À deux siècles d'expansion (XIIe et XIIIe) vont succéder deux siècles de crise profonde. Les causes de la dépression sont multiples : guerre, famine et peste (1348)
La guerre de Cent Ans couvre la période de 116 ans (1337 à 1453) pendant laquelle s’affrontent la France et l’Angleterre lors de nombreux conflits, entrecoupés de trêves plus ou moins longues. Les péripéties de cette guerre dévalorisent le pouvoir royal au profit de l’aristocratie française Les Grands du royaume cherchent, au moins en France, plus à contrôler l'autorité du souverain qu'à la détruire. À la fin du XIVe siècle, face aux crises de folie dont souffre le roi Charles VI, ses oncles doivent gouverner le royaume, chacun d’eux tente de se tailler une principauté (Louis d’Anjou, Jean duc de Berry…).Entre eux il y a de nombreux conflits politiques, mais aussi militaires sous forme de guerre civile. Dans ce contexte deux parties s’affrontent, les Orléans partisans d’un état fort et les Bourguignons autour du duc qui souhaite l’autonomie des princes.
L'art, la littérature, la pensée philosophique et théologique n'échappent pas plus que les mentalités aux bouleversements de l'époque. La peste de 1348 a tant tué que l'on s'étonne de vivre encore. Il faut profiter du sursis qui a été donné. Les princes établissent une véritable vie de Cour dans laquelle on vit dans le luxe et la somptuosité. Au milieu d'un irrespectueux foisonnement de couleurs, la mode se pare de toutes les audaces. Pour les plus riches, l'habillement, avec ses soieries et ses fourrures, devient de plus en plus luxueux. Les princes attachent une grande importance à la beauté des choses, ils s’efforcent d’accumuler autour d’eux des splendeurs de toutes sortes afin d’échapper à la réalité du monde.
Déchirée par le grand schisme d'Occident (1378-1417), la papauté n'offre plus de modèle, ni religieux ni moral. Les princes utilisent alors le luxe pour asseoir leur prestige et font des fêtes somptueuses à leur gloire. Au cours de ces fêtes, la noblesse exprime un ensemble de convictions partagées, de manières de voir et de faire, qui orientent plus ou moins consciemment le comportement d’un groupe.
Les princes se placent au centre de la culture des élites laïques
L’art au service du prince
La fonction sociale de l’art était l’exaltation de la magnificence et la mise en évidence de la personnalité du donateur ou du mécène.
Jean de France, duc de Berry était le troisième fils du roi Jean le Bon. Il voulait affirmer par la beauté d’œuvres d’art, la présence rassurante et réjouissante du prince et de sa famille dans les terres de son apanage. Il voulait faire apparaître aux yeux de tous que le pouvoir qu’il avait reçu se plaçait dans la ligne des rois de France et des empereurs. Le duc de Berry fut un véritable mécène pour les artistes notamment pour les enlumineurs. Il possédait de nombreux manuscrits plus ou moins richement enluminés. Le duc confia la décoration d’un livre d’heures " Les très riches heures du duc de Berry", à trois artistes originaires des Pays-Bas, les frères Limbourg. Un livre d’heures est un recueil de prières à l’usage des laïcs destiné à la dévotion privée. Comme tous les livres d’heures, cet ouvrage s’ouvre par un calendrier décoré de peintures représentants traditionnellement les travaux des mois. Mais, Les très riches heures du duc de Berry se différencient d’une part par sa taille, car généralement les livres d’heures étaient facilement transportables, de plus les artistes y ont introduit des scènes de la vie quotidienne conformément à la demande de Jean de Berry. Ces petits tableaux nous offrent l’image d’une cour luxueuse et évoquent la société cultivée et brillante de ce début du XVe siècle. Ce livre d’heures s’attache à glorifier non pas le Seigneur, mais le Duc.La miniature du mois de Janvier, représente le duc à table entouré de nombreux courtisans. Cette scène est un banquet donné par le duc de Berry à l’occasion des vœux de la nouvelle année 1415. Dans cette miniature ainsi que dans les autres la personne du duc est rappelée avec insistance. Dans la miniature du mois de Janvier on peut remarquer que le duc est représenté de profil comme un empereur romain. De plus, au-dessus de la cheminée on peut apercevoir un dais rouge brodé de feuillage d’or à ses armes ainsi que ses emblèmes (un ours et un cygne blessé en souvenir croit-on d’une dame nommée Ursuline).
Lors du banquet du faisan,le duc avait utilisé l’art des pièces montées (et des tableaux vivants) pour exprimer sa grandeur et ses ambitions politiques. De nombreux entremets plus somptueux les uns que les autres mettaient en avant la personne du duc. L’état bourguignon a souvent été qualifié d’état spectacle. À l’époque les moyens pour influencer l’ensemble de la population étaient limités. Les poètes et les mémorialistes ne pouvaient suffire à répandre la fidélité à la maison de Bourgogne. Toutes les cérémonies où le prince se montrait avec faste et ostentation remplissaient une fonction essentielle, celle de raffermir les liens entre les sujets du duc et leurs princes. Pour répandre le message contenu dans les ouvrages des auteurs propagandistes au service du duc censé diffuser sa gloire, comme Olivier de la Marche, les ducs disposaient, outre les fêtes, cortèges et parades, un autre moyen de propagande : l’art et notamment la tapisserie. Dans la salle du Banquet de 1454, on signale la présence d’une tapisserie relatant la vie d’Hercule . Les princes récupéraient des scènes mythiques afin d’exprimer un lien avec les héros de l’Antiquité. Dans le but d’échapper à la triste réalité de cette époque, les princes vivaient dans le rêve. « Ce rêve de la perfection passée ennoblit la vie et ses formes, les emplit de beauté, en fait une œuvre d’art. Mais cet art de vivre a de hautes exigences qui ne peuvent être satisfaites que par une élite. Imiter le héros ou le sage n’est pas l’affaire de tout le monde ; donner à la vie une couleur épique ou idyllique est un plaisir coûteux. »
Mais la beauté portait la marque du péché. Pour en jouir en toute sécurité, les princes devaient la sanctifier en la mettant au service de la religion. Dans" Les très riches heures du duc de Berry" le caractère sacré du sujet enlevait à la miniature ce qu’elles auraient eu de dangereux. De même, le duc de Bourgogne organise le banquet du Faisan afin d’exprimer sa volonté de prendre la croix pour libérer la Terre Sainte.
Une culture stylisée et ritualisée
La culture des élites laïques a complètement stylisé la vie sociale. Les relations entre homme et femme sont régies par le code de courtoisie. L’influence de la courtoisie fut considérable dans toutes les cours d’occident jusqu’à la fin du XVe siècle. Les raffinements de politesse soulignaient les écarts sociaux et les questions de préséance étaient longuement débattues. La noblesse s’efforçait de maintenir les distances avec les parvenus et les anoblis. Pour défendre son rang social, la noblesse pliait le quotidien à une esthétique rigide, imposait des codes vestimentaires stricts et ritualisait chaque évènement de la vie quotidienne dans des formes sublimes. La noblesse ne se signalait pas uniquement par le luxe de la table ou de la fête, le costume, le vêtement, la parure et les bijoux sont aussi des critères de distinction sociale. À la fin du Moyen-Âge, dans la vie quotidienne, la différenciation des fourrures et des couleurs accentuait la sévère ordonnance des rangs, la dignité d’un individu, l’état de joie ou de douleur et les tendres relations d’amitié ou d’amour. . Tous les rapports de la vie commune avaient leur esthétique élaborée de façon aussi expressive que possible. Le vêtement contribuait à styliser les relations entre les individus. Les assauts de politesse étaient extrêmement développés dans la vie de cour du XVe siècle. C’était une honte de ne pas accorder à un supérieur la place qui lui revenait. « Quiconque vit dans l’entourage d’un prince doit se plier à une savante grammaire des comportements qui contribue à exalter la gloire du prince, mais aussi à policer la petite aristocratie provinciale, largement représentée dans les cours ducales.
Dans la miniature du mois de Janvier, on peut remarquer que le duc de Berry est très richement vêtu, il a une robe bleue brodée d’or et il est coiffé d’un bonnet de fourrure. Le duc fait l’honneur à une seule personne de s’asseoir avec lui à table. Selon certains historiens il s’agirait de Martin Gouge, évêque de Chartres puis de Clermont, il est son conseiller et trésorier général. Pour d’autres, le prélat assis à côté du duc serait le cardinal de Pise, Adhémar Aleman, envoyé en France par le pape comme légat. On peut remarquer que le repas de Jean de Berry ordonné avec une dignité presque liturgique, avec le service des officiers de son hôtel (écuyers tranchants, échansons, panetiers….) ressemblait à une grandiose représentation théâtrale. Après le repas les courtisans venaient saluer le duc, encore assis à table pour lui donner gloire. On peut apercevoir derrière le duc, son Chambellan qui invite les familiers à se présenter au duc. Les mots « Approche, Approche » au centre de la scène montrent l’accueil du prince à tous ceux qui lui rendent hommage pour le début de la nouvelle année.
Olivier de la Marche dans ses Mémoires insiste sur l’importance de la place à table de chaque convive « Après que chacun eut suffisamment regardé les entremets du banquet et la disposition de la salle, les seigneurs et maîtres d’hôtel qui conduisaient le service surveillèrent le placement des convives ». Dans cette salle il y avait trois tables dressées, la moyenne était réservée au duc Philippe de Bourgogne, à gauche de celle-ci se trouvait la grande table marquée par la présence du comte de Charolais, et face à cette grande table il y avait la petite table réservée aux jeunes chevaliers. L’emplacement des invités à la table d’honneur reflète les principes de préséance.
Le banquet, une fête révélatrice des préoccupations des élites
La somptuosité : une arme politique
Le goût de plaire par la somptuosité est une arme politique dont le pouvoir usa volontiers à la fin du Moyen-Âge. Toutes les cérémonies où le prince se montrait au peuple avec faste et ostentation remplissaient une fonction essentielle, celle de raffermir les liens entre leurs sujets et le prince. À l’affirmation du luxe se joignait l’ambition politique de dominer et de conquérir. Dominer signifie s’imposer et séduire, mais c’est aussi acquérir le prestige et les symboles de la puissance royale. Conquérir signifie étendre le pouvoir et le rayonnement politique. La fête avait une fonction sociale, associant culture populaire et culture aristocratique nourrie l’une et l’autre de mythes et d’allégories. Le sens de la somptuosité exprime l’idée que le pouvoir doit être beau. Le peuple partageait le rêve de la vie héroïque, même sans percevoir la signification de tous les symboles. Le luxe est nécessaire aux élites, pour asseoir leur prestige, leur autorité morale et pour se distinguer des autres couches sociales. Il faut avoir, par exemple, une table ouverte et bien garnie et de nombreux domestiques.
Dans la miniature de janvier du calendrier des Très riches heures du duc de Berry, on peut remarquer le faste de la table du duc. Jean de Berry aimait accumuler autour de lui des splendeurs de toutes sortes. On peut apercevoir de nombreux plats et un grand objet d’orfèvrerie que les inventaires du duc nomment « la salière du Pavillon ». Au premier plan, des écuyers tranchants et des valets du gobelet assurent le service, l’un d’eux coupe un morceau de viande pour un lévrier et deux petits chiens courent sur la table au milieu des plats. Lors de ce banquet, le duc reçoit vingt-sept cadeaux dignes d’être inscrits dans l’inventaire de ses collections.
Ce goût du luxe effréné arrive à son comble dans le banquet donné par le duc de Bourgogne à Lille en 1454. Pour nous rendre compte de la somptuosité de ce banquet ,Olivier de la Marche décrit très précisément le faste de la cour de Bourgogne, « La salle grande et spacieuse, était tendue d’une très belle tapisserie sur laquelle était représentée la vie d’Hercule, très richement et bien parée. À l’endroit de la table où monseigneur le duc s’assit, un très riche dais de fin drap d’or et de tissu noir, bordé de velours très précieux, aux armes du duc et portant sa devise. La place du duc sur le grand banc était également ornée d’un coussin tout couvert de drap d’or. ». Olivier de la Marche nous décrit la somptuosité des entremets présents lors de ce banquet. Les tables étaient chargées des décorations les plus extravagantes. On y voyait par exemple une caraque appareillée et montée , un pré entouré d’arbres avec une fontaine, des rochers et une statue de Saint André , le château de Lusignan avec la fée Mélusine …..Ici le duc recherchait avant tout l’extravagant et le grandiose. Dans la seconde sous partie nous analyserons la signification de ces entremets.
Transposer la réalité politique dans le domaine esthétique
Dans la miniature de Janvier des Très riches heures du duc de Berry, les artistes se sont efforcés de traduire les efforts de paix de l’hiver 1415. En effet, le duc avait demandé à ses peintres favoris de créer une œuvre à la gloire de la paix entre les Grands du royaume. Le feu qui brûle dans la cheminée, les plats bien garnis sur la table, le luxe des pièces d’orfèvrerie et l’élégance des costumes, tout donne à la scène de ce jour de l’an un air de paix et d’opulence. Mais pourtant, de nombreux signes insistent sur le fait que la guerre et la discorde ne sont pas loin. On peut remarquer que le jeune écuyer qui s’appuie à la table porte la bande blanche des Armagnacs et un jeune seigneur en robe verte avec un turban rouge porte le collier aux bâtons noueux, l’insigne agressif choisi par le duc d’Orléans.
La guerre qui menace est également rappelée par la tapisserie. C’est une scène de bataille, une troupe sort d’une ville par une porte fortifiée et une autre s’approche suivie d’un renfort. Certains historiens pensent que cette scène représente la guerre de Troie. C’est en tout cas la guerre qui envahit ce jour-là l’espace de la paix. Les cavaliers sortis de la ville semblent avancer vers la table et on a l’impression qu’ils se mêlent avec les personnages de l’arrière-plan. L’imaginaire dans cette miniature du mois de janvier se mêle donc au réel et l’angoisse de la guerre à la joie de la fête. Cependant face à la guerre qui menace, le prince oppose en ce jour de l’an un grand espoir de paix. Le calendrier des Très riches heures du duc de Berry, s’efforce de transmettre un message de paix à la Cour et de paix au village.
Le duc de Berry était un grand homme d’État et le chef de la diplomatie française. Face aux revendications anglaises, le duc affirme dans ce calendrier que le prince et ses terres sont sous la protection de la couronne. La volonté de paix affichée par le duc n’avait rien avoir avec de la faiblesse, il voulait la paix entre les princes pour mieux défendre le royaume et la couronne contre l’adversaire anglais.
Lors du banquet du Faisan en 1454, le duc a souhaité faire référence au roi de France et à sa politique, que ce soit dans ses propres vœux ainsi que dans les entremets. Olivier de la Marche décrit ces entremets, « Le second entremets était un château façon de Lusignan ; et sur ce château au plus haut de la maîtresse tour, était Mélusine, en forme de serpent ; et par deux des moindres tours de ce château sortait de l’eau orange qui tombait dans les fossés. ». La couleur orange du breuvage soulignait fortement l’aspect maléfique de la fée. Le château de Lusignan fait référence à la croisade, car les Lusignan collaboraient avec cette œuvre pie. Mais l’allusion au roi de France n’est pas à exclure. En effet, l’entremet semble faire référence également à l’affaire du Luxembourg. Le duc de Bourgogne Philippe le Bon venait d’acquérir le Luxembourg. Aux joutes de Nancy, le roi était paré des armes de Lusignan, car il voulait exprimer l’appartenance à la branche française des Luxembourg, les Lusignan descendent d’une branche des Luxembourg. Olivier de la Marche décrit un entremet en forme de caraque qui symbolise les ambitions navales de Philippe le Bon en Méditerranée. Le duc était fortement encouragé par la duchesse Isabelle, car elle était la sœur du roi portugais Henri le Navigateur. D’autres entremets font référence au duc en tant que seigneur dans ces terres comme le Moulin à vent et le tonneau mis en vignoble -
Les autres entremets symbolisent la volonté du duc de partir en croisade. À travers celui représentant une église il se place comme le défenseur de l’Église. Les entremets tout comme le spectacle exprimaient un certain exotisme traduisant toujours ses rêves et ses ambitions en Orient.
L’esprit chevaleresque au centre de la culture des élites laïques
Une valeur propre aux élites laïques
L’idéal de chevalerie qui s’est institué et perfectionné dès le XIe et XIIe siècle est l’un des fondements de la vie quotidienne. Le noble a pour principale occupation de ne pas travailler et de se préparer à la guerre par des sports violents. La chasse est à la fois un excellent entraînement et un sport utile, car elle fournit une nourriture riche à la table seigneuriale. De nombreux exercices militaires venaient meubler et animer la vie quotidienne. L’entraînement majeur au combat se faisait dans les tournois et les joutes. Le tournoi constituait un mode d’éducation politique. En effet, les joutes étaient organisées dans une ville selon un règlement très strict par et pour une noblesse peu désireuse d’être intégrée dans les principautés territoriales. Ces compétitions contribuaient en fait à éduquer l’ensemble de la société politique. Ces tournois permettaient à la noblesse de définir une hiérarchie des valeurs et d’exprimer un idéal d’unité interne. Les princes, eux, tentaient lors de ces compétitions d’affirmer leur pouvoir. Les aristocrates étalaient leur talent guerrier et affichaient leur monopole de la violence légitime. Pour tous la guerre est une nécessité, elle est la justification des impôts qu’ils lèvent et dont ils profitent. Mais elle est aussi un genre de vie, dont l’aspect chevaleresque a toujours fasciné. La fête glorifiait cet idéal chevaleresque. Par toute une série de rituels, la chevalerie donnait à ces fêtes un aspect solennel. Il y avait l’accolade, les vœux, les chapitres des ordres, les règles des tournois, les formalités de l’hommage… Les fêtes de cour devaient donner la vision du rêve de la vie héroïque. Les deux banquets que nous étudions ont tous les deux été précédés d’un tournoi. Le duc de Bourgogne voulait souder par ce tournoi les strates dirigeantes autour de la chevalerie et de l’idée de croisade.
Lors de ce banquet, le duc de Bourgogne et toute la haute noblesse ont prononcé sur un faisan leurs vœux de partir en croisade. Le faisan, objet selon l’usage du vœu du duc et de ses fidèles était comme ailleurs le paon un symbole des vertus chevaleresques. La création d’ordres de chevalerie, comme celui de la Toison d’Or fondé en 1430 par Philippe le Bon duc de Bourgogne, participe à renforcer cet esprit chevaleresque. Ces ordres étaient soumis à un formalisme rigide et voués à la défense des valeurs les plus traditionnelles. L’Ordre de la Toison d’Or a pour but de magnifier la maison de Bourgogne et d’assurer entre les princes et ses sujets une fidélité jurée sur les principes de la chevalerie et de la religion.
Le système de valeur aristocratique était complètement désuet et inadapté aux exigences de cette époque. Le rêve chevaleresque entretenu, en particulier, dans le monde bourguignon entrerait en conflit avec le principe de réalité. Le code d’honneur et les impératifs esthétiques l’auraient emporté sur les exigences de la stratégie dans la conduite des opérations militaires. Les nobles se résignaient difficilement à combattre à pied ou à faire partis de l’arrière garde. On voulait conserver au combat un caractère individuel sans prendre en compte l’évolution de l’art militaire. Ce système de valeur désuet remplissait des fonctions bien précises et s’inscrivait dans une certaine logique, celle de renforcer la cohésion d’une classe menacée, dont la mission historique touchée à sa fin. Les vœux effectués lors du banquet de 1454 renforcent cette idée. Les nobles s’efforcent de se fixer des buts inaccessibles et très ruineux afin de se légitimer socialement. Nous sommes ici dans le contexte où la chevalerie rencontre la redoutable concurrence des mercenaires. La guerre devient de plus en plus l'affaire de professionnels et de mercenaires. Alors que les nobles évitent de s'entretuer au combat pour tirer une rançon de leurs prisonniers, les mercenaires ne s'encombrent plus des valeurs chevaleresques. Se vouer à un héroïsme gratuit quand les valeurs chevaleresques s’écroulent, inclus l’idée que la noblesse niait la réalité afin de se protéger.
Une culture guerrière imprégnée de religiosité.
L’esprit chevaleresque se manifestait également par l’exaltation de la défense de la religion. Le duc se devait de montrer l’importance qu’il attachait à la croisade en attirant l’attention de ses sujets par des célébrations hors du commun. Le vœu du faisan était un colossal effort de propagande. On avait écrit des scénarios, appris des rôles, Olivier de la Marche jouait par exemple le personnage de Dame Église venant solliciter une intervention armée contre les infidèles. Cet appel à la croisade consécutif à la prise de Constantinople le 29 mai 1453 s’exprimait aussi par un spectacle exotique. Le duc avait dépensé des fortunes en tapisserie, en entremets muets ou animés qui faisaient tous allusion au triste sort qui menaçait la Chrétienté. Un entremet représente une église ayant pour signification que le duc est le défenseur de l’Église. D’autres entremets représentent des paysages et des animaux exotiques signifiant le désir du duc de se rendre en Orient. Enfin, deux entremets expriment bien cette volonté de prendre la croix et de chasser les infidèles, on pouvait voir un tigre combattant contre un serpent dans le désert, et un homme bat un buisson pour faire partir plein de petits oiseaux.
Lors de ce banquet, on apporta un faisan sur lequel Philippe jura de partir vers l’est, tout comme Alexandre, le créateur de la chevalerie, l’avait fait avant ces conquêtes. En se posant comme le chef de la croisade, le duc de Bourgogne voulait montrer qu’il était le chef d’un Occident dont tous les chefs naturels, l’empereur ou le roi de France, faisaient défaut. Être chef de la croisade, c’était être plus qu’un simple duc. En prenant la tête du mouvement de croisade, le duc se taillait un rôle de premier plan sur la scène européenne. Le vœu du duc intervient peu après la promulgation par Eugène IV d’une nouvelle bulle de croisade (30 septembre 1453) qui faisait suite à la chute de Constantinople. Sous sa forme théâtrale, le banquet du 17 février 1454 a bien été une authentique prise de croix collective, au cours de laquelle le duc et son entourage se sont engagés à partir contre les infidèles. En effet, le duc a cherché à convaincre l’ensemble de la noblesse de le suivre dans son projet. Ce vœu fort bien amené par une exceptionnelle scénographie fut suivi par une foule de promesses de la part des seigneurs présents. Cette manifestation fut vite interrompue par le duc qui demanda à chacun de remettre son vœu par écrit. Environ 200 vœux ont été conservés, la plupart sont très enthousiastes, voire même très excentriques.
L’idée de la reconquête de la Terre Sainte restait bien inscrite dans la pensée des Occidentaux, mais comme un but ultime à réaliser dans le cadre d’une union rétablie entre les princes, un peu comme le ciment d’une paix générale.
Les princes se plaçaient au centre de la société en utilisant l’art et le luxe comme moyen de propagande et de défense afin de préserver leur rang social. De plus, les fêtes et les banquets étaient l’occasion de l’exaltation des valeurs fondamentales de cette culture. L’esprit chevaleresque et la religion étaient au centre de leurs préoccupations. L’exaltation excessive de cette culture est caractéristique d’un monde en crise face aux évolutions de la société.
Les évolutions sociales sont les ferments de la Renaissance. Le développement des états nationaux avec une grande administration fait appel à de nombreux juristes laïcs. Les cours des princes sont plus nombreuses et plus brillantes dans lesquelles une véritable culture laïque prend son essor. La religiosité est plus exigeante et plus individuelle entraînant une remise en cause des idées reçues.
Source
● P.CONTAMINE, La noblesse au Moyen-Âge : XIe-XVe siècles, Paris, Presses universitaire, 1976.
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