L'origine de la noblesse

 

 

 La noblesse sénatoriale

 Une aristocratie de service

 L’aristocratie est définie comme une « vieille aristocratie », car elle se fonde sur les « ancêtres ». Il existe environ 3 000 familles appartenant à l’ordre sénatorial, soit des familles dont au moins un ancêtre a été membre du sénat de Rome ou grand magistrat. Ainsi, une définition pertinente de la noblesse est donnée par Isidore de Séville, un religieux espagnol du début du VIIe siècle : « le noble est celui dont le nom et la famille sont connus ». De plus, l’aristocratie fonde sa puissance sur une énorme fortune, foncière et monétaire (phénomène de thésaurisation).

 Un ordre renforcé

Le premier critère définissant l’aristocratie est le service à l’Etat, l’empereur. Au cours du IVe siècle, sous Constantin, l’ordre sénatorial est renforcé par l’ordre équestre jusqu’à ce que celui-ci prenne le dessus. L’importance sociale dépend de la classe à laquelle on appartient : la classe la plus puissante est celle des illustres et des spectabiles, puis vient celle des clarissimes – cette dernière peut s’acquérir en occupant les fonctions palatines de sénateur ou de magistrat provincial. Au Ve siècle, il existe 3 000 sénateurs, bien qu’eux-mêmes se divisent en strates :

- L’aristocratie sénatoriale (exclusivement à Rome)

- L’aristocratie provinciale (qui s’occupe de l’administration des villes ou cités romaines)

Le sénat provincial est composé de magistrats urbains qui siègent dans un lieu appelé « curie », d’où le nom de « collège de curiale ». Parmi eux, on distingue :

- Duumvir : se chargeant de la police et des actes notariés

- Questeur : il relève l’impôt

- Edile : il a la charge des travaux de la ville

- Comte : assumant le rôle militaire de protecteur et défenseur de la ville, notamment contre les bagaudes, qui s’attaquent aux villas (ou même aux villes lorsqu’ils sont nombreux), à l’image de la chasse de bagaudes par les Wisigoths, empêchant ainsi l’invasion vandale.

 Des charges de plus en plus lourdes

Les charges municipales sont de plus en plus lourdes, car les aristocrates sont « bénévoles », dans le sens où ils financent eux-mêmes leur charge. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils n’assument le service qu’un an. Par exemple, les édiles financent les jeux ou l’entretien des monuments publics avec leurs propres moyens ; autre exemple, les questeurs distribuent des céréales en cas de pénuries qu’ils se procurent par eux-mêmes. C’est donc un système d’évergétisme.

Aussi, les questeurs sont responsables de l’impôt. Or, ils doivent avancer l’impôt total de l’espace qu’ils gèrent (la ville, la cité) à l’empereur, et se rembourser par la suite auprès de la population. Ils véhiculent donc une image très négative du fait de l’impopularité de leur charge, se montrant intransigeants dans le règlement de l’impôt individuel, sans compter les abus de certains qui se confèrent une « marge ». A l’inverse, quelquefois le questeur ne parvient pas à récolter la totalité de la somme avancée. Ainsi, plus personne ne veut assumer cette lourde magistrature.

Mais ce phénomène ne se délimite pas à la seule questure. Il est représentatif d’une tendance générale. De fait, de plus en plus de nobles fuient les villes pour ne plus assumer de charges et se « réfugient » dans leurs manoirs. Au Ve siècle, une grosse partie de l’ordre sénatorial ne travaille plus, mais s’installe à la campagne, malgré les tentatives de réformes. Cependant, les jeunes nobles continuent à recevoir une formation qui les rendrait aptes à assumer leur hypothétique rôle dans la société.

 

 Idéal de mode de vie

  Une éducation classique essentiellement littéraire

 

Pour s’exprimer face aux foules, les jeunes nobles apprennent l’art de discourir. Il reste ensuite une place minoritaire à la philosophie et aux sciences.

- Enfant, le noble reçoit une éducation essentiellement classique à l’école élémentaire ,

- Adolescent, il peut approfondir cette éducation chez un grammairien, une sorte de précepteur qui lui enseigne les auteurs anciens

- Enfin, s’il veut se perfectionner, il peut aller chez un rhéteur, qui lui apprend à s’exprimer en public.

Ce parcours en trois niveaux d’enseignement peut être poursuivi dans toutes les grandes cités et est financé en partie par l’Etat et en partie par les parents. Ce système se maintient jusqu’en milieu/fin du VIIe siècle dans les régions fortement romanisées et dès le Ve siècle, il est complété par une éducation physique basée que l’équitation et la chasse.Toutefois, malgré cette formation menant logiquement à l’exercice d’une magistrature, beaucoup d’élèves n’auront jamais la responsabilité d’une charge, les nobles se réfugiant à la campagne.

Vont d’ailleurs s’exprimer sur le sujet des auteurs comme Cassiodor (527) ou Sidoine Apollinaire.

 Le bonheur est désormais à la campagne

 

Les nobles détiennent ainsi d’immenses domaines pouvant atteindre jusqu’à 5 ou 6 000 ha, cultivés de façon directe par des « troupeaux d’esclaves » (souvent très mal traités) ou dont une partie est exploitée indirectement par des « colons » (ils la louent) en échange d’une redevance. Au centre de ce domaine se trouve une villa : une grande maison pourvue de tout le confort et d’un luxe immense, notamment vers le IVe siècle, en période de crise de l’Empire. En effet, la noblesse s’enrichit au cours de la crise et fortifie ses grandes maisons pour se prémunir des bagaudes (voir la villa de Montmaurin, Haute-Garonne).

 L’idéal familial est devenu conjugal

 

Les familles sont avant tout fondées sur le couple, qui s’unit par amour, l’affection mutuelle, le respect de l’autre et l’égalité : depuis le IIIe siècle, le modèle conjugal est devenu un modèle de vie et cet amour se traduit « archéologiquement » par une sépulture commune.

Dans la pratique, l’épouse participe à la vie en famille : c’est la mater familia: elle gère la maison, la famille, mais aussi les domestiques. De plus, elle rejoint son mari pour recevoir les hôtes de passage. Le mari, quant à lui, supervise la gestion du domaine, mais en rend compte à sa femme. Cela se voit au moment des ventes, car la femme accompagne souvent son époux au moment de la signature des actes. De plus, le mari demande souvent l’avis de sa compagne, la consulte.

(*Voir la thèse de Paul Veyne : Sous la République, la femme est avant tout vue comme « un ventre ». Le changement politique entraîne un changement des mentalités dès les derniers siècles de l’Empire.)

Le dominus exerce tout de même sa potestas sur sa familia : ses enfants mineurs, sa femme, ses esclaves (sur ces derniers, il a d’ailleurs le droit de vie et de mort). Cela signifie qu’il doit les protéger, mais aussi qu’il peut les contraindre. Les domestiques sont relativement bien traités par leur maître, parfois même aimés (cela se voit sur les stèles mortuaires). Quant aux enfants, ils sont aimés et certains sont retrouvés enterrés auprès du couple.

 

Une aristocratie chrétienne

 Sous Constantin, la chrétienté est autorisée (1er tiers du IVe siècle), mais ensuite, à la fin du siècle, elle devient la seule religion acceptée : c’est l’Eglise d’Etat. Au départ, c’est uniquement une partie de l’élite qui se convertit. Puis, après 392, toute la classe adhère au christianisme et le porte véritablement. Les nobles (fin IVe et Ve siècle) font construire les premières églises. Au cours des Ve-VIe siècles, les oratoires privés sont intégrés à leur domaine (sorte de « chapelle », mais le terme est anachronique). Cet oratoire devient l’église rurale où doivent se rassembler les populations du domaine entier. Aussi, c’est la curiale qui fournit les cadres intellectuels puisque les évêques et les membres du clergé sont tous nobles au départ, au Ve siècle.

 

 

L’aristocratie germanique

 Lorsqu’on étudie l’aristocratie germanique, on se heurte au problème des sources. En effet, avant la romanisation on ne connait les peuples germaniques qu’à travers des écrits de Romains, peu nombreux et au regard peu scientifique. Ainsi, on connait mieux l’aristocratie germanique à partir de leur arrivée au sein de l’Empire romain, et donc lorsqu’elle est déjà acculturée. On ne peut donc étudier précisément la culture germanique authentique.

Les migrations barbares des IIIe-VIe siècles se traduisent par des « taches » de peuplement burgonde, franc ou encore wisigoth sur l’immense espace romanisé. Aussi, ces peuples sont largement minoritaires dans leurs lieux d’implantation, d’où un réflexe identitaire par repli sur les spécificités de la culture germanique (religion, cuisine...). Cela explique leur refus, au départ, de se convertir et se fondre ainsi « dans la masse ».

 Une noblesse de sang

 

 Les peuples germaniques distinguent une population supérieure par son sang, car il est le facteur par lequel les qualités guerrières se transmettent, à travers un procédé presque « magique ». Chez les Saxons ou encore les Angles, on prévoit des lois spéciales pour cette classe. Chez les Francs, la juridiction ne prévoit théoriquement pas de bénéfices particuliers, mais dans les faits si : si un des antitrustions (membre de la garde du roi, la truste) est tué, l’auteur du crime doit payer 3 fois plus. Le pouvoir de commander s’hérite donc des ancêtres ; c’est le mund.

 Une aristocratie guerrière

 

 La civilisation germanique est une civilisation fondée sur la guerre : c’est une véritable fonction sociale sur laquelle repose toute l’élite. Les peuples germaniques sont donc des groupes guerriers, réunis autour d’un chef choisi pour ses capacités guerrières-

 L’art de la métallurgie guerrière est très évolué, notamment dans le domaine des armes offensives. Les archéologues peuvent les retrouver avec les sépultures, car dès la fin du IVe siècle jusqu’au VIIe siècle, les peuples germaniques inhument leurs morts (entier, avec leur armure et leurs armes) alors qu’avant, on les incinérait.

Penser à l’exemple de la tombe de Childéric, reconnue par sa signature faite à la bague sigillaire, retrouvée avec une dizaine de chevaux.

 L’éducation guerrière : Les jeunes garçons apprennent à monter à cheval, manier les armes...

- Les armes offensives : la francisque (une sorte de hache ne coupant que d’un côté et qui tournoie dans l’air), l’épée longue (la spatha tenue par un baudrier), le scramasaxe, l’angon (sorte de lance dont la forme provoque des hémorragies au moment de l’extraction du corps ; arme réservée à l’élite).

- Les armes défensives : le casque et la cuirasse. Ce type d’arme est exclusivement réservé à l’élite, car elles sont très chères et très rares.

L’éducation guerrière commence très tôt. En effet, on le voit à travers de nombreux exemples :

Exemple archéologique : La tombe du Petit Prince de Cologne, mort vers 540, à l’âge de 6 ans. Il est enterré avec son casque, son bouclier et son scramasaxe à sa taille, auxquels il faut ajouter des armes d’adulte.

Autre exemple : Charles le Chauve achève un animal à l’âge de 4 ans.

 Partiellement romanisée

 Lorsqu’on commence à les connaître, les populations germaniques sont plus ou moins fortement romanisées. Avant même leur intégration, du fait du contact avec les Romains, on note une influence sur leurs pratiques (notamment sur les rites funéraires). Ces contacts sont de l’ordre du commerce, de la guerre... De fait, dès le Ve siècle, des barbares sont intégrés à l’armée romaine, y compris à de hauts grades (on trouve des généraux barbares, par exemple). Or, ceux-ci ont adopté des modes de vie romains. Ce phénomène d’acculturation se note à travers :

- La sédentarisation, la vie de rentier du sol...

- L’inhumation (stèles à la Romaine avec épitaphe)

- La mode vestimentaire mixte (tout ce qui est près du corps est de mode germanique, alors que les longs manteaux rouges sont typiquement romains. Cette mode mixte s’illustre par la tenue de Childéric dans les représentations, par exemple.)

- Les pratiques juridiques

Toutefois, les peuples germaniques résistent à l’acculturation religieuse.

 De croyances païennes ou ariennes

 

 Les peuples germaniques sont :

 *Soit païens : Francs, Saxons, Frisons.

 *Soit ariens (chrétiens) : Wisigoths, Ostrogoths, Burgondes, Lombards, Vandales.

C’est un obstacle majeur à la fusion (mariage) avec la noblesse romaine.

 

 

Genèse de l’aristocratie médiévale

 La fusion des aristocraties

 

 La conversion progressive des aristocraties barbares

 

Clovis est le premier « barbare » à se faire baptiser (497/498/506 selon les historiens) et ainsi à se faire convertir du paganisme au catholicisme. C’est un acte avant tout politique. En effet, afin de s’allier à la noblesse romaine et obtenir son soutien militaire, il doit adhérer au catholicisme. Tous les chefs de son armée se baptisent avec lui. Voyant le triomphe de Clovis sur les Wisigoths (507), le roi burgonde fait de même et abandonne l’arianisme en se convertissant, lui aussi. Quant au roi Wisigoth, également arien, ne s’y résout que tardivement du fait d’un réflexe identitaire (ils sont peu nombreux) et il en va de même pour les Lombards, qui ne se convertissent qu’au milieu du VIIe siècle.

Grégoire de Tour fait du baptême de Clovis un signe divin, c’est Dieu qui lui aurait apporté la victoire.

 L’intégration des élites gallo-romaines

 

L’élite romaine s’intègre à l’élite germanique et se met au service des « rois barbares ». Le signe de cette intégration est une acculturation réciproque.

 L’acculturation réciproque

 

Les jeunes se forment ensemble à la cour germanique. Ainsi, des amitiés ou des mariages mixtes sont célébrés. En trois générations, une acculturation réciproque se réalise. Au VIe siècle, l’élite romaine donne quelquefois un nom à la mode germanique à consonance guerrière à ses enfants. Les vêtements sont près du corps, accompagnés de manteaux ou de capes romains. Inversement, l’élite germanique emprunte à l’héritage romain le mode de vie (rentier du sol), des vêtements amples... Cela donne donc lieu à une culture mixte.

 Les fondements de la prééminence aristocratique

 

 De naissance libre et noble

 

Les trois piliers de la noblesse sont la parenté, l’amitié et la fidélité, mais on peut y  ajouter le  sang : la nobilis est issu d’une famille connue et prestigieuse (noscere : connaître). La naissance transmet les qualités des ancêtres, d’où l’importance de la mémoire familiale. Elle est entretenue avec soin à travers :

- Le nom : chaque famille a un « stock » patronymique personnel, soit des « radicaux » dont elle possède le monopole.

- L’éducation : elle est transmise par les femmes de la famille qui enseignent les noms, la vie et les exploits des ancêtres à leurs enfants. Ce sont des « médiatrices entre les morts et les vivants ».

- Les nécropoles familiales perçues par les archéologues grâce à des tumulus ou des enclos, ou encore, si les enterrés sont chrétiens, grâce à des tombeaux où reposent déjà des membres de leur famille.

- Les prières aux morts : des monastères sont chargés de faire prier les morts d’une famille particulière (les noms sont inscrits sur des libri memoriales, « rouleaux des morts ») en échange d’argent.

 . Le réseau de relations nouées autour de la parenté, de l’amitié et de la fidélité

 

Le réseau social est très important, car si un paysan fortuné peut être riche, le noble est tout de même supérieur, car il peut résister à l’oppression en s’appuyant sur son réseau social (parents, amis.).

- Le premier soutien est la parenté, centrée d’abord sur le couple, puis la parentèle (soit les parents solidaires) et la sippe, une nébuleuse d’apparentés.

- L’amitié, une relation horizontale fondée sur l’égalité et l’affection

- La fidélité, une relation verticale fondée sur un serment de protection.

 La richesse

 

- La terre est le fondement de la richesse et du mode de vie : le noble possède de nombreuses propriétés, dispersées pour qu’il puisse se déplacer et se ravitailler facilement en allant de l’une à l’autre.

- Le trésor : Il est indispensable pour l’échange entre aristocrates. Il se compose de butins, cadeaux, achats... : armes de parade, bijoux, livres, animaux (faucons, chevaux...), vaisselles (verrerie, os, ivoire), objets (os, ivoire) notamment liturgiques (des chrismales ou des patènes pour mettre les hosties, des calices, des reliquaires, des croix...)

 

Dès la fin de l’Empire, les aristocraties romaine et germanique se côtoient, par la guerre, mais aussi par des échanges commerciaux, les chefs « barbares » entrant même dans les hautes sphères du pouvoir romain. En quelques décennies, ce phénomène se traduit par une véritable acculturation réciproque : les traits caractérisant l’élite romaine et l’élite germaniques se fondent en une réelle culture mixte. C’est ce mélange culturel qui donne lieu à l’aristocratie médiévale, aussi bien « guerrière » que « de service », aux vêtements près du corps et, il est certain, assise sur une puissance foncière et monétaire qui lui permet de dominer la population – domination par ailleurs renforcée par le droit du sang et une progressive christianisation des nobles.

 

Source

Karl-Ferdinand Werner, Naissance de la noblesse, Paris, Fayard, 1998 

Commentaires (1)

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