans leur première patrie, ils avaient déjà — Tacite nous en est témoin — l’habitude d’obéir et de fournir des « dons » — entendez des prestations — à des chefs de villages, tout prêts à se transformer en seigneurs. Il nous est absolument impossible de chiffrer, même approximativement, la proportion, à l’ensemble de la population, de ces possesseurs « d’alleux » paysans (on appelait déjà alleu, pendant le haut moyen-âge, et on ne cessera plus d’appeler de ce nom la terre qui ne connaît pas au-dessus d’elle de droit réel supérieur). En revanche, ce qu’on voit clairement, c’est la perpétuelle menace qui pesait sur leur indépendance, et cela en vertu d’un état de choses qui remontait, pour le moins, aux derniers temps de l’Empire romain. Les troubles constants, les habitudes de violence, le besoin que chacun éprouvait de rechercher la protection d’un plus puissant que soi, les abus de pouvoir que permettait la carence de l’État et que si aisément légitimait la coutume, avaient pour effet de p081 pousser, bon gré mal gré, une foule toujours croissante de paysans dans les liens de la sujétion seigneuriale. La seigneurie était bien antérieure à l’époque franque ; mais alors elle fit tache d’huile.

Commentaires (1)

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