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Depuis Rome, comme « centre nerveux », de nombreuses voies et chaussées rayonnaient suivant des tracés qui pouvaient atteindre n'importe quel point de l'Empire, y compris le plus éloigné, et au long desquels les voyageurs pouvaient bénéficier d'un remarquable système de relais pour les chevaux et d'auberges pour se reposer. Lors de la chute de l'Empire romain, le changement qui s'opéra, s'il ne fut pas brutal, suivit cependant un lent processus de détérioration et d'abandon qui se prolongera durant plus de deux siècles. Concrètement, depuis le règne de l'empereur Caracalla, jusqu'au troisième siècle de notre ère, Rome avait cessé de se préoccuper de l'entretien du réseau secondaire de routes ; seules, les grandes voies qui partaient de Rome bénéficiaient de ces tâches vitales, les relais fonctionnaient, et les auberges bien que se raréfiant demeuraient ouvertes. L'immense réseau de voies de communications élaboré par les Romains, cette œuvre parmi les plus colossales de l'ingénierie civile de tous les temps, devait malheureusement disparaître avec le collapsus de l'Empire.
Les voies d'invasions
Au VIIe siècle de notre ère, les grandes voies romaines, déjà fortement détériorées, restaient néanmoins le meilleur et le plus fréquenté des moyens de communication de l'époque. Ce furent les voies romaines qu'empruntèrent en priorité de nombreuses tribus barbares pour envahir l'Empire à partir du IVe siècle, avec leurs pesants chariots tirés par des bœufs, bétail et esclaves, sans compter les femmes, les enfants et de redoutables guerriers montés à cheval. D'après les chroniques de l'époque, en Europe et dans la première moitié du VIIIème siècle, ces voies ou ce qu'il en restait furent délaissées au profit des voies strictement vicinales. Les villes, les cités et des villages entiers connaissaient alors une désertification en masse. Cette période coïncide avec le début du féodalisme.
La « petite Renaissance »
Dans la seconde moitié du VIIIe siècle sur le Vieux Continent se produisit un renouveau de l'activité commerciale, intellectuelle et religieuse initié par l'empereur Charlemagne, personnalité dominante du Haut Moyen Âge (période qui s'étend du début du Ve siècle jusqu'à l'aube du XIIème siècle). L'Empire Carolingien, maintenu par les successeurs de Charlemagne devait durer presque un siècle et demi au cours duquel il connut une authentique renaissance qui s'affirma dans la première moitié du IXe siècle. Les routes de l'Europe au cours de ces longues périodes furent à nouveau fréquentées. Mais c'en était fini des antiques chaussées romaines ; le temps avait fait son œuvre d'une part, et, après le passage successif des barbares et des paysans, elles avaient été saccagées et pillés, car le matériau dont ces voies étaient faites, blocs de pierres d'excellente qualité s'était révélé d'une grande utilité pour la construction des habitations. De nombreux manoirs furent construits à partir de la pierre extraite des chaussées romaines. Toutes ces raisons firent qu'il restait bien peu de choses des larges voies qui traversaient jadis les montagnes et franchissaient les rivières sur des ponts ingénieux, la plupart détruits. Les chemins et les sentiers de l'Empire carolingien, s'ils s'inspirèrent de la voie romaine étaient beaucoup plus modestes.
La révolution commerciale
Les campagnes produisent des surplus agricoles (essentiellement le vin et les céréales) et artisanaux (le plus souvent textiles) qui sont échangés dans des foires locales, puis acheminés vers des foires plus importantes. Les villes constituent un foyer de demande et d'échanges très actif.
Vers l'an mil, le grand commerce se limitait au trafic de produits de luxe réservés à une infime minorité de puissants (l'aristocratie foncière) ; en l'espace de trois siècles, il s'est ouvert à des matières premières, des denrées alimentaires et des produits fabriqués devenus indispensables à des groupes sociaux plus larges (la bourgeoisie urbaine). Le terme de "révolution commerciale" n'est pas exagéré pour décrire cette évolution fondamentale pour l'ensemble de la vie économique.
De nouveaux intermédiaires
Les agents de cette activité se diversifient ; ce ne sont plus quelques spécialistes juifs et italiens, mais des intermédiaires chargés par les seigneurs d'écouler des surplus agricoles, des fils de paysans, des bateliers et des débardeurs prêts à toutes les aventures pour sortir de leur modeste condition. De plus, l'Orient musulman aux grandes villes luxueuses (Bagdad, Alexandrie, Damas) manque de matières premières : bois, fer, étain et main-d'œuvre. Cette demande incite l'Occident à exporter ces produits et des esclaves. Les Italiens prennent la place d'intermédiaires entre l'Orient et l'Occident, en fondant des comptoirs sur tout le pourtour de la Méditerranée et au débouché des voies caravanières.
Les institutions urbaines
Quelle que soit la taille de la ville, les habitants ont un sentiment d'appartenance à une communauté originale, qui se traduit par des institutions communales, une religion civique ancrée sur les mêmes fêtes et le culte collectif d'un saint patron qui donne en général son nom à la plus grande église de la ville.
"L'air de la ville rend libre"
A partir du XIIème, les marchands et artisans créent des regroupements visant à préserver les intérêts du métier, en fixant des usages obligatoires pour tout ceux qui en font partie. Les associations ("métiers", "guildes" ou "hanses") formées entre artisans sont moins puissantes que celles formées entre marchands et entrepreneurs. Au début du XIIIème, il faut faire partie d'un métier pour pouvoir l'exercer.
A Paris, elles se multiplient au cours du XIIIème, ce qui incite le prévôt à ordonner en 1268 la rédaction des métiers parisiens organisés ("le livre des métiers de Paris"), pour éviter la fabrication déloyale. La formation des métiers était libre, mais une fois la communauté organisée, ceux qui voulaient y entrer devaient jurer le métier ; les autres ("chambrelans") devant travailler en dehors (situation précaire). Les maîtres sont les seuls à pouvoir exercer le métier pour leurs comptes : les compagnons travaillent à l'heure ou aux pièces pour le compte des maîtres ; les apprentis vivent avec la famille du maître et l'ont payé pour être instruit. En principe, un compagnon peut devenir maître dès qu'il a un certain niveau de connaissance, car le nombre de maître est rarement limité. Le nombre d'apprentis est par contre toujours réglementé pour éviter qu'il n'y ai trop de maître, ce qui conduirait à une baisse des prix. Les maîtres finiront par fermer le métier, et les compagnons ne pourront plus devenir maîtres.
Un petit nombre de maîtres (les "jurés", "gardes" ou "syndics du métier") dirigent la communauté : ils sont élus pour un an par l'assemblée générale ou désignés par le seigneur, et sont chargés d'assurer le respect de la réglementation : ils pouvaient visiter à toute heure les ateliers et se saisir des fausses œuvres.
Les communautés de métiers sont autonomes, mais leur existence est soumise à l'accord du seigneur : les jurés doivent résoudre les conflits nés à l'intérieur du métier, mais l'arbitrage final revient au seigneur. En 1291, celui de Reims a tranché un conflit entre maîtres et ouvriers drapiers, et a ordonné la rédaction de statuts interdisant les alliances d'ouvriers contre les maîtres, ou de maîtres contre les ouvriers.
Les rois favoriseront ces communautés, qui permettent le développement d'un droit commercial, quelquefois inséré dans leur statut. En Italie, certaines auront des juridictions spécifiques.
Le renouveau municipal.
La seigneurie ne favorise pas les échanges commerciaux. Au XIIème siècle, trois types de villes apparaissent :
- les villes de prévôté sont créées avec l'assentiment du seigneur et du roi, et ont une autonomie modeste. Un prévôt administre la ville pour le compte du seigneur ou du roi. On en trouve surtout dans le centre, l'ouest et le sud-ouest. Les libertés y sont moindres que dans les autres villes.
- les communes jurées, présentes dans le nord et l'est, sont souvent créées avec un esprit de lutte contre le pouvoir seigneurial en place. Elles s'administrent elles-mêmes, ont quelques libertés, et bénéficient d'une juridiction particulière : origine des juridictions municipales.
- les villes de consulats sont copiées sur le modèle italien. Elles ont en général les mêmes libertés que les communes jurées, mais leur création n'est pas présidée par un esprit de lutte.
Les villes ont favorisé le renouveau du commerce, car cette structure était adaptée aux échanges, au contraire des seigneuries. Les statuts des villes regroupés dans les Chartes municipales, accueillaient quelquefois de nouveaux usages du droit commercial. Mais ici aussi, les apports des villes françaises restent minces. Les villes italiennes sont celles qui en ont accueilli le plus : la République de Gènes accueille directement le droit des marchands dans ses statuts.
La renaissance du droit des affaires au haut Moyen Age
Des paysans quittent leur village pour s'installer en ville. Les notions de profit, d'ascension sociale et de liberté, propres à la ville, exercent une attraction certaine sur les paysans plus strictement encadrés dans les contraintes de la seigneurie, lieu de pouvoir et de prélèvement seigneurial. Un proverbe allemand du XVe siècle affirme que "L'air de la ville rend libre", ce qui explique l'attrait qu'elle exerce sur les paysans étroitement surveillés dans le cadre seigneurial.
En ville, les bourgeois se créent de nouveaux réseaux de solidarité qui s'entremêlent : la paroisse, la confrérie et le métier, où se retrouvent des compagnons de la même profession. Une véritable culture urbaine voit le jour. La fierté citadine s'affiche au travers de la cathédrale et des symboles des institutions communales : le beffroi et le palais communal.
La constitution des communes
Les institutions communales sont le fruit d'un compromis, plus ou moins pacifique, entre le seigneur et une conjuration d'habitants pour obtenir des privilèges : droit de se réunir, de délibérer et de juger. Le mouvement d'affranchissement touche les campagnes comme les villes, qui obtiennent, soit par négociation (Bourges en 1181), soit par la violence (Laon, 1111), des "libertés urbaines". L'emprise des seigneurs sur les villes est limitée, et ces derniers reconnaissent la montée en puissance (économique et politique) des bourgeoisies marchandes et artisanales. Le plus souvent, contre le paiement annuel d'un cens au seigneur, les habitants de la ville échappent aux multiples redevances et services que ce dernier est en droit d'exiger d'eux. L'association jurée des habitants, qui aboutit à la constitution d'une commune, obtient la confirmation écrite de ses usages et coutumes, le droit de choisir en son sein des magistrats, chargés de défendre ses privilèges et d'exercer en son nom une juridiction plus ou moins étendue. Ces franchises urbaines permettent aux marchands, majoritaires dans le mouvement communal, d'échapper aux tracasseries féodales et d'exercer leur métier en toute sécurité. Dans ce sens, ce mouvement prolonge celui de la paix de Dieu, apparu dès la fin du Xe siècle. Dans un premier temps (au XIIe siècle), les Capétiens tolèrent ces franchises urbaines, puis, au cours du XIIIe siècle, ils reprennent en main les villes du royaume (la commune de Laon est cassée par Philippe Auguste dès 1190), exigeant une aide militaire et financière de ces "bonnes villes" placées sous leur protection.
Le temps des marchands
Il serait anachronique de confondre ce mouvement municipal avec une pré-démocratie urbaine, dans la mesure où il est rapidement confisqué au profit d'une élite constituée de nobles résidant en ville et de grands marchands ou maîtres de métiers les plus prestigieux (merciers, pelletiers).
Ce nouveau corps politique crée ses propres institutions : conseil d'échevins ou de consuls, dirigé parfois par un magistrat élu pour une année (maire ou bourgmestre). En Italie du Nord et du Centre, ce mouvement aboutit à la création de quasi-républiques urbaines qui imposent durement leur domination aux campagnes environnantes (contado). Ailleurs, le mouvement établit une autonomie très inégale selon les régions et les périodes, en matière de fiscalité, de droit, de défense et d'esprit public. Les monuments emblématiques du mouvement communal sont l'hôtel de ville avec son beffroi, dont les cloches rythment "le temps du marchand" par opposition au "temps de l'Église" (J. Le Goff). Ces institutions produisent leurs propres archives authentifiées par leur sceau et conservées avec le trésor dans la salle du conseil. Des chroniques urbaines transmettent la mémoire propre à la ville. Celle-ci se mobilise dans des grandes cérémonies collectives : processions liturgiques et entrées royales (souvent mises en images) ; on a pu évoquer à ce sujet une véritable "religion civique".
Source BNF
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