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Par une froide soirée de printemps, c'était le 12 avril de l'année 1452, à Gand, deux bourgeois très éveillés descendaient une de ces petites rues qui aboutissent à la digue de Brabant; ils se rendaient, sans interrompre une conversation animée, au cabaret du Faisan, sur le quai du bas Escaut.
Le plus apparent de ces deux Gantois était maître Arnold van Speck, maçon de son métier, un de ces hommes vivaces que tout le monde connaît dans une ville; l'autre, un peu plus jeune, Pierre van Speck, était forgeron ; deux bons frères, dans la vigueur de l'âge, et deux gaillards résolus.
-Je te ferai ta grande clef, disait Pierre le forgeron; mais je voudrais savoir à quoi elle te pourra servir- Est-ce que le magistrat t'aurait chargé de bâtir, pour nos archives, quelque solide caveau à porte de fer? Ou bien veut-on enserrer le trésor de Gence d'Ackerman, qui eut l'adresse de se rejeter sur Herzeele : on accusa ce dernier de trahison; il fut mis à mort par le peuple irrité.
la cour? Une clef qui pèsera dix livres, et qui a plus d'un pied de long! Je suis curieux, frère; et tu me mets sur l'enclume.
- Eh bien, mon garçon, reste quelque peu entre l'enclume et le marteau : je ne te dis que cela ; plus tard tu sauras tout. Mais fais-moi ma clef.
- Tu l'auras demain, ta clef. Si seulement tu me disais un mot? Tu m'as donné un modèle en bois : la serrure existe-elle ? Est-ce pour ouvrir ou pour fermer? Est-ce pour la ville ou pour la campagne?
- C'est pour une idée ; tu verras ce que c'est qu'une idée; je ne te dis que cela. Tu sauras tout après-demain. Écoute donc : des seigneurs, comme nous autres de Gand, doivent se montrer supérieurs aux petites passions; et tu peux bien modérer ta curiosité pendant deux jours. Surtout ne dis pas un mot de cette clef devant nos compères...
En achevant cette recommandation, accompagnée d'un geste qui imposait encore le silence, Arnold tourna le loquet du cabaret du Faisan ; et les deux frères demandèrent un pot de bière.
— Quelles nouvelles? leur cria de sa place Corné- Bus Sneissen, l'un des plus robustes bouchers de Gand.
— Le fer chauffe et le soufflet va rondement, répondit Pierre van Speck. Le bon duc croit déjà nous tenir dans son étau.
— Et il se flatte, ajouta Arnold, de la pensée qu'il n'aura pas de peine à nous démolir. Je ne vous dis que cela.
— II est persuadé, reprit Sneissen en riant à grand bruit, que nos privilèges le dépouillent de ses droits, et il veut les abattre.
— Il s'occupe, dit Pierre, à nous forger des conditions de paix.
— Il nous trouvera unis et inébranlables comme un mur, ajouta Arnold. Mais je sais que ce qui l'offense le plus, c'est ce titre de seigneurs, que les bourgeois de Gand se sont donné.
— Ce titre de seigneurs, répliqua un vieux marchand à l'oeil vif, nous autres de Gand nous l'avons conquis : je vous citerai vingt gentilshommes qui le portent, et qui n'ont pas autant de privilèges que nous. D'ailleurs, c'était le seul moyen de rétablir ici l'égalité que nous voulons tous.Ce moyen, c'est le grand Artevelde qui l'a imaginé.
Il y avait longtemps que la cour des comtes de Flandre protestait contre cet usage aristocratique des démocrates gantois. La cour de Philippe le Bon, plus vaniteuse qu'aucune autre, s'était vingt fois insurgée à ce propos. Philippe n'attendait qu'une occasion favorable pour interdire une telle coutume. L'occasion favorable était venue, si on pouvait la saisir.
Au moment dont nous parlons, les Gantois, si souvent insoumis, étaient en pleine révolte contre leur prince. Alors Philippe le Bon, le souverain de l'Europe le plus riche en beaux domaines et en opulentes villes, lui dont la splendeur étonnait l'Asie même, qui l'appelait le grand duc d'Occident; Philippe le Bon possédait toute la Belgique, avec la Hollande, la Zélande, la Frise, la Flandre française, le Cambrésis, l'Artois, la Bourgogne, une partie de la Picardie et d'autres provinces.
Les Gantois, en 1436, n'avaient pas voulu le servir au siège de Calais plus longtemps que ne le portaient leurs privilèges : quoiqu'il y eût de cela plus de quinze ans, il leur gardait rancune. Il avait débuté, dans ses projets de châtiment contre eux, par l'établissemeut d'un impôt sur le sel. Les Gantois le refusaient; et comme les villes de Flandre, frappées de la même mesure, se montraient disposées à entrer en coalition avec eux, le duc venait d'envoyer de fortes garnisons à Àudenarde, à Termonde, à Rupelmonde et à Gavre.
Après cela il avait imposé un nouveau droit sur le blé et la farine. Les Gantois s'étaient mis en pleine révolte; ils avaient chassé les magistrats nommés par le duc, banni ses adhérents, et institué une commission chargée de gouverner, sous la présidence de Daniel Sersanders, ancien doyen des métiers. Les chaperons blancs avaient reparu, et ils couraient le pays.
Comme nos amis Arnold et Pierre van Speck vidaient leur second verre de bière-,deux jeunes tisserands entrèrent dans le cabaret.
— Bonne nouvelle, dit le premier, qui était Claes Odry, et triomphe aux blancs chaperons - Ils viennent d'enlever Gavre; ils ont mis hors les gens du duc, et ils ont su établir là une garnison qui est à nous.
Ce fut, parmi tout le cabaret, de grands battements de mains et des cris de joie à rompre les vitrines, dans leurs petits enchâssements de plomb.
— Comment ont-ils fait cela? dit le maître du logis en apportant tout empressé un énorme verre de bière double à Claes Odry.
— Ils ont profité de l'heure où le gouverneur était sorti, répondit le jeune tisserand. Cela s'est fait; et pas une goutte de sang n'a été répandue.
— Voilà pour la bonne nouvelle, poursuivit le compagnon de Claes; mais il faut vous dire le reste. Tout n'est pas succès le même jour. Le bon duc vient d'envoyer le sire de Ternath à Alost, qui tient pour lui ; et le vieux rusé a confié la défense d'Audenarde... : devinez à qui! au brave chevalier Simon de Lalaing.
— Cela ne m'inquiète point; je ne vous dis que cela, s'écria Arnold van Speck.
— Et moi, cela m'inquiète un peu, répliqua Sneissen. Simon de Lalaing est un homme de coeur. Il gagnera la confiance de ceux d'Audenarde.
— C'est déjà fait, dit Claes Odry. Il y est entré avec sa femme et ses enfants, en compagnie du sire de Schoorisse, qui a introduit dans la place une bonne artillerie.
— Audenarde n'est pas facile à prendre comme Gavre, dit Pierre : rappelez-vous la longue résistance qu'elle a opposée à Philippe d'Artevelde.
— Eh bien, cela n'empêche pas qu'on tentera de prendre Audenarde, répliqua Arnold.
— Il n'y a en effet que ce moyen d'effrayer le duc, exclamèrent plusieurs voix. Et tout le cabaret s'entretint longuement de la nécessité de prendre Audenarde.
-— On se rassemble après-demain sur le marché au Vendredi; trouvez-vous-y avec vos armes, mes compères, je ne vous dis que cela, cria le maçon en quittant le cabaret.
Et il regagna son logis, avec son frère, à qui il ne manqua pas de recommander de nouveau sa grosse clef.
Le 14 avril au matin, une foule compacte de Gantois, armés de bâtons ferrés, de piques, de couperets, de fléaux, d'arcs et de sabres, encombrait le marché au Vendredi, respirant la guerre et demandant un chef qui voulût les conduire à Àudenarde. Aucun de ceux qui briguaient cet honneur ne réunissait les suffrages, lorsque le maçon Arnold van Speck se présenta, ayant sur son épaule un sac, dans lequel il portait son énorme clef. Il la tira du sac, l'éleva au-dessus de sa tête, et s'écria :
— Seigneurs de Gand, voici la clef d'Audenarde : si vous voulez me suivre, j'espère vous en ouvrir la porte; je ne vous dis que cela.
Une clameur générale couvrit ces paroles; les trois ou quatre mille Gantois assemblés proclamèrent Arnold leur capitaine. C'était là son idée; et il partit à leur tète, se dirigeant sur Audenarde.
Les trois ou quatre mille hommes qui l'accompagnaient se grossirent en route; en arrivant sous les murailles de la cité ..que défendait Simon deLalaing, le capitaine Arnold n'avait guère moins de douze mille soldats improvisés et peu faits pour la discipline. Mais comme chef, on lui dressa le soir une belle tente, avec des sentinelles; et en soupant joyeusement avec son frère qui l'avait suivi :
— Que penses-tu de mon idée? lui dit-il : me voici capitaine des Gantois.
— C'est bon, répondit Pierre, un peu inquiet Mais il faut en faire les fonctions.
— Me voici capitaine, le plus difficile est fait; je ne te dis que cela.
Et le brave maçon s'endormit, bercé de doux rêves.
Simon de Lalaing cependant, à l'approche des Gantois, s'était hâté d'envoyer un messager à Philippe le Bon. Puis, ayant fermé les portes d'Audenarde, il avait assemblé les bourgeois de la ville et achevé de gagner leur confiance, en leur distribuant des armes et leur déclarant qu'il remettait en leurs mains la garde de la place.
Le lendemain matin, à la tête de deux cents archers et de quelques cavaliers, il fit une sortie; mais les Gantois, s'étant formés en bataillon carré, le repoussèrent dans la ville.Il y rentra, aussi troublé de leur nombre que surpris de voir qu'ils ne songeassent pas à investir la ville. Les bonnes gens, confiants dans le maçon qu'ils avaient pris pour chef, comptaient bien qu'il allait leur ouvrir la porte d'Àudenarde avec la grosse clef qu'il portait dans son sac, et ne jugeaient pas nécessaire d'entreprendre un siège; ils passèrent la seconde nuit à boire et à chanter. Ce qui surtout les réjouissait, c'était l'arrivée du grand canon fabriqué sous Philippe d'Artevelde-
Le 16 avril au matin, on le tira contre la ville, où il jeta l'épouvante. Mais à la quatrième décharge, l'affût s'étant rompu, il fallut recourir à d'autres moyens. Les Gantois alors sommèrent leur capitaine de leur ouvrir les portes d'Audenarde avec sa grande clef, comme il l'avait promis.
— C'est fort juste, répondit Arnold; c'est ce que nous allons faire. Mais pour ouvrir une porte il faut pouvoir s'en approcher; je ne vous dis que cela.
En même temps il brandit sa grosse clef d'un air martial, et les Gantois se mirent à construire sur l'Escaut un pont qui fut fait en quelques heures. Simon de Lalaing, les voyant faire, prenait aussi ses mesures. Sous la conduite de sa femme, toutes les dames d'Audenarde apportaient dans des hottes et dans des paniers, sur leurs dos ou sur leurs têtes, des pavés et des briques, qu'on lança aux Gantois lorsqu'ils eurent franchi le pont; cette réception les fit reculer. Arnold tenait toujours sa clef à deux mains et répétait :
— Si vous me frayez le chemin jusqu'à la porte et que je mette la main dessus, vous serez dedans; je ne vous dis que cela.
Plusieurs jours se passèrent sans qu'on pût avancer; et les Gantois, commençant à se fatiguer, recoururent à la ruse. Au bout de leurs flèches, ils lancèrent dans la ville des lettres adressées à Simon de Lalaing et rédigées de manière à faire croire que le bon chevalier était convenu de leur livrer la ville, moyennant une somme d'argent; mais la loyauté de Simon était si claire pour les bourgeois d'Audenarde, que cette malice ne trompa personne.
Cornelis Sneïssen, le boucher, avisa alors un autre stratagème. Simon de Lalaing avait laissé deux enfants dans le Hainaut. On habilla en petits gentilshommes deux enfants de même taille et de même apparence ; on les amena devant les créneaux où se trouvaient Simon et sa femme.
— Nous tenons vos enfants, Simon de Lalaing cria Cornelis, et nous les allons tuer, si à l'instant vous ne rendez la ville. Comme il achevait ces paroles, six bouchers élevèrent leurs couperets au-dessus des innocentes créatures. La pauvre mère tomba évanouie ; Simon, pâle d'horreur, fit un effort sur lui-même, et répondit :
— J'étais chevalier avant d'être père; pour sauver mes enfants, je ne perdrai ni ma vertu ni mon honneur.
— Allons, cela ne prend pas, dit Pierre van Speck, ne faites pas peur plus longtemps à ces petits. Et il les emmena dans la tente de son frère.
Le26 avril, on apprit que l'avant-garde de Philippe le Bon s'approchait d'Audenarde, sous la conduite de Jacques de Lalaing, qu'on appelait spécialement le bon chevalier, à cause de sa vertu et de sa grande bravoure. Après quelques escarmouches, les Gantois furent contraints de se retirer et d'abandonner Àudenarde, pour courir au secours de Gand, que Philippe le Bon menaçait. Notre ami, le maçon capitaine, rapporta sa grande clef, sans perdre son commandement; ce qui prouvait que son idée avait été bonne. Mais comme on lui reprochait de n'avoir pas ouvert les portes d'Audenarde, il répliqua :
— Cette clef-là en ouvrira d'autres. Je ne vous dis que cela-
L'abbé Prévost
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