Le commerce internationnal

 

 Le renouveau économique

 Une société en pleine mutation

Le développement économique impressionnant qui a lieu entre le XIe et le XIVe siècle a été rendu possible par plusieurs facteurs. L'Europe connaît à cette époque une période de calme politique relatif et de prospérité. L'autorité publique a éclaté et la féodalité structure la société. Cependant l'ordre propice aux affaires règne. La puissance de l'Eglise catholique instaure la « Paix de Dieu » et si les seigneurs font la guerre, c'est surtout en croisade.

Dans une économie presque totalement dominée par les humeurs de la production agricole, l'expansion démographique est sans doute le signe le plus évident de ces années de prospérité. Le continent comptait environ 40 millions d'habitants en 1100 contre 69 millions en 1250. Dans le même temps, la France est passée de 5 millions à 9,2 millions d'habitants. L'augmentation de la population est due à une production de plus en plus importante et à une productivité de plus en plus performante dont les causes sont les nombreux progrès techniques ainsi qu'une hausse de la consommation. L'agriculture peut nourrir de plus en plus de personnes. Ce renouveau des campagnes est un moteur pour celui des villes. Ainsi se réveillent des cités assoupies d'Italie du Nord, des Flandres, des pays de la Meuse et du Rhin, de Provence, du Languedoc et de Catalogne. Les villes se développent sur d'anciennes cités gallo-romaines (surtout autour du bassin méditerranéen, plus urbanisé) ou autour d'abbayes fortement dotées et de châteaux seigneuriaux. Ce nouvel essor et la création de villes touche surtout le Nord de l'Europe, la côte de la Mer du nord et de la Baltique.

 Le développement des échanges et la circulation des marchandises

Très longtemps les relations commerciales restent purement régionales. Au XIe siècle, la nature même des marchandises subit graduellement un profond changement. A l'origine, les échanges portent essentiellement sur un volume restreint de produits luxueux et chers. Ces produits cèdent la place à des biens de consommation de première nécessité, et le volume des échanges augmente. Le commerce à longue distance concerne la laine, le sel, les céréales, le poisson et le bois.

Le trafic des marchandises s'organise. Il y a deux moyens de les faire transiter : par terre ou par voie d'eau. Le réseau routier romain est peu à peu abandonné car il ne passe pas par les localités secondaires qui sont des passages obligés pour les marchands itinérants. De plus il n'est pas adapté au transport de marchandises lourdes. Le réseau médiéval a un tracé plus souple. Afin de faciliter le transport de quantités importantes de marchandises on renoue avec la construction de ponts de pierre. On utilise des bêtes de somme et des chariots.

Les routes ne sont pas balisées et souvent en mauvais état. Elles sont cependant sécurisées par les villes, les seigneurs, les abbayes, puis de plus en plus par les rois qui perçoivent de nombreux droits de passages. On accorde une grande importance à la sécurité des marchands itinérants, appelés aussi « pieds-poudreux », car ils sont une source de revenus importante à chacune de leurs étapes.

La voie navigable est la voie idéale. On utilise des cours d'eau comme le Pô, la Volga ou la Saône. Le coût d'acheminement des marchandises est 6 à 7 fois moins élevé par les fleuves que par la route. Cette voie est indispensable au transport de marchandises trop fragiles pour les chariots, comme par exemple les tonneaux. Ainsi seuls les vignobles situés à proximité d'une voie navigable peuvent exporter leur production.

L'entretien des fleuves est organisé par les villes, les seigneurs ou les grandes maisons religieuses qui se chargent également de la sécurisation de ces voies souvent livrées au brigandage. Cela entraîne bien sûr la multiplication des péages. Les contraintes saisonnières font qu'il faut diversifier les affaires afin d'amortir le bateau, l'équipage, le halage… on fait des allers-retours mais on ne revient pas à vide : sur le Rhin se croisent le vin et les bois d'amont avec le sel et les poissons venus de la Mer du Nord. Ce n'est cependant qu'au XIIIe siècle que les fleuves seront vraiment domptés.

La voie maritime s'impose dès que les voies terrestre et fluviale sont rendues impraticables ou dangereuses. Il ne s'agit pourtant que de cabotage. Le trafic se fait dans le bassin méditerranéen, le long de la côte atlantique, dans la Mer du Nord et dans la Baltique. Marseille est à 5 jours de Gênes, ce qui est bien plus rapide que par terre. Il faut compter avec les aléas de la météo et les retards d'affrètement qui peuvent durer des semaines, voir des mois. L'interruption hivernale aussi pèse très lourd sur les coûts de transport. Dès le XIIe siècle, les marchands de différentes villes, regroupés en fonction de la région avec laquelle ils font du commerce, s'associent en hanse. Il est plus simple, pour un groupement, de prévenir les risques du commerce et de recevoir une garantie de protection de la part d'autorités étrangères. Il s'agit principalement de se prémunir contre les pirates et de défendre les libertés des cités marchandes face aux seigneurs.

Parmi ces différentes associations de villes commerçantes ou maritimes, la Hanse dite teutonique ou allemande fut la plus puissante et reste la plus célèbre. Elle fut fondée au milieu du XIIIe siècle par Hambourg et Lubeck. S'y joignirent successivement Brême, Bruges, Dantzig, et plus tard Dunkerque, Anvers, Ostende, Dordrecht, Rotterdam, Amsterdam, etc.; on y ajoute même Calais, Rouen, St Malo, Bordeaux, Bayonne, Marseille, Barcelone, Séville, Cadix, Lisbonne, ainsi que Livourne, Messine et Naples. La Hanse teutonique comptera à son apogée 80 villes dans toute l'Europe. Elle se charge de la lutte contre les pirates et de la protection de la franchise face aux princes voisins. Elle dispose également de son propre code maritime. Son « siège » est à Lubeck.

Le commerce maritime bénéficia également des gros progrès de la navigation (avec, à partir du XIIe siècle, la diffusion de la boussole empruntée aux Arabes, et la généralisation du gouvernail axial, dit d'étambot). Les chantiers navals du Nord et du Sud multiplièrent la capacité de tonnage des navires, portée de quelques dizaines de tonnes à 100, 200 ou 300 tonnes.

 

 Un nouvel ordre commercial

 Les grands axes du commerce international

Au XIIIe siècle, le grand commerce se réorganise selon deux axes principaux: de la Baltique à l'Atlantique, avec les routes germaniques (qui deviennent la Hanse) et flamandes, qui font communiquer les pays slaves avec la France océanique en passant par la Scandinavie et la Manche. Et la Méditerranée, avec la pénétration vers l'Orient des marchands de Venise et de Gênes. A cette époque encore, pèlerins et esclaves sont l'une des «marchandises» les plus importantes du commerce international, surtout en Orient.

Les relations se multiplient entre les foyers de l'économie européenne. L'espace flamand est fortement urbanisé et densément peuplé. L'espace italien joue également un rôle de premier ordre tandis que les marchands de la Hanse contrôlent l'espace nordique. Les villes côtières de la Baltique communiquent avec la Russie, la France, la Flandre et l'Allemagne. L'Italie du Nord avec Gênes, Florence et surtout Venise communique avec l'Orient d'où elle importe soieries, épices et produits précieux. Les pôles commerciaux se spécialisent : harengs, cuirs et fourrures de Russie, draps de Flandre, vin, sel, blé de France, laine d'Angleterre...

Un réseau économique à ne pas sous-estimer car il sous-tend en parti tous les autres, c'est celui de l'Eglise catholique. Elle constitue en fait une véritable « multinationale » : il suffit de voir la carte impressionnante des abbayes cisterciennes qui jalonnent l'Europe de l'Atlantique à l'Oural pour comprendre l'importance stratégique de ces maisons religieuses parfois très riches qui font vivre des régions entières et servent de relais au commerce international.

Au cœur de ces routes commerciales se trouvent « la route de France » et les foires de Champagne. Entre 1180 et 1320 les foires de Champagne joueront un rôle capital dans l'économie de toute l'Europe. L'importance stratégique de la Champagne, à la croisée des routes de la Méditerranée à la Flandre, des pays rhénans à Paris et au Rhône, n'avait pas échappé au comte Henri le Libéral qui limite le nombre de foires et les organisent. Sous la protection d'un "sauf-conduit", sorte de passeport que le comte délivre, on vient de toute l'Europe à ces grands rendez-vous commerciaux. Toutes les marchandises s'y échangent : étoffes, fourrures, cuirs, soieries, pierres précieuses arrivent des Flandres, de l'Italie du Nord, d'Angleterre, des pays de la Baltique, et bien sûr des quatre coins du royaume de France. Les matières premières affluent : laine, charbon, parchemins, peaux brutes, bétail, céréales. Comme le comte Thibaud IV de Champagne (1201-1253) a compris qu'il était sage de ne pas manipuler sa monnaie, contrairement aux pratiques des grands seigneurs de l'époque, le "denier de Provins" va devenir une monnaie de compte reconnue dans toute l'Europe et servant de référence dans les contrats des marchands opérant dans cette zone de libre-échange.

Le succès des foires de Champagne sera confirmé lorsque s'y arrêteront les marchands Italiens qui avant s'approvisionnaient en draperies directement en Flandre, dans les foires d'Ypres, Lille, Bruges, Messines ou Torhout. Les foires de Champagnes duraient toute l'année, en six foires successives partagées en quatre villes (Lagny, Bar-sur-Aube et surtout Provins et Troyes, qui avaient chacune sa foire d'hiver et sa foire d'été). Les autres foires duraient en général un mois, le temps pour les marchands de s'installer, de montrer leurs marchandises, de faire leurs emplettes, de régler leurs paiements, et de tout démonter avant de se réinstaller à la suivante. Ces foires coïncidaient en général avec des fêtes religieuses. Malgré leur renommée, les foires de Champagne ne sont pas, au XIIIe siècle, les seules importantes en Europe. On en trouve d'autres un peu partout: en Flandre principalement (les plus importantes sont à Bruges), mais aussi dans l'empire allemand (Francfort, Leipzig, Freiberg), en Grande Bretagne (Boston, Northampton, Winchester), à Novgorod et en Scanie (sud de la Scandinavie) comme dans la péninsule ibérique (Guimaraes), le sud de la France (Beaucaire), à Paris et en Italie (Barletta). Les foires du Languedoc ont lieu à Uzès, Pézenas, Montagnac et Nîmes.

 La modernisation de la finance

Le renouveau économique se traduit également par le développement des activités financières et par l'augmentation de la circulation des devises. Pour donner une idée de l'ampleur de ce développement, on peut dire qu'entre 1100 et 1250, l'inflation fut de 200% ce qui est énorme par rapport à l'évolution des siècles précédents. Dans le même temps, les créances rurales ainsi que les salaires des ouvriers ont triplés.

Le XIIIème siècle voit la réapparition des pièces d'or. C'est l'Italie qui émet les premières (le florin, le génois, le ducat…). En 1266 Saint Louis lance la frappe du sou d'argent appelé "gros" (valeur : 12 deniers d'argent). Puis il lance l'écu d'or qui eut tout au long du Moyen Âge une existence saccadée d'apparitions et de disparitions au sein du système monétaire. 1 écu d'or = 10 "gros sous" d'argent = 120 deniers d'argent

Avec l'ampleur du commerce international dès l'an 1000, les changeurs deviennent indispensables eu égard au grand nombre d'espèces en circulation.

Le dynamisme des affaires nécessite de pouvoir se procurer rapidement des liquidités et très vite les marchands contournent l'interdit canonique du prêt à intérêts grâce à divers montages financiers et juridiques de plus en plus sophistiqués. Le développement économique apporte de l'argent à bon marché et rend possible la pratique du crédit. A titre indicatif les taux de change au XIIIe siècle sont de 75% en Autriche et de 5% à Venise où l'argent est abondant.

La méthode de prêt la plus courante est la vente à crédit. Il est rare pour le prince comme pour le bourgeois de payer ses achats comptant. Les marchands tiennent des livres de comptes, le système repose sur la réputation des intervenants et leur confiance mutuelle. L'intérêt du crédit est le plus souvent dissimulé dans les taux de change. On emprunte (ou fait ses achats) dans une monnaie, on rembourse dans l'autre et la différence entre le taux pratiqué et le taux effectif rémunère le crédit.

A l'échelle locale la communauté juive joue un rôle important là où elle n'a pas été expulsée. Le prêteur juif est aussi marchand ou artisan et ne participe en général qu'à l'économie locale, à moins d'être en relation avec les communautés juives d'autres villes. Au risque d'être mal vus, certains chrétiens se lancent aussi dans les petits crédits. Ils sont parfois mis à l'amende mais en général l'Eglise ferme les yeux sur une activité si nécessaire à l'économie.

Parmi ces chrétiens qui vivent du travail de l'argent, les Italiens tiennent une bonne place. Il s'agit de Lombards qui ne peuvent concurrencer les grands marchands florentins, génois ou toscans dans leur activité commerciale. Dès la fin du XIIIe siècle on les autorise à tenir comptoir dans les villes, les ports et les foires. On trouve cependant leur trace bien plus tôt dans le sud de la France puisque le roi fait mention de leur présence à Nîmes dans un mandement de 1125 adressé au sénéchal de Beaucaire. La plupart de leurs prêts se font sur gage, et il n'est pas rare pour un prince d'hypothéquer sa couronne. N'étant plus vraiment marchands, ces Lombards qui vivent de la finance sont sur le point d'inventer la banque ou de la réinventer puisque certains procédés existaient dans des civilisations antérieures.

On s'approche en effet de la fonction bancaire lorsque apparaît la pratique du dépôt. Les prêteurs lombards ou les grands marchands disposent de coffres bien gardés et on commence à leur confier des biens à mettre en sûreté. Il ne s'agit pas de faire fructifier ou travailler son argent mais seulement de le protéger. On découvre alors que via le livre de comptes du dépositaire on peut effectuer des transactions entre clients : le virement bancaire est né. Là encore la confiance entre les intervenants tient une place essentielle. Cependant ces montages ne sont pas les plus importants pour le commerce international.

Une étape est encore franchie dans l'évolution de la finance avec l'invention du change tiré. Ce processus apparaît vers 1200 et permet de déposer de l'argent dans une « banque » ou chez un marchand et de le récupérer chez un autre, quel que soit l'endroit. Ce processus a été inventé pour effectuer des paiements à longue distance, mais il sert aussi bien au niveau local, régional ou international. Son fonctionnement est simple : le preneur fait un dépôt chez le tireur en échange d'un contrat de change et d'une lettre de paiement. Cette lettre lui permettra (ou à un autre bénéficiaire) de récupérer le dépôt chez un autre marchand ou banquier qui lui a été prévenu par une lettre d'avis émise par le tireur, fut-ce à l'autre bout de l'Europe. Le contrat de change est élaboré avec beaucoup de minutie par un notaire devant témoins et il est souvent très complexe. Là encore le jeu sur les taux de change permet de rémunérer l'opération, car le temps de transfert est bien un temps de prêt. Il faut une certaine envergure commerciale pour émettre un contrat de change. Celui-ci ne sera valable que si le tireur est reconnu là où on veut faire le retrait et bénéficie d'une réputation sûre. Pour obtenir de l'argent à Londres, Bruges ou Barcelone avec une lettre de paiement émise à Florence ou Venise, il faut faire des affaires avec toute l'Europe. Le change tiré donne une nouvelle souplesse aux mouvements d'import-export.

La lourdeur du contrat de change gêne cependant les hommes d'affaires. On commence, en Toscane, à prendre le risque d'alléger la procédure. On en vient à supprimer la longue rédaction d'un contrat de change chez le notaire et à se contenter du brouillon ou « minute » de la lettre de paiement. On parlera désormais de lettre de change. Son expansion est assurée par le fonctionnement en réseau des activités commerciales et l'essor des sociétés à filiales. Les grandes familles de banquiers, comme par exemple les Bardi, sont représentées dans toutes les grandes villes commerciales et dans les foires, reconnaissant les lettres de change émises par les autres succursales.

Ainsi se perfectionnent les outils bancaires, au fur et à mesure que les réseaux s'étendent et que les activités se diversifient.

Le Moyen Age est souvent présenté comme une période obscure de l'histoire alors qu'en l'espace de ces quelques siècles se sont opérées des mutations sociales et économiques fondamentales pour le développement futur du monde occidental. L'internationalisation du commerce (re)commence à cette période pour se poursuivre ensuite jusqu'à l'époque moderne. De même la finance moderne trouve ses racines dans ces quelques siècles d'essor et d'innovation, poussée par le besoin d'échanger.

 

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