A l’origine, les foires de Champagne sont locales et régionales, mais après 1180 elles deviennent le nœud du commerce occidental. Vers le milieu du XIIe siècle, les marchands flamands vendeurs de draps et les marchands italiens qui transportent des produits de l’Orient prennent l’habitude de se retrouver en Champagne à la limite des terres de France et des terres de l’Empire. Au XIIIe siècle, les foires de Champagne, qui sont au nombre de six et durent tout au long de l’année dans quatre villes (d’abord à Lagny, puis à Bar-sur-Aube, ensuite à Provins et à Troyes qui ont chacune deux foires), constituent le centre du négoce européen et le grand but du marchand itinérant. Les foires de Champagne sont l’endroit privilégié des échanges, des transactions entre marchands, de l’approvisionnement, de la vente en gros. Ce sont donc d’abord des foires de marchandises, puis on y procède de plus en plus à des échanges monétaires, ce rôle joué par les banquiers (les maîtres de la finance étant sans conteste les Italiens) devenant essentiel à partir de 1250.
Les foires de Champagne, qui suivent un cycle quasi permanent, forment le grand pôle des échanges européens mais il n’est guère de marché local qui ne soit encadré. Le choix des marchands ne fut pas le fait du hasard, il ne fut pas dicté par l’existence de routes ou de carrefours particulièrement favorables. Les marchands furent surtout sensibles aux mesures prises en leur faveur par les comtes de Champagne. Elles sont en général l’objet de l’attention des souverains et des pouvoirs locaux qui accordent aux marchands en ces occasions, conduits, privilèges, franchises et exemptions, mais en retirent ainsi des revenus par la perception des droits auxquels elles donnent lieu.
Des foires à l’origine locales et régionales qui deviennent le nœud du commerce terrestre occidental après 1180
Négoce itinérant, organisation et déroulement des foires
Si l’on veut brosser à larges traits la géographie du grand commerce aux XIIe et XIIIe siècles, deux zones de force se dégagent clairement. D’une part, l’espace méditerranéen est dominé par les grandes villes italiennes qui contrôlent les relations commerciales avec l’Orient. Elles y importent épices et denrées précieuses et exportent les produits de la métallurgie (étain, cuivre, argent) et du textile (essentiellement les étoffes de Flandre et de France réexportées par les Italiens). Mais il faut également compter avec la vente des esclaves et surtout le commerce maritime des grains, qui met en relation les régions exportatrices (Sicile, Provence, Balkans) avec les grandes villes consommatrices. D’autre part, l’espace nordique est principalement centré sur une ville : Bruges. C’est le grand marché de la laine anglaise qui alimente toutes les cités drapières de Flandre. Les marchands étrangers dominent ce centre de redistribution : on y trouve des Anglais, mais aussi des marchands de Cologne et des villes rhénanes ainsi que les grandes compagnies italiennes. Entre le pôle industriel flamand et le pôle commercial italien, les foires de Champagne occupent une place stratégique de plaque tournante du commerce international (même s’il existe d’autres itinéraires méridiens, comme ceux de l’axe rhénan ou de la façade atlantique).
A Lagny, Bar-sur-Aube, Provins et Troyes se tient, par roulement, un marché permanent où s’échangent des draps et autres denrées. Ces foires se succédaient tout au long de l’année : à Lagny en Janvier-Février, à Bar en Mars-Avril, à Provins de mai à juin, à Troyes la foire de Saint-Jean en Juillet-Août, à Provins à nouveau pour la foire de Saint-Ayoul en Septembre-Novembre, à Troyes enfin une seconde fois pour la foire de Saint-Rémy en Novembre-Décembre. Le terme de « foire froide » évoqué dans la charte de Thibaud désigne en ce sens la seconde foire de Troyes (Novembre-Décembre). Fait capital, il y avait donc en Champagne un marché quasi permanent du monde occidental. Ainsi, pendant deux ou quatre mois de l’année, en ces villes une animation extraordinaire régnait. Il s’agit au départ de foires de marchandises où le volume des affaires traitées est considérable : en 1820 à Lagny, on vendit 55000 pièces de drap. La foire se compose de trois moments principaux : la « montre », où les marchandises sont exposées, la vente, qui ne dure qu’une dizaine de jours, et les paiements, opérations plus longues et plus complexes qui font intervenir des activités de change et de crédit. La population marchande des foires champenoises se répartissait en trois groupes principaux : Flamands et autres négociants des Pays-Bas, Italiens, gens du Midi français. C’est le commerce errant, qu’on appelle aussi commerce actif, qui explique l’importance des foires dans l’économie de l’Occident jusqu’à la fin du XIIIe siècle. Car la foire (de feria = fête d’un saint) était avant tout un rendez-vous de marchands forains, venus souvent de très loin. La foire durait plusieurs semaines : huit jours d’entrée (déballage des marchandises, location des étaux), deux ou trois jours de vente, dix jours d’issue ou « droits paiements » (apurement des comptes). Au début, les marchands d’une même ville, venus seuls ou en caravane, se retrouvaient aux foires logés au même hôtel et vendant à la même halle, là où le comte les avait autorisés à s’installer et hors de laquelle toute transaction leur était interdite. Ils n’avaient pas encore de représentation particulière et permanente. Puis, dès avant les années 1250, les Italiens commencèrent à créer des consulats pour chacune de leurs colonies participant aux foires. Un consul n’était pas seulement le représentant des métiers de la ville. C’était aussi une émanation du gouvernement de la cité d’Italie ; il représentait celui-ci auprès de ses concitoyens et auprès des foires, arbitrait leurs différends. Au total, on connaît une quinzaine de consulats italiens pour les quatre villes de foires. Et il est probable que les Catalans eurent aussi des consuls. Les marchands, avec la pleine approbation de l’autorité comtale, s’étaient organisés.
Les marchands et les transactions proprement commerciales
Le XIIe siècle vit ainsi apparaître des cycles de foires régionales ou interrégionales, formant une sorte de marché continu, sauf pendant la mauvaise saison : en Angleterre pour l’achat de la laine (Winchester, Boston, Northampton, Stamford), en Flandre pour la redistribution de la laine et des draps (Ypres, Lille, Bruges, Messines), en Champagne pour le commerce des textiles principalement (Lagny, Provins, Bar-sur-Aube et Troyes). Les foires de Champagne sont le nœud d’un commerce international où apparaissent cependant d’autres pôles de consommation comme l’Angleterre . La plus belle période des foires de Champagne se situe de la fin du XIIe siècle au milieu du siècle : elles furent alors vraiment au centre de l’activité commerciale du monde occidental. Les transactions commerciales lors des foires de Champagne se caractérisent en effet par la prépondérance des draps de laine. Les produits de l’industrie drapière du Nord passaient aux mains des marchands italiens pour être largement répandus tout autour de la Méditerranée, principalement par Gênes qui les réexportait vers les Echelles du Levant. En sens inverse, les Flamands importaient chez eux les tissus de soie et les épices, que les négociants du Nord de l’Europe vendaient ensuite à Bruges, en même temps que les draps flamands et du vin français. De la fin du Xe siècle aux années 1300, le volume du commerce, ou plutôt des commerces s’est accru dans des proportions tout à fait considérables. Il existe dans l’économie des produits dominants : les métaux précieux, la laine, les draps, les épices, le vin, le sel, évidemment les céréales qui ont fait l’objet d’un commerce « international » à l’échelle de l’Occident et même de l’ancien monde tout entier:les épices et les plantes (poivre, gingembre, safran, cire de Venise et de Tunis) . Qui plus est, les foires de Champagne font aussi l’objet d’un commerce de produits de luxe tels que le camelin, étoffe importée d’Orient ou de Venise .
Il existe également des économies dominantes, donc des courants commerciaux dominants. Ainsi, passées les années 1150, on voit les négociants de la péninsule italienne diffuser sur presque tout le pourtour de la Méditerranée les draps des Pays-Bas et d’autres villes françaises : à partir du dernier quart du XIIe siècle et jusqu’aux environs 1250 l’échange des tissus flamands contre des produits exotiques s’est opéré aux foires de Champagne. Arras dirigeait ses marchands vers le Sud, et ce furent donc des Arrageois en grand nombre qui fréquentèrent les foires de Champagne ; échangeant leur draperie et celle des autres villes textiles contre les denrées exotiques apportées par les Italiens (produits de luxe contre d’autres produits de luxe, à la différence des Gantois qui achetaient des marchandises pondéreuses).
L’action comtale et le rôle des princes : accueil et sécurité des marchands (conduit, police, justice)
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la fortune des foires de Champagne vient moins de leur situation géographique que de facteurs politiques, des privilèges et avantages accordés par les pouvoirs locaux aux marchands. Leur essor date du moment où les comtes de Champagne (à commencer par Henri le Libéral, 1152-1181), dans le contexte de la paix princière, les ont placées sous leur protection. De ce fait, on doit tirer un enseignement général : si l’on excepte le cas des cités-Etats italiennes, la puissance économique urbaine n’a jamais pu supplanter le pouvoir du prince. Il s’agit là d’un blocage politique majeur : les villes ne peuvent constituer, seules, des entités politiques. Certes, il existe des ligues économiques, mais ce sont des associations de marchands, et non de villes. C’est d’ailleurs en s’intégrant dans le système monarchique que les villes assurent, au XIIIe siècle, leur stabilité politique et leur prospérité économique.
Les exemptions de taxe
La localisation des six foires de Champagne dans quatre villes est donc moins due à leur position géographique qu’à l’action intelligente des comtes de Champagne qui, dans la seconde moitié du XIIe siècle, auraient conçu le cycle des foires et accordé aux marchands de fort habiles privilèges. Tout seigneur voulant attirer badauds et marchands à sa foire et désirant de celle-ci « une oasis de paix et un terrain d’essai » accordait la « paix du marché », promettant de ne faire subir aucune vexation (confiscations en vertu du droit d’aubaine ou en représailles) et offrant des conditions de logement et d’entrepôt avantageuses, ainsi qu’une exemption ou une diminution de taxes. Il y a aussi le cas des exemptions de toutes taxes serviles sur les terrains où l’on put bâtir logements et locaux marchands. Les bourgeois furent exemptés des tailles et des toltes en échange de taxes fixes rachetables. La taille constitue la taxe prélevée par un seigneur en retour de son droit de ban sur les hommes et de sa protection devant servir à l’entretien des fortifications. Irrégulière et arbitraire (à merci pour les serfs) elle est à partir du XIIIe siècle fixe (abornée) et annuelle (abonnée). Quant à la tolte, il s’agit de l’imposition à l’entrée de certaines villes. En outre, les tonlieux (taxes sur les marchandises circulant ou arrivant au marché) et les banalités (redevances versées pour l’usage pour l’usage d’un outil collectif appartenant au seigneur, comme un four, un moulin ou un pressoir) furent abolis ou considérablement limités. Ces marchands n’avaient à payer ni droit d’aubaine et d’épave. Pour venir aux foires, les marchands ont fait un long et difficile voyage. Il leur faut d’abord se loger. A l’origine, on construisait des baraquements provisoires sur les places ou en dehors de la ville. Puis, les habitants louèrent des pièces ou des maisons aux marchands. Enfin, des maisons spéciales furent bâties pour eux, en pierres pour résister aux incendies avec de grandes caves voûtées pour y entreposer les marchandises. Marchands et habitants jouissaient de privilèges importants et l’essor des foires est intimement lié à la croissance du pouvoir des comtes de Champagne et au libéralisme de leur politique. Les comtes de Champagne ont été plus habiles que bien d’autres seigneurs. Deux créations, en particulier, ont conduit à ce succès de façon peut-être déterminante : celles du « conduit » des foires et des gardes de foires.
Les sauf-conduits
Le « conduit » des foires était la protection accordée par le seigneur aux marchands en route vers la foire. Cette protection ne se concevait jusqu’alors qu’exercée sur le territoire même dont ce seigneur était le maître. Le comte Thibaud le Grand en eut une autre conception, tout à fait novatrice, en s’efforçant d’étendre sa protection bien au-delà des limites de son comté. Ainsi, en 1148, des changeurs de Vézelay, se rendant aux foires, avaient été arrêtés près de Sens par le fils du vicomte de Sens : Thibaud écrivit à l’abbé Suger, régent du royaume, pour exiger réparation. Ses successeurs firent confirmer le conduit par tous les princes territoriaux. Finalement, Philippe Auguste, en 1209, plaça sous son conduit royal tous les marchands se rendant aux foires. Et ces conduits, le comtal puis le royal furent toujours respectés de façon remarquable. Les sauf-conduits étaient donc accordés sur toute l’étendue des terres comtales. Néanmoins, cette protection accordée aux voyageurs par une autorité s’applique aux marchands contre le paiement éventuel d’une taxe (du même nom). Par conséquent, les sauf-conduits assurent la libre circulation de l’espace couvert par l’autorité émettrice, parfois au-delà vers une destination précisée, parfois une escorte armée. Les sauf-conduits sont indispensables pour assurer la sécurité des marchands en route vers les foires de Champagne, ces derniers pouvant faire l’objet d’attaques et convoitises sur les chemins.
Les gardes de foires
Surtout les comtes assuraient la police des foires, contrôlaient l’honnêteté et la légalité des transactions, garantissaient les opérations commerciales et financières. Des fonctionnaires spéciaux furent ainsi créés, les gardes de foire, fonctions publiques mais souvent confiées à des bourgeois au moins jusqu’en 1284, où les rois de France, devenus maîtres de la Champagne, nommèrent en général des fonctionnaires royaux. Les gardes de foires avaient pour fonction d’assurer la police pendant les foires, mais aussi de renforcer la sécurité des marchands. A l’origine, ce n’étaient que de simples agents comtaux chargés de l’organisation matérielle et du contrôle des règlements. Puis, au moins depuis 1274, ils eurent des pouvoirs de juridiction sur les marchands rassemblés dans les limites privilégiées de la foire. Enfin, dans le courant du XIIIe siècle, ils acquirent une juridiction « universelle », s’étendant à presque tout l’Occident chrétien. Entre 1225 et 1247, les particuliers commencèrent à passer devant les gardes des contrats de toutes sortes. Enfin, à partir de 1260, ces « lettres des gardes de foires » devinrent si nombreuses que l’administration eut désormais des notaires, des procureurs et des sergents. Ces derniers se répandaient sur toutes les routes d’Europe de telle sorte que les contrats passés pendant les foires étaient exécutoires dans la Chrétienté latine tout entière. Ce fut là, sans conteste, ce qui contribua à prolonger l’activité des villes de foires jusqu’au début du XIVe siècle.
Cependant, si les pouvoirs locaux accordent maints privilèges aux marchands, les comtes de Champagne perçoivent en vertu de leur droit certains revenus. Les marchands ne peuvent se soustraire à l’autorité des marchands. La charte monte bien que c’est le comte de Blois directement qui concède la foire de Provins et qui confirme la concession par son sceau. Cette concession « sans modification » à perpétuité nécessite toutefois l’approbation de la comtesse par l’apposition de son sceau. Le comte Thibaud impose contre sa concession des conditions aux marchands : il exige « la moitié du prix de tous les logements et toutes autres coutumes ». Les coutumes constituent ainsi l’ensemble des droits seigneuriaux, qu’ils soient liés au ban ou au domaine foncier (taxes, exactions…). . La décime est impôt royal ou pontifical de caractère exceptionnel, sur les revenus de l’Eglise en vue de financer les croisades. Cette levée, qui équivalait au dixième du revenu net, est extraordinaire : elle s’inscrit dans le contexte des croisades -
Les profondes mutations dans le rôle des foires de champagne après 1250 puis leur déclin au début du XIVe siècle
. Depuis 1250, une grande place de change où prédominent les activités financières et le rôle des Italiens
Le milieu du XIIIe siècle représente pour les foires de Champagne une période de transition qui voit la baisse des ventes de marchandises se conjuguer avec l’importance croissante des activités financières, telles que le crédit et la banque. Les nouvelles des foires de Champagne de 1265 révèlent la difficulté de vendre les marchandises La fonction financière prend le pas sur les activités commerciales : les foires de Champagne persistent essentiellement comme marché où se fixe le cours des monnaies européennes et où s’apurent les comptes des compagnies de commerce. Car le marchand, jadis itinérant, tend à se sédentariser. L’une des caractéristiques des trois grands siècles du Moyen Age réside dans le remplacement, mais qui fut tardif et inachevé, du marchand itinérant, du « pied poudreux », par le marchand dirigeant du siège central ses affaires.
Dès le milieu du XIIIe siècle, alors que les organismes marchands se perfectionnaient encore, le rôle commercial des foires de Champagne commença de décliner, bien que ce fût précisément à cette époque que se multiplièrent les contacts avec les marchands d’Allemagne. A cet égard, l’expédition des draps n’était même plus faite de Champagne mais de Paris. Tous ces faits convergent et démontrent que, depuis les environs de 1250, les foires de Champagne avaient changé de caractère : elles étaient de moins en moins le marché « international » de la draperie mais elles étaient devenues la grande place occidentale de change, le « domicile de change de toute l’Europe » . Une organisation du crédit s’était patiemment créée depuis le XIIe siècle. Les contrats de change y furent de plus en plus utilisés par les Italiens et les autres grands marchands qui surent s’initier à cette nouvelle pratique née dans la péninsule. Il ne s’agissait encore que de simples promesses écrites de payer une somme dans un autre lieu que celui où la promesse avait été faite (billet à ordre avec remise de place). On distinguait la clause à ordre passive (le signataire de la promesse paierait dans cette autre place au remettant ou à son nuntius) et la clause à ordre active (le signataire ferait payer par un nuntius ou préposé agissant pour lui). La fréquentation des foires de Champagne était telle qu’on stipulait payables à l’une d’elles la plupart des obligations passées en Occident, y compris celles contractées par les princes, les grands ou les églises, et cela dès le milieu du XIIIe siècle. Comme toutes les places d’Europe étaient en rapport avec ces foires, il naquit en Champagne un système d’extinction des dettes par compensation, et les foires champenoises sont ainsi devenues une clearing house « internationale ». Et le cours des espèces et des billets, nombreux et divers, qui s’y établissait était connu au loin dans les moindres délais grâce aux « courriers de foires », vite devenus les auxiliaires importants de la spéculation. On distingue ainsi le sterling , nom donné au système de la monnaie anglaise ; le tari, monnaie d’or dans les pays musulmans ; le florin , nom de la monnaie frappée à Florence émise à partir de 1252 ; l’augustal , pièce d’or frappée en 1231 par l’empereur Frédéric II valant un double dinar d’or ; le provinois , monnaie de Provins ; la monnaie du Mans; la monnaie tournois , qui trouve son origine dans la monnaie battue par Saint Martin de Tours. Il faut également mettre en avant les monnaies de compte : elles servent à compter. Il s’agit de repères non frappés utilisés pour comparer les différentes monnaies (frappées ou non) en servant d’unité de base dans un système de multiples dérivés. Le marc , unité de poids utilisée principalement pour les métaux précieux, sert de monnaie de compte équivalent aux deux tiers d’une livre (soit 13 sous et 4 deniers), sachant qu’une livre comprend 12 onces. La livre, unité de poids d’origine romaine, variable durant tout le Moyen Age, équivaut en moyenne à 490 grammes (=20 sous=240 deniers). C’est une monnaie de compte qui trouve son origine dans la livre de poids. Quant au denier, unité monétaire en argent répandue à partir de la seconde moitié du VIIe siècle, il constitue à partir de Charlemagne la base de tout système monétaire : en taillant théoriquement 240 deniers dans une livre d’argent, le denier, et ses sous multiples (obole et picte) est l’unique pièce émise entre le IXe et le XIIIe siècle (c’est aussi une unité de poids équivalent à 24 grains).
Par ailleurs, le monde de l’usure n’eut qu’un rôle très secondaire dans le crédit proprement commercial. La banque est en fait sortie du change. Le premier type de change est le change manuel, très anciennement connu. Au marché de chaque ville, les changeurs (quelques-uns seulement, dont le nombre était strictement limité par les autorités seigneuriales, urbaines ou princières) tenaient leurs tables ou bancs (d’où dérive le terme de banque). Ils remplirent d’abord deux fonctions traditionnelles : le change des monnaies et le commerce des métaux précieux. Puisque les espèces en circulation furent longtemps frappées, même à l’échelon régional, par des autorités monétaires assez nombreuses, leurs types et leurs valeurs étaient différents : aucun marché tant soit peu important ne pouvait donc se passer des offices du changeur. Mais de bonne heure, dans les plus grandes villes, les changeurs (qu’on appela très tôt banquiers) ont étendu le champ de leur activité en s’occupant de dépôts et de virements. Le contrôle des opérations financières, le caractère semi-public des changeurs contribuèrent, outre les raisons purement économiques, à donner aux foires de Champagne un de leurs caractères les plus importants, le rôle d’un « clearing-house embryonnaire », l’usage s’étant répandu d’y régler les dettes par compensation. La banque de dépôt et de virement, la banque d’affaires aussi, sont nées à Gênes au cours du XIIe siècle. Ces organismes attirèrent les déposants en leur offrant le paiement d’intérêts, voire la participation aux bénéfices réalisés avec les fonds investis. Cependant, les banquiers génois du XIIe siècle investirent peu dans le grand commerce et, longtemps, leurs affaires ne sortirent guère du cadre local. Ce ne fut qu’au XIIIe siècle que des banquiers d’autres places étendirent le champ d’activité de leurs opérations. Les transactions des marchands-banquiers s’étendaient à de nombreuses places n’usant pas des mêmes monnaies. Et comme ces marchands-banquiers appartenaient déjà à des sociétés familiales étendant leurs ramifications à plusieurs pays, ils finançaient les affaires d’autres négociants en acceptant des obligations payables généralement aux foires de Champagne. Ce sont bien les foires de Champagne qui firent faire un pas décisif au change non manuel. Le commerce à ces foires posa des problèmes délicats à partir du moment où l’achat et la vente tendirent à se dissocier. L’exportateur italien aux foires empruntait dans sa ville en monnaie locale pour se procurer les soieries et les épices qu’il allait expédier dans l’une des quatre villes de foires. La vente faite, par exemple à Provins, il disposerait d’une somme en monnaie provinoise dont il faudrait opérer le change avant de rembourser le prêteur italien. Inversement, pour un Italien qui achetait à Troyes ou à Lagny des draps de Flandre et qui, pour ce faire, avait besoin de se procurer de la monnaie provinoise. Jusqu’aux environs de 1300, l’instrument des transactions de ce genre allait être le contrat de change. Les sociétés de commerce n’étaient alors fondées que pour un seul voyage aller et retour, et les marchands faisaient leurs achats avec le montant de la vente des produits qu’ils avaient emportés. Mais, peu à peu, dans ces registres notariaux, les contrats de change deviennent plus nombreux, si bien que vers 1250 ils sont devenus courants par suite de la séparation des opérations d’importation et d’exportation. Le change et le rechange sont eux aussi apparus avant la fin du XIIe siècle. A ce titre, le registre de Guglielmo Cassinese (1190-1192) concerne les avances faites à Gênes en monnaie locale et remboursables en monnaie provinoise à la prochaine foire de Champagne. On y rencontre parfois une clause de rechange : si le remboursement prévu n’a pas lieu, la dette sera due à Gênes au retour du voyage des marchands ayant été en Champagne, et, dans ce cas, le contrat détermine d’avance le taux auquel la monnaie provinoise sera reconvertie en monnaie génoise. Tous ces actes sont les prototypes de la lettre de change. Le prêteur retire un intérêt de son avance en devises, mais cet intérêt est masqué. On le voit bien par la lecture des actes notariés génois du XIIIe siècle puisque, alors, on peut contrôler les taux de change qu’ils fixent, les foires de Champagne donnant le « certain » à toutes les places italiennes, le cours du change étant toujours fondé sur le sou de 12 deniers provinois et s’exprimant en un nombre variable de deniers, génois à Gênes, florentins à Florence…
. Les associations de marchandes, les sociétés de commerce et les grandes familles dominantes
Pour les affaires de dimensions particulièrement vastes, donc principalement pour celles du « grand commerce international », le Moyen Age a commencé l’élaboration de nouveaux types d’associations marchandes et partant, d’un droit des sociétés. Dans un premier temps, les associations marchandes furent au XIe siècle des associations de défense et d’organisation de la profession (ghildes, hanses) au sein d’une ville ou en vue de voyages à effectuer au loin. Le second document mentionne un messager de l’une de ses associations (Mercanzia), en l’occurrence la ghilde des marchands de Sienne. Celles qui naquirent ensuite furent très différentes. Pour éviter toute ambiguïté, nous les nommerons compagnies ou, mieux encore, sociétés, terme plus exact d’un point de vue juridique. Dès le XIe siècle, plusieurs marchands prirent l’habitude de s’associer. Les deux principaux d’« associations » furent la commande et la véritable société, la première étant née dans plusieurs ports d’Italie, la seconde dans les grandes villes commerçantes de l’intérieur. Les associations peuvent se former pour une durée de plusieurs années, et sans qu’il y ait besoin de spécifier toutes les affaires dont on s’occupera. Elles sont « stables, générales, à but indéfini » (Y.Renouard). Il y eut surtout divers types d’associations par quoi le marchand, en sortant de son isolement, put étendre le réseau de ses affaires. Ces sociétés demeurent fondées sur des contrats qui ne lient les contractants que par une opération commerciale ou pour une durée limitée. Aux XIIIe-XIVe siècles, ces véritables maisons commerciales demeurent fortement centralisées, avec, à leur tête, un ou plusieurs marchands qui possèdent un ensemble de succursales et sont représentés à l’extérieur du siège principal où résident le ou les dirigeants des employés salariés.
Par ailleurs, les agents du crédit commercial, autrement dit les prêteurs, furent essentiellement des bourgeois. Dès le XIe siècle, les plus riches marchands disposaient d’assez volumineuses liquidités pour se lancer dans les opérations de crédit. Ceux des deux pôles économiques (Pays-Bas et Italie) y jouèrent le premier rôle, rôle qui ne fut cependant pas exclusif. Dès le milieu du XIIe siècle, le commerce de l’argent avait constitué la moitié des opérations (l’autre étant composée de trafics de marchandises variées). En ce qui concerne les emprunteurs, ils n’étaient pas seulement des clercs, mais aussi les rois, les nobles ou les villes, sans même parler de bourgeois désireux d’accroître les capitaux engagés dans leurs propres affaires. Par ailleurs, la présence de représentants permanents sur les marchés extérieurs, en particulier dans les villes de foires champenoises et dans celles des Pays-Bas, leur a permis d’effectuer, sans beaucoup de transports de numéraire, des transferts de fonds de place à place par simple correspondance. Le second document met en évidence la direction croissante des affaires par correspondance au XIIIe siècle. En ce sens, la direction des affaires s’effectue par l’intermédiaire d’associés, de messagers et de transmetteurs qui appliquent sur le terrain les directives émises depuis un siège fixe et central. Les transporteurs assurent la correspondance entre les associés et le siège central de la société Les grandes compagnies ont porté le nom de famille dominante ; celles des Tolomei et des Buonsignori furent très puissantes notamment aux foires de Champagne avant de faire faillite peu avant 1300. On assiste dans cette optique à la mise en place de véritables réseaux, au sommet desquels les grandes familles dictent et contrôlent à distance l’ensemble des opérations menées sur les foires de Champagne par les différents associés.
Les facteurs du déclin des foires de Champagne au début du XIVe siècle
Si le milieu du XIIIe siècle avait assisté à une profonde mutation dans le rôle des foires de Champagne, le premier quart de siècle suivant devait être témoin de leur irrémédiable décadence. Vers 1320, la décadence de leur rôle financier s’est en effet produite, et ce rôle ne fut remplacé par aucun autre. Les causes du déclin ont été multiples, et il est difficile de donner la primauté à l’une plutôt qu’à une autre. On ne peut nier que les guerres opposant la Flandre au roi de France, entre 1296 et 1320, ont en partie désorganisé les marchés anciens de la laine et du drap ; mais les Flamands venaient depuis un certain temps en moins grand nombre, et les draps de Flandre, dès 1294, ne représentaient plus que 15% en quantité et 20% en valeur de toute la draperie vendue à ces foires. R.-H Bautier a montré que les deux causes essentielles sont à chercher ailleurs. D’une part, l’industrie drapière italienne s’est développée à partir des années 1290 : productrice précédemment de draps inférieurs destinés à la consommation locale, la draperie de Milan et de Florence rivalise désormais en qualité avec la flamande, jusqu’à présent principale pourvoyeuse des foires de Champagne ; elle l’emporte sur certains marchés, ce qui réduit considérablement les achats italiens de draps flamands. D’ailleurs, les Italiens sont en train d’évincer les Flamands du marché des laines anglaises. Il n’y a donc plus lieu d’utiliser les foires de Champagne, et presque toutes les sociétés italiennes en relation serrée avec ces foires disparaissent les unes après les autres. La seconde cause essentielle est la suivante : Paris, qui s’est beaucoup enrichi au XIIIe siècle, représente pour les Italiens une clientèle de premier ordre. Dès le début du XIVe siècle, les Lombards y sont plus nombreux que dans les villes de foire toutes proches, Lagny surtout. La foire du Lendit, tenue en juin dans un lieu situé entre Paris et Saint-Denis (début d’octobre), éclipse les foires de Champagne comme marché de la draperie, et sans doute bien avant 1300. Paris devient une vaste place de change et les villes champenoises furent ainsi les victimes de la déviation d’une grande partie du courant des changes. Ajoutons d’autres causes encore ; l’ouverture des nouvelles routes transalpines fait dorénavant passer plus à l’est (par la Suisse et la vallée du Rhin) le trafic entre l’Italie et les Pays-Bas. Ces phénomènes conduisent en effet à l’abandon de la « Strata Francigena », de la route française, du grand axe qui avait uni le monde économique du Nord au domaine méditerranéen, au profit de deux routes plus rapides et moins coûteuses : une route de mer qui, de Gênes et de Venise aboutit par l’Atlantique, la Manche et la mer du Nord à Bruges et à Londres ; une route terrestre rhénane au long de laquelle se développeront aux XIVe et XVe les foires de Francfort et de Genève. Tout le royaume de France, et pas seulement les foires de Champagne, en ressentirent les effets catastrophiques. L’historien R. De Roover a bien montré qu’un changement de mentalité et de genre de vie des marchands fut aussi à la base de la décadence champenoise. Les grands marchands se sédentarisent. Les voyages presque continuels des négociants correspondaient à une certaine civilisation, de même que les « foires cycliques ». Le début du XIVe siècle marqua un nouveau stade : désormais, les principaux « errants » furent, sauf exception, les employés des grandes maisons italiennes. Celles-ci installèrent en même temps des facteurs à demeure dans les plus grands centres, comme Londres, Paris et Bruges. Par voie de conséquence, le commerce actif, exercé par les marchands des Pays-Bas, déclina lui aussi, puisque de nombreux agents italiens allaient au XIVe siècle s’installer en Flandre et en Brabant. Acheteurs et vendeurs, dorénavant en présence de façon continue, n’avaient plus besoin d’aller aux foires.
Les foires les plus importantes, celles dont l’influence s’est exercée pendant plusieurs générations (presque deux siècles) dans tout l’Occident, furent les foires de Champagne dont l’éclat domina tout le commerce international. En dehors des ports, les marchands européens ont ainsi l’occasion de se retrouver dans ces foires internationales, rencontres à lieux et dates fixes. Sur l’axe vital qui joignait l’Italie aux Pays-Bas, leur carrefour attira des marchands de tous les pays ; carrefour si animé qu’on finit par en déduire que les péages, les tonlieux et toutes les taxes n’opposaient pas aux échanges des barrages. Le succès des foires de Champagne, qui dominèrent sans conteste le commerce international du milieu du XIIe siècle au milieu du XIIIe siècle, est essentiellement dû à l’initiative des comtes de Champagne. Ces derniers eurent l’intelligence de répartir sur toute l’année six foires en quatre villes et de ménager à ceux qui les fréquentaient divers services : un sauf-conduit pour s’y rendre, des gardes de foire sur place pour garantir les transactions, enfin des lieux d’accueil pour les diverses communautés étrangères. Alors qu’elles étaient à l’origine locales et régionales, puis des centres actifs d’échanges de marchandises, elles devinrent également des places financières dès 1250, avant d’être supplantées dans ces rôles par le grand port flamand de Bruges. Le déclin des foires de Champagne au début du XIVe siècle est lié à une transformation profonde des structures commerciales qui fait apparaître une nouvelle figure de marchand : le marchand sédentaire se substitue au marchand itinérant. Celui-ci était le « pied poudreux » le long des chemins ; désormais, du siège central de ses affaires, celui-là dirige, grâce à des techniques sans cesse plus évoluées, grâce à une organisation de plus en plus complexe, un réseau d’associés ou d’employés qui rend inutiles ses déplacements. Toutefois, la sédentarisation du commerce ne fut jamais complète avant la fin des temps modernes ; le nombre des foires (considérable dans tout l’Occident aux XIIe-XIIIe siècle) n’a pas faibli à la fin du Moyen Age, qui connut d’autres foires internationales, telles que celles d’Anvers, Francfort, Genève, Lyon, mais aucune ne joua le rôle vraiment immense qu’avait été celui des six foires de Champagne.
Source
CONTAMINE Philippe, L'économie médiévale, Paris, Colin U, 1993.
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