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À l'origine, ceux qu'on appelle les Nizâriens ne sont que les adeptes de l'ismaélisme en Perse, c'est-à-dire une communauté chiite minoritaire dans une région sous la tutelle de vizirs sunnites. Sous la direction de leur chef charismatique Hassan-i Sabbâh, parfois surnommé « le Vieux de la Montagne », les ismaéliens prennent le contrôle du fort d'Alamût en 1090 et étendent leur influence en Iran ainsi qu'en Syrie.
Après la mort du calife fatimide Mustansir Billâh, en 1094, une grave scission se produisit dans la communauté ismaélienne au sujet de la succession à l'imamat. Al-Mustansir aurait, selon la tradition Nizârite, désigné son fils Nizâr comme héritier; par contre son jeune fils Ahmad gagna l'appui de son beau-père, le vizir Al-Afdhal qui le plaça sur le trône avec le titre d'al-Musta‘lî.
Hasan-i Sabbâh et les ismaéliens de Perse firent allégeance à Nizâr et sa descendance. Les ismaéliens s'emparèrent de la forteresse de Qadmûs (La Cademois pour les croisés) dans la région du Jabal Bahrâ‘ en 1132; Masyâf, la place forte la plus importante fut prise en 1140-1141. C'est ainsi que les ismaéliens nizâriens de Syrie furent dirigés par des délégués envoyés par les Seigneurs d'Alamût; le plus célèbre d'entre eux était Rachid ad-Din Sinan (1162-1192) qui dirigea la prédication (da‘wa) ismaélienne en Syrie.
Selon la version ismaélienne, l'imam Nizâr, après s'être réfugié en Alexandrie, fut attaqué à plusieurs reprises par le vizir Al-Malik al-Afdhal. Finalement l'armée d'Al-Afdhal arrêta Nizâr et son gouverneur, et ils furent menés devant al-Musta‘lî. Le gouverneur fut tué sur le champ et l'imâm Nizâr mourut emprisonné en 1097. Avant de mourir, Nizâr désigna son fils al-Hâdî pour lui succéder au trône de l'imamat et ce dernier rejoignit Hasan ibn Sabbâh à Alamût. L’Empire fatimide était très affaibli par la crise économique et le manque d’unité parmi les ismaéliens. De plus, le pouvoir militaire entre les mains initialement du vizir Badr al-Jamâlî (un ancien esclave arménien) puis de son fils Al-Afdhal, commençait à décliner, alors que le pouvoir à Alamût subsistera jusqu'au xiiie siècle.
Selon Wladimir Ivanow et Henry Corbin, le petit-fils de Nizâr (al-Muhtadî ?) était amené à la forteresse d'Alamût par Hasan ibn Sabbâh, qui dirigea la campagne nizârienne au nom de l'imam. La situation était analogue à la période de clandestinité (dawr al-satr), qui prévalait avant la montée des fâtimides, car les imâms restaient cachés (mastûr) à la vue du public pour éviter les persécutions dont ils étaient l’objet. Cette période de l'histoire est très confuse, car nous avons très peu de sources historiques ismaéliennes, la majorité des documents disponibles sont ceux écrits par les historiens sunnites, les plus âpres adversaires des ismaéliens nizâriens. Ces derniers croient que la descendance de Nizâr a survécu mais elle est demeurée cachée du public pour éviter les persécutions. Durant cette période d’incertitude Hasan-i Sabbâh était le représentant officiel qui entretenait une relation privilégiée avec l’imam pour mener la communauté à travers cette période turbulente.
Ainsi les historiens sunnites, ‘Atâ-Malik Juwaynî (gouverneur de Bagdad), Rashid al-din Fadl Allah et l'auteur du livre intitulé Sargudhasht-i Sayyidnâ nous ont rapporté une version partielle et non objective de l'ismaélisme qui s’est développé à Alamût. Hasan ibn Sabbâh était à la fois un homme politique et religieux. Selon Christian Jambet, « il créa un réseau de forteresses, permettant de contrôler le territoire alentour, réseau qui, consolidé à partir de 1124 par son successeur Kiya Buzurg-Ummîd, comprenait des zones telles le Rudbar avec Alamût, centre de la nouvelle convocation, le Daylam et la région de Qazvin, le fief de Gerdkuh plus à l'est, non loin de Damghan, la région de Ray, quelques positions au Khuzestan, une forte implantation au Quhistan, entre Nichapur et Qâ’in. » Les régions appartenant aux ismaéliens nizâriens faisaient face aux différentes attaques de l’armée Saljûqs, de plus les Abbassides voulaient isoler les nizâriens afin de les faire disparaître de la région-
Le fils de Kiyâ Buzurg-Ummîd, Muhammad II, entreprit en 1138 à consolider le petit territoire nizârien, jusqu’à sa mort en 1162. Par la suite, comme la période était plus favorable et plus paisible, l’imâm Hasan ‘Alâ Dhikrihi al-Salâm, le descendant légitime de Nizâr, assuma pleinement la responsabilité l’administration de l’État nizârien.
La « Grande Résurrection »
En 1162, Hasan II succède à son père (al-Qâhir). Il va totalement bouleverser les conceptions religieuses nizâriennes. Le 8 août 1164, il proclama la «Résurrection des Résurrections» (Qiyâmât al-Qiyâmât) devant une assemblée de croyants réunis à Alamût. Cette proclamation initiait les croyants au sens caché (bâtin) de la révélation afin de dévoiler la vérité (haqîqat), elle avait pour conséquence la levée de la loi religieuse (charia), non pas en l’abolissant mais en la considérant comme une étape préliminaire avant de la parachever avec la signification intérieure. Le cycle prophétique de Mahomet désormais achevé, les imâms avaient pour mission de dévoiler le sens caché, en expliquant la dimension intérieure du Coran, en allant au sens premier, c’est-à-dire à la source de la révélation.
L’ismaélien nizârien Abû Ishâq-i Qohistânî de la fin du xve siècle rapporte un extrait de la Grande Résurrection :
« O vous, les êtres qui peuplez les univers! Vous, génies, hommes et anges! Sachez que Mawlâ-nâ (notre Seigneur) est le Résurrecteur (Qâ’im al-Qiyâma). Il est le Seigneur des êtres, il est le Seigneur qui est l’existence absolue (wujûd mutlaq), excluant ainsi toute détermination existentielle, car il les transcende toutes. Il ouvre la porte de sa miséricorde, et par la lumière de sa connaissance il fait que tout être soit voyant, entendant, parlant, vivant pour l’éternité. »
Le règne de Hasan ‘Alâ Dhikrihi al-Salâm fut bref, il est tué par blessure en 11665. Son successeur l'imâm Nûr al-dîn Muhammad poursuivit cette mission spirituelle jusqu'en 1210. L’imâm suivant Jalâl al-dîn Hasan proclama que la communauté entrait à nouveau dans une période de clandestinité (satr). Hasan III mit plus d’emphase sur la sharî‘a afin d'établir de bonnes relations avec les sunnites, cela lui permit d'acquérir de nouveaux territoires. Son fils Muhammad III donna un peu moins d'importance à la sharî‘a, il restructura la doctrine et la pratique de la dissimulation de la foi (taqiyya) fut rétablie pour entrer de nouveau en période de clandestinité (satr).
Les Nizâriens et les Croisés en Syrie
Les relations entre les Templiers et les ismaéliens d'Alamût sont attestées dans la chronique de Jean de Joinville, biographe de saint Louis. L'auteur rapporte la visite du Vieux de la Montagne, chef des nizâriens, à Acre. Il est alors reçu par le roi Louis IX. Au-delà de cette rencontre, il y a un échange de cadeaux entre les deux souverains, rendu possible par un frère prêcheur breton qui parlait l'arabe. Plusieurs fois, les nizâriens ont rendu visite aux croisés à Acre et notamment aux Hospitaliers. Le Vieux de la Montagne avait demandé l'aide de saint Louis contre les Mongols qui envahissaient la Perse (et qui finirent par prendre Alamût) .
Houlagou Khan et sa femme Doqouz Khatoun, miniature du XIVe siècle tirée de l'Histoire du Monde, de Rachid Ad-Din
Le déclin
L'État ismaélien à Alamût prit fin au xiiie siècle avec l'invasion des Mongols dirigée par le conquérant Houlagou Khan. Rukn al-Din Khûrshâh fut assassiné au cours de cette invasion vers 1255-56. L'ismaélisme nizârien se perpétua en Perse, caché sous le manteau du soufisme ; un début d'émigration vers l'Inde s'amorça.
Néanmoins en Syrie au début du xive siècle, le voyageur Ibn Battuta rapporte :
« Je quittai cette ville, et je passai par le château de Kadmoûs, puis par celui de Maïnakah, celui d’Ollaïkah dont le nom se prononce comme le nom d’unité d’ollaïk, et celui de Misyâf, et enfin par le château de Cahf. Ces forts appartiennent à une population qu’on appelle Elismâïliyah ; on les nomme aussi Elfidâouiyah ; et ils n’admettent chez eux aucune personne étrangère à leur secte. Ils sont, pour ainsi dire, les flèches du roi Nâcir, avec lesquelles il atteint les ennemis qui cherchent à lui échapper en se rendant dans l’Irâk, ou ailleurs. Ils ont une solde ; et quand le sultan veut envoyer l’un d’eux pour assassiner un de ses ennemis, il lui donne le prix de son sang ; et s’il se sauve après avoir accompli ce qu’on exigeait de lui, cette somme lui appartient ; s’il est tué, elle devient la propriété de ses fils. Ces Ismaéliens ont des couteaux empoisonnés, avec lesquels ils frappent ceux qu’on leur ordonne de tuer. »— Ibn Battûta, op. cit., vol. I
Les descendants
On connaît mal l’histoire des nizâriens dans la période qui suivit les destructions et les massacres des Mongols. Ce qui reste de la communauté se disperse en groupes isolés et tente de survivre le plus discrètement possible, toujours sous la menace de persécutions des sunnites. Le mouvement connaît une certaine résurgence au xve siècle. La petite ville iranienne d’Anjudan est choisie comme siège de la communauté et des missionnaires sont envoyés en Inde et en Asie centrale.
Source
1984 : Bernard Lewis Les Assassins, Terrorisme et politique dans l'islam médiéval] (Éditions Complexe) (ISBN 2-87027-123-9)
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1. womenshi 11/02/2012
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